Le départ de Bonaparte pour les États héréditaires autrichiens

conjura cette crise. Les Vénitiens espérèrent un instant qu'ils

allaient être enfin débarrassés de cet impitoyable vainqueur, et que

l'archiduc Charles, plus heureux que Wurmser et qu'Allvintzy, les

vengerait de leurs humiliations. Quant à Bonaparte, qui avait besoin

de toutes ses forces pour la campagne décisive qu'il entreprenait, et

qui redoutait une diversion vénitienne sur les derrières de l'armée

française, alors qu'elle serait engagée en Autriche, il résolut

d'attendre encore, et de profiter jusqu'au dernier moment de cette

neutralité désarmée, qui lui avait été jusqu'alors si utile. «Le

moment d'exécuter vos ordres pour Venise n'est pas encore arrivé,

écrivait-il au Directoire[179]. Il faut avant ôter toute incertitude

sur le sort des combats que les deux armées vont avoir.» Et en effet,

avant d'entrer en campagne il écrivait sur un ton singulièrement

radouci à ce même Battaglia[180], que naguère il rappelait à l'ordre

avec tant de sans-gêne. «Le Sénat de Venise ne peut avoir aucune

espèce d'inquiétude, devant être bien persuadé de la loyauté du

gouvernement français et du désir que nous avons de vivre en bonne

amitié avec votre République; mais je ne voudrais pas que, sous

prétexte de conspiration, l'on jetât sous les plombs du palais

Saint-Marc tous ceux qui ne sont pas ennemis de l'armée française, et

qui nous auraient, dans le cours de cette campagne, rendu quelques

services.» Il poussait même les scrupules et les ménagements jusqu'à

écrire au provéditeur d'Udine[181] pour excuser à l'avance les maux

inséparables de la guerre, et lui promettre qu'il les réparerait dans

la mesure du possible.

[Note 179: Mantoue, 6 mars (_Corresp._, t. II, p. 367). Cf. lettre

du 24 mars (t. II, p. 415). Bonaparte, qui est alors engagé dans les

défilés de l'Allemagne, ne cherche qu'à gagner du temps, et il le dit

expressément.]

[Note 180: Bassano, 10 mars 1797 (_Corresp._, t. II, p. 373).]

[Note 181: Goritz, 21 mars 1797 (_Corresp._, t. II, p. 406).]

Pendant que Bonaparte, engagé au fond de l'Allemagne, et cherchant,

comme il l'écrivait au Directoire[182], «à gagner du temps»,

affectait pour la République vénitienne une amitié toute nouvelle

et des égards bien inattendus, le Sénat s'apprêtait à profiter des

événements, et continuait avec activité ses armements. Il prescrivit

un impôt extraordinaire de 400.000 ducats, qui fut immédiatement

payé, avec un million sous forme de contributions volontaires.

Venise, toutes les places voisines et les lagunes recevaient de

fortes garnisons. On mettait en état les batteries. Tous les navires

de guerre étaient rentrés à l'arsenal. Dans les États de terre ferme

les paysans, irrités par les excès de nos soldats, prenaient les

armes, et, rien que dans la province de Bergame, le provéditeur

Ottolini organisait dix-huit régiments de milice, qu'il armait en

toute hâte, et dont il donnait le commandement à des officiers

de l'armée régulière. Des rixes fréquentes éclataient entre les

troupes françaises et les Esclavons. Il devenait dangereux pour nos

compatriotes de se promener hors des villes, et même en petites

troupes. Le nombre des assassinats augmentait de jour en jour. À

Venise même le gouvernement ne prenait pour ainsi dire plus de

précautions pour déguiser son hostilité. «Tout annonce des intentions

perfides de la part du gouvernement vénitien, écrivait à Bonaparte,

dès le 19 octobre 1796, le citoyen Aillaud[183]. Ses projets ne me

paraissent plus un mystère. Il ne faudrait qu'un moment favorable

pour les voir éclater. Nous devons avoir les yeux ouverts sur toutes

ses démarches. Trop de sécurité pourrait être funeste aux armées

de la République. Il y a dix-huit mois que je suis à Venise. Il ne

fallait qu'un coup d'oeil pour voir que le Sénat était un ennemi

irréconciliable de la République française. Mais dans ce moment,

ce n'est plus l'aristocratie seule que nous avons à craindre, elle

a monté le peuple à un tel degré d'effervescence qu'il n'attend

qu'un signal pour se déchaîner contre nous. On a mis en jeu tous

les ressorts du fanatisme religieux, et on l'a fait avec tant de

succès qu'on entend des individus du peuple se plaindre de ce que le

gouvernement ne leur permet pas de s'armer contre nous.»

