[Note 151: Milan, 7 juin 1796 (_Correspondance_, t. I, p.

372). Cf. dépêche de Roverbella (4 juin) adressée à Lallement

(_Correspondance_, t. I, p. 362): «Il ne faut pas cependant nous

brouiller avec une république, dont l'alliance nous est utile.»]

De cette dépêche ressort la preuve de la non préméditation des

desseins de Bonaparte contre Venise. Ni lui ni le Directoire

n'avaient encore résolu, comme on l'a écrit et répété à tort, de

partager la République vénitienne.

Le jour même où l'armée française franchissait le Pô, le 7 mai

1796, voici en quels termes le Directoire traçait à Bonaparte le

plan de la conduite à tenir avec Venise[152]. «Venise sera traitée

comme une puissance neutre, mais elle ne doit pas s'attendre à

l'être comme une puissance amie; elle n'a rien fait jour mériter

nos égards.» Huit jours plus tard, le 18 mai[153], les prétentions

du Directoire augmentaient déjà: «La République de Venise pourra

peut-être nous fournir de l'argent; vous pourrez même lever un

emprunt à Venise.» Le 11 juin[154], nouvelles exigences. Il s'agit

cette fois de confisquer les vaisseaux et les propriétés appartenant

aux ennemis de la France et qui sont dans les ports de la République:

«On pourra en outre lui emprunter cinq millions.» Le 18 juin[155],

la somme a grossi. L'emprunt sera de douze millions. À vrai dire,

le Directoire n'avait aucun plan suivi à l'égard de Venise. Il se

réservait, suivant les circonstances, ou de l'imposer fortement, ou

d'occuper son territoire, ou de la démembrer[156]. Dans tous les

cas, il voulait exploiter la situation à son profit et contre les

Vénitiens. Dès lors, sans se brouiller avec eux, il n'avait qu'à

les tenir en haleine pour ainsi dire, les harceler par des plaintes

ou des demandes continuelles, mais attendre pour se prononcer

définitivement. Comme d'un autre côté les Vénitiens se sentaient trop

faibles pour rompre avec la France, et qu'ils attendaient pour le

faire une occasion favorable, leur politique était également, comme

celle des Français, une politique d'expectative. C'est ainsi que

s'expliquent les tiraillements, les hésitations, les demi-mesures et

les tromperies réciproques, qu'il nous faudra enregistrer, jusqu'à

l'heure de l'explosion.

[Note 152: Dépêche du Directoire à Bonaparte, DARU, VII, 253.]

[Note 153: _Correspondance_, t I, p. 362.]

[Note 154: _Id._, p. 255.]

[Note 155: _Id._, p. 256.]

[Note 156: Dépêche du 1er août (DARU, VII, 259). «Le Directoire vous

autorise à prendre toutes les mesures que vous vous êtes proposées,

en attendant que les événements militaires, dont nous attendons

l'heureuse issue, déterminent, d'une manière positive, notre conduite

à l'égard de cette puissance.»]

