commettait. Il n'ignorait pas non plus qu'il outrepassait ses
instructions, en disposant ainsi du sort d'un peuple allié, ou du
moins neutre. Aussi résolut-il de prendre les devants, d'abord en
expliquant sa conduite au Directoire, puis en réduisant Venise à la
nécessité de se défendre, afin d'avoir un prétexte pour la démembrer.
Le jour même où il faisait part au Directoire de la signature des
préliminaires, il cherchait à les justifier en accusant Venise: «Le
gouvernement de Venise[194] est le plus absurde et le plus tyrannique
des gouvernements. Il est d'ailleurs hors de doute qu'il voulait
profiter du moment où nous étions dans le coeur de l'Allemagne pour
nous assassiner. Notre République n'a pas d'ennemis plus acharnés,
comme les émigrés et Louis XVIII d'amis qui leur soient plus
véritablement dévoués. Son influence se trouve considérablement
diminuée, et cela est tout à notre avantage. Cela d'ailleurs lie
l'Empereur à la France, et obligera ce prince, pendant les premiers
temps de notre paix, à faire tout ce qui pourra nous être agréable.»
En même temps, et pour mieux excuser cette inqualifiable violation du
droit des gens, il prenait la résolution de pousser à bout Venise, et
de montrer par tous les moyens possibles qu'il avait le droit d'agir
contre elle comme il le faisait.
[Note 194: Lettre de Bonaparte au Directoire. Leoben, 19 avril 1707.
_Corresp._, t. II, p. 501.]
Le 7 avril avait été signé l'armistice de Judenbourg. Dès le 9,
étaient lancées de Judenbourg contre Venise diverses lettres qu'il
nous faut analyser, car elles démontreront jusqu'à l'évidence que,
dès cette époque, Venise était condamnée dans l'esprit de Bonaparte.
La première de ces[195] lettres est adressée au ministre de France
à Venise, Lallement. Bonaparte le prévient qu'il vient d'envoyer à
Venise un de ses aides de camp, Junot, porteur d'une lettre au Doge.
Il lui adresse en même temps une note énumérant sept griefs[196] dont
il exigera le redressement immédiat: «Vous demanderez au Sénat de
Venise une explication catégorique dans douze heures, savoir si nous
sommes en paix ou en guerre, et, dans le dernier cas, vous quitteriez
sur-le-champ Venise.» Vient ensuite une proclamation[197] au peuple
de terre ferme. Il plaint les Vénitiens du peu d'égards que leur
ont témoigné les patriciens, et leur annonce une prompte vengeance:
«Je sais que, n'ayant aucune part à son gouvernement, je dois vous
distinguer dans les différents châtiments que je dois infliger aux
coupables. L'armée française protégera votre religion, vos personnes
et vos propriétés. Vous avez été vexés par ce petit nombre d'hommes
qui se sont, depuis le temps de la barbarie, emparés du gouvernement.
Si le Sénat de Venise a sur vous le droit de conquête, je vous
en affranchirai. S'il a sur vous le droit d'usurpation, je vous
restituerai vos droits.» Il prescrivait en même temps au général
Kilmaine, auquel il avait laissé le commandement de toutes les
forces laissées en arrière, de désarmer les garnisons vénitiennes de
Padoue, Trévise, Bassano, Vérone, Brescia et Bergame, et d'installer
partout des municipalités provisoires[198]. «Vous aurez bien soin de
ne vous laisser arrêter par aucune espèce de considération. Si dans
vingt-quatre heures la réponse n'est pas faite, que tout se mette en
marche à la fois, et que sous vingt-quatre heures il n'existe pas un
soldat vénitien sur le continent... Tout va fort bien ici, et, si
l'affaire de Venise est bien menée, comme tout ce que vous faites,
ces gaillards-là se repentiront, mais trop tard, de leur perfidie. Le
gouvernement de Venise, concentré dans sa petite île, ne serait pas,
comme vous le pensez bien, de longue durée.»
[Note 195: _Correspondance_, t. II, p. 474.]
[Note 196: Id., id.]
[Note 197: Id., p. 477.]
