On comprend les sentiments de joie éprouvés par l'Autriche. Échanger

une province éloignée contre un territoire limitrophe, relier ses

domaines italiens à ses possessions slaves, acquérir des côtes et

devenir, du jour au lendemain, puissance maritime, serrer de plus

près la Turquie, ce qui lui permettrait de jouer un rôle prépondérant

au jour prochain du partage de l'empire ottoman, certes l'Autriche

avait le droit de s'estimer satisfaite. Elle eût été victorieuse,

qu'elle n'eût pas exigé davantage. Bonaparte semblait aller au-devant

de ses secrets désirs.

En France, pas plus en 1797 que de nos jours, on ne se rend un compte

bien exact des remaniements territoriaux. On savait vaguement, dans

la masse du public s'occupant de politique extérieure, que des

Français avaient été massacrés à Vérone et au Lido, et, dès lors,

la cession de Venise à l'Autriche paraissait une punition et une

vengeance méritées. On ignorait qu'un traité solennel et qui n'avait

jamais été violé, que des engagements formels, que des promesses de

protection et de garantie nous liaient à la nouvelle République.

Aussi ne prêta-t-on qu'une médiocre attention à cette clause du

traité. Bonaparte avait bien calculé. Toutes les classes de la

société désiraient si vivement la fin de la guerre que les plaintes

des intéressés furent comme noyées dans l'immense joie qui se

manifesta par tout le pays à la nouvelle de la conclusion de la paix.

En Italie, l'effet produit fut déplorable[266]. Les patriotes

lombards, modénais ou romains n'eurent aucune illusion sur le sort

qui les attendait. On avait vendu leurs frères de Venise contre

tout droit, contre toute attente; on avait trafiqué d'eux comme à

ces temps exécrés où les rois se partageaient les peuples à leur

convenance; leur tour viendrait sans doute bientôt. Découragés et

désolés, les patriotes italiens commencent à croire qu'ils ont

été les dupes de leurs espérances. Plusieurs se taisent, d'autres

songent à la prochaine réaction et s'organisent en sociétés secrètes.

Lahoz et d'autres officiers, ses camarades, préparent dans l'ombre

leur défection. C'est à ce moment qu'Alfieri compose les strophes

vengeresses de son _Miso Gallo_ et que ses amis répètent, mais en se

cachant, les beaux vers où il annonçait la vengeance et prophétisait

l'avenir[267]: «Le jour viendra, oui, il viendra le jour où les

Italiens, désormais ressuscités, reparaîtront audacieux sur le champ

de bataille et non pas avec un fer étranger, pour s'y défendre

lâchement, mais pour battre les Français. Ils auront à leurs flancs

vigoureux deux éperons ardents: leur antique vertu et mes vers, le

souvenir de ce qu'ils furent et de ce que j'ai été les embrasera

d'une flamme irrésistible. Et, armés alors de cette fureur divine

qu'allumèrent en moi les exploits de leurs aïeux, ils rendront mes

chants funèbres à la France. Et je les entends déjà me dire: Ô notre

poète, tu naquis en un siècle mauvais et pourtant c'est toi qui as

enfanté l'ère sublime que tu prophétisais de ton vivant.»

[Note 266: Il nous faut pourtant signaler une exception. Les

Milanais, sans doute par ressentiment héréditaire, ne témoignèrent

que peu de sympathies à Venise. Une presse, probablement vendue, se

permit même contre l'infortunée République de cruelles attaques.

C'est à Milan que furent publiés divers factums très violents:

_Testamento del leone Adriatico_, _Trame degli oligarchi Venedi_,

_I delitti della Veneta aristocratia_, etc. À Milan furent aussi

composées et gravées de nombreuses caricatures. L'une d'entre elles

intitulée _I funeralli della republica Adricatica_, figure le lion de

Saint-Marc, jambes liées et tête en bas, porté, comme un trophée de

chasse, par des soldats français. Une autre caricature est intitulée:

_Il faut danser_, et, en effet, le Vénitien Pantalon danse d'une

façon grotesque, mais c'est un soldat fiançais qui lui tire la barbe.]

