La République démocratique de Venise avait été constituée par le

traité de Milan le 16 mai 1797. Le 26 du même mois, Bonaparte

écrivait à la municipalité qui venait d'être nommée à Venise[229]:

«Dans toutes les circonstances, je ferai tout ce qui sera en mon

pouvoir pour vous donner des preuves du désir que j'ai de voir se

consolider votre liberté, et de voir la misérable Italie se placer

enfin avec gloire, libre et indépendante des étrangers, sur la scène

du monde, et reprendre, parmi les grandes nations, le rang auquel

l'appellent sa nature, sa position et le destin.» Le lendemain

27[230], à une heure du matin, ces chiffres ont leur éloquence, il

annonçait au Directoire qu'il avait proposé à l'Autriche de lui

donner Venise à titre d'indemnité, et il ajoutait cet incroyable

commentaire: «Approuvez-vous notre système pour l'Italie? Venise

qui va en décadence depuis la découverte du cap de Bonne-Espérance

et la naissance de Trieste et d'Ancône, peut difficilement survivre

aux coups que nous venons de lui porter. Population inerte, lâche et

nullement faite pour la liberté; sans terres, sans eaux; il paraît

naturel qu'elle soit donnée à ceux à qui nous donnons le continent.

Nous prendrons tous les vaisseaux, nous dépouillerons l'arsenal,

nous enlèverons tous les canons, nous détruirons la banque, nous

garderons Corfou pour nous... On dira que l'Empereur va devenir

puissance maritime? Il lui faudra bien des années, il dépensera

beaucoup d'argent et ne sera jamais que de troisième ordre; il aura

effectivement diminué sa puissance.» Ainsi donc, au moment même où

Bonaparte adressait aux Vénitiens des paroles si flatteuses, il

trafiquait d'eux! Sans qu'ils lui eussent donné le moindre sujet de

plainte, il les vendait à des étrangers! Sans qu'il eut cédé à la

moindre pression du côté des Autrichiens, il leur livrait de lui-même

la République créée par lui, garantie par un traité signé de lui, et

à laquelle il envoyait constamment des assurances de sa protection!

Rien ne justifiait cette déloyauté ou plutôt cette trahison. La

Pologne venait d'être partagée, mais au moins la France n'avait pas

trempé dans cette infamie. Nous allions donner une seconde édition

du partage de la Pologne, et aux dépens d'un État dont le seul tort

était d'avoir cru aux promesses de la France! Hélas! nous ne les

connaissons que trop les déplorables conséquences de ces honteux

maquignonnages de peuples. La force dorénavant primera le droit,

et, si la malheureuse Alsace, si l'infortunée Lorraine se débattent

en ce moment sous la main de leurs oppresseurs, n'est-ce pas une

punition rétrospective, et n'expions-nous pas en ce moment le fatal

aveuglement de nos pères!

[Note 229: Mombello, 26 mai 1797 (_Correspondance_, t. III, p. 70).]

[Note 230: _Id._, id., t. III, p. 74. On peut rapprocher de cette

lettre l'article qui parut dans le _Moniteur_ du 29 mai: «Voici ce

qu'on lit dans plusieurs journaux. Les chants joyeux de la paix

se font entendre de toutes parts. Bientôt toute l'Europe, tout le

globe en va retentir. L'Angleterre et Venise seules restent sur le

champ de bataille, mais ne tarderont pas l'une à renoncer à ses

projets ambitieux et destructeurs, l'autre à expier ses imprudentes

perfidies.»]

Il est vrai que le Directoire n'accepta pas du jour au lendemain

ce honteux marché. Il n'était jamais entré dans ses desseins de

rayer Venise du nombre des nations libres, surtout au profit de

l'Autriche. Exploiter la terreur et la faiblesse des patriciens,

vivre à leurs dépens, rançonner Venise en un mot, rien de mieux;

mais détruire Venise, il n'y avait même pas songé. En janvier 1797,

lorsqu'il avait envoyé Clarke à Vienne présenter un projet de traité

préparé par Bonaparte et approuvé par eux, le nom de Venise n'y était

même pas prononcé. Il y était sans doute question de compensations

territoriales, mais à prendre en Allemagne et nullement en Italie.

