Cette brutale immixtion d'un général français dans les affaires

intérieures de la République fut pour beaucoup de patriotes un

sérieux avertissement. Les bruits les plus sinistres continuaient

à circuler. Non seulement les Français ne faisaient rien pour les

dissiper, mais, par leur attitude, ils laissaient croire à une

connivence secrète avec les Autrichiens. En effet, ces derniers

occupaient en silence, mais sans perdre un jour, les provinces

orientales de la République, en Istrie et en Dalmatie, et partout

l'armée française évacuait les territoires et les laissait s'étendre

à leur aise. Sur la terre ferme, même dans les grandes villes,

même à Venise, les Français agissaient comme en pays ennemi.

Réquisitions, impôts extraordinaires, pillages éhontés non seulement

des établissements publics, mais même des hôtels et des collections

privées, un impitoyable vainqueur n'épargnait aucune humiliation.

À Vérone la galerie des Bevilacqua était violemment dépouillée.

Soixante et dix-neuf médailles disparaissaient des musées Muselli

et Verita. À Venise la bibliothèque perdait près de deux cents

manuscrits, entre autres deux manuscrits arabes sur papier de soie,

donnés à la République par le cardinal Bessarion. Les bibliothèques

de Trévise et de Saint-Daniel-en-Frioul étaient indignement pillées.

On ne se contentait pas des manuscrits, on prenait également les

Incunables ou les précieuses éditions des Alde. Tableaux arrachés

aux églises, statues enlevées sur les places, meubles ou armes

précieuses, tout devenait une proie. La rapine s'étendait même aux

dépôts confiés à l'honneur vénitien, et le duc de Modène perdait

son trésor, environ deux cent mille sequins, qui furent soi-disant

attribués aux besoins de l'armée.

Un Vénitien se rencontra qui eut le courage de protester contre

ces abus de la force. Il se nommait Barzoni. Il publia contre ces

déprédations honteuses un vigoureux pamphlet qu'il intitula: les

_Romains en Grèce_. Il était facile de reconnaître les Français et

les Italiens déguisés en Romains ou en Grecs, et Flaminius sous les

traits de Bonaparte. Notre chargé d'affaires, Villetard, se plaignit

à la municipalité. On lui répondit avec raison qu'il était difficile

de poursuivre une oeuvre anonyme. Fier de son succès, Barzoni se

livra à des provocations directes. Rencontrant un jour Villetard

dans un café, il lui tendit la main, et, comme ce dernier retirait

la sienne, il lui tira un coup de pistolet. Villetard agit en cette

circonstance avec une grande dignité. Il écrivit à Bonaparte pour

excuser son assassin, qu'il essaya de faire passer pour un fou par

dépit amoureux; il lui procura même, sous un faux nom, un passeport

à l'aide duquel Barzoni put se réfugier à Malte. Bonaparte avait

d'abord été tenté de sévir: «J'ai appris avec peine, citoyen,

écrivait-il[245] à Villetard, ce qui vous est arrivé. J'imagine

que le gouvernement de Venise aura fait arrêter cet assassin qui,

heureusement, a manqué son coup. Vous avez tort de regarder cela

comme une folie; c'est un assassinat, et qui mérite une punition

exemplaire.»

[Note 245: Passariano, 6 octobre 1797, _Correspondance_, t. III, p.

368.]

Aussi bien, ce n'était plus un citoyen, c'était un peuple entier qui

allait se trouver lésé dans ses intérêts, trahi dans ses affections,

déçu dans ses espérances! Il ne s'agissait plus de venger des injures

particulières, c'était un crime de lèse-nation qui allait être

commis! Venise allait être vendue et livrée à l'Autriche!

