La liberté était donc proclamée à Gênes. Il fallait maintenant en

régler l'exercice. Les vingt-deux membres du gouvernement provisoire

avaient été choisis avec soin par Bonaparte parmi les hommes les plus

connus pour leurs opinions modérées, et les plus estimés pour leurs

talents. Serra, Cambiaso, Pareto, Corvetto, Maglione et Ruzzo en

étaient les membres les plus influents. Ils publièrent un manifeste

adroit, où, tout en remerciant Bonaparte de sa bienveillance et

les nobles génois de leurs généreux sacrifices, ils exhortaient

les citoyens à la concorde, et leur annonçaient d'importantes

améliorations.

Les principales villes du littoral s'associèrent volontiers au

mouvement démocratique, et envoyèrent des adresses de félicitations.

Les anciens fiefs impériaux renoncèrent même à leur précaire

indépendance[125], et demandèrent à faire partie intégrante de

la république. Peu à peu les esprits s'apaisaient. Tout semblait

indiquer, après cette première effervescence populaire, une ère de

paix et de liberté sous le patronage de la France. Les conseils

municipaux s'organisèrent et on travailla à rédiger la Constitution;

mais la bonne union ne dura pas longtemps, et de nouveaux troubles

éclatèrent à propos de cette Constitution.

[Note 125: Lettre de Bonaparte à Faypoult, datée de Mombello, 27 juin

1797 (t. III, p. 152), à propos de la réunion des fiefs impériaux.

L'article 11 du traité secret de Campo-Formio confirme l'annexion

des fiefs impériaux: «Sa Majesté l'Empereur ne s'oppose pas à ce que

la République française a fait des fiefs impériaux en faveur de la

République Ligurienne. Sa Majesté réunira ses bons offices à ceux

de la République française pour que l'Empire germanique renonce aux

droits de suzeraineté qu'il pourrait avoir en Italie, et spécialement

sur les pays qui font partie des Républiques Cisalpine et Ligurienne,

ainsi que sur les fiefs impériaux.»]

Un des vingt-deux membres du gouvernement provisoire, l'évêque

de Noli, Solari, était un des plus ardents disciples du fameux

réformateur toscan, Ricci. Il fit décider que l'autorisation du

gouvernement serait nécessaire pour conférer les ordres sacrés, et

pour recevoir, dans les couvents, des moines ou des religieuses:

mesures très sages assurément, mais qui portaient un coup à

la domination du clergé. De plus, Serra fit décréter que des

missionnaires, envoyés par le gouvernement, prêcheraient, pendant ou

après le service divin, la démocratie au peuple. Or, le clergé génois

tenait à ses privilèges et son influence. Menacé par les réformes de

l'évêque Solari, choqué par les innovations à tout le moins étranges

de Serra, il se prononça résolument contre la nouvelle République,

et, comme il était encore très puissant, surtout dans les campagnes,

le nombre des ennemis de la démocratie s'accrut encore dans de fortes

proportions.

Quant aux nobles, ils n'avaient pas attendu les réformes de la

Commission des vingt-deux pour se prononcer énergiquement. Contenus,

il est vrai, par le voisinage de l'armée française, ils n'osaient

entrer en lutte ouverte, mais les principaux d'entre eux, les

Spinola, Durazzo, Doria et Grimaldi, n'attendaient qu'une occasion

favorable pour recouvrer leurs privilèges. Comme ils conservaient

encore une nombreuse clientèle, ils entretenaient l'incertitude dans

les esprits et la haine contre le nouvel ordre de choses.

À cette opposition latente, mais sérieuse, du clergé et de la

noblesse, se joignait le mécontentement des gros négociants,

inquiétés dans leur commerce par les rapines des Barbaresques,

rapines d'autant plus fâcheuses que la France avait garanti la marine

génoise contre leurs attaques. Enfin et surtout, la présence des

troupes et des généraux français contribuait à aigrir les esprits,

car elle démontrait ou bien que l'indépendance génoise n'était qu'un

vain mot, ou bien que Bonaparte se défiait des Génois. Aussi les

ennemis du nouveau régime se prévalaient-ils de la présence d'une

armée française pour proclamer la ruine et la servitude de la patrie.

Ils annonçaient que les forteresses de Savone et de San Remo, les

seuls remparts de l'indépendance génoise du côté de la France,

allaient être détruites. Ils faisaient remarquer qu'on dégarnissait

l'arsenal. La noblesse, le clergé et leurs nombreux partisans

fomentaient ces dispositions ennemies. Tout semblait indiquer un

prochain soulèvement.

En effet la révolte éclata le 4 septembre, à la nouvelle de

l'arrestation, par ordre du gouvernement provisoire, de quelques

nobles, notoirement connus par leur opposition. Les paysans

s'armèrent, et, pleins de fureur, marchèrent contre Gênes. Le général

Duphot[126], à la tête d'une division française et des démocrates

génois, se présenta au-devant des insurgés. Une bataille sanglante

s'engagea dans le faubourg d'Albaro. Les paysans, fanatisés par le

moine Pezzuolo et un certain Marc Antoine, résistèrent avec énergie;

mais la discipline et la science militaire triomphèrent du nombre et

du fanatisme. Les révoltés s'enfuirent à la débandade.