Les préliminaires de Leoben avaient brusquement modifié la situation,

puisqu'ils n'avaient été signés qu'à la condition expresse de donner

à l'Autriche, aux dépens de Venise, les compensations qu'elle

réclamait; mais enfin l'indépendance de Venise était maintenue, et

le Directoire ne songeait pas à l'anéantir; voici que brusquement

Bonaparte lui proposait d'en finir avec ce gouvernement vermoulu et

cette république usée! Voici qu'il présentait la chute et le partage

de Venise comme une nécessité qui s'imposait, et sans doute qu'il

agissait déjà, suivant sa méthode habituelle, comme si Venise était

condamnée[231]!

[Note 231: Ce projet de traité se trouve dans la _Correspondance_ (t.

II, p. 267).]

Le Directoire se trouvait fort embarrassé. La désinvolture et le

sans-gêne de son plénipotentiaire n'étaient pas sans lui porter

ombrage. D'ailleurs un des Directeurs était personnellement intéressé

au maintien de la République Vénitienne. L'ambassadeur de Venise

à Paris, Alvise Querini[232], n'avait pas oublié que la corruption

avait été érigée par son gouvernement en système politique. Il

résolut d'acheter celui des Directeurs dont la conscience passait

pour être la plus accommodante. Toujours prudent, il ne le désigne

jamais, dans ses dépêches, que par son titre, mais l'hésitation

n'est pas permise. C'est de Barras qu'il s'agit. Barras était loin

d'être incorruptible, et les personnes qui servirent d'intermédiaires

à la négociation étaient ses amis particuliers, entre autres son

secrétaire Bottot. Querini s'adressa donc à Barras et le supplia de

sauver Venise. Barras ne prit aucun engagement, mais laissa sans

doute entrevoir que, si Venise y mettait le prix, il lui vendrait

ses services, car Querini s'empressa de rédiger une dépêche pour

avertir les patriciens[233]. Il alla même jusqu'à parler de six à

sept millions qui seraient le prix du marché. Avant que la réponse

à cette ouverture fût arrivée à Paris, un confident de Barras, sans

doute son secrétaire Bottot, venait trouver l'ambassadeur et lui

mettait le marché en main. Il lui apprit que deux des cinq directeurs

étaient hostiles et deux favorables à Venise, que tout dépendait par

conséquent du cinquième et que ce cinquième offrait de se prononcer

pour Venise[234], à condition de recevoir pour lui directement

600.000 livres tournois et pour ses amis encore 100,000 livres.

Querini accepta, mais à condition que Brescia, Bergame et les autres

cités rebelles seraient réduites à l'obéissance et les patriciens

réintégrés dans tous leurs droits. Bottot revint le jour même et

annonça que l'affaire était conclue. _Tutto era accordato_.

[Note 232: Les dépêches de Querini, toutes rédigées de sa main, et

faisant partie de sa collection, ont été léguées à Venise par son

fils et sa fille. C'est à Venise que les a consultées M. Barral,

qui en a tiré un excellent parti dans son _Histoire de la chute de

Venise_.]

[Note 233: Dépêche du 8 avril 1797. «Che forse si protrebbe ottener

cosi essenziali oggeti con qualche sacrifizio in danare che

dall'Eccelentissimo Senato fosse ancora per forsi... Di penetrare che

sei o sette millioni di franchi sarebbero sufficienti.»]

[Note 234: Dépêche du 17 avril: «E che era venuto da me per veder se

voleva far un qualque sacrifizio; che in tal caso m'assicurava che la

questione sarebbe stata decisa a favor del mio governo.»]

À Venise, le marché fut ratifié. On fit même une traite de 700.000

francs sur la banque génoise de Pallavicini[235], mais à condition

que «toutes les villes de terre ferme, actuellement révolutionnées

et occupées par les troupes françaises, ressentiront l'effet des

promesses que vous avez reçues de la part de ceux qui les ont

consenties». Tout à coup arrive la nouvelle des préliminaires de

Leoben, de la déclaration de guerre et bientôt de la chute du

gouvernement aristocratique. Querini tombait avec ce gouvernement.