La tactique de Bonaparte, disions-nous, consistait à inquiéter les

Vénitiens par des reproches incessants, afin de leur faire perdre

toute présence d'esprit et mettre tous les torts de leur coté, s'il

était réduit à la nécessité de les frapper avant l'heure marquée

par lui. Ainsi le 7 juillet[157], il écrit au provéditeur général

Foscarini pour se plaindre des assassinats commis contre des soldats

français par des habitants de Ponte San Marco et réclamer une

punition exemplaire. Le 8 juillet[158], nouvelle plainte au même

Foscarini contre les mauvaises dispositions des Esclavons et ordre

de les faire sortir de Vérone. C'est maintenant au provéditeur de

Brescia qu'il s'adresse, et avec une raideur impertinente, pour lui

intimer l'ordre de faire cesser les assassinats et de prendre soin

des blessés dans les hôpitaux[159]: «Votre prédécesseur, ajoute-t-il,

se conduisait favorablement aux Français; c'est sans doute la raison

pour laquelle on l'a disgracié. Je vous prie de me faire connaître

sur quoi je dois compter. Vous ne souffrirez pas que nos frères

d'armes meurent sans secours dans les murs de Brescia, ou assassinés

sur les grands chemins. Si vous êtes insuffisant pour faire la

police de votre pays et pour faire fournir par la ville de Brescia

ce qu'elle doit pour rétablissement des hôpitaux et les besoins de

l'armée, je prendrai des mesures plus efficaces.» Parfois encore

Bonaparte ne se contente pas de menacer: il agit, comme le jour par

exemple où il fait couronner[160] d'artillerie française les remparts

de Vérone et confisque tous les bateaux vénitiens qui sont dans le

lac de Garde[161]; ou bien encore quand il fait saisir «avec toutes

les mesures de prévoyance et d'égards que l'on doit à la neutralité»

soixante-cinq caisses d'effets divers, dont trois d'argenterie,

appartenant au grand-duc Ferdinand[162]; ou bien quand il ordonne aux

habitants de Vérone, après la bataille de Castiglione, de déclarer

à la police militaire les soldats autrichiens qui ont trouvé refuge

dans les maisons de la ville ou y ont déposé des armes et des effets.

[Note 157: Roverbella, 7 juillet 1796, (_Correspondance_, t. I, p.

472): «Je reçois plusieurs rapports des assassinats qui ont été

commis par les habitants de Ponte San Marco contre les Français. Je

ne doute pas que vous n'y mettiez ordre le plus tôt possible; sans

quoi ces villages se trouveraient exposés au juste ressentiment

de l'armée et je ferai sur eux un exemple terrible. Je me flatte

que vous ferez arrêter les coupables, et que vous placerez de

nouveaux détachements de troupes dans cette ville pour assurer la

communication.»]

[Note 158: Vérone, 8 juillet, (_Correspondance_, t. I, p. 463). «Il y

a entre les troupes françaises et les Esclavons une animosité que les

malveillants se plaisent sans doute à cimenter. Il est indispensable,

pour éviter de plus grands malheurs, aussi fâcheux que contraires

aux intérêts des deux Républiques, que vous fassiez sortir demain

de Vérone, sous les prétextes les plus spécieux, les bataillons

d'Esclavons que vous avez dans cette ville.»]

[Note 159: Castiglione, 21 juillet (_Correspondance_, t. I, p. 489).

Cette question des hôpitaux de Brescia préoccupait Bonaparte. Voir

lettres du 28 juillet au provéditeur (_Corresp._, t. I, p. 499), du

12 août (I, 538), aux représentants de la ville de Brescia, et du

12 août (I, 538) au provéditeur, où il impose des réquisitions et

finit par dire: «Il est indispensable que ces fournitures soient

faites dans la journée. À défaut de quoi je taxerai la contribution

de la ville de Brescia à trois millions, et je serai obligé de faire

prendre moi-même ce que vous ne fournirez pas.»]

[Note 160: Lettre au provéditeur Foscarini, 9 juillet

(_Correspondance_, t. I, p. 465).]

[Note 161: Ordre au général Guillaume, Brescia, 30 août

(_Correspondance_, t. I. p. 577), «de ramasser dans le lac tous les

bâtiments appartenant aux Vénétiens, afin de pouvoir embarquer 3,500

hommes».]

[Note 162: Lettre au gouverneur de Vérone, 8 août (_Correspondance_,

t. I, p. 532).

Ordre du 13 juillet, à l'adjudant Général Vial (_Correspondance_, t.

I, 473). Cf. lettre curieuse d'Ottolini au doge à propos de cette

saisie. Il compare Bonaparte à Cromwell et à Robespierre, et parle

avec indignation de ses soldats, _questi moderni vandali_.]

