Ce fut alors qu'on apprit à la fois la bataille de Vérone et

l'assassinat de Laugier. Effrayés par la responsabilité qui les

écrasait, Dona et Giustiniani sollicitèrent une nouvelle entrevue

par une lettre humble et suppliante où ils se mettaient à la merci

de ce vainqueur sans combat: «Si des circonstances[212] impossibles

à prévoir ont amené des événements pour lesquels la République

Française se croie en droit d'exiger des réparations; si, au terme

des plus glorieux succès militaires, elle jugeait que le gouvernement

vénitien eût quelque chose à faire pour compléter le nouveau système

d'équilibre politique, que la France jugera à propos de donner à

l'Europe, nous supplions Votre Excellence de s'expliquer. La France,

au point de grandeur où elle est parvenue, objet de l'admiration

universelle, trouvera certainement plus de gloire dans les efforts

volontaires que la République vénitienne s'empressera de faire que

dans une conduite hostile contre un gouvernement qui se reconnaît

sans défense.» La réponse de Bonaparte fut dure, impitoyable.

Elle sonnait le glas de la République[213]. La voici: «Je n'ai lu

qu'avec indignation la lettre que vous m'avez écrite relativement

à l'assassinat de Laugier. Vous avez aggravé l'atrocité de cet

événement, sans exemple dans les annales des nations modernes,

par le tissu de mensonges que votre gouvernement a fabriqués pour

chercher à se justifier. Je ne puis pas, Messieurs, vous recevoir.

Vous et votre Sénat êtes dégouttants du sang français. Quand vous

aurez fait remettre en mes mains l'amiral qui a donné l'ordre de

faire feu, le commandant de la tour et les inquisiteurs qui dirigent

la police de Venise, j'écouterai vos justifications. Vous voudrez

bien évacuer dans le plus court délai le continent de l'Italie.

Cependant, si le nouveau courrier que vous venez de recevoir était

relatif à l'événement de Laugier, vous pourriez vous présenter

chez nous.» Désespérés, Dona et Giustiniani voulurent tenter cette

dernière chance de réconciliation. Ils se rendirent auprès du général

à Palmanova, et le supplièrent de ne pas traiter la République

Vénitienne, cette amie séculaire de la France, plus durement que «les

ennemis[214] auxquels il accordait la paix, les peuples conquis à qui

il donnait la liberté, les neutres dont il acceptait l'alliance».

Le général se contenta de leur répéter froidement les termes de sa

lettre, et comme les infortunés, poussés au désespoir, recoururent

au pire des moyens, et essayèrent de le corrompre: «Non, non, leur

répondit-il avec violence, quand vous couvririez cette plage d'or,

tous vos trésors, tout l'or du Pérou ne peuvent payer le sang

français.» Venise était décidément condamnée. Il ne restait plus qu'à

exécuter la condamnation.

[Note 212: Lettre citée par DARU, t. V, p. 378.]

[Note 213: Trieste, 30 avril. _Correspondance_, t. III, p. 13.]

[Note 214: Rapport des envoyés vénitiens en date du 1er mai. Il est

cité par DARU, t. V, p. 379.]

IV

Bonaparte, à la première nouvelle de ces attentats qui venaient

si à propos donner à son crime de lèse-nation une apparence de

légalité, avait écrit à Lallement pour lui intimer l'ordre de quitter

Venise. Sa lettre était même conçue en termes tellement vifs qu'elle

semblait rendre impossible tout arrangement ultérieur. Et, en effet,

sa résolution était bien prise de réduire Venise à la dernière

extrémité, pour la livrer plus facilement à l'Autriche et obtenir

ainsi, aux dépens de cette ville infortunée, la paix dont il avait

besoin. «Le sang français a coulé dans Venise, écrivait-il[215],

et vous y êtes encore! Attendez-vous donc qu'on vous en chasse?

Les Français ne peuvent plus se promener dans les rues, ils sont

accablés d'injures et de mauvais traitements, et vous restez simple

spectateur! Depuis que l'armée est en Allemagne, on a, en terre

ferme, assassiné plus de quatre cents Français, on a assiégé la

forteresse de Vérone qui n'a été dégagée qu'après un combat sanglant,

et, malgré tout cela, vous restez à Venise!... Faites une note

concise et digne de la grandeur de la nation que vous représentez et

des outrages qu'elle a reçus; après quoi partez de Venise et venez

me joindre à Mantoue.» Il écrivait en même temps à Augereau[216] de

prendre le commandement en chef à Vérone, et de punir sévèrement les

principaux instigateurs de la révolte. La division Victor prenait

position sur l'Adige, Masséna occupait Padoue, Bernadotte Udine,

Serrurier Sacile, Joubert Vicence et Bassano. Tous les navires

français qui croisaient dans l'Adriatique recevaient l'ordre de

se rapprocher de Venise. L'armée française en un mot s'ébranlait

tout entière contre Venise, et, dès le premier jour, la résistance

nationale se trouvait paralysée.