Le 22 mai, il recevait l'ordre de quitter Paris; au moins avait-il

la satisfaction d'apprendre que les lettres de change qu'il avait

souscrites étaient annulées. Pour achever l'histoire de cette

honteuse transaction, rappelons ici que Barras eut l'audace de

présenter au banquier Pallavicini les traites échues en juillet.

Elles furent naturellement protestées par Querini. Barras en conçut

un tel ressentiment qu'il fit arrêter et jeter en prison, à Milan,

l'ancien ambassadeur. Le 11 février 1799, après une longue détention

préventive, Querini était interrogé par le colonel Pascalis et lui

avouait qu'il avait confié tous ses papiers au ministre du duc de

Toscane. On fut obligé de le relâcher. La concussion n'en est pas

moins nettement établie, et le rôle de Barras est doublement honteux,

puisqu'il vendait son vote et poursuivait comme un criminel d'État le

fonctionnaire vénitien, qui n'avait commis d'autre crime que de ne

pouvoir achever la transaction qu'il avait proposée.

[Note 235: Dépêche du Doge à Querini, à la date du 20 avril.]

Aussi bien ce n'était pas seulement au sein du Directoire que Venise

trouvait des amis et des protecteurs. L'opinion publique commençait

à s'émouvoir. Quelques journalistes avaient déjà protesté contre le

partage projeté. Quelques militaires avaient fait remarquer le danger

auquel on s'exposait en donnant à l'Autriche, au lieu du Milanais,

province isolée, et qu'il était facile d'attaquer, un territoire

continu et de meilleures frontières. Un membre du conseil des Cinq

Cents, Dumolard, se fit l'interprète de ces répulsions et de ces

craintes. Il monta à la tribune pour demander des explications (23

juin 1797).

«L'honneur et le devoir du Corps Législatif, dit-il, l'intérêt

même de nos armées ordonnent de rompre un trop long silence sur

des événements qui frappent toute l'Europe, et qui ne sont ignorés

que dans cette enceinte. Je viens parler de l'Italie. Le manifeste

du général Bonaparte contre l'état de Venise a retenti dans toute

l'Europe: il vous a été transmis officiellement par le Directoire

le 27 floréal dernier. Vous frémîtes alors d'une juste indignation

contre les attentats dont nos soldats furent les victimes. Quelques

écrivains ont pu élever des doutes sur la vérité des faits allégués

dans ce manifeste. Le Corps Législatif a dû croire à un manifeste

garanti par la puissance exécutive. Le moment n'est pas arrivé de

discuter si on devait déclarer la guerre. Vous ne pouviez la faire

sans l'initiative du Directoire qui, lui-même, ne pouvait prendre des

mesures hostiles sans vous en instruire sur-le-champ. La renommée

a publié dans toute l'Europe la révolution de Venise; nos troupes

y sont entrées, sa marine est en notre pouvoir, le plus ancien

gouvernement de l'Europe n'est plus, il reparaît sous des formes

démocratiques... C'est à vous à examiner si le Directoire n'a pas

violé la constitution; si, en termes déguisés, il n'a pas fait de

son chef la guerre, la paix, et peut-être des traités dont il ne

vous a donné aucune connaissance... Nous ne sommes plus à ces temps

désastreux où Clootz et sa secte des illuminés voulaient planter

l'arbre de la liberté républicaine dans tout le globe. Nous voulons

jouir de notre liberté en respectant les autres gouvernements.»

L'orateur concluait en demandant des éclaircissements au Directoire.

Aussitôt s'engagea une vive discussion. Bailleul qualifia le discours

de son collègue de tissu d'absurdités, et demanda l'ordre du jour.

Guillemardet s'étonna de ce qu'on se plaignit au conseil des Cinq

Cents d'une révolution démocratique et des justes représailles

infligées à des ennemis. Mais Garaud-Coulon, Doulcet et Boisy

demandèrent et obtinrent l'impression du discours de Dumolard, et

Thibaudeau proposa de nommer une commission chargée d'étudier les

événements de Venise. Cette proposition fut adoptée à une forte

majorité: ce qui indiquait non pas précisément un parti pris, mais

une défiance prononcée à l'égard des projets de Bonaparte.