[Note 182: Lettre de Goritz, 21 mais 1797 (_Corresp._, t. II, p.

415): «Le grand point dans tout ceci est de gagner du temps.»]

[Note 183: Lettre citée par DARU, t. VII, p. 267.]

Mais si nous avions des ennemis à Venise, nous y comptions aussi

des amis. La preuve en est que les patriciens les surveillaient

avec un soin jaloux, et, quand ils ne les jetaient pas en prison,

les malmenaient ou même les forçaient à s'exiler. On sait que

l'aristocratie vénitienne a de tout temps fait peser une véritable

tyrannie sur ses sujets, surtout dans les provinces de terre ferme.

Du jour où les Français descendirent en Italie en promettant à tous

les peuples la liberté et l'indépendance, tous les mécontents vinrent

à nous. On conspira au grand jour la chute du gouvernement vénitien,

et il y eut bientôt presque dans toutes les villes un parti d'action,

déterminé à se révolter pour secouer la tyrannie de Venise.

Les provéditeurs étaient au courant de cette propagande démocratique,

et ils n'étaient pas tendres pour ses instigateurs. Dès le mois de

juillet 1795 un Brescian était allé trouver Villars, ambassadeur

français à Gênes, et le représentant du peuple Baffroi. Il leur

avait annoncé qu'un complot s'était formé à Brescia contre Venise.

Quelques familles nobles, les Lecchi, les Gambarra, devaient se

mettre à la tête du mouvement et proclamer l'indépendance nationale.

La Convention accueillit ce plan, mais elle en jugea l'exécution

prématurée. Ce fut Bonaparte qui l'exécuta. En effet, au contact des

Français, à l'expansion des idées libérales si longtemps comprimées,

un long frémissement remua tous ceux qui s'intitulaient déjà les

patriotes. Ils résolurent d'agir sans plus tarder, et de profiter de

la présence des Français pour imiter leurs compatriotes de Milan, de

Modène ou de Bologne.

La révolution commença à Bergame, dans cette province dont les

patriciens de Venise se croyaient si sûrs, et où les paysans avaient

déjà pris les armes pour courir contre les Français. Le provéditeur

de Bergame, Ottolini, prévoyait cette révolution. Il accablait

de ses dépêches[184] les trois inquisiteurs d'État, Barbarigo,

Corner et Anzolo, et les suppliait de l'autoriser à sévir contre

les perturbateurs: mais le gouvernement vénitien, craignant de se

compromettre, engageait le provéditeur à patienter. Pendant ce

temps les conspirateurs, sous la protection du commandant français,

prenaient tranquillement leurs dispositions. Dans la matinée du

12 mars, une pétition se couvrait de signatures pour demander la

nomination d'une municipalité provisoire. Les habitants prenaient les

armes, et ils votaient la réunion de Bergame à la future République

italienne. Aussitôt l'étendard vénitien était renversé, et lorsque

Ottolini protestait auprès du commandant de la place, Lefaivre, ce

dernier le menaçait brutalement de la prison. Le provéditeur n'avait

que le temps de s'enfuir à Brescia avec ses soldats, mais désarmés.

La municipalité nouvelle couvrait les murs d'affiches, appelait aux

armes les paysans, ordonnait l'érection dans toutes les communes

d'arbres de la liberté, et, pour mieux échauffer l'enthousiasme,

envoyait partout des émissaires, surtout des Cispadans et des

Polonais, annoncer la bonne nouvelle.

[Note 184: Voir le rapport d'un émissaire, Stephani, envoyé à Milan

par Ottolini (10 mars 1797).]