[Note 267: ALFIERI, _Conclusion du Miso Gallo_. Traduction inédite

d'Hugues.]

À Venise la douleur, l'indignation, le désespoir éclatèrent.

Bonaparte avait écrit[268] de Passariano, le 20 octobre 1797, à

Villetard pour lui annoncer la fatale résolution. Il lui expliquait,

avec un cynisme de détails révoltant, qu'il fallait profiter de notre

séjour à Venise pour tirer parti de ses ressources. Il énumérait

avec complaisance les vaisseaux de guerre, les canons et les poudres

qu'on devait enlever. «Il faut, disait-il, ne rien laisser qui puisse

être utile à l'Empereur et favoriser l'établissement d'une marine

militaire. Il faut faire aller en France tout ce qui peut être utile

à la marine.»

[Note 268: _Correspondance_, t. III, p. 395.]

Pris cependant d'une pitié tardive et de scrupules rétrospectifs pour

les infortunés[269] qu'il abandonnait après les avoir compromis, il

informait Villetard que tous les Vénitiens qui voudraient quitter

leur pays pour se rendre dans la République Cisalpine y jouiraient

du titre de citoyens, et auraient trois ans pour la vente de leurs

biens. Il consentait en outre à former un fonds de secours en

faveur de ceux des émigrés vénitiens dont les ressources seraient

insuffisantes. Il est vrai que cette générosité ne lui coûtait

pas bien cher: c'était en effet la République Cisalpine et Venise

elle-même qui en payaient les frais: la première en renonçant au

profit des émigrés à différentes propriétés allodiales, et la seconde

en cédant des vivres, des effets et des munitions qu'on devait vendre

à Ferrare.

[Note 269: Voir les belles lettres d'Ugo Foscolo dans Jacopo Ortis.

Lettre du 11 octobre 1797: «Le sacrifice de notre patrie est

consommé: tout est perdu; et la vie, si l'on daigne nous la laisser,

ne nous servira plus qu'à déplorer nos malheurs et notre infamie.

Mon nom est sur la liste de proscription, je le sais: mais veux-tu

donc que, pour me soustraire à mes oppresseurs, je me livre à des

traîtres? Console ma mère: Vaincu par ses larmes, je lui ai obéi, et

j'ai quitté Venise pour éviter les premières persécutions qui sont

toujours les plus cruelles.» Lettre du 13 octobre: «Dans quel lieu

chercherai-je un asile? Sera-ce dans l'Italie, cette terre prostituée

qui devient sans cesse le prix de la victoire? Pourrais-je voir

devant mes yeux ces hommes qui nous ont dépouillés, insultés, vendus,

et ne pas répandre des larmes de colère? Dévastateurs des peuples,

ils se servent de la liberté, comme les papes se servaient des

croisades... Et ces autres misérables, ils ont acheté notre esclavage

et reconquis, au prix de l'or, ce qu'ils avaient lâchement perdu par

les armes. Ah! pourquoi nous faire voir et sentir la liberté, pour

nous la ravir ensuite pour toujours et avec tant d'infamie!»]

Villetard avait été l'agent sincère et honnête d'une politique sans

loyauté et sans honneur. Le traité de Campo-Formio le désespéra.