[Note 198: Id., p. 476.--Cf. lettre du 11 avril au général Baraguey
d'Hilliers (_Correspondance_, t. II, p. 479).]
Ultimatum menaçant adressé au Sénat sous la double forme d'une
note remise par le ministre de France et d'une lettre lue au doge
par un aide de camp, appel à la révolte des peuples restés soumis,
mesures militaires destinées à prévenir toute résistance: comme
on le voit, Bonaparte n'a pas ménagé Venise, et il prévoyait si
peu une opposition quelconque à ses ordres, qu'il prenait soin, ce
même jour 9 avril 1797, d'envoyer au Directoire copie des lettres
précédentes[199], et il y ajoutait cet étrange commentaire: «Quand
vous lirez cette lettre, nous serons maîtres de tous les États
de terre ferme, ou bien tout sera rentré dans l'ordre et vos
instructions exécutées. Si je n'avais pas pris une mesure aussi
prompte et que j'eusse donné à tout cela le temps de se consolider,
cela aurait pu être de la plus grande conséquence.»
[Note 199: _Correspondance_, II, p. 498. Cf. la curieuse lettre
adressée par Bonaparte à Pesaro, le 11 avril (_Correspondances_,
t. II, p. 483). «Il serait singulier que le Sénat de Venise nous
obligeât à lui faire la guerre, dans le moment où nous sommes en paix
avec tout le continent.»]
Avant que la réponse du Directoire à ces diverses communications ne
fût parvenue, Junot se rendit à Venise et y exécuta les ordres de
son général[200]. Arrivé le 14 avril, il était, dès le lendemain,
introduit au grand Conseil et donnait lecture de la lettre
suivante[201]: «Toute la terre ferme de la sérénissime République
de Venise est en armes; de toutes parts les paysans, que vous avez
armés et soulevés, crient: mort aux Français! plusieurs centaines
de soldats de l'armée d'Italie en ont déjà été victimes. C'est en
vain que vous désarmerez des rassemblements que vous-mêmes vous
avez organisés. Croyez-vous que, dans le moment où je me trouve au
coeur de l'Allemagne, je ne puisse pas faire respecter le premier
peuple de l'univers? Le sénat de Venise a répondu par la perfidie la
plus noire aux procédés généreux que nous avons toujours eus avec
lui... La guerre ou la paix. Si vous ne prenez pas, sur-le-champ, les
moyens de dissiper les rassemblements, si vous ne faites pas arrêter
et livrer en mes mains les auteurs des assassinats qui viennent de
se commettre, la guerre est déclarée. Le Turc n'est pas sur vos
frontières. Aucun ennemi ne vous menace: cependant, de dessein
prémédité, vous avez fait naître des prétextes pour avoir l'air de
justifier un rassemblement dirigé contre l'armée. Il sera dissous
dans vingt-quatre heures. Nous ne sommes plus au temps de Charles
VIII.» À ces insultes qu'aggravait encore l'affectation de rudesse
militaire avec laquelle Junot les jetait à la face du Sénat, il n'y
avait qu'à répondre par la guerre immédiate, et, puisqu'on évoquait
le souvenir des temps anciens, se rappeler que Venise avait jadis
lutté contre le pape, les rois de France et d'Espagne et l'empereur
d'Allemagne coalisés: mais on venait d'apprendre la terrible nouvelle
des préliminaires de Leoben. On n'en connaissait pas le texte, mais
on soupçonnait quelque trahison. D'ailleurs on n'ignorait pas que
l'Autriche ne viendrait pas au secours de la ville menacée, et que
le général vainqueur n'avait, pour ainsi dire, qu'à étendre la main
pour exécuter ses menaces. La réponse du doge fut[202] donc humble,
plus peut-être qu'il n'aurait convenu au chef d'une République
autrefois si orgueilleuse. Il protestait de ses bonnes intentions,
de «l'ingénuité de sa conduite», annonçait que satisfaction serait
accordée sur tous les points et espérait que les bons rapports
continueraient entre les deux Républiques. Quant au Sénat, il
s'associa par un vote aux paroles de son chef et décréta, par cent
cinquante-six suffrages, que deux députés, le censeur Francesco Dona
et l'ancien ministre de la guerre, Leonardo Giustiniani, seraient
envoyés à Bonaparte pour lui faire agréer les excuses de la
République. Mais il était déjà trop tard. Deux événements survinrent
à l'improviste qui renversèrent toutes leurs espérances et donnèrent
à Bonaparte le prétexte qu'il cherchait et l'excuse dont il avait
besoin.
