régler l'exercice. Les vingt-deux membres du gouvernement provisoire
avaient été choisis avec soin par Bonaparte parmi les hommes les plus
connus pour leurs opinions modérées, et les plus estimés pour leurs
talents. Serra, Cambiaso, Pareto, Corvetto, Maglione et Ruzzo en
étaient les membres les plus influents. Ils publièrent un manifeste
adroit, où, tout en remerciant Bonaparte de sa bienveillance et
les nobles génois de leurs généreux sacrifices, ils exhortaient
les citoyens à la concorde, et leur annonçaient d'importantes
améliorations.
Les principales villes du littoral s'associèrent volontiers au
mouvement démocratique, et envoyèrent des adresses de félicitations.
Les anciens fiefs impériaux renoncèrent même à leur précaire
indépendance[125], et demandèrent à faire partie intégrante de
la république. Peu à peu les esprits s'apaisaient. Tout semblait
indiquer, après cette première effervescence populaire, une ère de
paix et de liberté sous le patronage de la France. Les conseils
municipaux s'organisèrent et on travailla à rédiger la Constitution;
mais la bonne union ne dura pas longtemps, et de nouveaux troubles
éclatèrent à propos de cette Constitution.
[Note 125: Lettre de Bonaparte à Faypoult, datée de Mombello, 27 juin
1797 (t. III, p. 152), à propos de la réunion des fiefs impériaux.
L'article 11 du traité secret de Campo-Formio confirme l'annexion
des fiefs impériaux: «Sa Majesté l'Empereur ne s'oppose pas à ce que
la République française a fait des fiefs impériaux en faveur de la
République Ligurienne. Sa Majesté réunira ses bons offices à ceux
de la République française pour que l'Empire germanique renonce aux
droits de suzeraineté qu'il pourrait avoir en Italie, et spécialement
sur les pays qui font partie des Républiques Cisalpine et Ligurienne,
ainsi que sur les fiefs impériaux.»]
Un des vingt-deux membres du gouvernement provisoire, l'évêque
de Noli, Solari, était un des plus ardents disciples du fameux
réformateur toscan, Ricci. Il fit décider que l'autorisation du
gouvernement serait nécessaire pour conférer les ordres sacrés, et
pour recevoir, dans les couvents, des moines ou des religieuses:
mesures très sages assurément, mais qui portaient un coup à
la domination du clergé. De plus, Serra fit décréter que des
missionnaires, envoyés par le gouvernement, prêcheraient, pendant ou
après le service divin, la démocratie au peuple. Or, le clergé génois
tenait à ses privilèges et son influence. Menacé par les réformes de
l'évêque Solari, choqué par les innovations à tout le moins étranges
de Serra, il se prononça résolument contre la nouvelle République,
et, comme il était encore très puissant, surtout dans les campagnes,
le nombre des ennemis de la démocratie s'accrut encore dans de fortes
proportions.
Quant aux nobles, ils n'avaient pas attendu les réformes de la
Commission des vingt-deux pour se prononcer énergiquement. Contenus,
il est vrai, par le voisinage de l'armée française, ils n'osaient
entrer en lutte ouverte, mais les principaux d'entre eux, les
Spinola, Durazzo, Doria et Grimaldi, n'attendaient qu'une occasion
favorable pour recouvrer leurs privilèges. Comme ils conservaient
encore une nombreuse clientèle, ils entretenaient l'incertitude dans
les esprits et la haine contre le nouvel ordre de choses.
À cette opposition latente, mais sérieuse, du clergé et de la
noblesse, se joignait le mécontentement des gros négociants,
inquiétés dans leur commerce par les rapines des Barbaresques,
rapines d'autant plus fâcheuses que la France avait garanti la marine
génoise contre leurs attaques. Enfin et surtout, la présence des
troupes et des généraux français contribuait à aigrir les esprits,
car elle démontrait ou bien que l'indépendance génoise n'était qu'un
vain mot, ou bien que Bonaparte se défiait des Génois. Aussi les
ennemis du nouveau régime se prévalaient-ils de la présence d'une
armée française pour proclamer la ruine et la servitude de la patrie.
Ils annonçaient que les forteresses de Savone et de San Remo, les
seuls remparts de l'indépendance génoise du côté de la France,
allaient être détruites. Ils faisaient remarquer qu'on dégarnissait
l'arsenal. La noblesse, le clergé et leurs nombreux partisans
fomentaient ces dispositions ennemies. Tout semblait indiquer un
prochain soulèvement.
