de la République à Paris, Grimani, l'ambassadeur à Vienne, San
Fermo, le plénipotentiaire qu'ils envoyèrent au congrès de Bâle,
ne cessaient, dans leurs dépêches, de démontrer aux inquisiteurs
d'État la nécessité de se prononcer. Ils leur annonçaient, pour
ainsi dire jour par jour, les projets de la France contre l'Italie
et spécialement contre Venise à qui elle réservait le sort de la
Hollande. Ils lui dénonçaient, les sourdes menées[133] des agents
secrets envoyés pour disposer les esprits à la révolution. Ils les
avertissaient des préparatifs de l'invasion. Le gouvernement fermait
les yeux et persistait à s'endormir dans la neutralité.
[Note 133: SYBEL, _Europe pendant la révolution française_, t. IV, p.
191.]
Si du moins les Vénitiens s'étaient mis en mesure de faire respecter
cette neutralité, c'est-à-dire de repousser toute pression extérieure
et de se comporter avec la plus grande impartialité envers tous les
belligérants: mais ils s'imaginèrent, très à tort, qu'en ménageant
tout le monde, ils seraient eux-mêmes respectés. Quelques patriciens
mieux avisés étaient partisans de ce qu'on pourrait appeler la
neutralité armée. Ils voulaient que Venise se mit en état de résister
aux prétentions des belligérants et de repousser au besoin ces
prétentions par la force. Dès le 14 juillet 1788, l'ambassadeur de
Venise à Paris, Antonio Capello, prévoyant la Révolution prochaine,
et redoutant pour sa patrie les conséquences du système politique
de la paix à tout prix, écrivait[134]: «La crise imprévue de la
France a fait naître un nouvel ordre de choses dans le système
politique général. Aujourd'hui, il faut tenir pour certain que
Venise peut être très troublée dans son système de neutralité qui
ne lui procurera peut-être que des embarras. Peut-il convenir à
notre sécurité de rester ainsi isolés de toutes les puissances? _Se
concenga alla nostra sicurezza starsene isolati da tutti gli altri?_»
Ces prophétiques avertissements ne furent pas négligés. Un parti se
forma; il avait pour chefs Foscarini, Barbarigo, Giustiniani, Zeno
et surtout les deux procurateurs Morozini et Pezaro, qui voulaient
ne pas être surpris par les événements et demandaient avec instance
que Venise se décidât à sortir de sa torpeur. Mais ces patriciens
ne formaient qu'une imperceptible minorité. Tous les indifférents,
c'est-à-dire la majorité, tous les indolents et les partisans
encore rares des idées françaises, et à leur tête se trouvaient des
patriciens, Georges Pisani, Valaresso, Ruzzini, Giuliani, Battaglia,
Premieri, prétendaient au contraire que Venise n'avait qu'à gagner à
conserver la neutralité, même désarmée, et à prouver ainsi son désir
de ménager à titre égal Français et Autrichiens.
[Note 134: BOTTA, ouv. cit., liv. IV, p. 248.]
Lorsque la situation s'aggrava et que la France vit se former
contre elle la première coalition, Venise conserva son attitude
expectante. En 1793, le procurateur Pesaro demanda formellement la
levée des milices et l'armement des lagunes. Il aurait même voulu
l'alliance autrichienne. Valaresso l'emporta sur lui et rien ne fut
modifié. L'année suivante, Pesaro renouvela sa demande et réunit
dans le conseil 119 voix contre 67: mais Valaresso, Battaglia, Zeno
et les autres patriciens, qui venaient d'être mis en minorité,
firent en sorte que les armements décidés fussent conduits avec une
lenteur désespérante. Sept mille hommes furent donc, à grand'peine,
réunis en quelques mois, et encore, dès l'année suivante (1795),
les partisans de la neutralité désarmée prenaient leur revanche
en rejetant les conseils guerriers que leur donnait l'ambassadeur
anglais, le chevalier Worsley[135]. En outre ils recevaient à
Venise, comme représentant de la République française, Lallement,
et envoyaient à Paris, comme ambassadeur extraordinaire, Alvise
Querini. Ce dernier fut reçu avec de grandes démonstrations d'amitié.