Il ne peut entrer dans notre sujet de raconter les négociations

longues, délicates et embrouillées qui, après les préliminaires de

Leoben, préparèrent et amenèrent la paix de Campo-Formio. Nous ne

voulons en retenir que ce qui regarde Venise. Trois idées principales

se dégagent de la lecture des nombreux documents où sont relatées

les négociations: la première, c'est que les Autrichiens, avec une

persévérance qui est à l'honneur de leurs diplomates, ont tout

subordonné à leur âpre désir d'obtenir Venise; la seconde, c'est

que le Directoire n'a pas cessé de défendre Venise, et contre

l'Autriche qui la convoitait, et contre Bonaparte qui l'abandonnait;

la troisième, c'est que Bonaparte était décidé à signer la paix au

prix de n'importe quel sacrifice, et que, trouvant dans Venise la

compensation territoriale dont il avait besoin pour la proposer à

l'Autriche, il fit de la cession de Venise comme le pivot de sa

diplomatie.

Nous savons déjà que les Autrichiens n'avaient si facilement

posé les armes à Leoben que parce que Bonaparte leur avait fait

entrevoir l'annexion probable de Venise à leur territoire.

Les plénipotentiaires autrichiens, Cobenzl, Merfeldt, Gallo,

s'attachèrent obstinément à cette idée. Ils voulaient non

seulement tout le territoire de la République, mais même les

légations pontificales et Modène. Il fallut que Bonaparte leur

rappelât qu'ils n'avaient pas de conditions à imposer: «Je leur

ai demandé, écrivait-il au Directoire[246], à combien de lieues

leur armée se trouvait de Paris, et je me suis vigoureusement

fâché sur l'impertinence de nous faire de pareilles propositions;

ils l'ont senti, mais nous ont déclaré que leurs instructions ne

leur permettaient pas de conclure à moins.» Comme Bonaparte avait

en effet donné ses ordres pour que l'armée s'apprêtât à rentrer

en campagne, les plénipotentiaires se relâchèrent quelque peu de

leurs prétentions[247]. Ils renoncèrent à Modène, à Bologne et aux

Légations, mais plus que jamais revendiquèrent l'annexion de Venise.

C'était en effet pour eux une question capitale. Sans Venise, ils

n'étaient plus que campés en Italie; avec Venise au contraire,

ils avaient la chance de pouvoir, un jour ou l'autre, jouer dans

la péninsule un rôle prépondérant, et, de plus, ils donnaient à

l'Autriche une marine et des côtes. Bonaparte, qui savait à propos

faire des sacrifices, comprit que les Autrichiens étaient résolus

à continuer la guerre plutôt que de renoncer à l'espoir d'occuper

Venise. Comme son ambition était alors de signer la paix, et que

cette ambition était d'accord avec l'obstination autrichienne, il

consentit à abandonner cette ville tant convoitée, et c'est ainsi

que les plénipotentiaires autrichiens furent récompensés de leur

persévérance.

[Note 246: Passariano, 6 septembre. Lettre de Bonaparte au ministre

des relations extérieures. _Corresp._, t. III, p. 205.]

[Note 247: _Correspondance_, 13 septembre, III, 295.]

Thugut, le premier ministre autrichien, avait admirablement caché son

jeu. Interrogé à plusieurs reprises par l'ambassadeur de Venise à

Vienne, Grimani[248], il était resté impénétrable. Il n'avait voulu

faire connaître aucune des conditions des préliminaires de Leoben, ce

qui était bien grave, comme l'observait avec raison Grimani, car s'il

avait eu de bonnes nouvelles à donner, il ne les aurait pas cachées.

Le 1er mai, l'ambassadeur vénitien fit une nouvelle tentative auprès

de Thugut, mais il ne put lui arracher aucune déclaration officielle.

Il ne parvint même pas à savoir si les troupes françaises, après

avoir évacué les états héréditaires autrichiens, occuperaient ou

abandonneraient le territoire vénitien. Ce silence obstiné était de

mauvais augure. Grimani se rappelait que Thugut avait déjà été un

des principaux négociateurs des partages de la Pologne et il était

comme hanté par ce malencontreux souvenir. En effet, tout était déjà

décidé, et, si le ministre autrichien gardait encore le silence,

ce n'était nullement pour ménager les Vénitiens, mais pour tenir

en haleine Bonaparte et ne signer décidément la paix que lorsque

Bonaparte aurait triomphé des scrupules du Directoire, et obtenu de

haute main la cession de Venise.