Brescia se révoltait à son tour le 17 mars. Dans cette ville

le gouvernement vénitien était représenté par le provéditeur

Battaglia, investi du titre de vice-podestat. Battaglia avait à

ses côtés comme commandant des troupes vénitiennes un homme fort

énergique, Mocenigo, qui le poussait à la résistance. Il avait

de plus été rejoint par Ottolini, qui lui apportait la liste des

conspirateurs brescians, lui indiquait le jour et l'heure du

soulèvement projeté, et l'engageait à faire de ces renseignements

l'usage que lui dicteraient les circonstances et le sentiment de

ses devoirs. L'ambassadeur de Venise à Milan, Vincenti, l'avait

également prévenu, en le conjurant de prendre des mesures sévères;

mais Battaglia était comme frappé d'impuissance. Il avait peur des

Français et surtout de leur général, qui ne lui avait épargné ni les

récriminations ni les menaces. Il craignait d'assumer sur lui une

trop lourde responsabilité en prévenant les menées révolutionnaires.

Égaré par cet esprit de vertige, que nous avons déjà signalé parmi

la majorité des patriciens, il voulut persister jusqu'au bout dans

le système qui était celui de son gouvernement, la neutralité

désarmée. Le 17 mars au soir quelques insurgés brescians, conduits

par des officiers cisalpins, prennent prétexte d'un passage de

soldats vénitiens envoyés par Battaglia sur Chiari pour s'emparer

du bourg de Ceccaglia. Le lendemain 18, ils surprennent une des

portes de la ville et somment le vice-podestat d'avoir à se retirer.

Au lieu de donner à la garnison vénitienne l'ordre de disperser le

rassemblement, ainsi que le demandait Mocenigo, Battaglia parlemente

avec les insurgés. L'un d'entre eux, Lecchi, lui déclare que Brescia

ne rentrera jamais sous la domination vénitienne, et que les Français

l'aideront à recouvrer son indépendance. En effet la garnison

française restait immobile et le bruit courait que le général

Kilmaine venait de faire braquer les canons de la citadelle contre

la ville. Battaglia épouvanté ordonne à ses soldats de rentrer dans

leurs quartiers, et se livre aux insurgés. À cette nouvelle ceux qui

hésitaient encore se joignent à eux. Un ancien condamné aux plombs de

Venise, qu'on gardait sans doute pour la circonstance, est exhibé. Sa

vue enflamme le peuple. Le soulèvement devient général, et la réunion

de Brescia à la future République italienne est votée d'enthousiasme.

Pendant ce temps l'infortuné provéditeur croyait sa dernière heure

venue. Il n'avait même pas le courage de rédiger son rapport au

gouvernement et laissait ce soin à son lieutenant Mocenigo[185].

[Note 185: Ce rapport, qui a été conservé, est fort curieux. On y

accuse Bonaparte d'une ambition effrénée: il aurait, paraît-il,

«voler esse il Cromwell della Italia».]

Le 24 mars, la petite ville de Salo sur le lac de Garde se révoltait

à son tour. Deux jours plus tard, le 27 mars, un officier de

cavalerie française se présentait à Crema et demandait à y être

logé. Deux détachements de soldats survenaient à l'improviste, qui

désarmaient la garnison vénitienne, s'emparaient de l'Hôtel de Ville

et couchaient en joue le podestat. Aussitôt arrivaient des Milanais,

et le peuple, excité par eux et par les patriciens de Crema, se

soulevait, nommait une nouvelle municipalité, abattait le lion de

Saint-Marc, et proclamait son union à la future République italienne.