[Note 215: Palmanova, 30 avril 1797. _Correspondance_, t. III, p. 14.]

[Note 216: Lettres à Augereau, Milan, 5 mai (_Corresp._, III, 21).

Ordre général du 6 mai (III, 27). Ordre du 8 mai (III, 31).]

Dès le 2 mai, Bonaparte avait lancé contre Venise un manifeste[217]

qui équivalait à une déclaration de guerre. Dix-sept griefs y étaient

énumérés, les uns sans gravité, les autres, malheureusement pour

Venise, très sérieux. Il informait en même temps le Directoire[218]

de la résolution qu'il venait de prendre et terminait par ces mots

significatifs: «Tant d'outrages, tant d'assassinats ne resteront

pas impunis; mais c'est à vous surtout et au corps législatif qu'il

appartient de venger le nom français d'une manière éclatante. Après

une trahison aussi horrible, _je ne vois plus d'autre parti que celui

d'effacer le nom vénitien de dessus la surface du globe_. Il faut le

sang de tous les nobles vénitiens pour apaiser les mânes des Français

qu'ils ont fait égorger... Dès l'instant où je serai arrivé à

Trévise, j'empêcherai qu'aucun Vénitien ne vienne en terre ferme, et

je ferai travailler à des radeaux, afin de pouvoir forcer les lagunes

et chasser de Venise même ces nobles, nos ennemis irréconciliables et

les plus vils de tous les hommes... L'évêque de Vérone a prêché, la

semaine sainte et le jour de Pâques, que c'était une chose méritoire

et agréable à Dieu que de tuer les Français. Si je l'attrape, je le

punirai exemplairement.»

[Note 217: Manifeste de Palmanova (_Corresp._, t. III, p. 16).]

[Note 218: Lettre de Palmanova, 3 mai 1797 (_Corresp._, t. III, p.

21).]

Ce furent les ouailles de l'évêque de Vérone qui ressentirent les

premiers effets de la colère de Bonaparte[219]. Augereau avait été

chargé de les punir. La punition fut terrible. Les Véronais durent

payer une contribution de 12.000 sequins pour la dépense de l'armée,

et une contribution de 50.000 sequins à distribuer entre les soldats

et officiers qui avaient pris part au siège et à la délivrance de

la ville. Le séquestre était mis sur les objets déposés au mont de

piété, sauf ceux d'une valeur moindre de 50 francs qu'on restituerait

au peuple. Confiscation de tous les chevaux de voiture et de selle.

Réquisition de cuir pour 40.000 paires de souliers et 2.000 paires

de bottes; de draps pour 12.000 culottes, 12.000 vestes, 4.000

habits; de toiles pour 12.000 chemises et 12.000 guêtres; 12.000

chapeaux et 12.000 paires de bas. Confiscation de l'argenterie

des églises et des autres établissements publics. Arrestation de

cinquante Véronais compromis. Ils seront envoyés garrottés à Toulon

et de là transférés à la Guyane. S'il se trouve des nobles parmi

eux, on les fusillera. Les biens des condamnés seront confisqués.

Désarmement de tous les Véronais. Confiscation des «tableaux,

collections de plantes, de coquillages, etc., appartenant soit à

la ville, soit aux particuliers». Ces ordres impitoyables furent

exécutés. Ils furent même dépassés. Un commissaire des guerres,

Bouquet, et un colonel, Landrieux, se signalèrent si bien par leurs

exactions qu'Augereau se vit obligé de flétrir leur conduite et

de provoquer une enquête. Certes les Véronais payaient bien cher

la faute qu'ils avaient commise de recourir à l'assassinat pour

recouvrer leur indépendance.

[Note 219: Arrêté de Milan, 6 mai 1797 (_Corresp._, t. III, p. 23).]