[Note 248: Dépêche de Grimani, du 29 avril. «Il mio spirito non cessa

di cercare vie a penetrare l'arcano de segnati preliminari di pace.»]

Le Directoire, en effet, non seulement ne nourrissait contre Venise

aucune pensée hostile, mais encore il était disposé à la défendre.

Même après l'attentat de Vérone, même après le massacre du Lido, tout

en étant résolu à punir la ville coupable, il entendait respecter

son indépendance. Dans les instructions[249] qu'il envoyait, le 6

mai 1797, aux généraux Bonaparte et Clarke, il prévoyait sans doute

la cession d'une partie du territoire vénitien à l'Autriche, mais il

stipulait soit la formation d'une République Lombarde, comprenant

le Milanais, Modène, les Légations et Venise, soit la réunion de

Venise aux Légations, soit l'indépendance absolue de Venise. Le 1er

juillet, le ministre des relations extérieures, sur le bruit déjà

répandu des intentions de Bonaparte, avait soin de lui rappeler les

intentions formelles du gouvernement[250]: «Quant aux États vénitiens

que nous occupons, il faut distinguer ceux que nous devons évacuer

et que l'Empereur pourra occuper en vertu des préliminaires, si

la paix se conclut, et ceux qui sont réservés par l'article 11 de

ces mêmes préliminaires, ces derniers ayant toujours été regardés,

depuis leur occupation, comme devant être gouvernés par les principes

républicains.»

[Note 249: Document cité par DARU, ouv. cit., t. VII, p. 331.]

[Note 250: DARU, VII, 379.]

Le 19 août[251] nouvelle dépêche, plus explicite, du même ministre,

qui, passant en revue les diverses hypothèses des remaniements

territoriaux, appelle toujours l'attention des négociateurs sur ce

point que «Venise doit être ou réunie à la Cisalpine, ou libre,

mais, en aucun cas, cédée à l'Empereur». Un mois plus tard, le 16

septembre, comme l'Autriche élevait des prétentions singulières, et

que Bonaparte semblait disposé à lui céder Venise, le Directoire

se décide à envoyer un ultimatum[252]: «Dites-leur en réponse à

ces étranges communications, et signifiez-leur comme ultimatum du

Directoire qu'en Italie l'Empereur gardera Trieste, et gagnera

l'Istrie et la Dalmatie; qu'il renoncera à Mantoue, à Venise, à

la Terre-Ferme et au Frioul vénitien, et qu'il évacuera Venise...

Vous aurez carte blanche, mais je ne puis trop vous dire combien le

Directoire désire et combien il est de l'intérêt de la République

que vous puissiez faire passer les articles ci-dessus. L'Empereur

doit être entièrement écarté de l'Italie; ses dédommagements doivent

consister en biens ecclésiastiques sécularisés en Allemagne.» Le

29 septembre, confirmation de l'ultimatum, et avec des arguments

nouveaux, trop vrais par malheur, puisqu'on n'en a pas tenu compte,

mais que le gouvernement, s'il avait eu la fermeté nécessaire, aurait

dû imposer et non pas proposer. «Si on cède Venise et son territoire

à l'Autriche, lisons-nous dans cette dépêche[253], nous lui aurons

fourni le moyen de nous attaquer avec plus d'avantage, nous aurons

traité en vaincus, indépendamment de la honte d'abandonner Venise,

que vous croyez vous-même si digne d'être libre. Et ce serait la

France qui gratifierait l'Empereur des éléments d'une marine faite

pour s'emparer de son commerce du Levant!» Le même jour, et pour

mieux marquer la pensée du Directoire, le ministre des relations

extérieures expédiait une seconde dépêche[254] à Bonaparte. Il lui

signifiait la décision définitive du gouvernement, et lui enjoignait

de se préparer à la reprise des hostilités: «Je vous répète que les

conditions de paix que le Directoire accordera à l'Empereur sont

les suivantes: «L'Empereur gardera Trieste et gagnera l'Istrie et

la Dalmatie vénitienne. La rivière de l'Isonzo servira de limite;