En effet la révolte éclata le 4 septembre, à la nouvelle de
l'arrestation, par ordre du gouvernement provisoire, de quelques
nobles, notoirement connus par leur opposition. Les paysans
s'armèrent, et, pleins de fureur, marchèrent contre Gênes. Le général
Duphot[126], à la tête d'une division française et des démocrates
génois, se présenta au-devant des insurgés. Une bataille sanglante
s'engagea dans le faubourg d'Albaro. Les paysans, fanatisés par le
moine Pezzuolo et un certain Marc Antoine, résistèrent avec énergie;
mais la discipline et la science militaire triomphèrent du nombre et
du fanatisme. Les révoltés s'enfuirent à la débandade.
[Note 126: Duphot était à Gênes depuis le 12 août. Voir lettres de
Bonaparte à Faypoult (_Correspondance_, t. III, p. 232) et à Berthier
(III, 231).]
À peine la sédition du Bisagno était-elle apaisée, que de nouveaux
bruits de guerre se firent entendre dans la Polcevera. Une multitude
armée, beaucoup plus nombreuse que dans le Bisagno, s'empara par
surprise du fort de l'Éperon qui domine Gênes, et occupa la seconde
enceinte de murailles, à l'exception de la batterie de San Benigno.
L'effroi s'empara du gouvernement. La garnison était faible, des
signes de rébellion commençaient à se manifester à l'intérieur, et la
reddition de la ville semblait inévitable.
Duphot, qui revenait du Bisagno, ranima tous les courages, et
conduisit ses soldats à une nouvelle bataille. Le combat dura
quatre heures et fut vivement disputé. Chassés de leurs positions,
les paysans de la Polcevera prirent la fuite, poursuivis par les
démocrates, qui leur tuèrent beaucoup de monde et entassèrent dans
les prisons de Gênes plusieurs centaines de captifs.
La double victoire d'Albaro et de San Benigno suffit pour arrêter
toute explosion nouvelle. Tout rentra dans le repos, mais c'était
un calme menaçant, celui de la terreur et nullement celui de la
fidélité. La vengeance en effet suivit de près la victoire. Un
conseil de guerre condamna à mort une douzaine de paysans, d'autres
furent envoyés aux galères. Quant à Bonaparte, comme ces troubles,
sans l'inquiéter, l'irritaient, il résolut de sévir, et envoya le
général Lannes à Gênes pour l'occuper militairement. «J'ai été très
étonné, écrivait-il à Faypoult[127], d'apprendre le soulèvement des
paysans de la montagne. J'ai bien reconnu là le caractère italien,
dont il faut toujours se méfier. Le gouvernement provisoire est un
peu jeune. Il est trop confiant. J'ai envoyé hier des ordres pour
que le général Lannes, avec une colonne mobile, se rendît à Tortone,
où il sera à votre disposition. J'ai envoyé également le général
Casabianca avec des sous-officiers d'artillerie et ce que demandait
le général de Gênes. Qu'on punisse sévèrement les auteurs de cette
insurrection, sans quoi on recommencera toujours, et vous sentez
combien, surtout pour une ville de commerce, cela fait mauvais effet.
Au reste, j'espère qu'au moyen de précautions[128] qu'on prendra, et
de l'esprit de défiance qu'on montrera, de pareils événements ne se
renouvelleront plus.»
[Note 127: _Correspondance_, t. III, p. 276.--Passariano, 9 septembre
1797.--Cf. Lettre à Faypoult, du 10 septembre (t. III, p. 281) pour
se plaindre de la faiblesse du gouvernement provisoire génois,
et demander l'envoi d'otages à Milan.--Lettre au gouvernement de
Gênes (10 sept.).--_Corresp._, III, p. 285: «Agissez avec force;
faites désarmer les villages rebelles; faites arrêter les principaux
coupables; faites remplacer les mauvais prêtres, chassez les curés,
ces scélérats qui ont ameuté le peuple et armé le bon paysan contre
sa propre cause, etc.»]
[Note 128: Voir, dans la _Correspondance_ (t. III, p. 284.
