Campo-Formio pour entrer en possession des territoires qui devaient
leur être attribués. Dès le mois de juin, le général autrichien
Terzi avait ordonné à son lieutenant Klenau d'entrer en Istrie et
de s'installer à Pirano, Umago, Cittanova, Parenzo, Osseroi et
Rovigno. En même temps, le colonel Casimir plaçait des garnisons
sur le littoral istriote et dans les îles de Veglia, Cherso, Arbo
et Pago. Nulle part il ne rencontra de résistance. En Dalmatie
et sur toutes les côtes de l'Adriatique, dans ces contrées rudes
et sauvages où la domination vénitienne avait eu tant de peine à
s'asseoir, mais où elle était profondément enracinée, le patriotisme
local fut comme exaspéré à la nouvelle du désastre. Partout des
soulèvements éclatèrent. Aidés par les mercenaires esclavons qui
étaient rentrés dans leurs villages, les paysans, surtout ceux de
Sebenico, coururent aux armes. Ils massacrèrent le consul de France,
pillèrent les maisons de Calafatti et Gavagnin, envoyés par Venise
pour organiser la république démocratique, et se portèrent à tous
les excès contre les partisans réels ou prétendus de la France. Les
Autrichiens n'attendaient qu'un prétexte pour intervenir. Ils se
présentèrent comme les défenseurs de l'ordre, et 4000 Autrichiens,
commandés par Roccavina, Lusignan et Casimir, partirent pour Zara.
Ils furent bien reçus par les habitants, mais ils ne leur laissèrent
pas ignorer qu'ils venaient au nom de l'Empereur, en vertu de droits
anciens et qu'ils prenaient possession de la province. Les couleurs
autrichiennes furent déployées et les anciens soldats de Venise
remirent le vieil étendard de Saint-Marc à leurs nouveaux camarades.
Ce fut une cérémonie touchante. Tous ces vétérans pleuraient à
chaudes larmes en renonçant à ce drapeau qu'ils aimaient. Les
généraux autrichiens respectèrent ces nobles sentiments. Ils remirent
l'étendard de Venise au vicaire général de Zaro, Mgr Armani, qui
entonna le _De Profundis_ et l'ensevelit après que les citoyens et
les soldats l'eurent une dernière fois baisé comme une relique.
Le colonel Casimir, continuant sa marche, s'empara de Spalatro,
Clissa, Singo, pendant que le général Roccavina entrait à Sebenico
et se dirigeait sur les bouches de Cattaro. Les Autrichiens ne
rencontrèrent de résistance qu'à Perasto, Risano et Geganovich.
Partout ailleurs ils furent accueillis froidement il est vrai, mais
avec résignation.
Pendant ce temps, les Français[279] occupaient les îles Ioniennes
et les Cisalpins mettaient garnison à Brescia, Bergame et dans les
autres villes à eux attribuées par le traité de Campo-Formio. De tous
côtés s'écroulait le vieil édifice, et presque sans protestation, aux
yeux de tous, s'accomplissait le grand crime de la vente d'un peuple.
[Note 279: GAFFAREL, _La France aux îles Ioniennes._ _Nouvelle
Revue_, 1880.]
La municipalité démocratique de Venise ne demandait qu'à résister.
Elle convoqua les assemblées primaires pour savoir si les Vénitiens
voulaient ou non conserver la liberté; mais ce n'était là qu'une
vaine formalité. Personne n'osa prendre la parole pour soutenir
l'honneur national. Les Autrichiens n'occupèrent la terre ferme et
Venise qu'en 1798. Le 9 janvier, sous le commandement de Wallis, ils
entraient à Udine, Cividale et Monte-Falcone, le 10, à Palma Nova, le
18 seulement à Venise. Quand ils se présentèrent devant la capitale,
non seulement ils en trouvèrent toutes les portes ouvertes, mais
encore la populace se porta à leur rencontre, et quelques patriciens
acceptèrent le fait accompli et cherchèrent à en profiter. Ce fut
l'un d'entre eux, Francesco Pesaro, qui, devenu commissaire impérial,
reçut le serment de fidélité. Le dernier doge, Manini, prêta ce
serment entre ses mains, mais il fut saisi d'une telle émotion, qu'il
tomba sans connaissance[280].