il renoncera à Mantoue, à Venise, à la Terre-Ferme, au Frioul

vénitien... Telles sont les dernières instructions diplomatiques que

le Directoire ait à vous faire passer: elles sont irrévocables, et il

regarde la guerre comme inévitable si l'Empereur ne se soumet pas à

ces conditions... Montrez aux Vénitiens que c'est de leurs intérêts

qu'il s'agit ici, que c'est uniquement pour eux, pour leur assurer la

liberté et les soustraire à la maison d'Autriche que nous continuons

la guerre, et qu'ainsi, ils doivent faire les plus grands efforts en

hommes, en chevaux et en argent.»

[Note 251: Id., VII, 399: «Le principal de ces objets est d'éloigner

l'Empereur de l'Italie et d'insister sur ce qu'il s'étende en

Allemagne. Vous concevez sans peine l'intérêt que nous y avons. Nous

réduisons sa puissance maritime; nous le mettons en contact avec son

ancien rival, le roi de Prusse, et nous l'écartons des frontières de

la république, notre alliée, qui, dénuée de forces militaires, et

située entre les états du grand-duc de Toscane et ceux de l'Empereur,

serait bientôt influencée et subjuguée par la maison d'Autriche.»]

[Note 252: DARU, VII, 411.]

[Note 253: Id., VII, 420.]

[Note 254: Id., VII, 422.]

Il n'y a donc pas d'hésitation possible. Depuis le jour de

l'ouverture des négociations, le Directoire n'a pas varié dans sa

ligne de conduite. Sous toutes les formes et sur tous les tons, il a

répété à Bonaparte qu'il considérait comme un malheur et une faute la

cession de Venise à l'Autriche. Il a même fini par lui intimer des

ordres et a formellement exigé que Venise restât libre.

Quel est le cas que Bonaparte a fait de ces instructions? Comment

a-t-il exécuté les ordres reçus? Nous avons peine à l'avouer, mais

Bonaparte n'a consulté que ses intérêts et s'est joué des ordres

impératifs qu'il recevait. Il avait besoin de la paix. Il ne

l'obtiendrait qu'en abandonnant Venise. Venise était le seul obstacle

qui l'empêchait de réaliser ses désirs: sans le moindre scrupule,

sans la moindre pitié, il la vendit à l'ennemi.

Il est vrai que, dans sa Correspondance, on ne trouvera nulle part

la preuve de son intention d'acheter la paix aux dépens de Venise,

mais on n'y trouvera non plus nulle part la preuve de son obéissance

aux volontés du Directoire. Il feint même de les ignorer. Ainsi le

19 septembre[255] il écrira au Directoire que la paix est possible

si on cède à l'Empereur la ligne de l'Adige y compris la ville de

Venise, et il ajoute: «Je crois donc que, si votre ultimatum est

de garder Venise, vous devez regarder la guerre comme probable.»