Restait Venise, et Venise, derrière ses lagunes, faisait encore

figure honorable. Venise est en effet dans une position militaire

incomparable. Bâtie sur soixante et dix îles, reliées entre elles

par quarante-cinq ponts, protégée du côté du continent par un

impraticable marais défendu par le fort Malghera, du côté de la mer

par d'étroits bourrelets de sable défendus par les forts San Pietro,

Alberoni, Malamocco, et Lido, elle présentait des obstacles presque

invincibles, même au général qui venait d'humilier l'Autriche. Bien

que Bonaparte affectât le dédain[220] le plus profond et feignît même

de ne pas croire à la possibilité de la résistance, au fond du coeur

il n'était pas tellement rassuré. Venise avait déjà vu plusieurs fois

l'ennemi à ses portes, et avait victorieusement repoussé toutes les

attaques. Ne pouvait-elle pas encore, dans l'excès de son désespoir,

essayer la résistance? Quelques vaisseaux de ligne, 38 frégates

ou galères, 168 chaloupes canonnières, 750 canons, 8.500 matelots

et canonniers, 3.500 Italiens et 11.000 Esclavons comme garnison,

des vivres pour huit mois, des munitions considérables, certes la

résistance pouvait se prolonger, car nous n'étions pas maîtres de

la mer, et nous ne pouvions marcher dans les lagunes que la sonde à

la main, exposés au feu d'innombrables batteries. L'Autriche enfin

n'avait pas dit son dernier mot. Si elle rejetait les préliminaires

et nous attaquait avant que Venise eût capitulé, nous étions pris

entre deux feux. Les Vénitiens, par malheur pour eux, n'étaient

plus que l'ombre d'eux-mêmes. Ils avaient perdu tout ressort, toute

énergie. En face de l'ennemi, ils auraient dû n'avoir qu'une pensée,

lui tenir tête; mais ils étaient divisés. La noblesse et le peuple

faisaient, il est vrai, cause commune, mais la noblesse, pour ne

pas avoir à compter plus tard avec le peuple, n'osait le pousser à

de viriles résolutions. La bourgeoisie se réjouissait de l'approche

des Français, mais ne laissait pas éclater sa joie, par crainte

d'un massacre. Les Esclavons enfin, mercenaires à moitié barbares,

n'attendaient qu'une occasion pour se livrer au pillage. Aussi

n'envisageait-on qu'avec terreur l'éventualité d'un siège. Une pensée

égoïste se mêlait encore à ces préoccupations. Les uns craignaient le

ravage de leurs propriétés de terre ferme, les autres la suppression

des emplois ou des pensions dont ils vivaient, tous les horreurs du

sac et du pillage. La démoralisation la plus complète régnait dans

les esprits. On ne songea bientôt plus qu'à désarmer à tout prix un

vainqueur justement irrité.

[Note 220: Lettre du 8 mai au Directoire (_Corresp._, t. III, p. 29):

«Je ne suis éloigné actuellement que d'une petite lieue de Venise, et

je fais les préparatifs pour pouvoir y entrer de force, si les choses

ne s'arrangent pas. J'ai chassé de la terre ferme tous les Vénitiens,

et nous en sommes en ce moment exclusivement les maîtres. Il n'existe

plus de lion de Saint-Marc.»]

Le 30 avril, lorsqu'on reçut le rapport de Dona et de Giustiniani,

annonçant pour la première fois la résolution prise par Bonaparte

de modifier la forme du gouvernement, le doge convoqua dans ses

appartements privés quarante-trois des plus hauts fonctionnaires

de la République et demanda leur avis. Daniel Delfino, ancien

ambassadeur à Paris, prit le premier le parole, et proposa de

s'adresser au banquier Haller qui consentirait sans doute à

servir d'intermédiaire, et apaiserait la colère du général; mais

le procurateur Capello se moqua de cet expédient qu'il trouvait

puéril, et la proposition fut abandonnée. Le procurateur Pesaro

demanda alors qu'on se défendît. À ce moment même fut apportée une

dépêche du commandant de la flottille demandant l'autorisation de

détruire les ouvrages que commençaient les Français. Pesaro, Priuli,

Erizzo appuyèrent sa demande, mais Capello fit remarquer qu'on ne

connaissait pas encore les préliminaires de Leoben et qu'il était

peut-être dangereux de renoncer brusquement au système de neutralité.

L'assemblée se sépara, après avoir pris la résolution de convoquer le

Grand Conseil. «C'en est fait de ma patrie, s'écria Pesaro les larmes

aux yeux; je ne puis la secourir, mais un galant homme trouve une

patrie partout: Il faut aller en Suisse.»