On l'admit aux honneurs de la séance à la Convention Nationale,
et Larévellière-Lépeaux, qui présidait, lui adressa une de ces
harangues déclamatoires dont il avait le secret: «Lorsque la guerre
n'avait pas encore prononcé, la généreuse Venise a reçu avec éclat
l'ambassadeur de la République française. La France rendra générosité
pour générosité. Son alliée n'a pas hésité à saluer sa fortune
incertaine; elle jouira en paix de sa fortune consolidée. La France
républicaine sera plus reconnaissante que la France des rois. Venise
aura pour son alliée la plus sincère la nation française.»
[Note 135: Le chevalier Worsley, résident d'Angleterre à Venise,
n'avait pas cessé de prêcher l'intervention directe. Toutes les fois
qu'un courrier ou qu'un ambassadeur français passait par Venise pour
se rendre en Orient, il protestait. Il aurait voulu entraîner tout de
suite la République dans la coalition contre la France.]
Les Vénitiens prirent-ils au sérieux ces déclarations emphatiques,
ou s'aveuglèrent-ils de parti pris sur les dangers de l'indécision
en matière politique, toujours est-il que, dans leur optimisme,
non seulement ils persistèrent dans la neutralité désarmée, mais
encore se firent les apôtres de cette doctrine. Ce furent eux qui,
par exemple, engagèrent le grand-duc de Toscane à les imiter en
reconnaissant la République Française et en signant avec elle un
traité de neutralité. Ils ne devaient gagner à ces ménagements que le
mépris de la France et les hostilités mal déguisées de l'Autriche,
et, grâce à ce système déplorable dans lequel ils s'obstinèrent, ils
ressentirent le contre-coup de tous les événements extérieurs. Ils
étaient destinés à passer d'anxiétés en anxiétés, et cela dès que les
belligérants se rapprochèrent de leur territoire.
En effet, tant que la guerre eut pour théâtre le Rhin, les Alpes ou
les Pyrénées, c'est-à-dire de 1792 à 1796, Venise crut n'avoir qu'à
se féliciter d'avoir jusqu'alors traité la Révolution française comme
un objet de police et le voisinage des armées autrichiennes comme
un épouvantail sans conséquences; mais ses illusions se dissipèrent
dès que les Français descendirent en Italie pour y vider leur
querelle comme en un champ clos. Elle ne tarda pas à comprendre non
seulement que sa tranquillité était compromise, mais même que son
existence était discutée. Lors des conférences de Bâle, elle avait
déjà été singulièrement inquiétée par la théorie des compensations
territoriales qui y avait été discutée et admise: non pas qu'elle
redoutât encore une compensation donnée à ses dépens, mais elle
ne pouvait se dissimuler tous les dangers de ce nouveau droit des
gens, surtout pour les puissances secondaires, et peut-être se
repentait-elle de ne pas s'être mise en mesure de résister aux
exigences possibles de la France ou aux revendications hautaines de
l'Autriche.
Bonaparte n'avait pas encore ouvert les hostilités que déjà le
Directoire agissait contre Venise, comme si la République était
à ses pieds. Le 1er mars 1796, Delacroix, ministre des relations
extérieures, écrivait à l'ambassadeur de Venise à Paris, Querini,
pour se plaindre du séjour à Vérone du comte de Lille[136], celui
qui s'intitulait Louis XVIII, et exiger son renvoi immédiat. Pour
donner plus de poids à sa demande, il faisait remarquer que la
neutralité de Venise n'était qu'un mot vide de sens, puisque les
troupes autrichiennes avaient à plusieurs reprises traversé le
territoire vénitien pour se rendre dans leurs cantonnements du
Milanais et dans le Piémont. Le Grand Conseil fut convoqué. Pesaro,
qui penchait toujours pour la résistance, aurait voulu que le comte
de Lille fût entouré des mêmes égards que par le passé. Son discours
entraîna quarante-sept de ses collègues, mais cent cinquante-six se
prononcèrent contre lui. On fit donc savoir au Directoire que le
comte de Lille serait prié de quitter Vérone; quant au passage des
troupes autrichiennes sur le territoire de la République, il était
autorisé par des conventions antérieures. Le Directoire se contenta
de cette demi-satisfaction, mais il exigea le départ immédiat de
Louis XVIII. Lallement reçut l'ordre d'insister. Le Grand Conseil
dut s'exécuter. Il le fit même avec une certaine rudesse. Délégués
par les inquisiteurs d'État, Gradenigo et Carletto avertirent le
prince de l'arrêté d'expulsion. Le comte de Lille obéit à la brutale
nécessité qui lui imposait un nouvel exil, et quitta Vérone (21
avril), mais en exigeant qu'on effaçât le nom de sa famille du livre
d'or, et qu'on lui rendît l'armure dont Henri IV avait fait présent à
la République[137].