Quelques jours plus tard, le 18 septembre, rendant compte au

Directoire des négociations, il lui montrera, sans en avoir l'air,

que, sans Venise, la paix serait déjà conclue[256]: «Lorsque je

leur ai dit que le gouvernement français venait de reconnaître le

ministre de la République de Venise, et que dès lors je me trouvais

dans l'impossibilité de consentir, sous aucun prétexte et dans aucune

circonstance, à ce que Sa Majesté Impériale devint maîtresse de

Venise, je me suis aperçu d'un mouvement de surprise qui décèle assez

la frayeur à laquelle a succédé un silence assez long, interrompu à

peu près par ces mots: «Si vous faites toujours comme cela, comment

voulez-vous qu'on puisse négocier?» Je me tiendrai dans cette ligne

jusqu'à la rupture. Je ne leur bonifierai point Venise, jusqu'à ce

que j'aie reçu une nouvelle lettre du gouvernement.» Bonaparte était

pourtant résolu à _bonifier_ Venise, comme il le disait; il prenait

même à l'avance le soin de se justifier, et, avant d'avoir reçu les

instructions nouvelles dont il prétendait avoir besoin, il insistait

sur la nécessité de signer la paix, et terminait par cette attaque

contre le peuple dont il trahissait les intérêts, et qu'il cherchait

à rabaisser pour mieux cacher l'indignité de sa trahison[257]. «Vous

connaissez peu ces peuples-ci. Ils ne méritent pas qu'on fasse tuer

quatre mille Français pour eux. Je vois par vos lettres que vous

partez toujours d'une fausse hypothèse; vous vous imaginez que la

liberté fait faire de grandes choses à un peuple mou, superstitieux,

pantalon et lâche. Je n'ai pas à mon armée un seul Italien, hormis,

je crois, quinze cents polissons, ramassés dans les rues des

différentes villes d'Italie, qui pillent et ne sont bons à rien.»

[Note 255: Passariano, 19 septembre. _Correspondance_, t. III, p.

309. Cf. lettre du même jour adressée au ministre des affaires

étrangères, Id., III, 308.]

[Note 256: _Correspondance_ III, 345.]

[Note 257: Lettre au ministre des affaires étrangères, 7 octobre

1797. _Corresp._, t. III, p. 360.]

Bonaparte était tellement résolu à signer la paix comme il

l'entendait, et non pas d'après les désirs du Directoire, qu'il

recourut au grand moyen, à celui qui lui avait déjà réussi lors de

son entrée en Lombardie, et après Rivoli: il offrit sa démission.

Le 25 septembre 1797 il écrivait[258] au Directoire: «Un officier

est arrivé avant-hier de Paris à l'armée d'Italie. Il a répandu

dans l'armée qu'on y était inquiet de la manière dont j'aurais

pris les événements du 18 fructidor... Il est constant que le

gouvernement en agit envers moi à peu près comme envers Pichegru,

après vendémiaire. Je vous prie, citoyens Directeurs, de me remplacer

et de m'accorder ma démission. Aucune puissance sur la terre ne sera

capable de me faire continuer de servir après cette marque horrible

de l'ingratitude du gouvernement.» Quatre jours plus tard, et sans

attendre la réponse, il renouvelait sa demande dans une lettre au

ministre des affaires étrangères: «Tout ce que je fais, tous les

arrangements que je prends dans ce moment-ci, sont le dernier service

que je puisse rendre à la patrie. Ma santé est entièrement délabrée,

et la santé est indispensable et ne peut être substituée[259] par

rien à la guerre. Le gouvernement aura sans doute en conséquence

de la demande que je lui ai faite il y a huit jours, nommé une

commission de publicistes pour organiser l'Italie libre, de nouveaux

plénipotentiaires pour continuer les négociations ou les renouer,

si la guerre avait lieu, au moment où les événements seraient

les plus propices, et enfin un général qui ait sa confiance pour

commander l'armée; car je ne connais personne qui puisse me remplacer

dans l'ensemble de ces trois missions, toutes trois également

intéressantes... Quant à moi je me vois sérieusement affecté de me

voir obligé de m'arrêter dans un moment où peut-être il n'y a plus

que des fruits à cueillir, mais la loi de la nécessité maîtrise

l'inclination, la volonté et la raison. Je puis à peine monter à

cheval: j'ai besoin de deux ans de repos.»

[Note 258: Passariano, 25 sept. 1797, t. III, p. 337.]