S'il ménageait si peu les Vénitiens, c'est qu'il n'attendait pour

agir contre eux qu'une occasion favorable, mais, avec sa prudence

ordinaire, il ne pouvait se dissimuler tous les inconvénients d'une

déclaration formelle de guerre, tant que les Autrichiens ne seraient

pas expulsés définitivement de la Péninsule. Aussi, dans les rapports

qu'il adresse au Directoire, a-t-il grand soin de faire remarquer

que le moment n'est pas encore venu, mais qu'il faut toujours se

réserver un ou plusieurs prétextes d'intervention. À cet égard les

trois dépêches du 12 juillet, du 20 juillet et du 26 août sont fort

curieuses. «Peut-être, écrit-il dans la première[163], jugerez-vous

à propos de commencer dès à présent une petite querelle au ministre

de Venise à Paris, pour que, après la prise de Mantoue, et lorsque

j'aurai chassé les Autrichiens de la Brenta, je puisse trouver plus

de facilité pour la demande que vous avez l'intention que je leur

fasse de quelques millions.» «Messieurs du Sénat de Venise, écrit-il

dans la seconde[164], voulaient nous faire comme ils firent à Charles

VIII. Ils calculaient que, comme lui, nous nous enfermerions dans

le fond de l'Italie, et nous attendaient paisiblement au retour...

aujourd'hui je suis obligé de me fâcher avec le provéditeur,

d'exagérer les assassinats qui se commettent contre nos troupes, de

me plaindre amèrement de l'armement qu'on n'a pas fait du temps que

les Impériaux étaient les plus forts, mais, par là, je les obligerai

à fournir, pour m'apaiser, tout ce qu'on voudra. Voilà comme il faut

traiter avec ces gens-ci. Ils continueront à me fournir, moitié gré,

moitié force jusqu'à la prise de Mantoue, et alors je leur déclarerai

ouvertement qu'il faut qu'ils me payent la contribution portée dans

votre instruction, ce qui sera facilement exécuté.» Dans la troisième

dépêche[165], écrite au moment où Bonaparte s'apprêtait à poursuivre

dans le Tyrol les régiments de Wurmser, il est moins affirmatif.

On voit qu'il n'est pas encore assuré de remporter la victoire:

«J'ai commencé à entamer les négociations avec Venise, je leur ai

demandé des vivres pour les besoins de l'armée... Dès l'instant que

j'aurai balayé le Tyrol, on entamera une négociation conforme à vos

instructions; dans ce moment-ci, cela ne réussirait pas. Ces gens-ci

ont une marine puissante et sont à l'abri de toute insulte dans leur

capitale.»

[Note 163: Vérone, 12 juillet. _Correspondance_, t. I, p. 413.]

[Note 164: Castiglione, 20 juillet. Id., t. I, p. 482. Les termes de

cette lettre étaient peut-être exagérés, mais le fond était vrai.

Voici comment le général Augereau rendait compte à Bonaparte des

véritables sentiments qui animaient alors contre nous la majorité des

Vénitiens: «Je m'aperçois et je suis même certain que les Vénitiens,

bien loin du vouloir observer la neutralité à notre égard, préparent

et fomentent sourdement des actes d'hostilité contre nous. Je ne puis

en douter, puisque les hostilités commencent déjà.»]

[Note 165: Milan, 20 août. _Correspondance_, t. I, p. 567.]

Non seulement le Directoire ne songeait pas alors à réduire Venise

à l'extrémité de nous déclarer la guerre, mais encore il cherchait

sérieusement à contracter une alliance avec la République. Les

négociations avaient été engagées à Constantinople, dès la fin de

1795, entre notre ambassadeur Verninac et le baile vénitien Foscari.

Il s'agissait d'une quadruple alliance à signer entre la France,

Venise, la Turquie et l'Espagne[166]. Verninac faisait remarquer que

«les circonstances les invitent à s'unir puisqu'elles leur donnent

le même ennemi. Cet ennemi, qui n'est que trop connu du Sénat,

c'est cette puissance inquiète qui a desséché les sources de la

prospérité des provinces vénitiennes sur la terre ferme, qui, de jour

en jour, fait décliner le port de Venise de son antique splendeur,

qui n'aspire à rien moins qu'à dominer dans l'Adriatique après

avoir envahi les importantes provinces de la côte orientale. Mais

l'Autriche n'est pas le seul ennemi qui doive exciter l'inquiétude

du Sénat. La Cour de Saint-Pétersbourg, qui marche aujourd'hui si

ouvertement à la conquête de toute la Turquie européenne, a déjà jeté

les fondements de son empire dans le coeur de la Grèce, et n'est

pas moins dangereuse que la maison d'Autriche pour l'indépendance

et la sûreté de la République de Venise.» L'ambassadeur de Venise à

Constantinople, Foscari, et celui de Madrid, Gradenigo, appuyaient

ces propositions, mais le Grand Conseil, qui ne croyait pas au

succès définitif de la France, les repoussa dans la séance 27 mai

1796, et déclara qu'il persistait dans son système de neutralité.