[Note 280: DARU, t. V, p. 442.]
Ainsi disparut la république vénitienne. Le peuple vénitien n'est pas
mort avec elle, car la conscience publique proteste et protestera
toujours contre les abus de la force. Botta[281] finissait par ces
paroles mélancoliques le livre qu'il a consacré aux malheurs de
Venise: «Un temps viendra, peut-être il n'est pas éloigné, où Venise
voudra dire un amas de débris, un champ d'algues marines, aux lieux
mêmes où s'élevait jadis une cité magnifique, la merveille du monde.
Voilà l'oeuvre de Bonaparte!» Botta se trompait ou il exagérait
son ressentiment. Venise est encore debout, et les Vénitiens, par
leur magnifique résistance à l'Autriche en 1849, ont montré qu'ils
n'étaient pas au-dessous de leur vieille réputation d'héroïsme. Mais
le crime de Campo-Formio n'a été réparé que très tard, et il a légué
à l'Europe, pour de longues années, comme un héritage de dangers et
de complications. En 1866, les Autrichiens occupaient encore Venise
et s'y maintenaient par la terreur, avec patrouilles dans les rues et
canons braqués sur les places publiques. Depuis Venise est redevenue
libre et appartient à une grande nation: mais ce qui doit être pour
nous comme un dernier châtiment, comme un suprême remords, c'est que
ce crime, commis par des mains françaises, n'a été réparé que par des
mains prussiennes!
[Note 281: BOTTA, ouv., cit., liv. XII.]
CHAPITRE IV
LA RÉPUBLIQUE ROMAINE
La Papauté et la Révolution. -- Affaire Hugon de Basville. --
La Convention et le pape Pie VI. -- Les théophilanthropes. --
Les instructions du Directoire à Bonaparte. -- Préparatifs
de guerre. -- Entrée des Français à Bologne. -- Armistice de
Bologne. -- Prise d'armes des pontificaux. -- Mission Mattei. --
Affaire de Lugo. -- Conférences de Florence. -- Seconde prise
d'armes des pontificaux. -- Bataille du Senio. -- Négociations
pour la paix. -- Paix de Tolentino. -- Joseph Bonaparte
ambassadeur à Rome. -- Les mécontents se groupent autour de lui.
-- Affaire Provera. -- Assassinat de Duphot. -- Déclaration
de guerre du Directoire. -- Berthier est chargé de renverser
le gouvernement pontifical. -- Proclamation de la République
Romaine. -- Expulsion de Pie VI. -- Organisation de la nouvelle
République. -- Déprédations et pillages. -- Révolte des Français
contre leur général Masséna. -- Insurrections locales. --
Décadence et ruine prochaine de la nouvelle République.
Lorsque commença la Révolution française, les relations entre la
Papauté et le nouveau régime furent tout de suite mauvaises. La
plupart des membres de l'Assemblée Constituante, imbus des doctrines
philosophiques de leur époque et sincèrement résolus à entrer
dans la voie des réformes, se heurtèrent aux prétentions opposées
de l'Église. La résistance les irrita. Ils portèrent dans cette
lutte une animosité extraordinaire. Souvent même ils dépassèrent
la mesure, et ne réussirent qu'à compliquer par les embarras d'une
guerre religieuse une situation déjà fort embarrassée. Suppression
des annates, confiscation des biens de l'Église, occupation du
comtat Venaissin, et surtout constitution civile du clergé, telles
furent les principales attaques dirigées contre la Papauté par les
jansénistes, alors nombreux, de la Constituante. Le pape régnant
était alors Pie VI. Il répondit à ces attaques en rappelant le nonce
et en rompant toute relation diplomatique avec la France (2 août
1791).