Ce furent les seules conquêtes de la révolution. Partout ailleurs

les villes et les campagnes restèrent fidèles au gouvernement. À

Vérone, il y eut même comme une protestation indignée contre ces

tentatives. Les Esclavons, secondés par les Véronais, voulaient

marcher tout de suite contre les révoltés, et ils les auraient

probablement réduits à la raison, car ces derniers n'avaient pas

encore eu le temps de s'organiser, mais le Sénat, toujours prudent,

et redoutant de trouver des Français derrière ses sujets rebelles,

retint l'ardeur de ses soldats et des Véronais, et se contenta de

protester auprès du ministre de France à Venise et de son ambassadeur

à Paris. Ni Lallement, ni Querini n'avaient assez d'influence pour

modifier la situation. Le maître de la situation était Bonaparte qui

continuait, dans sa marche victorieuse sur Vienne, à balayer devant

lui les régiments autrichiens et dont l'importance grandissait avec

la fortune. Aussi le Sénat agit-il sagement on lui expédiant deux

des siens, le procurateur Pesaro et Jean-Baptiste Cornaro. Les deux

patriciens rejoignirent Bonaparte à Goritz le 25 mars 1797[186]. Il

les reçut fort bien et eut avec eux deux longues conférences. Il

commença par leur dire qu'il n'était pas responsable des événements

de Bergame et de Brescia, et qu'il ne voulait pas intervenir, sauf

au cas où la République vénitienne le chargerait officiellement de

rétablir l'ordre. Il refusa de rendre les citadelles occupées par

ses troupes, et non seulement s'entêta dans sa résolution de vivre

aux dépens de la République, mais encore finit par demander une

contribution de six millions. Le Sénat délibéra sur le rapport de ses

députés et eut l'insigne faiblesse de consentir par 116 voix contre

7 à cette exigence, que ne justifiaient ni les circonstances ni la

conduite du gouvernement. C'était voter sa propre déchéance!

[Note 186: Leurs dépêches au Sénat ont été publiées par DARU, t. V,

p. 303-313. Cf. lettre de Bonaparte au Directoire (_Correspondance_,

t. II, p. 415). «J'ai dit à M. Pesaro que le Directoire exécutif

n'oubliait pas que la République de Venise était l'ancienne alliée

de la France, que nous avions un désir bien formel de la protéger de

tout notre pouvoir... que nous ne soutenions pas les insurgés; qu'au

contraire je favoriserais les démarches que ferait le gouvernement.»]

Pendant ces négociations les deux partis ennemis en étaient venus

aux mains. Quelques milliers de paysans s'étaient rués sur la ville

de Salo, y avaient surpris un détachement de 200 Polonais[187], et

massacré quelques patriotes. Les montagnards des Vals Camonica,

Trompia et Sabbia, conduits par le comte Fioravanti, couraient

la campagne et assassinaient les traînards français qu'ils

rencontraient. À Vérone se concentraient des forces imposantes sous

le commandement de deux provéditeurs jeunes et dévoués, Giovanelli

et Erizzo. Le Sénat avait donné pleins pouvoirs au comte Emilio des

Emiles, et ce dernier levait des hommes, préparait des magasins et

préparait ouvertement la contre-révolution. Le parti de la réaction

comprenait la grande majorité de la population, les nobles par

attachement héréditaire à la vieille République, qui avait fait la

fortune de leurs maisons, les prêtres irrités par la spoliation

des églises, et les paysans, accablés d'impôts et de réquisitions,

brutalisés et obligés par un récent arrêté de payer la valeur des

bagages pris sur nos soldats par les Autrichiens. D'ailleurs la vue

du drapeau français sur les forteresses vénitiennes indignait tous

ceux qui croyaient encore à la patrie vénitienne, et ils confondaient

dans une haine égale et les usurpateurs étrangers et ceux de leurs

compatriotes qui profitaient des malheurs du temps pour s'entendre

avec les étrangers et se séparer avec éclat de la mère patrie. La

guerre contre la France était donc imminente, mais la guerre civile

avait déjà commencé.

[Note 187: Rapport d'Antonio Turini, syndic du Val-Sabbia (4 avril

1797).]

Ce fut à ce moment, le 22 mars, que parut un manifeste retentissant,

qu'on attribua au provéditeur Battaglia, mais dont ce dernier nia

toujours la paternité, et qui paraît en effet avoir été composé

par un réfugié italien, un certain Salvadou, qui ne cherchait qu'à

brouiller encore la situation afin d'en profiter. Le voici: «Le

délire fanatique de quelques brigands, ennemis de l'ordre et des

lois, a excité les crédules Bergamasques à la rébellion contre

leur souverain légitime. Ils ont dirigé une multitude de scélérats

stipendiés sur les villes et les provinces pour les entraîner à

la révolte. Nous exhortons les sujets restés fidèles à se lever

en masse, à dissiper, à détruire ces ennemis de l'État sans faire

quartier à aucun, se fût-il même rendu prisonnier. Qu'ils soient

certains que le gouvernement s'empressera de leur fournir des secours

d'argent et de troupes réglées. Déjà les Esclavons à la solde de la

République sont prêts à marcher. Que personne ne doute du succès

de l'entreprise; nous pouvons affirmer que l'armée autrichienne

a enveloppé et battu complètement les Français dans le Tyrol et

le Frioul. Elle poursuit le reste de ces hordes sanguinaires et

impies, qui, sous le prétexte de combattre l'ennemi, ont dévasté

les campagnes et pillé les sujets de la République, toujours

sincères, toujours exacts à observer la neutralité. Les Français se

trouvent donc dans l'impossibilité de porter secours aux rebelles.