Le Grand Conseil se rassembla le 1er mai. Six cent dix-neuf

patriciens prirent part à cette délibération suprême[221]. Le

doge leur fit, d'une voix entrecoupée par les sanglots, l'exposé

de la situation, et leur demanda de donner pleins pouvoirs à

deux députés pour adopter, de concert avec le général Bonaparte,

quelques modifications dans la forme du gouvernement. Cinq cent

quatre-vingt-dix-huit patriciens acceptèrent cette proposition.

C'était son abdication, c'était la chute de la République que venait

ainsi de décider cette assemblée, composée en partie de vieillards

énervés par la consternation générale.

[Note 221: Voici le texte de la délibération: «Vu le malheur des

circonstances et le péril imminent de la patrie, le Sénat ayant, dans

sa prudence, jugé nécessaire d'envoyer deux députés auprès du général

en chef Bonaparte, pour tâcher d'éviter la ruine dont la République

et cette capitale sont menacées, et ayant autorisé ces deux citoyens

et l'amiral des lagunes à entrer en négociation, le Grand Conseil

juge nécessaire d'étendre leurs pouvoirs jusqu'à traiter, même sur

des objets qui sont de la compétence de son autorité souveraine, sous

la réserve cependant de sa ratification.»]

Bonaparte ne tenait nullement à commencer contre Venise des

hostilités réelles, car il appréciait la difficulté d'emporter les

lagunes et redoutait toujours une intervention de l'Autriche; mais

il reçut très mal les deux commissaires qui le rejoignirent à

Malghera[222], et leur déclara qu'il ne traiterait qu'après qu'on

lui aurait livré les trois inquisiteurs d'État et le commandant du

Lido. Il se laissa pourtant arracher une suspension d'armes de six

jours. Il espérait en effet que la terreur des Vénitiens grandirait

et qu'ils subiraient toutes ses exigences[223]. En effet il n'y avait

plus moyen de résister aux injonctions de Bonaparte, car le péril

devenait grave. La bourgeoisie conspirait au grand jour, le peuple

s'agitait, et les Esclavons menaçaient de tout piller. Le bruit se

répandait même que tous les patriciens allaient être massacrés, s'ils

ne se décidaient à changer la forme du gouvernement.

[Note 222: Voir le rapport des commissaires (DARU, V, 399): «Il

a ajouté que dans quinze jours il serait maître de Venise, que

les nobles Vénitiens ne se déroberaient plus à la mort qu'en se

dispersant pour aller errer sur la terre, comme les émigrés français;

que leurs biens dans les provinces déjà conquises allaient être

confisqués; que les lagunes ne l'épouvantaient pas; qu'il les

trouvait conformes à l'idée qu'il s'en était faite, et sur laquelle

il avait arrêté ses plans. Tous nos arguments furent inutiles.» Cf.

lettre transmise par Berthier aux députés Dona et Giustiniani, et

confirmant tous les détails de l'entrevue (_Corresp._, t. III, p.

16). Lettre datée de Mestre, 2 mai 1797.]

[Note 223: Aussi Bonaparte n'hésitait-il pas à écrire au Directoire

(Milan, 8 mai 1797, _Correspondance_, t. III, p. 29): «Le Grand

Conseil a déclaré qu'il allait abdiquer sa souveraineté et établir

la forme de gouvernement qui me paraîtrait la plus convenable. Il

compte d'après cela y établir une démocratie, et même faire rentrer

dans Venise 3 à 4000 hommes de troupes. Je crois qu'il devient

indispensable que vous renvoyiez M. Querini.»]

Le 4 mai, le Grand Conseil s'assembla de nouveau. À la majorité

de sept cent quatre voix contre douze, la proposition du doge fut

acceptée. Elle portait que les commissaires étaient autorisés à

stipuler des changements dans la constitution de l'État. En outre,

une procédure était commencée contre les inquisiteurs d'État et le

commandant du Lido. Donat et Giustiniani partirent aussitôt pour

informer Bonaparte de cette nouvelle concession.