[Note 136: Le comte de Lille pourtant n'avait pas fait acte de
souverain. Il vivait très retiré dans une maison de campagne
appartenant au comte Gazzola. Il avait même poussé le scrupule
jusqu'à ne pas faire imprimer à Vérone, ni dater de cette ville, le
manifeste qu'il adressa aux Français, lors de son avènement.]
[Note 137: C'est à ce moment que la Russie, mécontente de cette
expulsion, et dans l'espoir de susciter de nouvelles difficultés,
attacha à son ambassade à Venise la principal agitateur de
l'émigration française, le comte d'Antraigues.]
Ce n'était que la première des exigences qui allaient être imposées à
Venise. Sa faiblesse et ses complaisances les autorisaient. Bonaparte
venait d'entrer en Italie et d'inaugurer cette série d'éclatantes
victoires qui le conduisirent bientôt aux portes de Vienne. On a
prétendu qu'il avait dès lors l'intention bien arrêtée de signer la
paix aux dépens de la République Vénitienne, et qu'il n'était que
l'instrument des secrets desseins du Directoire contre Venise. Il
suffit pourtant de parcourir la correspondance échangée entre le
gouvernement français et le général victorieux pour être convaincu
que, ni d'un côté ni de l'autre, il n'y avait d'entente préalable.
Bonaparte n'avait pas reçu l'ordre d'agir contre Venise, et lui-même
ne nourrissait aucune prévention particulière contre l'aristocratie
vénitienne; seulement, dès qu'il se fut rendu compte de sa faiblesse
et de sa décadence, il en abusa sans le moindre scrupule; et, du jour
où il pressentit qu'en sacrifiant Venise à l'Autriche il obtiendrait
plus aisément la paix, il adopta contre elle une politique sans
pitié, et, suivant une expression célèbre, se montra plus inexorable
à son égard qu'Attila lui-même. Quant au gouvernement français, qui
répugnait d'abord à l'idée de ce triste arrangement, il se laissa
forcer la main, mais sans trop protester.
II
Le Piémont et le Milanais étaient conquis. Beaulieu avait été rejeté
par la bataille de Borghetto jusque sous les murs de Mantoue. Ce fut
à ce moment critique que le Directoire demanda à Venise une somme de
douze millions, qui serait reportée sur le passif de la République
Batave qui devait pareille somme. Il réclama encore la mise sous
séquestre des capitaux déposés dans les banques vénitiennes par les
puissances ennemies de la France, et la confiscation de tous ceux de
leurs navires qui stationnaient dans les eaux vénitiennes[138]. Sans
même attendre sa réponse, qui ne pouvait être que négative, à moins
que Venise ne fût décidée à se jeter dans les bras de la France,
Bonaparte, poursuivant le cours de ses opérations militaires, viola
le territoire vénitien.
[Note 138: D'après BOTTA (liv. VI, p. 445): «Le Directoire ne
désirait-il pas à cet égard un refus plutôt qu'un consentement? Je le
croirais volontiers, si je ne savais d'ailleurs que la docilité même
de Venise n'eût pas assuré son salut.»]
Le général autrichien Kerpen, après la bataille de Lodi, avait
traversé Brescia et entraîné une colonne française à sa poursuite.