La séance du 5 messidor eut un grand retentissement à Paris, et plus

encore en Italie. Tous les républicains honnêtes et consciencieux

s'associèrent au noble langage de Dumolard. Les Vénitiens se crurent

sauvés, mais ils avaient compté sans les irrésolutions du Directoire,

et surtout sans la colère de Bonaparte. Ce dernier exhala son

dépit ou plutôt sa fureur dans une lettre[236] célèbre. «Je reçois

à l'instant, citoyen Directeur, la motion d'ordre de Dumolard...

J'avais le droit, après avoir conclu cinq paix et donné le dernier

coup de massue à la coalition, sinon à des triomphes civiques, au

moins à vivre tranquille, et à la protection des premiers magistrats

de la République; aujourd'hui je me vois dénoncé, persécuté, décrié

par tous les moyens, bien que ma réputation appartienne à la patrie.

J'aurais été indifférent à tout; mais je ne puis pas l'être à cette

espèce d'opprobre dont cherchent à me couvrir les premiers magistrats

de la République... J'ai le droit de me plaindre de l'avilissement

dans lequel ils traînent ceux qui ont agrandi, après tout, la gloire

du nom français. Je vous réitère, citoyen Directeur, la demande que

je vous ai faite de m'accorder ma démission. J'ai besoin de vivre

tranquille, si les poignards de Clichy veulent me laisser vivre.

Vous m'aviez chargé des négociations, j'y suis peu propre.» Le

même jour il rédigeait une note[237] sur les événements de Venise,

dans laquelle il cherchait à démontrer que les Vénitiens avaient

exaspéré la patience française, et s'étaient donné les torts de

l'agression; puis brusquement et comme emporté par la violence de

son ressentiment, il coupait court aux explications, et terminait

par cette foudroyante apostrophe: «Mais je vous prédis, et je parle

au nom de 80.000 soldats, ce temps où de lâches avocats et de

misérables bavards faisaient guillotiner les soldats est passé; et,

si vous y obligez, les soldats d'Italie viendront à la barrière de

Clichy avec leur général, mais malheur à vous!»

[Note 236: Lettre présumée de Mombello, 30 juin 1797

(_Correspondance_, t. III, p. 151).]

[Note 237: Note sur les événements de Venise, présumée de Mombello,

30 juin 1797 (_Correspondance_, t. III, p. 156).]

À ces menaces qu'on ne prenait même plus la peine de déguiser, le

Directoire, s'il avait eu de l'énergie, aurait dû répondre par une

destitution, mais Bonaparte n'était déjà plus de ceux qui exécutent

sans discussion les ordres qu'on leur donne, et, comme il avait soin

de le faire remarquer, le temps était passé où les avocats faisaient

la loi aux généraux. Les Directeurs feignirent de ne pas avoir

compris la menace et de ne pas avoir reçu l'offre de la démission.

Les négociations continuèrent, et Bonaparte resta le maître.

Pendant que se discutaient ses futures destinées, la nouvelle

République vénitienne présentait le spectacle de la désorganisation.

Sans doute les Vénitiens s'étaient empressés de se mettre à la

mode du jour. Ils avaient décrété la démolition des prisons de

l'Inquisition d'État. Ils avaient sur l'évangile ouvert que tenait

le lion de Saint-Marc, et sur lequel on lisait: _Pax tibi, Marc,

evagelista meus_, substitué les mots: Droits de l'homme et du

citoyen, ce qui fit dire plaisamment à un gondolier que le lion

avait enfin retourné la page; ils avaient adopté une cocarde

tricolore, et, sous le nom de société de l'instruction publique,

fondé une succursale du club des Jacobins. Les Procuraties vieilles

et nouvelles s'appelaient Galeries de la liberté[238]. On jouait au

théâtre: _Il matrimonio Democratico ossia il flagello dei feudatari_

d'Antonio Sografi, ou bien encore l'_Ex marchesa della Tomboletta a

Parigi_. Les citoyens avaient endossé la carmagnole, et les femmes

se promenaient demi-nues, en tuniques à l'athénienne, en chapeaux

à la Paméla, en cheveux courts à la guillotine: ce n'étaient là

que les changements extérieurs. Au fond la plus grande inquiétude

régnait dans les esprits. On redoutait les convoitises autrichiennes,

on avait peur de Bonaparte, on sentait de toutes parts crouler

l'antique édifice, et s'imposer, pour le remplacer, la domination

étrangère.