[Note 259: DARU, VII, 425, donne le mot substituée. La

_Correspondance_ (t. III, p. 425) a corrigé et mis suppléé. On se

demande pourquoi ce changement?]

À cette insolente mise en demeure, à cette hautaine affirmation de

son importance, à ces menaces à peine déguisées, le Directoire,

s'il avait eu le sentiment de la dignité, aurait dû répondre par

une destitution, ou du moins par une acceptation de la démission;

mais le 18 fructidor venait d'avoir lieu (4 septembre), avec l'aide,

nous dirions presque la connivence de Bonaparte et de ses amis. Plus

que jamais Bonaparte était l'homme indispensable. Le Directoire

lui écrivit (3 octobre 1797) en l'accablant de compliments et de

protestations[260]. «Vous parlez de repos, de santé, de démission.

Le repos de la République vous défend de penser au vôtre... Non, le

Directoire ne reçoit pas votre démission. Non, vous n'avez pas besoin

avec lui de vous réfugier dans votre conscience et de recourir au

témoignage tardif de la postérité. Le Directoire exécutif croit à la

vertu du général Bonaparte; il s'y confie... S'il pouvait vous rester

du doute... mais non, citoyen général, vous ne devez plus en avoir

au moment où cette dépêche pourra vous parvenir, et désormais vous

compterez sur le Directoire exécutif, comme il compte sur vous.»

[Note 260: DARU, VII, 427.]

À vrai dire, le Directoire venait d'abdiquer entre les mains de

Bonaparte. Armé d'un pareil document, l'audacieux général pouvait

tout. Il osa tout, et, au mépris des engagements et des promesses,

malgré les supplications et les prières, il signa le 17 octobre 1797

le traité de Campo-Formio.

Voici les clauses de ce traité qui réglaient les destinées de Venise:

à l'Empereur étaient cédés (art. VI) l'Istrie, la Dalmatie, les

îles de l'Adriatique, les bouches de Cattaro, Venise, les lagunes

et les pays compris entre les États héréditaires autrichiens et une

ligne qui, partant du Tyrol, traversait le lac de Garde jusqu'à

Lazise, aboutissait à San Giacomo, suivait la rive gauche de l'Adige

jusqu'à l'embouchure du canal Blanc et la rive gauche dudit canal, du

Tartaro, de la Polesella, et du grand Pô: à la République Cisalpine

(art. VIII) tous les États ci-devant vénitiens à l'ouest et au sud

de la ligne précitée: à la France (art. II), les îles Ioniennes,

Butrinto, Arta, Vonitza et les comptoirs d'Albanie. L'article I

garantissait les biens et les personnes de tous ceux qui auraient pu

être inquiétés par leur conduite politique ou leurs opinions. Il

accordait à tous ceux qui voudraient émigrer un délai de trois ans

pour vendre leurs biens, meubles ou immeubles, ou en disposer à leur

volonté.

Ainsi fut consommée cette scandaleuse iniquité. C'était comme une

seconde édition du partage de la Pologne, et la France prêtait

les mains à cette infamie! Bonaparte avait conscience du crime de

lèse-nation qu'il venait de commettre. Dès le 10 octobre, même

avant la signature du traité, il avait en quelque sorte cherché

à s'excuser. «La ville de Venise renferme[261] il est vrai trois

cents patriotes, avait-il écrit au Directoire, leurs intérêts seront

stipulés dans le traité, et ils seront accueillis dans la Cisalpine.

Le désir de quelques centaines d'hommes ne vaut pas la mort de

20.000 Français... Si, dans tous ces calculs, je me suis trompé,

mon coeur est pur, mes intentions sont droites.» Le 18 octobre,

c'est-à-dire le lendemain de la signature du traité, et dans la

lettre où il annonçait au Directoire ce grand événement, il revenait

avec insistance sur ce sujet[262]. On eût dit qu'il cherchait à se

disculper d'une faute que pourtant personne encore ne lui avait

reprochée: «Je ne doute pas que la critique ne s'attache vivement à

déprécier le traité que je viens de signer. Tous ceux cependant qui

connaissent l'Europe et qui ont le tact des affaires seront bien

convaincus qu'il était impossible d'arriver à un meilleur traité sans

commencer par se battre et sans conquérir deux ou trois provinces de

la maison d'Autriche. Cela était-il possible? oui. Probable? non.»