Avant qu'ils l'eussent rejoint à Milan, Venise était bouleversée

par une révolution intérieure[224]. L'arrestation des inquisiteurs

d'État avait désorganisé la police vénitienne, la bourgeoisie

devenait menaçante, les Esclavons faisaient craindre les plus

horribles excès, et le peuple, excité sous main par les patriciens,

n'attendait qu'un signal pour se jeter contre les bourgeois. Aussi

la terreur était-elle à son comble. Le secrétaire de la légation

française à Venise, un ardent patriote nommé Villetard[225], crut

l'occasion favorable pour signaler son zèle. Il s'empara de la

direction des affaires et persuada les partis en présence que le

seul moyen de prévenir la Guerre civile était d'aller au-devant

des voeux de Bonaparte, en opérant une révolution pacifique. Il

rédigea même ou fit rédiger une sorte d'ultimatum[226] qui devait

être présenté au grand Conseil. Cet ultimatum était divisé en deux

parties, la première relative «aux mesures à prendre sur-le-champ»

et la seconde «aux mesures à préparer aujourd'hui pour les exécuter

demain». Il fallait en premier lieu arrêter Antraigues, le chargé

d'affaires de Louis XVIII, et saisir ses papiers, élargir tous les

détenus pour cause politique, ouvrir les prisons et spécialement

les plombs, abolir la peine de mort, licencier les Esclavons et

constituer une garde nationale. On réclamait ensuite la nomination

d'une municipalité provisoire de vingt-quatre membres, un

gouvernement démocratique, la destruction des insignes de l'ancien

régime, une amnistie, et l'introduction des Français à Venise. Le

doge et ses conseillers venaient de lire ce document étrange, et

étaient encore sous le coup de l'étonnement, quand ils reçurent

un rapport de Nicolas Morosini, chargé de veiller à la sécurité

publique dans Venise, qui déclinait toute responsabilité et annonçait

l'imminence de la guerre civile. Le doge et les vieillards qui

l'entouraient perdirent la tête, et convoquèrent pour la troisième

fois le Grand Conseil, afin de prendre une détermination suprême.

Cinq cent trente-sept personnes assistèrent à l'assemblée. Le doge

parla avec éloquence de la situation. Au moment où la délibération

s'engageait, des coups de fusil se firent entendre. C'étaient,

dirent les uns, des gens affidés qui voulaient jeter l'épouvante

dans le Grand Conseil; c'étaient, prétendaient les autres, les

Esclavons qu'on licenciait[227], et qui déchargeaient leurs armes

avant de les remettre. Les patriciens s'imaginèrent qu'ils allaient

être tous massacrés, et, en toute hâte, à la majorité de cinq cent

douze suffrages contre douze et cinq voix nulles, prononcèrent la

déchéance de l'aristocratie: «Aujourd'hui, pour le salut de la

religion et de tous les citoyens, dans l'espérance que leurs intérêts

seront garantis, et avec eux ceux de la classe patricienne et de

tous les individus qui participaient aux privilèges concédés par la

République; enfin pour la sûreté du trésor et de la banque: le Grand

Conseil, d'après le rapport de ses députés, adopte le système qui lui

a été proposé, d'un gouvernement représentatif provisoire, en tant

qu'il se trouve d'accord avec les vues du général en chef, et, comme

il importe qu'il n'y ait point d'interruption dans les soins qu'exige

la sûreté publique, les diverses autorités demeurent chargées d'y

veiller.» Le gouvernement se suicidait: mieux aurait valu succomber

sous les coups de l'ennemi!

[Note 224: C'est ce que constatait Bonaparte dans une dépêche au

Directoire: Milan, 13 mai 1797 (_Corresp._ t. III, p. 41). «Les

affaires marchent à grands pas dans Venise même, où l'emprisonnement

des Inquisiteurs et l'effervescence populaire rendront les propriétés

incertaines sans la présence d'une force française.»]

[Note 225: Il est probable que Villetard avait des instructions

secrètes. Cf. lettre de Bonaparte à Haller (Mombello, 21 mai 1797,

_Corresp._, t. III, p. 61): «Villetard, qui part à l'instant pour

Venise, a eu de moi diverses instructions verbales pour la conduite

politique qu'il doit y tenir.»]

[Note 226: L'ultimatum de Villetard, ou du moins attribué à

Villetard, a été inséré tout au long dans l'ouvrage de DARU, t. V, p.

412, 415.]