C'est à nous d'attendre le moment favorable pour leur couper la

retraite devenue leur unique ressource. Nous invitons en outre les

Bergamasques demeurés fidèles et les autres peuples à chasser les

Français des villes et des forts dont ils se sont arbitrairement

emparés, et à s'adresser à nos commissaires Zanchi et Locatelli pour

recevoir les instructions nécessaires aussi bien que la paie de

quatre livres par jour pendant la durée du service.»

Ce manifeste était un véritable appel aux armes qui détruisait la

neutralité et autorisait toutes les représailles. Il est certain que

ces excitations furibondes, ces mensonges intéressés, ces enrôlements

constituaient une provocation ou pour mieux dire une déclaration

de guerre; mais Battaglia était trop prudent pour s'être permis un

pareil éclat. Ni par ses fonctions, ni par son caractère, il n'était

homme à brusquer ainsi la situation. Il s'empressa de désavouer le

manifeste qu'on lui attribuait, et le doge, sur sa prière, en fit

autant[188]: Le grand Conseil, assemblé pour la circonstance, déclara

de son côté que «le manifeste du 22 mars est opposé aux sentiments

que n'a cessé de professer le gouvernement à l'égard d'une nation

amie. Il ne peut, dans le cas qui se présente, que protester contre

d'aussi odieuses perfidies, et il observe à ses fidèles sujets qu'ils

ne doivent pas se laisser séduire par ces souillures. Les maximes

du Sénat sont de vivre, comme précédemment, en parfaite harmonie et

amitié avec la nation française». En effet, tout semble indiquer que

ce manifeste était fabriqué, mais il servait si bien les intérêts de

la France et des révoltés vénitiens, qu'on feignit de croire à son

authenticité. On le colporta, on l'imprima, on le répandit partout

en le présentant comme la meilleure des preuves de la duplicité du

gouvernement vénitien. Quant à Bonaparte, il allait s'en servir comme

d'une arme terrible contre la République.

[Note 188: Déclaration du Doge: «Le Sénat n'a pas appris sans

surprise et sans indignation qu'un acte signé du nom du provéditeur

Battaglia, essentiellement faux et contenant des principes en tout

contraires à ceux que le gouvernement vénitien professe pour le

gouvernement français, était colporté partout. Il entendait le

démentir et le proclamait une embûche opposée aux tendances continues

de la Seigneurie.»]

Bonaparte venait de remporter contre les Autrichiens une nouvelle

série de victoires. Il était alors aux portes de Vienne. Rien ne

l'empêchait d'entrer dans cette capitale; mais il se sentait bien

isolé. Il se rendait compte de la résistance nationale dont il lui

faudrait triompher, s'il réduisait ses adversaires aux dernières

extrémités. D'ailleurs il désirait signer la paix, non seulement

pour ne pas aventurer dans une partie suprême les résultats acquis,

mais surtout pour ajouter à la gloire du conquérant celle du

pacificateur. Peu à peu germa dans son esprit la pensée de faire

cette paix aux dépens de Venise. Sans doute, nous n'étions pas en

guerre avec Venise, mais les griefs s'accumulaient, et la théorie

des compensations territoriales était si séduisante que Bonaparte

avait grande envie d'en faire l'essai aux dépens d'un gouvernement

peu sympathique. Les scrupules ne l'avaient jamais arrêté longtemps.

Puisque l'occasion se présentait de signer une paix glorieuse, même

en sacrifiant un État que liait à la France une alliance plusieurs

fois séculaire, il saurait faire litière de ses scrupules!