Les ennemis de la Papauté furent heureux de cette rupture. Ils
auraient voulu pousser les choses plus loin et forcer le roi à
déclarer la guerre à Pie VI: mais Louis XVI, qui n'avait déjà
sanctionné les décrets que contraint et forcé, ne voulait à aucun
prix la guerre contre le chef de l'Église. Le Pape, de son côté,
regrettait d'avoir été poussé à la dure extrémité d'une rupture avec
la France. Bien que sollicité par les souverains, qui formaient
alors une coalition contre notre pays, à entrer dans la ligue, il se
contenta de les assurer de ses sentiments d'amitié, mais n'ordonna
aucun préparatif militaire. Des deux côtés, tout en simulant une
indifférence officielle, on s'occupait donc de ce qui se passait dans
les deux pays, et il n'était pas une des journées de la révolution
parisienne qui n'eût à Rome son retentissement et son contre-coup.
Une catastrophe imprévue faillit amener la guerre directe. Un envoyé
de la France à Rome, Hugon de Basville[282], qui avait provoqué la
populace romaine par d'inopportunes manifestations, fut assassiné,
et tous ceux de nos compatriotes qui résidaient alors dans la
capitale du monde chrétien insultés, battus et pillés (janvier
1793). Quand arriva à Paris la nouvelle de l'attentat, il n'y eut
qu'un cri de fureur et d'indignation. À peine avait-on achevé la
lecture du rapport adressé par le conseil exécutif que, de toutes
parts, on réclama l'urgence. À la Convention comme dans la presse,
ce fut un véritable débordement d'injures contre la papauté, mais
ces déclamations n'aboutirent à rien, car on entrait alors dans la
terrible année 1793. L'Europe entière assiégeait nos frontières.
La guerre civile avait éclaté dans la moitié de nos départements.
La Convention se déchirait elle-même. Dans le tumulte de ces luttes
gigantesques, la question romaine fut oubliée. Sans doute la Papauté
et la République romaine furent censées en état de guerre, et, de
temps à autre, quelque ministre ou quelque journaliste, pour se
donner un regain de popularité, proposa de marcher contre Rome et de
laver dans le sang du dernier des pontifes l'injure de la France,
mais le crime n'en resta pas moins impuni, et, pour employer une
expression du temps, les cendres de Basville restèrent longtemps sans
vengeance.
[Note 282: L'affaire Basville a été étudiée et racontée avec de
minutieux détails par Fr. MASSON. Voir ses trois ouvrages: _Le
cardinal de Bernis depuis son ministère._ _Le département des
affaires pendant la Révolution._ _Les Diplomates de la Révolution._
On peut également consulter: MONTI. _In morte di Ugo Bassville,
cantica._ VICCHI. _Saggio d'un libro intitulato: Vincenzo Monti, le
lettere e la politica in Italia dal 1750 al 1830_ (1879).]
Bonaparte fut ce vengeur. Lorsqu'il descendit en Italie, en 1796, on
avait depuis longtemps, de part et d'autre, substitué à la guerre de
fait la guerre de propagande. Pie VI ne se contentait pas d'ouvrir
ses États aux émigrés et de leur assurer des ressources, il prêchait
une véritable croisade en faveur de ceux qu'on appelait déjà les amis
du trône et de l'autel; il encourageait à la résistance Vendéens et
royalistes; il soutenait de ses exhortations tous ceux des membres
du clergé, et ils étaient nombreux, qui n'avaient pas voulu prêter
serment à la Constitution civile; il promettait à nos ennemis les
secours du ciel, et ses représentants auprès des cours étrangères se
faisaient remarquer par leur acharnement contre la France. Le Pape en
un mot n'était pas le plus puissant, mais un des plus déterminés et
des plus dangereux membres de la coalition formée contre notre pays.
Il est vrai que les divers gouvernements qui se succédèrent en France
semblaient prendre à tâche d'exciter les colères pontificales par
leurs attaques inconsidérées. Ils ne tarissaient pas en déclamations
sur la nécessité de renverser l'«idole romaine». C'était comme un
thème convenu dans les discours de l'époque. Comme les souvenirs
antiques hantaient alors les imaginations et qu'on se grisait en
quelque sorte avec les mots de Brutus, de Tarquin ou de Capitole, les
descendants de Camille étaient menacés d'une nouvelle invasion de
Gaulois conduits par un autre Brennus. Ce n'étaient pas seulement
des orateurs de club, jaloux de se fabriquer à peu de frais une
popularité de quelques instants, ou des journalistes en quête d'un
article retentissant; les membres du gouvernement eux-mêmes se
laissaient aller à ces invectives passionnées. Le Directoire surtout
se signala par cette haine rétrospective. L'un des cinq premiers
directeurs croyait avoir contre le Pape des griefs tout particuliers.