Passariano, 10 septembre 1797), la curieuse lettre adressée par
Bonaparte à l'archevêque de Gênes, pour le remercier d'une pastorale
pacifique: «J'ai cru entendre un des douze apôtres. C'est ainsi que
parlait saint Paul. Que la religion est respectable lorsqu'elle a des
ministres comme vous! Véritable apôtre de l'Évangile, vous inspirez
le respect, vous obligez vos ennemis à vous estimer et à vous
admirer; vous convertissez même l'incrédule. Pourquoi faut-il qu'une
Église qui a un chef comme vous ait de misérables subalternes qui ne
sont pas animés par l'esprit de charité, de paix?» et les conseils
de modération qu'il adressa quelques jours plus tard (Passariano, 6
octobre, t. III, p. 366) au gouvernement provisoire.]
Lannes exécuta strictement les ordres qu'il avait reçus. La ville et
les forts furent occupés par de fortes garnisons françaises, et on
attendit les événements, l'arme au pied. Les Génois étaient alors
dans l'épouvante. Ils venaient d'apprendre la chute et le partage
de Venise, et redoutaient pour eux un sort semblable. En face de
la France menaçante, de Bonaparte impénétrable, de ses lieutenants
gardant un silence de commande, les anciens partis tremblaient de
peur. Ils oublièrent momentanément leurs divisions intestines pour
ne songer qu'au salut commun, et supplièrent Bonaparte de les tirer
d'incertitude en leur faisant connaître ses volontés et surtout en
arrêtant la rédaction définitive de la Constitution.
Bonaparte se contenta d'abord de donner des conseils, et ils étaient
forts sages: «J'apprends avec peine que vous êtes divisés entre
vous, et que par là vous donnez un champ libre à la malveillance et
aux ennemis de la liberté. Étouffez toutes vos haines et réunissez
tous vos efforts, si vous voulez éviter de grands malheurs à votre
patrie et à votre famille.» Il leur recommandait en outre de ménager
les susceptibilités religieuses, et de supprimer résolument toutes
les commissions extraordinaires: «Vous ne devez pas vous gouverner
par des excès, comme vous ne devez pas vous laisser périr par la
faiblesse[129].»
[Note 129: Lettre de Bonaparte au président du gouvernement
provisoire, 6 octobre 1797. _Correspondance_, III, 366.--Cf. lettre
du 26 septembre (_Corresp._, III, 344) au comité des relations
extérieures de la République Ligurienne: «Étouffez tous les ferments
de haine qui commencent à diviser votre gouvernement. Prenez garde de
vous désunir. La liberté a déjà assez d'ennemis dans votre pays, sans
en accroître le nombre par une défiance mal placée....»]
À ces conseils, qui risquaient de demeurer platoniques, Bonaparte,
en homme pratique, joignit un projet de Constitution. La République
génoise serait maintenue; elle prendrait seulement le nom des
République Ligurienne, car c'était alors la mode de ressusciter les
noms antiques. Le pouvoir exécutif serait confié à un Directoire
de cinq membres, et le pouvoir législatif appartiendrait à un
conseil des anciens de trente membres, et à un conseil des jeunes
de soixante membres. Le peuple serait convoqué dans ses comices et
prononcerait, en dernier ressort, sur l'acceptation ou le rejet de la
nouvelle Constitution. Bonaparte, avec une hauteur de vues et une
impartialité dont on ne saurait trop le louer, engageait les Génois
à ne pas exclure les nobles des fonctions publiques. «Ce serait une
injustice révoltante, ajoutait-il[130]. Vous feriez, ce qu'ils ont
fait.» Il terminait par un sage appel à la concorde «Méfiez-vous de
tout homme qui veut exclusivement concentrer l'amour de la patrie
dans ceux de sa coterie; si son langage a l'air de défendre le
peuple, c'est pour l'exaspérer, le diviser.... Dans un moment où vous
allez vous constituer en un gouvernement stable, ralliez-vous. Faites
trêve à vos méfiances; oubliez les raisons que vous croirez avoir
pour vous désunir, et, tous d'accord, organisez et consolidez votre
gouvernement.»
[Note 130: Lettre du 11 novembre 1797. _Corresp._, t. III, p. 420.]