Le Directoire revint à la charge. À la fin de juillet 1790 notre

ministre à Venise, Lallement, présentait au gouvernement vénitien

une note fort étudiée où il était dit[167]: «Il est temps que la

République de Venise sorte enfin de la longue inertie où elle

croupit depuis la paix de Passarowitz, et qu'elle reprenne entre

les puissances le rang qu'elle occupait avant 1718. La France

lui en offre aujourd'hui les moyens; Venise peut augmenter son

territoire, acquérir des places qui consolident sa puissance et

serviront à former, entre les deux républiques, un parti fédératif

fondé sur leurs intérêts réciproques.» Ces avances furent inutiles.

Les patriciens détestaient la révolution française. «Il n'est que

trop vrai, écrivait[168] Lallement à Bonaparte, que la haine pour

nous a été soigneusement fomentée, excitée, et que la plupart des

têtes, même celles de plusieurs personnages importants, ont été

échauffées, égarées par le fanatisme religieux.» Mais, d'un autre

coté, les régiments français étaient tout près de Venise, menaçants,

redoutables. Ils avaient à leur tête un général hardi, et que

n'embarrassaient pas les scrupules diplomatiques. Les patriciens

s'imaginèrent que l'unique moyen de tout concilier était de gagner

du temps. Ils répondirent à Lallement qu'ils allaient étudier la

question, et que, en attendant, ils persistaient dans leur système de

neutralité.

[Note 166: Note citée par DARU, t. V, p. 227. Cf. SYBEL, ouv. cit.,

t. IV, p. 192.]

[Note 167: DARU, VII, p. 258.]

[Note 168: Lettre de Lallement à Bonaparte, du 20 juillet 1796.]

Ni le Directoire qui croyait avoir besoin de Venise, ni Lallement qui

mettait son amour-propre à obtenir cette alliance, ne se rebutèrent.

Le 27 septembre notre ministre[169] présentait une nouvelle note au

gouvernement vénitien, où il le mettait en garde contre l'ambition de

l'Autriche, de la Russie et de l'Angleterre. Il déclarait même, et

c'est la première trace certaine des projets de partage qui seront

bientôt exécutés, «que l'Autriche, dans la perte éventuelle de ses

possessions en Italie, entrevoyait dans les provinces vénitiennes

de terre ferme le dédommagement le plus convenable du système de

prépondérance dont elle ne se croyait pas encore obligée de se

désister». Lallement ajoutait ces paroles prophétiques: «Le droit

public n'existe plus, et toute trace d'équilibre politique a disparu

de l'Europe. Il ne reste plus de garantie aux États faibles, que

celle qu'ils peuvent trouver dans la force fédérative»; et il

proposait formellement l'alliance française. «Autrement si, par égard

pour ses ennemis naturels, qui méditent sa perte, elle continue

de fermer les yeux sur ses véritables intérêts, elle aura laissé

échapper le moment de se soustraire pour toujours à l'ambition

autrichienne. Environnée de périls, privée du droit de réclamer

un appui, elle aura à se reprocher d'avoir négligé les offres et

repoussé l'amitié de la seule puissance de qui elle peut attendre une

garantie.»

[Note 169: DARU, V, p. 246.]