[Note 227: Bonaparte tenait à ce licenciement des Esclavons. Ce qui

semblerait indiquer qu'il connaissait à l'avance l'ultimatum présenté

par Villetard ou du moins par ses amis, au Grand Conseil, c'est

que, dès le 14 mai, c'est-à-dire au surlendemain de la révolution

démocratique, il réclamait l'exécution d'une des conditions qui

figuraient dans cet ultimatum. Voir lettre aux Vénitiens, datée de

Milan (_Correspondance_, t. III, p. 34): «Si vingt-quatre heures

après la publication du présent ordre, les Esclavons n'ont pas,

conformément à l'ordre qui leur a été donné par les magistrats

de Venise, quitté cette ville pour se rendre en Dalmatie, les

officiers et les aumôniers des différentes compagnies d'Esclavons

seront arrêtés, traités comme rebelles, et leurs biens en Dalmatie

confisqués.»]

À la nouvelle de cette résolution extraordinaire, une réaction se

produisit parmi le peuple en faveur de l'ancien gouvernement. On

sentait d'instinct que, malgré tous ses défauts, ce gouvernement

représentait la patrie et l'indépendance vis-à-vis de l'étranger. La

guerre civile éclata. On pilla les maisons de quelques-uns de ceux

qui passaient pour avoir pris la plus grande part à cette révolution.

Le pillage s'étendit jusqu'aux magasins. Quelques bourgeois

furent même égorgés. Villetard se crut menacé et chercha un refuge

chez le ministre d'Espagne. Mais l'ordre se rétablit bientôt. Une

municipalité provisoire de soixante membres fut créée, et son premier

acte fut de prescrire l'envoi de la flotte vénitienne pour aller

au-devant des Français et les introduire à Venise. Une division de

4.000 hommes, commandés par Baraguey d'Hilliers, prit possession de

la ville au milieu d'un morne silence. C'était le 16 mai 1797, le

dernier jour de l'indépendance vénitienne.

Le même jour, Bonaparte signait à Milan[228] avec les représentants

vénitiens, Donat, Giustiniani et Mocenigo, un traité de paix et

d'alliance avec la nouvelle République. Il y était stipulé que «le

Grand Conseil de Venise, ayant à coeur le bien de sa patrie et le

bonheur de ses concitoyens, et voulant que les haines qui ont eu

lieu contre les Français ne puissent plus se renouveler, renonce à

ses droits de souveraineté, ordonne l'abdication de l'aristocratie

héréditaire et reconnaît la souveraineté de l'État dans la

réunion de tous les citoyens, sous la condition cependant que le

gouvernement garantisse la dette publique nationale, l'entretien

des pauvres gentilshommes qui ne possèdent aucun bien fonds, et

les pensions viagères accordées sous le titre de provisions». Cinq

articles secrets, annexés au traité de Milan, portaient que les deux

Républiques, française et vénitienne, s'entendraient pour l'échange

de divers territoires, que Venise paierait une contribution de trois

millions en numéraire, trois millions en chanvres, cordages et agrès,

fournirait trois vaisseaux de ligne et deux frégates et céderait

vingt tableaux et cinq cents manuscrits.

[Note 228: Art. II du traité. Voir _Correspondance_, t. III, p. 49.]

Le même jour, 16 mai, le Directoire renvoyait de Paris l'ambassadeur

Querini, et déclarait la guerre à Venise, en sorte qu'à la même

heure un gouvernement s'effondrait, un traité de paix et d'alliance

était signé avec ce même gouvernement, et la guerre lui était

officiellement déclarée, tant il y avait d'incohérence dans la

direction des affaires, tant les chefs des deux Républiques

agissaient sans plan convenu et au hasard des événements, tant

Bonaparte était l'unique maître de la situation et se servait de sa

toute-puissance pour décider, au gré de ses caprices, ou plutôt au

mieux de ses intérêts, des destinées d'une République quatorze fois

séculaire!

Ainsi tomba sans efforts le gouvernement aristocratique, mais rien

ne semblait menacer l'autonomie de Venise. Elle avait changé de

constitution sous la pression des baïonnettes françaises, mais

enfin elle existait encore. Elle espérait même reprendre sous notre

protection une vie nouvelle, d'autant plus qu'on lui avait fait

espérer l'annexion de Bologne, de Ferrare et de la Romagne. Puisque

le traité de Milan laissait subsister le nom et le souvenir de cette

noble République, le peuple vénitien ne pouvait-il pas se retremper

dans des institutions nouvelles, et rester uni à l'Italie? Telles

furent les espérances dont se berçaient les patriotes vénitiens.

Leurs illusions furent de courte durée, Bonaparte avait déjà dans son

esprit résolu la ruine et le partage de l'État qu'il venait de fonder.

V

Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799) · 第 13 / 27 段