Aussi bien Bonaparte désirait terminer cette importante affaire,
avant de rentrer en France. Il ne se dissimulait pas que l'Autriche
n'avait déposé les armes que momentanément, et n'attendait qu'une
occasion pour revendiquer ses droits et intervenir de nouveau
en Italie. Aussi s'emportait-il contre les maladroits ou les
fanatiques qui, par leurs excès de zèle, compromettaient l'oeuvre
du gouvernement provisoire génois. Il en voulait surtout à quelques
réfugiés napolitains dont les furibondes déclamations contre la
religion entretenaient dans les esprits une incurable défiance. Il
pressait Faypoult de leur imposer silence, et de conclure au plus
vite. «Il est bien important que tout soit libre sur nos derrières,
lui écrivait-il, car nous aurons besoin de toutes nos forces pour
donner un vigoureux coup de collier.»
On n'osait déjà plus ne pas exécuter les ordres de Bonaparte.
Faypoult comprit que le moment était passé des hésitations, et se
chargea de le faire comprendre au gouvernement provisoire.
Les Génois se résignèrent. Ils étaient entre les mains de la France:
mieux valait faire contre mauvaise fortune bon coeur, et accepter
ce qu'on ne pouvait plus éviter. Le peuple fut donc convoqué dans
ses comices le 19 janvier 1798. Malgré la pression des baïonnettes
françaises, 17,000 citoyens eurent le courage de déposer un vote
négatif, mais 100,000 suffrages affirmatifs consacrèrent la ruine
de l'antique indépendance. Les cinq nouveaux directeurs, Corvetto,
Littardi, Maglione, Molfino et Costa furent aussitôt élus, les
membres des conseils nommés, et de plates adresses de remerciement
furent envoyées au Directoire.
Ainsi périt, ou du moins fut transformée, la République génoise; mais
fière, courageuse, et après avoir versé du sang pour sa défense, non
pas humblement docile comme l'avait été la République Cisalpine, non
pas gémissante comme le fut la République Vénitienne. Ce fut une
consolation dans son infortune; ce sera son honneur aux yeux de la
postérité.
CHAPITRE III
CHUTE ET PARTAGE DE LA RÉPUBLIQUE VÉNITIENNE (1796-1797)
Grandeur et décadence de la République vénitienne. -- La
politique de neutralité désarmée. -- Le comte de Lille est
expulsé de Vérone. -- Violations du territoire vénitien. --
Entrée des Français à Vérone. -- Le podestat Ottolini. --
Ménagements calculés de Bonaparte. -- Négociations d'alliance.
-- Les exigences de Bonaparte. -- Préparatifs de guerre. --
Les démocrates soulèvent Bergame, Brescia, Salo, mais ils sont
écrasés. -- Manifeste de Battaglia. -- Les préliminaires de
Leoben. -- Mission de Junot à Venise. -- Les Pâques véronaises.
-- L'assassinat de Laugier. -- Mission Dona et Giustiniani.
-- Punition de Vérone. -- Transformation de la République
aristocratique en République démocratique. -- Traité de Milan.
-- Les convoitises autrichiennes. -- Mission Querini. -- Motion
Dumolard. -- Désorganisation de la nouvelle République. --
Pillages. -- Négociations de Campo-Formio. -- Les instructions
du Directoire et les résolutions de Bonaparte. -- Traité de
Campo-Formio. -- Comment est accueillie la nouvelle. -- Les
scrupules de Villetard. -- Les dépouilles de Venise. -- Prise de
possession par les Autrichiens.
Que Bonaparte ait été l'auteur de la chute et du partage de la
République vénitienne en 1797[131], tout le monde est d'accord sur ce
point: mais qu'il soit entré en Italie avec l'intention bien arrêtée
de détruire Venise, et qu'il ait subordonné toute sa politique à
cette arrière-pensée, nous ne le croyons pas. L'examen attentif des
documents contemporains nous prouvera au contraire que ce furent
les événements et nullement Bonaparte qui précipitèrent la chute de
cette ville infortunée. Il est vrai que le général en chef de l'armée
d'Italie profita de ces événements sans le moindre scrupule, et ne
fit rien pour prévenir cette ruine lamentable. Il est certes bien
coupable d'avoir agi de la sorte, mais il n'est pas le seul coupable.
C'est ce que nous allons essayer de démontrer en instruisant à
nouveau ce grand procès historique.