Plus tard, comme gêné par un remords rétrospectif, Bonaparte est

revenu à plusieurs reprises sur ce sujet. Il a essayé de justifier

cette clause déplorable du traité de Campo-Formio. Mais ses excuses

ont été ou singulières ou odieuses. Ainsi n'a-t-il pas prétendu[263]

qu'en sacrifiant Venise il avait cherché «à jeter une pomme de

discorde au milieu des coalisés, à changer l'état de la question,

et à créer d'autres passions et d'autres intérêts.» Il espérait que

la Russie et l'Angleterre seraient indisposées par cette usurpation,

et que les puissances secondaires, la Bavière par exemple, effrayées

par cette disparition subite d'une nation, feraient un retour sur

elles-mêmes et deviendraient _ipso facto_ les adversaires résolues

de l'Autriche. Il a même eu l'audace de prétendre qu'il n'avait

agi que dans l'intérêt de Venise, pour lui faire détester la

domination étrangère, et l'habituer peu à peu à l'idée de devenir

partie intégrante de la grande Italie. Le passage mérite d'être

cité[264]: «Les divers partis qui divisaient Venise s'éteindraient;

aristocrates et démocrates se réuniraient contre le sceptre d'une

nation étrangère. Il n'y avait pas à craindre qu'un peuple de moeurs

aussi douces pût jamais prendre de l'affection pour un gouvernement

allemand, et qu'une grande ville de commerce, puissance maritime

depuis des siècles, s'attachât sincèrement à une monarchie étrangère

à la mer et sans colonies, et, si jamais le moment de créer la nation

italienne arrivait, cette cession ne serait point un obstacle. Les

années que les Vénitiens auraient passées sous le joug de la maison

d'Autriche leur feraient recevoir avec enthousiasme un gouvernement

national, quel qu'il fût, un peu plus ou un peu moins aristocratique,

que la capitale fût ou non fixée à Venise.»

[Note 261: Passariano, _Correspondance_, III, 376.]

[Note 262: Passariano, _Id._, III, 390.]

[Note 263: Oeuvres de Napoléon à Sainte-Hélène. Édition de la

_Correspondance_, t. XXIX, p. 355.]

[Note 264: _Correspondance_, t. XXIX, p. 355.]

Est-il possible de se jouer avec plus de cynisme des sentiments et

des aspirations nationales? Bonaparte ne pouvait alléguer qu'une

excuse[265], c'est qu'il avait besoin de la paix, et que, dans sa

pensée, le traité de Campo-Formio n'était qu'une trêve passagère. Le

fait n'en subsistait pas moins dans sa sinistre réalité. Venise était

vendue, et vendue à celui qu'elle avait le droit d'appeler son ennemi

héréditaire!

[Note 265: Un des admirateurs de Napoléon, Stendhal, n'est-il pas

dans le vrai, lorsqu'il écrit dans sa curieuse _Histoire de Napoléon_

(p. 270): «À l'occupation de Venise finit la partie poétique et

parfaitement noble de la vie de Napoléon. Désormais, pour sa

conservation personnelle, il dut se résigner à des mesures et à des

démarches, sans doute fort légitimes, mais qui ne peuvent plus être

l'objet d'un enthousiasme passionné.»]

VI

Comment fut accueillie la nouvelle de ce scandaleux marché? En

Autriche, avec bonheur; en France, avec indifférence; en Italie, avec

terreur; à Venise avec désespoir.

Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799) · 第 15 / 27 段