[Note 200: Rapport de Junot à Bonaparte, cité par DARU, t. VII, p.
302.]
[Note 201: _Corresp._, t. II, p. 473.]
[Note 202: La lettre du Doge a été donnée par _Daru_, t. V, p.
335-338.]
Le général Kilmaine, au reçu de la dépêche du 9 avril, avait exécuté
ses ordres. Nulle part il n'avait rencontré de résistance. Les
garnisons vénitiennes avaient été partout désarmées, sauf à Vérone,
car dans cette ville s'étaient concentrés plusieurs régiments
d'Esclavons qui ne paraissaient nullement disposés à l'obéissance,
et se sentaient soutenus par des bandes de paysans qui tenaient la
campagne et par l'armée autrichienne de Laudon qui campait dans le
voisinage, aux débouchés du Tyrol. Kilmaine se contenta d'augmenter
la garnison française. Elle comprenait environ 1.900 hommes, sans
parler des 300 à 400 malades ou employés d'administration épars
dans la ville, sous le commandement d'un chef énergique, le général
Balland, et campait dans les forts; mais, de part et d'autre, on
était sur le qui-vive. Dès le 16 avril, des barques, chargées de
vivres pour l'armée française, avaient été arrêtées et pillées à
Pescentina par des paysans vénitiens. Le nombre des assassinats
augmentait. C'était un véritable état de guerre. La moindre étincelle
allait provoquer l'incendie.
Le 17 avril, lundi de Pâques, deux patrouilles vénitienne et
française se rencontrèrent dans la ville et s'insultèrent[203].
Aussitôt les Vénitiens se jettent sur les Français répartis dans
les différents quartiers de la ville et commencent à les égorger.
Le général Balland fait battre le rappel et ordonne de tirer le
canon des châteaux. La première volée enleva le faîte du palais des
Scaliger. Enfiévrée par ces détonations inattendues, la populace
sort des maisons, le couteau à la main, et égorge sans pitié tous les
Français isolés qu'elle rencontre. Tous ceux qui ne parvinrent pas
à se réfugier dans les forts, ou qui ne trouvèrent pas asile chez
quelques Véronais, tels que les comtes Nogarola et Carlotti, assez
généreux pour risquer leur vie en bravant les fureurs populaires,
hommes, femmes et enfants furent massacrés, et souvent avec d'odieux
raffinements. Nos blessés et nos malades ne furent pas respectés dans
les hôpitaux. On les arrachait de leurs lits de souffrance et les
cadavres étaient jetés dans l'Adige: «C'était, raconte l'historien
Botta, c'était un spectacle à la fois déplorable et terrible que ces
malades languissants, poursuivis par des assassins couverts de sang;
que ces femmes épouvantées foulées aux pieds par des femmes en furie.
J'ai vu un portique encore dégouttant du sang des Français, assommés
plutôt qu'égorgés par le peuple exaspéré; j'ai vu retirer des puits
et des égouts des uniformes ensanglantés; j'ai vu les assassins
porter en triomphe les dépouilles de leurs victimes; mais c'était
à l'hôpital qu'on remarquait le plus d'acharnement et de cruauté.
Plusieurs malades furent tués, d'autres maltraités et dépouillés. Ni
les supplications, ni l'état de faiblesse, ni l'aspect même de la
mort ne pouvaient inspirer de la pitié à ces cruels qui n'avaient
plus de l'homme que la forme.»