Chargé par Bonaparte et d'ailleurs investi par ses fonctions de la

terrible tâche d'informer officiellement les Vénitiens du malheur

qui les frappait, il ne cacha pas sa tristesse, et dans le beau

discours[270] qu'il adressa à cette occasion à la municipalité,

il ne donna d'autre argument que la nécessité pour la France de

songer à ses intérêts immédiats. «Quelques-uns d'entre vous, leur

dit-il encore, à l'exemple des Ottomans vos voisins, sont décidés à

subir le joug de la fatalité, quelques autres, comme les Vénètes,

vos glorieux ancêtres, veulent abandonner des monceaux de chaux

et de briques, emporter sur leurs navires leur véritable patrie

et ce qu'il y a d'hommes libres parmi leurs concitoyens; d'autres

enfin ont juré d'expirer sous les débris de leurs murailles plutôt

que de les céder à l'étranger. Il ne m'appartient point de décider

entre une résignation stoïque, une retraite honorable, et un

dévouement généreux; mais, après avoir combattu les calomniateurs

du gouvernement français, je viens offrir en son nom les services

qu'il est prêt à rendre à ceux d'entre vous qui voudront se bâtir

une autre Venise dans des lieux inaccessibles à la tyrannie. La

République Cisalpine, à la voix de la France et de la liberté, vous

ouvre son sein. Vous y jouirez du titre et des droits de citoyen,

vous y trouverez un emplacement pour la nouvelle Venise soit dans les

places fortes, soit dans les cités populeuses, soit sous l'humble

chaume, séjour des hommes libres et vertueux. Vous pourrez emporter

avec vous vos richesses; la République française vous en a réservé la

faculté par les traités. Ainsi, ne pouvant garantir, à un si grand

éloignement, l'indépendance de votre état, elle a du moins assuré des

destinées libres à ceux qui préfèrent la liberté aux lagunes.»

[Note 270: Le discours de Villetard est rapporté par BOTTA, liv. XII.]

Ce discours fut accueilli par des cris de fureur. Les Vénitiens

repoussèrent les présents de Bonaparte, qui étaient les dépouilles

de Venise, et déclarèrent qu'ils ne céderaient qu'à la force. C'était

en effet le seul moyen de terminer noblement une noble histoire, et

puisque Venise était condamnée, mieux valait pour elle succomber les

armes à la main; mais une longue oisiveté avait énervé le peuple, les

grands tremblaient de peur. D'ailleurs une forte garnison française

occupait déjà la ville, et les Autrichiens accouraient pour s'emparer

de leur proie. Comment résister dans ces conditions!

Quelques patriciens s'imaginèrent que la corruption, qui pendant

si longtemps avait été leur meilleur instrument de domination, les

sauverait peut-être. Ils envoyèrent au Directoire, sous le prétexte

de lui demander l'autorisation de se défendre contre l'Autriche, mais

en réalité pour reprendre les négociations de Querini avec Barras,

et pour acheter à tout prix ses suffrages, une députation composée

de Dandolo, Sordina, Carminati et Giuliano. Les députés se mirent en

route. Ils étaient déjà arrivés en Piémont, quand ils furent rejoints

par Duroc, aide de camp de Bonaparte, qui leur intima l'ordre de

rebrousser chemin et de venir avec lui rendre compte de leur mission

à Bonaparte, qui les attendait à Milan.