[Note 131: Consulter DARU, _Histoire de Venise_, édition 1819, t. V,
et surtout t. VII, avec les pièces justificatives;--NAPOLÉON Ier,
_Correspondance_, t. I, II, III;--TINTORI, _Raccolta chronologica
raggionata di documenti inediti che formano la storia diplomatica
della rivoluzione e caduta della Republica di Venezia_; --CANTU,
_Histoire des Italiens_, trad. Lacombe, t. XI;--BARRAL, _Chute d'une
république, Venise_, 1885;--SYBEL, _l'Europe pendant la révolution_,
trad. Dosquet, t. IV;--BOTTA, _Histoire d'Italie de 1789 à 1814_, t.
I, II, III.]
I
En 452 après Jésus-Christ, quelques pêcheurs, à l'approche des
Huns et de leur terrible chef Attila, s'enfuirent dans les lagunes
qui bordent la côte septentrionale de l'Adriatique et y bâtirent
un misérable village, Venise, qui grandit peu à peu, car tous les
exilés attirés en ces lieux par la facilité de la défense s'y
donnèrent comme rendez-vous et grossirent la population primitive.
En 697 les chefs des diverses îles se réunirent pour élire un chef
unique, à vie, auquel ils donnèrent le nom de duc ou doge. Menacés
par les pirates de l'Istrie, ils les repoussèrent et étendirent leur
domination sur l'Illyrie. Maîtres de l'Adriatique, les Vénitiens
portèrent au loin leur commerce. Les croisades augmentèrent leur
prospérité en leur ouvrant le chemin de l'Orient. Venise entre
alors dans la période des conquêtes; elle couvre de ses colonies
les deux rives de l'Adriatique; elle vend ses services aux croisés
en obtenant le privilège de posséder dans chaque ville d'Orient un
quartier à elle; elle s'empare des îles de l'Archipel et des côtes du
Péloponèse. Une république rivale, Gênes, lui disputait l'empire de
la Méditerranée. Elle engage avec elle un siècle de guerre, et finit
par lui arracher la suprématie maritime. Elle tourne alors ses forces
vers l'Italie, et conquiert successivement ce qu'on nomma depuis
les états de terre ferme: Trévise, Vicence, Venise, Padoue, Brescia,
Bergame, etc. Au XVe siècle Venise était une des premières puissances
de l'Europe. Elle s'intitulait la _Dominante_, et cette domination
elle la devait moins à ses conquêtes qu'à son prodigieux commerce.
Sur toutes les côtes de la Méditerranée, elle avait des comptoirs:
ses matelots étaient les meilleurs de l'Europe, ses capitaines les
plus instruits, ses vaisseaux les mieux équipés. L'industrie était
florissante, les beaux-arts étaient cultivés avec amour. Au XVIe
siècle la décadence commence. La découverte de l'Amérique et du
Cap de Bonne-Espérance la frappe d'un coup mortel, en transportant
de la Méditerranée à l'Atlantique le commerce du monde. Occupée à
se défendre contre les Turcs, qui lui enlèvent ses possessions de
l'Archipel et de la Morée, elle laisse les Français, les Espagnols et
les Allemands dominer tour à tour en Italie. À la Venise guerrière
succède une Venise somptueuse et galante, ville d'intrigues et de
plaisirs, et non plus d'activité et d'avenir. Dès lors elle ne vécut
que par la tolérance de ses puissants voisins. Venise s'endormait. Le
réveil fut terrible pour elle.
Il est vrai que les Vénitiens avaient confiance en leur gouvernement,
et que ce gouvernement jouissait en Europe d'une réputation qui fut
longtemps méritée. La République Vénitienne était essentiellement
aristocratique. Tous les nobles formaient une assemblée nommée
le Grand-Conseil. À partir de 1315 l'entrée de ce Grand-Conseil
était devenue héréditaire par la création du livre d'or, registre
sur lequel n'étaient inscrits que les descendants des familles
qui avaient fait partie du Grand-Conseil avant cette même année.