Il avait ainsi fourni à Bonaparte le prétexte dont il avait besoin
pour occuper la province. En effet, dès le 20 mai, Bonaparte occupait
Brescia. Il est vrai qu'il protestait de l'amitié qui unissait
les deux Républiques, et annonçait[139] que ses soldats agiraient
toujours en amis dévoués. «C'est pour délivrer la plus belle contrée
de l'Europe du joug de fer de l'orgueilleuse maison d'Autriche
que l'armée française a bravé les obstacles les plus difficiles à
surmonter. La victoire d'accord avec la justice, a couronné ses
efforts. Les débris de l'armée autrichienne se sont retirés au delà
du Mincio. L'armée passe, pour les poursuivre, sur le territoire
de Venise, mais elle n'oubliera pas qu'une longue amitié unit les
deux Républiques. La religion, le gouvernement, les usages, les
propriétés seront respectés. Que les peuples soient sans inquiétude;
la plus sévère discipline sera maintenue; tout ce qui sera fourni à
l'armée sera exactement payé en argent. Le général en chef engage les
officiers de la République de Venise, les magistrats et les prêtres,
à faire connaître ces sentiments au peuple afin que la confiance
cimente l'amitié qui depuis longtemps unit les deux nations. Fidèle
dans le chemin de l'honneur comme dans celui de la victoire, le
soldat français n'est terrible que pour l'ennemi de sa liberté et de
son gouvernement.»
[Note 139: Proclamation de Brescia, 29 mai 1796. _Correspondance_, t.
I, p. 332.]
Ce n'étaient là que de banales protestations. En réalité Bonaparte
agissait comme en pays ennemi. Deux jours après l'occupation de
Bergame, il entrait à Peschiera[140], autre place vénitienne, que les
Autrichiens avaient déjà à maintes reprises traversée et même qu'ils
venaient d'occuper, et ordonnait à Masséna de pousser sur Vérone,
et de s'emparer des ponts de cette ville, afin de dominer le cours
de l'Adige. À Vérone se trouvait alors, en qualité de provéditeur
général des provinces de terre ferme, Nicolo Foscarini, ancien
ambassadeur de Venise à Constantinople. Sommé par Bonaparte de venir
le trouver à son quartier général de Peschiera, il n'obéit qu'en
tremblant. Il se considérait presque comme une victime expiatoire.
«Je pars, écrivait-il[141] au grand conseil, que Dieu daigne bénir
mes efforts et me recevoir en holocauste!» et dans une autre lettre:
«J'ai rempli mon devoir de citoyen. Je suis allé à Peschiera; je me
suis trouvé entre les mains des Français; j'ai traversé les longues
colonnes de ces farouches soldats. J'ai vu le général Bonaparte.»
Ce dernier comprit tout de suite le parti qu'il pouvait tirer de
l'épouvante du provéditeur. Il affecta une grande colère[142], et
annonça qu'il avait reçu l'ordre de brûler Vérone, si on ne lui en
ouvrait aussitôt les portes. Éperdu, Foscarini offrit de recevoir
les Français. Il ne se crut en sûreté que lorsqu'il se fut retiré.
Bonaparte se serait bien gardé de le retenir. Foscarini en effet
communiqua aux Véronais la terreur qui le paralysait. À peine eut-il
annoncé que les Français arrivaient que les patriciens et les riches
bourgeois émigrèrent en toute hâte[143]. Les routes qui conduisaient
à Venise furent en un instant encombrées. Les barques et les radeaux
descendirent l'Adige chargés de passagers de toute condition qui
se redisaient avec effroi que le général avait promis de brûler
la ville[144], pour la punir d'avoir donné asile à Louis XVIII.
Pendant ce temps les troupes de Masséna prenaient possession de cette
citadelle (1er juin), qui aurait pu si longtemps les retenir, et
complétaient leur mouvement offensif en occupant quelques jours plus
tard Legnano et la Chiusa.
[Note 140: _Correspondance_, t. I, p. 311. Lettre à Masséna.]
[Note 141: Lettres de Foscarini du 31 mai et du 1er juin 1796, citée?
par DARU, t. V, p. 214.]
[Note 142: Lettre de Bonaparte au Directoire, Peschiera, 1er juin
1796 (_Correspondance_, t. I, p. 346): «Je me suis fort brouillé avec
M. le provéditeur général sur ce que la République a laissé occuper
par les Impériaux Peschiera, qui est une place forte, mais, grâce à
la victoire de Borghetto, nous nous en sommes emparés, et je vous
écris aujourd'hui de cette ville.»]
[Note 143: BOTTA, liv. VII, p. 19.]
[Note 144: Id., Vérone, 3 juin (_Correspondance_, t. I, p. 359): «Je
n'ai pas caché aux habitants que, si le roi de France n'eût évacué la
ville avant mon passage du Pô, j'aurais mis le feu à une ville assez
audacieuse pour se croire la capitale de l'Empire français.»]