Certes ce langage était clair. Si Venise refusait notre alliance,

on l'abandonnerait aux convoitises autrichiennes; on chercherait,

même à ses dépens, une compensation territoriale. Ce n'était pas

une menace, mais un avertissement officieux; un des directeurs,

Rewbell, allait même jusqu'à prévenir l'ambassadeur de Venise à

Paris que Venise pourrait bien être quelque jour occupée par l'armée

française[170]. On se demande comment les patriciens de Venise se

sont abusés sur leurs intérêts au point de ne pas comprendre que

l'heure était venue de prendre une résolution. Leurs préjugés ou

plutôt leurs haines antidémocratiques devaient être bien violents

pour les aveugler ainsi! Peut-être encore restaient-ils persuadés

de la vérité immuable de cette maxime politique que les Français ne

peuvent longtemps rester les maîtres de l'Italie. Toujours est-il

qu'ils reculèrent une fois encore devant la responsabilité d'une

décision énergique, et répondirent à Lallement qu'ils étaient fort

sensibles à cette proposition d'alliance, qu'ils l'en remerciaient,

mais «qu'ils trouvaient, dans leurs principes de modération, de

bonne intelligence et d'impartialité, la garantie de la paix et de

la tranquillité de leur pays. Une conduite différente ne ferait

que compromettre leur sûreté en les exposant à tomber dans le

gouffre d'une guerre qui pèse sur toutes les nations, mais dont les

sentiments paternels du gouvernement pour ses sujets lui rendent

l'idée seule insupportable[171].»

[Note 170: BARRAL, ouv. cit. «Che non dovera dargli alcun ombra se il

paviglione francese fu piantato sulle mure délia Veneta citta.»]

[Note 171: Ce fut à ce moment que la Prusse, par l'intermédiaire de

son représentant à Paris, baron de Sandoz-Rollin, offrit son alliance

à Venise. Cette proposition était intéressée. La Prusse cherchait à

contre-balancer l'influence autrichienne et à prendre pied en Italie;

mais l'alliance prussienne aurait sans doute sauvé Venise. Le Sénat,

toujours par égard pour la neutralité, eu grand tort de la rejeter.]

Les Vénitiens persistaient donc dans le système démodé et dangereux

de la neutralité désarmée, et cela au moment où les Français et les

Autrichiens s'apprêtaient à livrer sur le territoire même de la

République la bataille qui allait décider du sort de l'Italie. Ils ne

tardèrent pas à subir les conséquences de cette déplorable inertie.

Tout d'abord, et malgré les espérances des patriciens, les Français

furent encore vainqueurs, à Arcole, et à Rivoli. Bonaparte profita

aussitôt de ces nouveaux succès pour redoubler d'exigences, et on

dirait presque d'impertinences envers les fonctionnaires vénitiens.

Voici par exemple comment il persifle le provéditeur Battaglia,

qui lui avait adressé quelques observations sur la conduite de nos

soldats[172]: «Je n'ai point reconnu dans la note que vous m'avez

fait passer la conduite des troupes françaises sur le territoire de

la République de Venise, mais bien celle des troupes de Sa Majesté

l'Empereur, qui, partout où elles ont passé, se sont portées à

des horreurs qui font frémir. Le style de cinq pages, sur les six

pages que contient la note qu'on vous a envoyée de Vérone, est d'un

mauvais écolier de rhétorique, auquel on a donné pour thèse de faire

une amplification. Eh! bon Dieu, monsieur le Provéditeur, ces maux

inséparables d'un pays qui est le théâtre de la guerre, produits

par le choc des passions et des intérêts sont déjà si grands que ce

n'est pas, je vous assure, la peine de les augmenter au centuple, et

d'y broder des contes de fée, sinon rédigés avec malice, au moins

extrêmement ridicules.» Puis passant tout à coup de l'ironie à la

menace: «Il vous paraît, s'écrie-t-il, qu'on nous jette le gant.

Êtes-vous, dans cette démarche, autorisé par votre gouvernement? La

République de Venise veut-elle se déclarer aussi ouvertement contre

nous? Déjà je sais que la plus tendre sollicitude l'a animée pour

l'armée du général Allvintzy[173].... Malheur aux hommes perfides

qui veulent nous susciter de nouveaux ennemis! Ceux qui voudraient

méconnaître la puissance de la France, assassiner ses citoyens et

menacer ses armées, seront dupes de leur perfidie et confondus par

la même armée qui, jusqu'à cette heure et non encore renforcée, a

triomphé des plus grands ennemis.»

[Note 172: Milan, 8 décembre 1796. _Correspondance_, t. II, p. 149.