Bonaparte en effet n'était pas sans inquiétude sur l'exécution du

traité de Campo-Formio. Il savait très bien d'un côté qu'il avait

outrepassé ses instructions et s'était mis en quelque sorte en état

d'hostilité contre le gouvernement légal de son pays, de l'autre

qu'il avait suscité contre lui en Italie bien des haines, et provoqué

bien des ressentiments. Il avait en quelque sorte conscience de

l'indignité qu'il avait commise. Au lendemain de la signature du

traité, quand il revenait en Italie, il s'arrêta à Vicence. Interrogé

par les Vénitiens sur les décisions prises, il n'osa pas leur avouer

que Venise était cédée à l'Autriche. Le patriote Tiene lui ayant

déclaré que ses amis et lui étaient disposés à tout sacrifier pour

maintenir leur indépendance, il répliqua que la France ne disposerait

jamais d'un peuple sur lequel elle n'avait aucun droit. Arrivé à

Vérone, et se sentant au milieu de ses soldats, il leva le masque, et

annonça au président Angioli que Vérone était cédée à l'Autriche,

et, comme ce dernier éclatait en reproches: «Eh bien, eut-il la

cruauté de répondre, défendez-vous!» Emporté par la grandeur de

l'offense et le caractère odieux de la raillerie: «Va-t'en, traître,

riposta Angioli, fuis ces contrées! Rends-nous les armes que tu

nous as ravies, et nous saurons nous défendre!» Ce ne fut bientôt

qu'un cri par toute la ville. Effrayé par cette soudaine explosion,

et craignant peut-être de nouvelles Pâques Véronaises, Bonaparte

partit en hâte pour Milan. Ce fut alors qu'il apprit le départ pour

Paris de la députation vénitienne. Ces députés pouvaient réussir,

non seulement parce que certains Directeurs étaient accessibles à

la corruption, mais aussi parce que le Directoire tout entier était

fort capable de saisir cette occasion de ne pas ratifier un traité

qui lui déplaisait: dès lors toute son oeuvre était compromise. Il

n'était plus le dispensateur des territoires en Italie, le protecteur

de l'Autriche, le conquérant et le pacificateur: il redevenait

le général au service de la République, et l'agent désavoué du

gouvernement. Il importait donc à son ambition présente et à ses

projets ultérieurs d'arrêter la négociation.

Les députés vénitiens furent conduits à Bonaparte par Duroc. «J'étais

dans le cabinet du général en chef, écrit Marmont[271], quand

celui-ci les y reçut. Ils l'écoutèrent avec calme et dignité, et,

quand il eut fini, Dandolo répondit. Dandolo, ordinairement dénué

de courage, en trouva ce jour-là dans la grandeur de sa cause. Il

parlait facilement: en ce moment il eut de l'éloquence. Il s'étendit

sur le bien de l'indépendance et de la liberté, sur les intérêts de

son pays et le sort misérable qui lui était réservé; sur les devoirs

d'un bon citoyen envers sa patrie. La force de ses raisonnements, sa

conviction, sa profonde émotion agirent sur l'esprit et sur le coeur

de Bonaparte au point de faire couler les larmes de ses yeux. Il ne

répliqua pas un mot, renvoya les députés avec douceur et bonté, et,

depuis, a conservé pour Dandolo une bienveillance, une prédilection

qui ne s'est jamais démentie.»

[Note 271: _Mémoires_ de MARMONT, t. I, p. 307.]

Ces larmes et cette émotion étaient peut-être sincères, mais

Bonaparte était néanmoins décidé à faire exécuter toutes les clauses

du traité. Villetard, dont l'émotion et le chagrin étaient réels,

lui avait rendu compte de la triste mission dont on l'avait chargé.

Sa lettre[272] est même touchante (24 octobre 1797): «Il fallait

autant de stoïcisme que d'amour de la patrie pour accepter la mission

douloureuse dont vous m'avez chargé. J'étais prêt à la remplir autant

qu'il était en moi, mais je me réjouis du moins d'avoir trouvé,

dans les membres du gouvernement de Venise, des âmes trop fières

pour se prêter elles-mêmes à l'exécution des mesures que vous leur

proposiez par mon organe. Ils iront chercher ailleurs un sol libre,

mais ils préféreront, s'il est nécessaire, l'indigence à l'infamie.

Ils ne voudront pas qu'on dise d'eux qu'ayant usurpé pendant quelques

jours la souveraineté de leur nation ils ont fui en partageant ses

dépouilles. Ils prouveront du moins par cette conduite qu'ils n'ont

pas mérité les fers qu'on leur prépare... Huit ans de révolutions

ne les ont point encore façonnés au malheur, et ils gémissent; ne

les ont point mûris au machiavélisme, et ils blasphèment; ne les

ont point corrompus à l'effronterie politique, et ils n'osent...

Je ne vois d'autre moyen de leur être gratuitement utile que le

régime militaire, au moyen duquel vous réglerez, par l'organe de vos

généraux, au nom de la France, ce qu'ils refuseraient de faire au

nom de la souveraineté du peuple, dont ils avaient la confiance.»

Cette lettre irrita Bonaparte, sans doute parce qu'elle était vraie

et méritée. D'ailleurs son émotion s'était dissipée. Plus que jamais

il était résolu à ne pas céder. Au moins aurait-il pu respecter le

malheur, et ne pas insulter ceux dont il causait la ruine. La lettre

qu'il répondit le 26 octobre à Villetard est inexcusable. C'est un

véritable factum à l'adresse du peuple vénitien, et en même temps un

insolent défi porté par un vainqueur inexorable à l'ennemi qu'il

tient sous ses pieds. Certes, ce n'est pas d'aujourd'hui que la force

prime le droit, mais tout se paie en ce monde! Nos pères ont abusé de

la force: nous sommes punis pour eux. Voici les principaux passages

de cette philippique[273]:

[Note 272: Elle a été conservée par BOTTA, liv. XII.]