C'était Larévellière-Lépeaux, le très honnête mais assez ridicule
fondateur d'une religion nouvelle, qu'il avait intitulée la
théophilanthropie. Cet inventeur de religion avec garantie du
gouvernement considérait Pie VI comme un rival, ou plutôt comme
un concurrent, et ne cessait de pousser ses collègues à la guerre
contre Rome, espérant qu'il parviendrait de la sorte à substituer
à la superstition romaine le culte idéal de la théophilanthropie.
C'est surtout dans ses mémoires, imprimés mais non publiés, on ne
sait en vertu de quel scrupule, par la famille du directeur, qu'il
faut suivre la trace de la campagne dirigée par Larévellière-Lépeaux
contre celui qu'on appelait plaisamment son collègue. On voit,
en parcourant ces mémoires, dont quelques exemplaires ont été
distribués, comment le théophilanthrope, ne pouvant, comme il l'eût
désiré, conduire à Rome les armées françaises, dirigea contre son
ennemi toute une légion de gazetiers et de pamphlétaires, même de
jansénistes vindicatifs, et à la propagande réactionnaire dans nos
départements de l'Ouest répondit par la propagande démocratique et
anticatholique dans les États pontificaux.
Aussi bien les autres membres du Directoire, s'ils ne poursuivaient
pas en Pie VI un ennemi personnel, partageaient néanmoins contre
la Papauté la plupart des préventions de Larévellière-Lépeaux.
Lorsqu'ils décidèrent l'entrée de Bonaparte en Italie, ils
insistèrent dans leurs instructions au général sur la nécessité de
détrôner le Pape et de détruire le pouvoir temporel. Pie VI était
à leurs yeux un de leurs plus dangereux ennemis, et il n'était que
temps de le punir de son intervention dans nos affaires intérieures.
Les membres du Directoire n'ont jamais varié sur ce point. La chute
de Pie VI était en quelque sorte un des axiomes de leur programme
politique. Elle était sans doute subordonnée aux circonstances, mais
il était entendu qu'on profiterait de ces circonstances, qu'on les
provoquerait au besoin. Voici du reste, et nous la choisissons entre
plusieurs, comme étant l'expression définitive des intentions du
gouvernement français à cet égard, voici une dépêche du directeur
Rewbell à Bonaparte, en date du 3 février 1797, très explicite et
ne laissant aucun doute: «En portant son attention sur tous les
obstacles qui s'opposent à l'affermissement de la Constitution
française, le Directoire exécutif a cru s'apercevoir que le culte
romain était celui dont tous les ennemis de la liberté pouvaient
faire d'ici à longtemps le plus dangereux usage. Vous êtes trop
habitué à réfléchir, citoyen général, pour n'avoir pas senti, tout
aussi bien que nous, que la religion romaine sera toujours l'ennemie
irréconciliable de la République, d'abord par son essence, et,
en second lieu, parce que ses sectateurs et ses ministres ne lui
pardonneront jamais les coups qu'elle a portés à la fortune et au
crédit des premiers, aux préjugés des autres... Le Directoire vous
invite donc à faire tout ce qui vous paraîtra possible pour détruire
le gouvernement papal, de manière que, soit en mettant Rome sous une
autre puissance, soit, ce qui serait mieux encore, en y établissant
une forme de gouvernement intérieur qui rendrait méprisable et odieux
le gouvernement des prêtres, de manière que le Pape et le sacré
collège ne pussent concevoir l'espoir de jamais siéger dans Rome, et
fussent obligés d'aller chercher un asile dans quelque lieu que ce
fût, où au moins ils n'auraient plus de puissance temporelle.»
Si Bonaparte avait suivi à la lettre ces instructions, son premier
soin, aussitôt après la défaite des Piémontais et la conquête de
Lombardie, eût été de courir à Rome et d'y proclamer la Révolution.