[Note 203: D'après le rapport du provéditeur et du podestat (daté
de Vienne, 18 avril): «il était à peu près quatre heures du soir
lorsque, sans que rien nous en eût fait connaître la cause, on
entendit partir du fort le plus élevé au-dessus de la ville, trois
coups de canon à poudre qui paraissaient un signal.» D'après les
relations françaises, Balland n'aurait ouvert le feu, qu'en apprenant
les premiers assassinats. Les relations françaises ont été imprimées
dans le recueil de pièces relatives aux affaires de Venise, du 22
floréal an V.]
Le général Balland avait ouvert et continuait contre la ville un
feu destructeur. Les magistrats vénitiens qui jusqu'alors avaient
tout laissé faire, mais sans paraître, envoyèrent un parlementaire
au général en le priant d'arrêter le désastre, ou sinon ils ne
promettaient pas de faire respecter quelques malheureux Français
qui avaient trouvé asile dans le palais du gouverneur. Balland
pour les sauver consentit à traiter, mais on ne put s'entendre sur
les conditions. Il exigeait avec raison le désarmement universel
et des otages. Les insurgés, dont le nombre augmentait d'heure en
heure, réclamaient l'évacuation des forts. La lutte continua. Les
magistrats, incapables de maîtriser plus longtemps cette multitude
furieuse, disparurent, et les massacres recommencèrent.
Pendant quelques jours la situation de Balland fut critique. Les
insurgés étaient nombreux et interceptaient les communications. Le
comte Francesco des Emiles s'emparait de la porte San-Zeno. Les
capitaines Nogarola et Caldgano prenaient les portes de l'évêque
et Saint-Georges, et donnaient la main aux paysans insurgés. Les
Esclavons pressaient le siège des châteaux. Le vieux fort adossé à
la ville, et séparé d'elle seulement par un mauvais pont fermé par
une grille en fer, était fort compromis. Le château de Saint-Félix
était bombardé par des batteries établies à Pescentina. Enfin Laudon,
prévenu par les insurgés, accourait à marches forcées. Balland pour
se dégager essayait d'opérer des sorties, mais elles étaient toujours
ramenées avec perte. Il n'avait d'autre ressource que de tirer sur la
ville à boulets rouges afin d'allumer des incendies et d'obtenir de
la sorte quelque répit, mais il n'était que temps pour lui et pour la
petite garnison française de recevoir des secours.
Le 21 avril le général Chabran arriva le premier de Brescia avec 1200
hommes de renfort[204]; il passa sur le ventre à un corps nombreux
de paysans, mais ne put opérer sa jonction avec Balland. Le 23 on
apprenait la signature des préliminaires de Leoben et le général
autrichien Laudon suspendait sa marche. Kilmaine, au contraire,
précipitait la sienne[205]. Il arrivait avec la garnison de Mantoue.
Celle de Bologne était annoncée. Victor accourait de Padoue avec
une petite armée de 6.000 hommes. Les Véronais n'avaient plus qu'à
se soumettre. Le chef des Esclavons, le général Fioraventi, voulut
prévenir l'attaque des Français, mais il fut battu à Croce-Bianca et
obligé de se rendre. Un nouveau combat, à Pescentina, nous permit
enfin d'entrer dans la cité rebelle. Kilmaine la livra au pillage,
fusilla les chefs de l'insurrection, et lança sur les routes sa
cavalerie pour désarmer les paysans et sabrer ceux qui résisteraient.
L'ordre fut donc rétabli, mais près de 400 Français avaient succombé
dans cet affreux massacre resté célèbre dans l'histoire sous le nom
de Pâques Véronaises. Ce fut comme une manifestation spontanée de
ressentiments dévorés en silence. On eût dit que la haine populaire,
plus clairvoyante que la politique des hommes d'État, semblait avoir
deviné qu'au moment même Bonaparte abandonnait à l'Autriche les
dépouilles de Venise.
[Note 204: Rapport du général Chabran daté de Croce-Bianca.]
[Note 205: Rapports adressés par Kilmaine à Bonaparte, Mantoue, 22
avril, et Vérone, 27 avril. Rapport du général Balland, Vérone, 27
avril.]