[Note 273: _Correspondance_, III, 399.]

«J'ai reçu votre lettre du 3 brumaire; je n'ai rien compris à son

contenu. Il faut que je ne me sois pas bien expliqué avec vous.

La République française n'est liée avec la municipalité de Venise

par aucun traité qui nous oblige à sacrifier nos intérêts et nos

avantages à celui du comité de salut public ou de tout autre individu

de Venise. Je sais bien qu'il en coûterait à une poignée de bavards,

que je caractériserais bien en les appelant fous, de vouloir la

République universelle. Je voudrais que ces messieurs vinssent faire

une campagne d'hiver. D'ailleurs la nation vénitienne n'existe

pas: divisé en autant d'intérêts qu'il y a de villes, efféminé

et corrompu, aussi lâche qu'hypocrite, le peuple d'Italie, et

spécialement le peuple vénitien, est peu fait pour la liberté. S'il

était dans le cas de l'apprécier, et s'il a les vertus nécessaires

pour l'acquérir, eh bien! la circonstance actuelle lui est très

avantageuse pour le prouver: qu'il la défende!... Au reste, la

République française ne peut pas donner, comme on paraît le croire,

les États vénitiens; ce n'est pas que, dans la réalité, ces États

n'appartiennent à la France par droit de conquête, mais c'est qu'il

n'est pas dans les principes du gouvernement français de donner aucun

peuple. Lors donc que l'armée française évacuera ce pays-ci, les

différents gouvernements seront maîtres de prendre toutes les mesures

qu'ils pourraient juger avantageuses à leurs pays.»

Villetard n'a pas laissé un grand nom dans l'histoire, mais il aura

l'honneur de la protestation suprême. Voici la belle réponse qu'il

fit à Bonaparte: «Ce ne[274] sont point des bavards des fous et des

lâches qui voudraient qu'on leur fît, aux dépens du sang français,

une République universelle, dont je vous parlais dans ma dernière

lettre. Je sais apprécier comme vous les phrases, la politique et

le courage de ces sortes de gens; mais c'était de plusieurs pères

de famille, négociants, vieillards, qui, abattus par la nouvelle

de l'évacuation de leur pays et de l'invasion des troupes de

l'Empereur, qui doit en être la suite, ne se sont point cru en droit

de gouverner, lorsqu'ils n'avaient plus à le faire qu'à leur profit,

et qu'ils ne se sentaient revêtus que d'une autorité provisoire que

leur nation n'avait point confirmée. Croyez au reste qu'il entre dans

leur refus de piller en quelque sorte la nation vénitienne au profit

du parti démocratique une délicatesse et une probité malheureusement

trop rares.»

[Note 274: Lettre conservée par BOTTA, liv. XII, p. 101.]

Pendant que s'échangeaient ces correspondances inutiles, la ruine

de Venise s'achevait. On commença par la piller et ce sont les

Français qui donnèrent l'exemple. Bien qu'aucun des articles du

traité n'autorisât ces déprédations, les musées et les églises furent

dépouillés des chefs-d'oeuvre qui les ornaient. Ainsi disparurent le

_Saint Pierre martyr_, la _Foi du doge Grimani_, et le _Martyre de

saint Laurent_ du Titien, l'_Esclave délivré_ et la _Sainte Agnès_

du Tintoret, une vierge de Bellini, l'_Enlèvement d'Europe_ et le

_Festin à la maison de Lévi_ par Paul Véronèse, le Jupiter Egiochus

de la bibliothèque et près de deux cents manuscrits. Les reliquaires

du trésor de Saint-Marc furent dépouillés de leurs pierres précieuses

et envoyées à la Monnaie. Les officiers français ne rougirent pas

de se partager les armes historiques que l'on conservait dans la

salle du conseil des Dix[275]. Les collections privées ne furent pas

épargnées. Les monuments eux-mêmes furent confisqués. On enleva le

lion de la Piazzeta et les chevaux de bronze, attribués à Lysippe,

qui gardaient le portail de Saint-Marc. Et ce fut un poète qui

signala les chevaux à la rapacité française Arnault, le futur auteur

de _Marins à Minturnes_, se trouvait alors à Venise, et voici ce

qu'il ne rougit pas d'écrire à Bonaparte[276]: «Ces colonnes me

rappellent qu'elles furent accompagnées de quatre superbes chevaux,

grecs d'origine, et successivement romains et vénitiens par droit de

conquête. Ces chevaux sont placés sur le portail de l'église ducale.