Cf. lettre analogue, du 10 décembre (t. II, p. 156), adressée au

même Battaglia: «Je vous demande seulement que vous vouliez bien

engager les gouverneurs qui sont sous vos ordres, lorsqu'ils auront

des plaintes à me faire, qu'ils m'indiquent simplement ce qu'ils

voudraient que l'on fît, sans le noyer dans un tas de fables.»]

[Note 173: Confirmation de ce renseignement dans une lettre de

Bonaparte au Directoire. Milan, 6 décembre 1796 (_Correspondance_, t.

II, p. 141).]

Dans la bouche du vainqueur d'Arcole ce n'étaient pas de vaines

menaces. Bonaparte éprouvait un réel mépris pour ces patriciens trop

lâches pour avouer leur haine au grand jour, et dont la réputation

d'habileté lui paraissait singulièrement usurpée. Il n'aurait

pas mieux demandé que d'agir. Ce sont des ennemis, ne cessait-il

d'écrire au Directoire. Ils ne sont retenus que par l'espoir de notre

prochaine défaite. «La République de Venise a peur[174]. Elle traite

avec le roi de Naples et le Pape. Elle se fortifie et se retranche

dans Venise. De tous les peuples de l'Italie, le Vénitien est celui

qui nous hait le plus. Ils sont tous armés, et il est des cantons

dont les habitants sont braves. Leur ministre à Paris leur écrit

que l'on s'arme. On ne fera rien de tous ces gens-là si Mantoue

n'est pas pris.» Aussi Bonaparte les traitait-il avec un mépris

extraordinaire. Il ne se contentait pas de vivre à leurs dépens,

en épuisant leurs magasins, en consommant leurs munitions et en

s'installant dans leurs hôpitaux, il s'emparait aussi de leurs places

fortes. C'est ainsi qu'il ordonnait au général Baraguey d'Hilliers

de prendre possession de la citadelle de Bergame[175] et annonçait

cette nouvelle violation de la neutralité au provéditeur Battaglia

sans même prendre la peine de s'excuser[176]. «Je vous avouerai que

j'ai été bien aise de saisir cette circonstance pour chasser de cette

ville la grande quantité d'émigrés qui s'y étaient réfugiés et punir

un peu les libellistes qui sont en grand nombre dans cette ville, et

qui, depuis le commencement de la campagne, ne cessent de prêcher

l'assassinat contre les troupes de la République et qui ont jusqu'à

un certain point produit un effet, puisqu'il est constant que les

Bergamasques ont plus assassiné de Français que le reste de l'Italie

ensemble.» On le voyait même faire acte de souveraineté, distribuer

le blâme ou l'éloge aux fonctionnaires vénitiens[177], et menacer

d'amende la municipalité d'une ville vénitienne, Iseo[178], qu'il

accusait de favoriser la fuite des prisonniers autrichiens. Si les

Vénitiens supportaient ces empiétements quotidiens, si Bonaparte de

son côté affectait de croire encore à l'existence d'un gouvernement

régulier, il était de plus en plus évident que la situation devenait

intolérable et qu'une crise était imminente.

[Note 174: Milan, 2 octobre 1796.]

[Note 175: Lettre au Directoire, Milan, 28 décembre (_Corresp._,

t. II, p. 204): «Les Vénitiens ayant accablé de soins l'armée du

général Allvintzy, j'ai cru devoir prendre une nouvelle précaution en

m'emparant du château de Bergame, qui domine la ville de ce nom et

empêcherait les partisans ennemis de venir gêner notre communication

entre l'Adda et l'Adige.»]

[Note 176: Lettre à Battaglia, du 1er janvier 1797 (t. II, p. 221).]

[Note 177: Même lettre: «Engagez le provéditeur à être un peu plus

modeste, plus réservé et un peu moins fanfaron, lorsque les troupes

françaises sont éloignées de lui. Engagez-le à être un peu moins

pusillanime, à se laisser un peu moins dominer par la peur à la vue

du premier peloton français.» Par contre, grands éloges à l'évêque de

Bergame.]

[Note 178: Lettre à Battaglia, Vérone, 26 janvier 1797

(_Correspondance_, t. II, p. 281).]

III

Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799) · 第 10 / 27 段