Certes nous ne chercherons pas à justifier un acte aussi odieux
que les Pâques Véronaises. Les Vénitiens méritaient une punition
exemplaire: mais l'histoire est si souvent faite de mensonges et de
conventions que les erreurs s'accréditent, et qu'il devient difficile
de les faire disparaître. Ainsi n'avons-nous pas lu et sans doute
ne lirons-nous pas encore que ce fut pour se venger des Pâques
Véronaises que Bonaparte abandonna Venise à l'Autriche? Un simple
rapprochement de dates suffira pour démontrer que Venise était déjà
sacrifiée. Les préliminaires de Leoben furent signés le 18 avril,
et les plénipotentiaires en discutaient les conditions depuis le 7
avril, jour où fut signé l'armistice de Judenbourg. Quant aux Pâques
Véronaises elles commencèrent le lundi 17 avril, à quatre heures
de l'après-midi. Bonaparte ne pouvait évidemment deviner ce qui se
passait à cent cinquante lieues derrière lui: ce n'est que plus tard,
et pour se justifier, qu'il affecta de représenter la cession de
Venise comme une vengeance du massacre de Vérone, et la postérité a
eu le tort d'accepter, sans même le discuter, ce jugement erroné.
Aussi bien un acte plus odieux encore[206] allait fournir à Bonaparte
de nouveaux griefs également sérieux. Le 29 avril, un lougre
français de huit canons, monté par trente-quatre hommes d'équipage,
et commandé par le capitaine Laugier, poursuivi dans le golfe de
Venise par des frégates autrichiennes, s'était engagé dans la passe
du Lido afin de trouver un refuge dans le port. Or d'antiques
règlements défendaient l'entrée du port à tout navire belligérant.
Le capitaine Laugier reçut l'ordre d'appareiller. Il allait obéir,
lorsque les forts vénitiens le criblèrent de boulets. Il fut tué avec
quelques-uns de ses matelots, et les autres furent faits prisonniers
et laissés toute la nuit sans vêtements sur le pont du navire[207].
Les Vénitiens ont prétendu plus tard que le lougre de Laugier était
un corsaire, qu'il avait attaqué le premier les navires vénitiens
ancrés dans le port, et qu'on n'avait fait qu'user de représailles à
son endroit, mais est-il probable qu'un navire, déjà poursuivi par
des forces supérieures, ait cherché à attaquer d'autres navires,
défendus par des fortifications? Laugier demandait simplement un
refuge, et il fut assassiné comme l'étaient au même moment ses
compatriotes dans les rues de Vérone. Ce déplorable événement allait
singulièrement aggraver les dangers de la République Vénitienne.
[Note 206: Sur l'affaire de Laugier, voir la protestation du ministre
Lallement. Elle a été insérée par DARU dans les pièces justificatives
de son _Histoire de Venise_, t. VII, p. 309. Cf. lettre de Bonaparte
au Directoire (Trieste, 30 avril. _Correspondance_, t. III, p. 12).]
[Note 207: Le rapport de l'officier vénitien a été cité par DARU, t.
V, p. 356. Cf. la relation envoyée par le Sénat à son ambassadeur à
Paris, le 26 avril 1797.]
Les patriciens, surpris par la rapidité et par l'imprévu des
événements, n'avaient encore pris aucune résolution: ils attendaient
sans doute, pour se décider, l'issue des combats livrés dans
Vérone. Ils apprirent en même temps et la défaite des insurgés et
la signature des préliminaires de Leoben. Il fallait à tout prix
désarmer Bonaparte! Le Doge commença, et ce désaveu[208] était une
première punition, par protester de la pureté de ses intentions
au sujet des Pâques Véronaises; puis il envoya un exprès aux deux
députés qui n'avaient pas encore rejoint le quartier général, et leur
donna pleins pouvoirs pour accorder toutes les satisfactions qu'on
leur demanderait.