Les Français n'ont-ils pas quelque droit à les revendiquer ou du

moins à les accepter de la reconnaissance vénitienne? ne serait-il

pas raisonnable aussi, de les faire accompagner par les lions que

Morosini fit enlever au Pirée? Paris ne peut refuser un asile à ces

pauvres proscrits, plus recommandables pourtant par leur antiquité

que par leur beauté.»

[Note 275: Cf. MINUTELLI, _Dernières cinquante années_, p. 226. Avec

le catalogue des objets d'art enlevés à Venise.]

[Note 276: Lettre du 5 juin 1797 citée par DARU (_Histoire de

Venise_), t. VII, p. 370.]

Dans les villes de province furent exercées les mêmes rapines. À

Padoue spécialement, Masséna se permit des exactions qui compromirent

son honorabilité et le renom de la France. Bonaparte lui-même se

crut autorisé à emporter de Vérone la collection d'ichtyolites du

comte Gazzola. C'est surtout à l'arsenal de Venise que se commirent

les actes les plus odieux. Sous prétexte d'équiper la flotte qui

devait nous mettre en possession des îles Ioniennes, on le saccagea.

Le 16 mai 1797, Baraguey d'Hilliers écrivait à Bonaparte: «J'ai

visité l'arsenal et je l'ai examiné minutieusement. C'est l'un

des plus beaux de la Méditerranée. Il y a tout ce qu'il faut pour

armer, en deux mois, moyennant la dépense de deux millions, une

flotte de sept à huit vaisseaux de ligne de 74, six frégates de 30

à 40 et cinq cutters. Il y a une immense quantité de canons[277]

en fer ou en bronze, des fonderies, des bois de construction, une

corderie magnifique, des chantiers extrêmement beaux, etc.» Toutes

ces richesses furent gaspillées. Les bois de Cansiglio, de Montello,

de l'Istrie, le cuivre d'Agordo, les chanvres du Ferrarais et du

Bolonais furent vendus ou volés. Les provisions de goudron, de

cordages, d'ancres et de ferrements, de toiles à voiles furent

dispersées au hasard des acheteurs. Ce qu'on ne pouvait emporter ou

vendre, on le brisa. C'est ainsi que furent coulés quelques navires

qu'on ne pouvait utiliser, ainsi que furent brûlés le _Bucentaure_,

ce respectable témoin des splendeurs d'autrefois, et les splendides

barques de parade, les _Peatoni_, dont les richesses et les ornements

excitaient l'admiration dans les fêtes ducales. Sérurier[278] et

Haller, envoyés l'un et l'autre par Bonaparte pour consommer cette

iniquité, se signaleront par leur acharnement. Sérurier prenait,

Haller vendait. Après avoir vidé les magasins publics, détruit

les ressources maritimes, anéanti, ruiné ou dispersé tout ce qui

rappelait la gloire nationale, il ne restait plus qu'à remettre la

ville aux Autrichiens. C'était le dernier acte de cette lamentable

tragédie.

[Note 277: D'après une indication de Cantu, on comptait 5.293 canons,

dont 1.518 en bronze à l'arsenal, et dans les forts 4.478 canons dont

1.925 en bronze.]

[Note 278: Lettre de Bonaparte à Villetard, Milan, 2 novembre 1797.

_Correspondance_, t. III, p. 402. «Je donne ordre au général Sérurier

de se concerter avec la municipalité pour que tout reste tranquille

à Venise, d'employer tous les moyens pour cela, et de fermer même la

société d'instruction publique s'il le juge nécessaire.»]

Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799) · 第 16 / 27 段