Quelques-uns de ses lieutenants, égarés par leurs préjugés, le
poussaient à cette entreprise. Les agents du Directoire, tous les
partisans des doctrines jacobines, et de nombreux Italiens qui
croyaient de bonne foi que la destruction du pouvoir temporel leur
ouvrirait une ère de liberté sans mélange et de prospérité sans fin,
pressaient l'heureux vainqueur d'entrer à Rome. Heureusement pour
lui et pour son armée, Bonaparte ne céda pas à ces sollicitations.
Il ne voulut pas s'exposer à être enfermé dans sa propre conquête.
Il préféra engager avec l'Autriche un duel de plusieurs mois qui
se termina par un éclatant triomphe, et se réserva d'aller plus
tard à Rome. On a prétendu que, saisi de respect pour le Pape, il
ne voulut pas rompre avec le chef du catholicisme. Pourtant les
préjugés religieux ne furent jamais une entrave bien gênante pour
Bonaparte. Bien souvent, dans le cours de sa prodigieuse carrière, il
devait, suivant les circonstances, se servir du catholicisme comme
d'une arme de combat, ou essayer de le réduire à l'impuissance,
lorsqu'il croyait utile de l'annihiler. Quant à son respect pour les
souverains et pour les vieillards, ce respect fut toujours subordonné
à ses intérêts. Si donc, malgré les instructions très précises
du Directoire, et la pression, souvent importune, de ceux qui
l'entouraient, Bonaparte ne voulut pas s'engager dans une expédition
à fond contre la Papauté, ce ne fut ni par crainte des ressources
temporelles du chef de la catholicité, ni par respect involontaire
et en quelque sorte inconscient pour sa personne, ce fut uniquement
parce qu'il considérait l'Autriche comme son principal adversaire,
et qu'il était résolu à concentrer, jusqu'à nouvel ordre, tous ses
efforts contre l'Autriche. Il était certes trop bon tacticien pour
se dissimuler les dangers d'une diversion tentée sur son flanc droit
par une armée pontificale, mais il savait très bien que cette armée
pontificale n'était pas bien redoutable, et comme chez lui les
préoccupations militaires remportaient sur les haines politiques, il
voulait, non sans raison, se débarrasser du plus redoutable de ses
ennemis, l'Autriche, avant d'accabler le plus faible, c'est-à-dire le
Pape.
On se demande avec étonnement d'un autre côté pourquoi Pie VI ne
profita pas des circonstances, puisqu'il était en lutte avec la
France et n'ignorait pas les desseins formés contre lui par le
Directoire, pour courir au secours de l'Autriche et empêcher, par
cette irruption dans nos lignes, la marche en avant de Bonaparte;
mais le Pape, pas plus lui que les autres princes italiens, ne
s'attendait à la brusque invasion de la Péninsule par l'armée
française; il s'attendait encore moins aux victoires répétées de
Bonaparte. Il n'avait pas d'armée organisée, en état d'entrer en
campagne, et, avec les ressources dont il disposait, il ne pouvait
improviser cette armée. Il agit néanmoins dans la mesure de ses
forces pour s'opposer à nos succès. Par ses ordres la chaire retentit
d'emphatiques et furibondes attaques contre la France. Quelques
exaltés allèrent même, dans l'exagération de leur zèle, jusqu'à
traiter les Français de cannibales. On imprima, les brochures
existent encore[283], que les Français ne croyaient ni à Dieu, ni au
diable, mais que cependant ils adoraient des idoles, entre autres des
bonnets phrygiens et des arbres de liberté. On répandit sur leurs
moeurs mille contes effrayants, et les pseudo-miracles éclatèrent en
foule. Ici des madones, exposées à la vénération des fidèles dans
les églises ou au coin des rues avaient cligné des yeux; là elles
avaient pleuré, ou bien une pâleur livide s'était répandue sur leurs
joues, sans doute à l'approche de ces païens de Français. L'abbé
Vincent Albertini[284] composa même à ce sujet un ouvrage de haute
dévotion, qui fut distribué à profusion dans les campagnes, et où il
se répandit en invectives contre «[285]cette race abominable d'hommes
antisociaux et inhumains, se disant philosophes et régénérateurs».