[Note 238: CANTU, liv. XI, p. 87.]

Padoue, l'antique rivale de Venise, donna le signal. Invitée par le

général Victor, qui avait son quartier général dans cette ville,

à abattre le lion de Saint-Marc, non seulement elle le fit avec

empressement, mais encore déclara rompus tous ses liens avec la

République. Elle poussa même la jalousie jusqu'à vouloir priver

Venise de l'usage des eaux douces de son territoire. La municipalité

de Chiozza[239], un faubourg de Venise, s'adressait à Bonaparte pour

demander son annexion à la future République Cisalpine: «Le peuple

de Chiozza, écrivaient les représentants de cette petite ville, né

contemporain de celui de Venise, mais libre et indépendant de ce

dernier, fait, depuis plusieurs siècles, partie de l'état vénitien,

dont le gouvernement tyrannique le rendit sujet, après avoir

répandu le sang de quelques milliers de Chiozzates qui voulaient

défendre leur liberté. Daignez exaucer le voeu général. Ajoutez un

nouveau prix au don précieux que vous nous avez fait de la liberté,

en réunissant ce peuple à celui de la République Cisalpine.» Les

provinces de Vicence[240] et de Bassano proclamaient également leur

indépendance. À vrai dire tout s'effondrait, tout était bouleversé,

et Bonaparte continuait à garder le secret des négociations. C'était

une situation intolérable et la municipalité[241] de Venise ne

pouvait la supporter plus longtemps sans s'exposer à une nouvelle

révolution.

[Note 239: DARU, ouv. cit., t. VII, p. 373.]

[Note 240: DARU, id., 396. «Les provinces qui gémissaient sous le

joug des Vénitiens, représentées par leurs députés réunis dans un

congrès central, réclament de vous leur liberté et leur réunion à la

République Cisalpine.» Cf. lettre de Joubert à Bonaparte, Bassano,

14 mai 1797 (DARU, VII, p. 315). Id., Vicence, 9 août 1797 (VII, p.

396).]

[Note 241: Arnault écrivait à Bonaparte, le 5 juin 1797: «La

municipalité, faible et divisée, ne se regarde pas comme

suffisamment constituée; les opérations se ressentent de ce manque de

confiance. Composée d'un grand nombre d'hommes timides et de quelques

hommes trop hardis, elle donne peu à espérer et beaucoup à craindre.

Livrée à elle-même, elle passerait facilement de son inaction

actuelle aux plus terribles abus de l'autorité révolutionnaire.»]