[Note 208: «Lorsqu'une révolution aussi fatale qu'imprévue a éclaté
dans les villes au delà du Mincio, les sentiments unanimes de nos
peuple leur ont fait prendre spontanément les armes dans la seule
intention de comprimer la révolte et de repousser la violence des
insurgés... Si, dans une confusion aussi grande, quelques malheurs
sont arrivés, il ne faut les attribuer qu'à la confusion même et
nullement à la volonté du Sénat. Empressé de satisfaire à votre
demande, le Sénat fait rechercher pour les consigner en vos mains
ceux qui ont osé commettre des assassinats sur les individus de
l'armée française. Les mesures les plus efficaces sont prises pour
en découvrir les auteurs, afin qu'ils subissent le châtiment qu'ils
méritent.» Document cité par BARRAL, p. 269.]
Bonaparte ne l'a jamais écrit dans sa _Correspondance_, mais il
est probable qu'il reçut avec grand plaisir la nouvelle des Pâques
Véronaises et de l'assassinat de Laugier. Il avait absolument besoin
de prétextes plausibles pour justifier les préliminaires de Leoben,
et cette double violation du droit des gens arrivait à point pour
justifier les représailles.
Dès le 22 avril[209], avant qu'il eut appris les événements de Vérone
et de Venise, il écrivait au Directoire: «Peut-être serait-il bon
de déclarer la guerre aux Vénitiens. Par là l'Empereur serait à
même d'entrer en possession de la terre ferme de Venise, et nous de
réunir à la république milanaise Bologne, Ferrare et la Romagne. Si
l'on veut continuer la guerre, je crois qu'il faut encore commencer
dans cet entr'acte par déclarer la guerre à la République de Venise,
remuer toute la terre ferme et donner le pouvoir au parti contraire à
celui de l'aristocratie.» À peine eut-il reçu les dépêches relatives
au double massacre que, sans même attendre la réponse du Directoire,
il se prépara à envahir le territoire vénitien, et à jeter lui-même
par terre le gouvernement dont il avait conspiré la perte. «Il faut
avant tout, écrivait-il encore au Directoire[210], prendre un parti
pour Venise... Je sais que le seul parti qu'on puisse prendre est de
détruire ce gouvernement atroce et sanguinaire.»
[Note 209: Eggen-Wald, 22 avril 1797 (_Correspondance_, t. III, p.
1).]
[Note 210: Trieste, 30 avril (_Corresp._, t. III, p. 11). Cf. seconde
lettre du même jour: «Si le sang français doit être respecté en
Europe, si vous voulez qu'on ne s'en joue pas. Il faut que l'exemple
de Venise soit terrible. Il nous faut du sang.»]
Pendant ce temps, les envoyés de Venise, Dona et Giustiniani, avaient
rejoint Bonaparte à Gratz, et avaient eu avec lui une première
entrevue (26 avril)[211]. Personne encore ne connaissait l'affaire
Laugier. Le général en chef reçut les députés avec courtoisie,
mais leur déclara net et clair qu'il ne se contenterait pas de
satisfactions illusoires. «J'ai quatre-vingt mille hommes et vingt
barques canonnières, leur dit-il. Je ne veux plus d'inquisition,
plus de Sénat, je serai un Attila pour Venise. Quand j'avais en
tête le prince Charles, j'ai offert à M. Pesaro l'alliance de la
France, je lui ai offert notre médiation pour faire rentrer dans
l'ordre les villes insurgées. Il a refusé, parce qu'il lui fallait un
prétexte pour tenir la population sous les armes, afin de me couper
la retraite, si j'en avais eu besoin; maintenant, si vous réclamez
ce que je vous avais offert, je le refuse à mon tour. Je ne veux
plus d'alliance avec vous, je ne veux plus de vos projets, je veux
vous donner la loi.» Les deux commissaires ne purent qu'opposer de
vaines protestations à cette mise en demeure. Aussi bien ils avaient
entendu dire tout le long de la route que Venise était sacrifiée et
son territoire partagé. À l'angoisse patriotique qui les étreignait
se joignait la difficulté de négocier avec un général irrité, et
qui visiblement avait déjà son parti pris à l'avance. Ils luttèrent
pourtant avec une obstination qui les honore, et obtinrent que les
négociations continueraient.
[Note 211: Voir le rapport de Dona et Giustiniani, en date du 28
avril. Il est cité par DARU, t. V, p. 367.]