[Note 283: ANNIBALE MARIOTTI.--_Parlata intorno ad alcune imputazioni
che si credino_ (juin 1800).]
[Note 284: _Quadro storico-morali dell'Italia nazione seguita nel
1796, e del portentoso e contemporaneo aperimente d'occhi della sagra
imagine di Maria santissima venerata nella cattedrale di Ancona._]
[Note 285: Abominal razza di antisociali e misantropi, se dicenti
filosofi rigeneratori.]
On espérait préparer ainsi contre les Français de nouvelles vêpres
siciliennes. En effet la populace ignorante des villages, les
montagnards des Apennins surtout, fanatisés par leurs curés et
leurs moines, se disposèrent à une énergique résistance, mais, dans
les grandes villes, les bourgeois et les fonctionnaires riaient de
ces moyens séniles de réchauffer l'enthousiasme. Dans les villes
du nord, particulièrement à Bologne, à Ferrare, et dans toutes les
légations, qui étaient éloignées de la capitale et regrettaient leurs
privilèges municipaux, on ne tenait nul compte de ces excitations
officielles. On se préparait même à bien accueillir les Français, et,
comme les grands mots de liberté et de patrie avaient profondément
retenti dans l'Italie entière, tous ceux qui croyaient à l'avenir
de la nation, non seulement étaient résolus à ne pas seconder
l'action du gouvernement pontifical, mais encore n'attendaient qu'une
occasion pour se déclarer en notre faveur. À Rome même bon nombre de
citoyens rêvaient déjà la chute de Pie VI et le rétablissement de
la République. L'un d'entre eux, un architecte distingué, Francesco
Milizia[286], écrivit à ses amis des lettres qui, depuis, ont été
publiées, et qui ne présentent pas qu'un intérêt local, car elles
font connaître l'opinion de la bourgeoisie romaine. Or, dans ses
lettres, Milizia parle à plusieurs reprises du dégoût que lui
inspiraient à ses amis et à lui les menées pontificales, et de la
sympathie qu'ils ressentaient au contraire pour les Français.
[Note 286: Milizia était né à Oria, près d'Otrante, en 1725. Il vécut
dans la familiarité des artistes les plus célèbres et du ministre
espagnol Azara. Il a composé un _Dictionnaire biographique des
architectes_, des _Éléments d'architecture_, etc. Les lettres de
Milizia ont été publiées dans les _Mémoires de Ricci, traduction de
Potter_.]
Le gouvernement pontifical a toujours été admirablement informé. Pie
VI et ses conseillers savaient donc que l'opinion publique était
hésitante et que les succès de la France trouvaient à Rome un écho
complaisant. Ils n'ignoraient pas d'un autre côté que le Directoire
pressait Bonaparte d'entrer à Rome. Ils activèrent donc l'armement
de leurs troupes et se disposèrent à intervenir directement. Le
moment paraissait favorable. La Lombardie était mécontente, Venise
s'agitait, Gênes et le Piémont s'insurgeaient sur nos derrières, la
Toscane ouvrait aux Anglais Livourne et Porto-Ferraio, enfin Wurmser
s'apprêtait à déboucher du Tyrol, pour débloquer Mantoue, à la tête
de 70,000 hommes. Si les 20,000 pontificaux arrivaient à temps pour
se joindre aux Autrichiens, Bonaparte était pris entre deux feux, et
la situation de l'armée française gravement compromise.
Bonaparte n'avait jusqu'alors qu'annoncé une prochaine expédition
contre Rome. Il avait même, dans sa proclamation du 26 avril,
parlé des cendres des vainqueurs de Tarquin que foulaient encore
les assassins de Basville, mais il s'était contenté de cette
période retentissante, et n'avait pas dirigé un seul de ses soldats
contre le Pape. Il voulut néanmoins, puisque le Pape manifestait
l'intention d'entrer en campagne contre la France, et que cette
intervention pouvait, à un moment donné, devenir dangereuse, il
voulut la prévenir, tout en donnant une apparence de satisfaction aux
rancunes directoriales. Augereau reçut donc l'ordre de disperser le
rassemblement pontifical.