Ces patriciens inscrits au livre d'or choisissaient dix d'entre
eux, le fameux Conseil des Dix, véritable ministère investi
d'attributions très étendues. Ce conseil disposait arbitrairement
du trésor public comme des biens et de la vie des citoyens. Pour
augmenter ses pouvoirs, il choisit dans son sein, à partir de 1454,
le terrible tribunal des trois inquisiteurs d'État, magistrats
soupçonneux et défiants, qui avaient érigé la dénonciation en méthode
gouvernementale. Les dénonciations étaient reçues dans la gueule
des lions qui décoraient la place Saint-Marc. La procédure était
mystérieuse, les sentences rendues et exécutées en secret. Au-dessus
des inquisiteurs d'État était le Doge, personnage de représentation,
chef officiel de la République, mais qui n'avait en réalité d'autres
pouvoirs que ceux que lui abandonnaient les inquisiteurs d'État.
Pendant plusieurs siècles ces patriciens se montrèrent dignes de
la haute position qu'ils occupaient. Les noms de Cornaro, Xeno,
Dandolo, Barberini, Pisani, etc., sont restés célèbres. La diplomatie
vénitienne était admirablement informée; les rapports adressés à
Venise par ses ambassadeurs constituent même une des principales
sources de l'histoire moderne; mais bientôt les descendants dégénérés
des grandes familles d'autrefois ne surent plus que se maintenir
par la terreur, et jouir des énormes richesses amassées par leurs
ancêtres. Peu à peu un nouvel esprit se fit jour. La bourgeoisie,
systématiquement repoussée du livre d'or, et la noblesse des
provinces, jalouse des privilèges que s'arrogeaient les patriciens
de la capitale, unirent leurs ressentiments et leurs convoitises.
On commença à parler de réformes, et de changements à introduire
dans la Constitution. Ces demandes ne furent pas accueillies,
mais une opposition se forma, et grandit. Il est vrai que les
classes populaires, traitées avec ménagement, avec douceur même, et
retenues dans une ignorance absolue, soutenaient les patriciens.
L'aristocratie vénitienne avait donc pour elle l'immense majorité de
la population, et l'autorité de la tradition.
Passé glorieux, gouvernement respecté, Venise, malgré sa décadence,
malgré les partis qui commençaient à la déchirer, était une puissance
avec laquelle il fallait encore compter. Son pavillon flottait avec
honneur sur la Méditerranée. Elle possédait l'Adriatique. Les îles
Ioniennes lui assuraient le commerce des mers grecques. Sur les côtes
d'Illyrie et de Dalmatie, des montagnards braves et énergiques et
des matelots habitués à la difficile navigation de ses côtes lui
fournissaient des soldats pour ses régiments et des marins pour
ses équipages. Elle avait une flotte de guerre considérable, et, à
Venise même, un arsenal fameux regorgeait de richesses de tout genre.
Sur la terre ferme une ceinture de places fortes, Brescia, Bergame,
Peschiera, Vérone, Legnano du côté de l'Italie; Palmanova, Gradisca,
Udine du côté de l'Autriche, assuraient la sécurité de ses frontières
continentales. Elle pouvait mettre sur pied, bien qu'elle n'eût pas
fait la guerre depuis soixante et dix ans, au moins cinquante mille
hommes. Les revenus, près de neuf millions de ducats, étaient bien
équilibrés et suffisants pour tous les besoins. Le gouvernement
vénitien faisait donc en Europe honorable figure, et personne ne se
doutait encore qu'une catastrophe le menaçât.
Par malheur la politique des Vénitiens manquait de franchise. Dans
le grand mouvement d'opinion qui marqua en Europe les dernières
années du XVIIIe siècle, ils auraient du prendre un parti et se
prononcer ou pour ou contre la France. La France était leur alliée
naturelle, puisqu'il n'existait, entre elle et Venise, aucun motif
de rivalité ou de guerre, et l'Autriche était au contraire leur
ennemie héréditaire[132], puisqu'elle convoitait la possession de
leurs provinces continentales. Leur intérêt les poussait vers la
France, mais leurs préjugés les jetaient dans les bras de l'Autriche.
Les patriciens de Venise détestaient en effet l'esprit démocratique
de la France et ne redoutaient rien autant que la contagion de ces
principes démocratiques, en sorte que, par intérêt, ils penchaient
vers l'alliance française, mais, par tempérament, redoutaient la
République française. Inquiétés par la démocratie, ils se défiaient
du despotisme. Dans cette incertitude, ils prirent le plus déplorable
des partis, celui de la neutralité.
[Note 132: Rapport des agents français au Directoire en 1796 et 1797.
Cf. SYBEL, _Histoire de l'Europe pendant la révolution française_, t.
IV, p. 190.]