Seulement des prétextes étaient nécessaires. Bonaparte ne fut pas

embarrassé pour en trouver. Dès le 5 avril[189], il écrivait au

procurateur Pesaro pour se plaindre des placards affichés à Vérone

contre la France, des assassinats commis contre les Français, d'une

prétendue insulte à notre consul à Zante, du mauvais accueil fait à

une de nos frégates, _la Brune_, et surtout des persécutions dirigées

contre nos partisans. Il terminait par ces paroles menaçantes: «La

République française ne se mêle pas des affaires intérieures de

la République de Venise; mais la nécessité de veiller à la sûreté

de l'armée me fait un devoir de prévenir les entreprises que l'on

pourrait faire contre elle.» Bonaparte lui écrivait encore le même

jour[190], pour le prévenir qu'il considérait le gouvernement

vénitien comme responsable d'une somme de trente millions, déposée

à Venise par le duc de Modène, et dont il venait de prononcer le

séquestre. Enfin, et pour mieux accentuer son mécontentement, il

annonçait aux municipalités provisoires de Brescia et de Bergame

qu'il ne voulait pas intervenir en leur faveur, mais aussi qu'il

empêcherait tout mouvement de troupes dirigé contre les révoltés, ce

qui était en quelque sorte reconnaître la légalité de la révolte[191].

[Note 189: Lettre de Schetting, _Corresp._, t. II, 458.]

[Note 190: Id., _id._]

[Note 191: Id., _id._ «Mon intention est qu'il n'y ait aucune espèce

de trouble ni de mouvements de guerre, et je prendrai toutes les

mesures pour maintenir la tranquillité sur les derrières de l'armée.

Les troupes françaises continueront de vivre avec le peuple dans le

même esprit de neutralité et de bonne intelligence, et je désire,

dans toutes les occasions, vous donner des preuves de l'estime que

j'ai pour vous.»]

Le manifeste de Battaglia vint très à propos lui fournir le

motif de rupture dont il avait besoin pour justifier l'acte

inqualifiable qu'il venait de commettre. Il avait en effet signé,

le 7 avril, l'armistice de Judenbourg, qui allait être bientôt

suivi des préliminaires de Leoben, et ces préliminaires stipulaient

expressément des compensations territoriales pour l'Autriche aux

dépens de Venise. Trois projets préliminaires avaient été soumis à

l'Empereur[192]. Tous trois stipulaient la cession de la Belgique

et de la rive gauche du Rhin à la France, et des compensations

territoriales pour l'Autriche en Italie. Ils variaient pour ces

compensations. Le troisième offrait la restitution de la Lombardie,

le premier et le second sacrifiaient à l'Autriche tout ou partie

des États vénitiens. L'Empereur n'hésita pas. C'était une bonne

fortune inespérée que cette proposition. Il s'agissait d'échanger

une province séparée des États héréditaires contre un territoire

limitrophe. Aussi envoya-t-il à ses plénipotentiaires, Merfeldt et

Gallo, les pouvoirs nécessaires, et, dès le 18 avril, étaient signés

les préliminaires de Leoben.

[Note 192: Lettre de Bonaparte au Directoire, Leoben, 16 avril.

_Corresp._, t. II, p. 489.]

Par ces préliminaires[193] l'Empereur renonçait en faveur de la

France à la Belgique et à la Lombardie, ainsi qu'à la rive gauche

du Rhin, mais il était dédommagé de ces sacrifices par l'abandon

de l'Istrie, de la Dalmatie, et des provinces vénitiennes, situées

entre l'Oglio, le Pô et l'Adriatique. Quant à Venise et aux autres

États de terre ferme, ils devaient être réunis à la Lombardie et à

la République Cispadane. Les parties contractantes se garantissaient

l'une à l'autre les territoires cédés. Elles devaient en outre se

concerter «pour lever tous les obstacles qui pourraient s'opposer à la

prompte exécution des articles précédents, et nommer à cet effet des

commissaires ou des plénipotentiaires qui seraient chargés de tous

les arrangements convenables à prendre avec la République de Venise».

Enfin il était formellement stipulé que ces articles resteraient

secrets jusqu'à la signature du traité de paix définitif. En autres

termes, Bonaparte et les représentants de l'Empereur venaient

de décider le partage de la République Vénitienne, c'est-à-dire

d'un État neutre, que le droit des gens, à défaut d'engagements

solennels, aurait dû protéger contre les convoitises autrichiennes

et la trahison française. Le plus singulier c'est que le Directoire

n'avait pas autorisé le général de l'armée d'Italie à sacrifier ainsi

Venise, et Venise se doutait si peu de la catastrophe qui la menaçait

qu'elle continuait son déplorable système de neutralité désarmée,

et, par son inconcevable faiblesse, se mettait à la merci de ses

vainqueurs sans combat.

[Note 193: Articles secrets des préliminaires. _Id._, II, 497. Lettre

de Bonaparte au Directoire (II, 489).]

Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799) · 第 11 / 27 段