Battaglia, l'ancien provéditeur, crut pouvoir prendre sur lui

de s'adresser directement à Bonaparte en le consultant sur ses

intentions. Ce dernier, gêné par cette mise en demeure, et ne voulant

d'ailleurs prendre aucun engagement formel, répondit[242] par de

banales protestations et des plaintes contre l'oligarchie, mais ne

laissa rien percer de ses futurs desseins. «La loyauté de votre

caractère, la pureté de vos intentions, la véritable philosophie

que j'ai reconnue en vous tout le temps que vous avez été chargé du

pouvoir suprême sur une partie de vos compatriotes, vous ont mérité

mon estime; si elle peut vous dédommager des maux de toute espèce

que vous avez endurés pendant ces derniers temps, je m'estimerai

heureux... L'oligarchie de Venise aurait dû céder à un gouvernement

plus sage; elle aurait au moins fini sans se rendre coupable d'un

crime dont les historiens français ne peuvent trouver le semblable

sans être obligés de remonter à plusieurs siècles.» Ces compliments

emphatiques, ces creuses déclamations, rassurèrent Battaglia et les

membres de la municipalité. Ils s'imaginèrent que les préliminaires

de Leoben n'avaient été qu'un leurre pour l'Autriche, et qu'une

menace pour le gouvernement oligarchique. Ils ne pouvaient croire

d'ailleurs qu'après la solennelle reconnaissance de la nouvelle

république par la France et le traité de Milan, l'autonomie de Venise

ne serait pas respectée. Aussi s'efforcèrent-ils, tout en ménageant

leurs vainqueurs, de vivre et d'agir comme s'ils devaient continuer

à être libres et indépendants. Ils célébrèrent même des fêtes en

l'honneur du nouvel ordre de choses. À la Pentecôte ils plantèrent

en grande pompe des arbres de la liberté. On avait construit sur la

place Saint-Marc, en face de l'église, une grande loge avec estrade

pour les musiciens. L'arbre était couché au milieu de la place. Deux

enfants, un jeune homme et une jeune femme qu'on allait marier, et

deux vieillards s'approchèrent de l'arbre qui bientôt fut dressé

aux applaudissements de l'assistance et au bruit du canon. Un _Te

Deum_ fut ensuite célébré à Saint-Marc, le jeune couple fut marié,

et l'abbé Collalto prononça un discours bizarre où il comparait

à la croix l'arbre de la liberté. On dansa dans toutes les rues,

le théâtre Fenice donna une représentation gratuite, et le général

Baraguey d'Hilliers, qui avait assisté à la fête, daigna déclarer

qu'il était très satisfait de l'empressement des Vénitiens[243]. Il

est vrai que, le même jour, les excès avaient commencé. La foule

s'était portée au palais grand-ducal, avait lacéré les bannières,

monuments de tant d'insignes victoires, brûlé le siège du doge, et le

fameux livre d'or. L'anneau que les doges jetaient dans l'Adriatique

le jour de l'Ascension, quand ils montaient sur le _Bucentaure_, fut

sauvé par hasard et vendu à un orfèvre pour cent soixante livres.

Ainsi disparaissaient les derniers témoins de tout un passé de gloire.

[Note 242: Mombello, 3 juillet 1797. _Corresp._ III, 167.]

[Note 243: Le même jour, l'arbre de la Liberté était planté dans

toutes les villes du territoire vénitien, sauf à Udine où Bernadotte,

qui connaissait les projets de Bonaparte, ne voulut pas se prêter à

une indigne comédie, et aima mieux préparer les habitants à la pensée

de leur prochain abandon.]

Afin de mieux endormir les soupçons, Bonaparte engagea sa femme,

Joséphine, à se rendre à Venise[244]. On la reçut avec un déploiement

inouï d'adulations et d'honneurs, au bruit du canon, comme on

n'aurait pas reçu la princesse héritière d'un grand empire. La

municipalité se porta à sa rencontre, l'accabla de compliments et

lui donna quatre jours de fête, avec soupers de gala, régates,

illuminations et feux d'artifice. On lui offrit même un collier de

grosses perles, tiré du trésor de Saint-Marc. Ainsi que le remarque

l'historien Botta, «si l'offre fut honteuse, l'acceptation le fut

davantage»; mais Bonaparte ne connaissait déjà plus de limites à

son ambition, et trouvait naturels les hommages prodigués à sa

femme. Quant aux membres du gouvernement vénitien, ils savaient très

bien que leur sort était entre les mains de Bonaparte, et, pour se

concilier ses bonnes grâces, ils auraient consenti à de tout autres

sacrifices.

[Note 244: MARMONT, _Mémoires_, t. I, p. 293.]

Peu à peu cependant les illusions se dissipaient. Un congrès avait

été réuni à Bassano. Vérone y avait envoyé Monga, Padoue Savonarola,

Brescia Beccalozzi et Venise Giuliani. Udine n'était pas représentée.

Le général Bernadotte n'avait pas voulu laisser aux habitants de

la province qu'il administrait la dangereuse illusion de croire à

leur future indépendance. Aussi bien c'était un général français,

Berthier, qui présidait les séances du congrès. Les députés, au

lieu de s'entendre pour une action commune, se disputèrent sur le

choix d'une capitale. Plusieurs d'entre eux auraient voulu être

annexés à la Cisalpine, mais les directeurs de la nouvelle République

italienne leur adressèrent une réponse hautaine et tortueuse qui les

découragea. Berthier mit un terme à leurs hésitations et à leurs

rivalités en prononçant la dissolution du congrès, sous prétexte que

les députés n'avaient pu s'entendre sur le projet d'union.

Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799) · 第 14 / 27 段