Le gouvernement vénitien fut effrayé par la rapidité de cette
prise de possession, mais il ne pardonna pas à Bonaparte de
l'avoir réveillé de sa torpeur[145], et, dès ce moment, le
considéra comme le pire de ses ennemis. Aussi bien, on comprend
que ces patriciens, fiers à l'excès et jaloux de leurs privilèges,
n'avaient accepté qu'à contre-coeur les humiliations dont on les
abreuvait. Ils détestaient déjà les principes français, mais quand
une armée française, enorgueillie par vingt victoires, commandée
par d'incomparables généraux, se fut établie à demeure sur leur
territoire, vivant à leurs dépens, réquisitionnant effets de
subsistance, approvisionnements et munitions, imposant ses volontés
à tous les fonctionnaires; lorsque surtout la noblesse provinciale
et la bourgeoisie, déjà mécontentes et aspirant à des réformes,
furent ouvertement encouragées par la présence de nos troupes à
renouveler ces demandes de réforme; les patriciens de Venise eurent
alors peine à contenir l'expression de leur fureur. Ils auraient
dû avoir la franchise de leurs opinions, se jeter dans les bras
de l'Autriche et nous déclarer la guerre. C'est ce que voulaient
quelques-uns d'entre eux, en qui semblait revivre l'ardeur de leurs
ancêtres. Ainsi, le podestat de Bergame, Ottolini[146], écrivait
qu'on pouvait compter sur environ dix-huit mille montagnards, bien
armés, mais à qui manquaient des officiers pour les conduire au feu.
Les inquisiteurs d'État, de leur côté, transmettaient au gouvernement
la communication suivante[147]: «Si Venise n'arme pas avec énergie,
elle sera foulée aux pieds comme les autres. Il est vrai qu'il est
tard; il serait possible que, s'ils remarquaient des préparatifs
considérables, les Français voulussent en connaître l'objet, mais en
les faisant dans l'intérieur du Dogado, ils seront moins facilement
aperçus. D'ailleurs, on pourra dire qu'on prend des précautions pour
contenir le peuple mécontent et pour repousser les Autrichiens.
Cette réponse leur donnera à réfléchir. Aux armes donc! Aux armes!
et qu'il n'y ait pas moins de quarante mille Esclavons et de quatre
mille cavaliers, si l'on ne veut pas être mis sous le joug.» Ces
exhortations produisirent leur effet. Les milices furent levées, de
nombreux mercenaires enrôlés, tous les vaisseaux reçurent l'ordre
de rentrer à Venise, l'arsenal redoubla d'activité, des impositions
extraordinaires furent votées et les dons patriotiques acceptés.
Tout annonçait la guerre, et le gouvernement paraissait décidé à la
soutenir avec énergie.
[Note 145: Dès le 2 juillet le doge écrivait à Querini à Paris pour
se plaindre de la brutalité de nos soldats, de leurs réquisitions
incessantes et surtout «della continua dilatazione di truppe in nuovi
puncti delo stato nostro».]
[Note 146: Rapport du podestat Ottolini (15 juin 1796).]
[Note 147: Cité par DARU, V, 222.]
Ces préparatifs hostiles n'avaient échappé ni à Bonaparte ni à
ses lieutenants. L'un d'entre eux, brave soldat plutôt que bon
observateur, Augereau, les avait pourtant signalés à son chef[148]:
«Je m'aperçois, général, lui écrivait-il, et je suis même certain que
les Vénitiens, bien loin de vouloir observer la neutralité à notre
égard, préparent et fomentent sourdement des actes d'hostilité contre
nous. Je ne puis en douter, puisque les hostilités commencent déjà.
Une de mes patrouilles ne saurait aller à une lieue de son camp sans
être accueillie et fusillée par les paysans qui se rassemblent en
armes au son du tocsin. Plusieurs volontaires ont déjà été assassinés
sans que j'aie pu découvrir les coupables et avoir justice. Ce matin,
à deux heures, mon avant-poste de cavalerie a été attaqué par une
avant-garde de hussards ennemis. D'après des renseignements certains,
cette troupe était guidée par des nobles du pays... Il en est un
surtout dont j'ai le nom, qui promet de se défaire des généraux, en
leur faisant tendre des embuscades... Il est donc temps de voir les
intentions du gouvernement de Venise, qu'il nous dise si nous sommes
en guerre ou en paix avec lui.»
[Note 148: Lettre d'Augereau à Bonaparte (Vérone, 31 août 1796),
citée par DARU, VII, p. 260.]
C'était justement la réponse que Venise ne voulait donner à aucun
prix. Il était dans les traditions de la République de dissimuler
jusqu'au dernier moment. Cette politique fausse et tortueuse ne
convenait plus aux circonstances. L'aristocratie vénitienne ne
comprit pas que le temps était passé des réserves diplomatiques et
des finesses d'autrefois. Elle affecta de garder la plus stricte
neutralité; au moment même où elle annonçait au podestat[149] de
Bergame l'envoi d'un général, Noveller, pour commander ses bandes
improvisées, elle lui ordonnait de ne rien précipiter, et surtout
de garder le secret le plus absolu. À l'heure précise où de tous
les côtés ses soldats couraient aux armes, elle envoyait deux
députés[150] à Bonaparte pour endormir ses défiances. Elle était, en
un mot, décidée à la guerre, mais elle se réservait de choisir et son
jour et son heure.
[Note 149: Dépêche citée par la _Raccolta chronologica_, etc, «Dans
l'impossibilité de déterminer toutes les circonstances et de donner
cours dès à présent à une chose si délicate, nous nous bornons à vous
charger de manifester aux députés des divers cantons l'approbation du
Sénat et la nôtre. Ils en verront un témoignage dans le soin qu'on a
pris de leur envoyer le sergent général Noveller, homme de beaucoup
d'expérience, qui, de vive voix, fera part à Votre Seigneurie de ses
instructions... Il faut surtout éviter tout mouvement prématuré qui
serait dangereux, et peut-être même fatal.»]
[Note 150: Ils se nommaient Battaglia et Erizzo. Le rapport des
deux envoyés, daté de Vérone le 5 juin 1796, a été inséré dans le
_Raccolta chronologica_. Il est conforme à la dépêche adressée par
Bonaparte au Directoire le 7 juin.]
Malheureusement pour Venise, Bonaparte avait beaucoup trop de
pénétration pour ne pas percer à jour cette politique sénile. Il
savait que les Vénitiens tomberaient sur lui au premier échec, mais
d'un autre côté il n'ignorait pas qu'ils attendraient jusqu'au
dernier moment pour se jeter sur son flanc. Il accueillit donc les
députés de Venise, et feignit même d'agréer leurs excuses: mais il
accumula les griefs, et eut grand soin de tenir ce qu'il appelait
une querelle ouverte. Il ne désirait pas, en effet, se brouiller du
jour au lendemain avec Venise, et lui aussi voulait se réserver pour
l'heure favorable. À trompeur trompeur et demi. Aussi bien la dépêche
qu'il adressa à ce propos au Directoire ne laisse aucun doute sur ses
intentions[151]: «Le Sénat de Venise vient de m'envoyer deux sages
du Conseil pour s'assurer définitivement où en étaient les choses.
Je leur ai renouvelé mes griefs, je leur ai aussi parlé de l'accueil
fait à Monsieur, je leur ai dit que, du reste, je vous avais rendu
compte de tout, et que j'ignorais la manière dont vous prendriez
cela; que, lorsque je suis parti de Paris, vous croyiez trouver dans
la République de Venise une alliée fidèle au principe, que ce n'était
qu'avec regret que leur conduite à l'égard de Peschiera m'avait
engagé à penser autrement; que du reste je croyais que ce serait
un orage qu'il serait possible à l'envoyé du Sénat de conjurer. En
attendant ils se prêtent de la meilleure façon à me fournir ce qui
peut être nécessaire à l'armée. Si votre projet est de tirer cinq
ou six millions de Venise, je vous ai ménagé exprès cette espèce de
rupture.... Si vous avez des intentions plus prononcées, je crois
qu'il faudrait continuer ce sujet de brouillerie, m'instruire de
ce que vous voulez faire, et attendre le moment favorable que je
saisirai suivant les circonstances, car il ne faut pas avoir affaire
à tout le monde à la fois.»