[Note 126: Duphot était à Gênes depuis le 12 août. Voir lettres de

Bonaparte à Faypoult (_Correspondance_, t. III, p. 232) et à Berthier

(III, 231).]

À peine la sédition du Bisagno était-elle apaisée, que de nouveaux

bruits de guerre se firent entendre dans la Polcevera. Une multitude

armée, beaucoup plus nombreuse que dans le Bisagno, s'empara par

surprise du fort de l'Éperon qui domine Gênes, et occupa la seconde

enceinte de murailles, à l'exception de la batterie de San Benigno.

L'effroi s'empara du gouvernement. La garnison était faible, des

signes de rébellion commençaient à se manifester à l'intérieur, et la

reddition de la ville semblait inévitable.

Duphot, qui revenait du Bisagno, ranima tous les courages, et

conduisit ses soldats à une nouvelle bataille. Le combat dura

quatre heures et fut vivement disputé. Chassés de leurs positions,

les paysans de la Polcevera prirent la fuite, poursuivis par les

démocrates, qui leur tuèrent beaucoup de monde et entassèrent dans

les prisons de Gênes plusieurs centaines de captifs.

La double victoire d'Albaro et de San Benigno suffit pour arrêter

toute explosion nouvelle. Tout rentra dans le repos, mais c'était

un calme menaçant, celui de la terreur et nullement celui de la

fidélité. La vengeance en effet suivit de près la victoire. Un

conseil de guerre condamna à mort une douzaine de paysans, d'autres

furent envoyés aux galères. Quant à Bonaparte, comme ces troubles,

sans l'inquiéter, l'irritaient, il résolut de sévir, et envoya le

général Lannes à Gênes pour l'occuper militairement. «J'ai été très

étonné, écrivait-il à Faypoult[127], d'apprendre le soulèvement des

paysans de la montagne. J'ai bien reconnu là le caractère italien,

dont il faut toujours se méfier. Le gouvernement provisoire est un

peu jeune. Il est trop confiant. J'ai envoyé hier des ordres pour

que le général Lannes, avec une colonne mobile, se rendît à Tortone,

où il sera à votre disposition. J'ai envoyé également le général

Casabianca avec des sous-officiers d'artillerie et ce que demandait

le général de Gênes. Qu'on punisse sévèrement les auteurs de cette

insurrection, sans quoi on recommencera toujours, et vous sentez

combien, surtout pour une ville de commerce, cela fait mauvais effet.

Au reste, j'espère qu'au moyen de précautions[128] qu'on prendra, et

de l'esprit de défiance qu'on montrera, de pareils événements ne se

renouvelleront plus.»

[Note 127: _Correspondance_, t. III, p. 276.--Passariano, 9 septembre

1797.--Cf. Lettre à Faypoult, du 10 septembre (t. III, p. 281) pour

se plaindre de la faiblesse du gouvernement provisoire génois,

et demander l'envoi d'otages à Milan.--Lettre au gouvernement de

Gênes (10 sept.).--_Corresp._, III, p. 285: «Agissez avec force;

faites désarmer les villages rebelles; faites arrêter les principaux

coupables; faites remplacer les mauvais prêtres, chassez les curés,

ces scélérats qui ont ameuté le peuple et armé le bon paysan contre

sa propre cause, etc.»]

[Note 128: Voir, dans la _Correspondance_ (t. III, p. 284.

Passariano, 10 septembre 1797), la curieuse lettre adressée par

Bonaparte à l'archevêque de Gênes, pour le remercier d'une pastorale

pacifique: «J'ai cru entendre un des douze apôtres. C'est ainsi que

parlait saint Paul. Que la religion est respectable lorsqu'elle a des

ministres comme vous! Véritable apôtre de l'Évangile, vous inspirez

le respect, vous obligez vos ennemis à vous estimer et à vous

admirer; vous convertissez même l'incrédule. Pourquoi faut-il qu'une

Église qui a un chef comme vous ait de misérables subalternes qui ne

sont pas animés par l'esprit de charité, de paix?» et les conseils

de modération qu'il adressa quelques jours plus tard (Passariano, 6

octobre, t. III, p. 366) au gouvernement provisoire.]

Lannes exécuta strictement les ordres qu'il avait reçus. La ville et

les forts furent occupés par de fortes garnisons françaises, et on

attendit les événements, l'arme au pied. Les Génois étaient alors

dans l'épouvante. Ils venaient d'apprendre la chute et le partage

de Venise, et redoutaient pour eux un sort semblable. En face de

la France menaçante, de Bonaparte impénétrable, de ses lieutenants

gardant un silence de commande, les anciens partis tremblaient de

peur. Ils oublièrent momentanément leurs divisions intestines pour

ne songer qu'au salut commun, et supplièrent Bonaparte de les tirer

d'incertitude en leur faisant connaître ses volontés et surtout en

arrêtant la rédaction définitive de la Constitution.

Bonaparte se contenta d'abord de donner des conseils, et ils étaient

forts sages: «J'apprends avec peine que vous êtes divisés entre

vous, et que par là vous donnez un champ libre à la malveillance et

aux ennemis de la liberté. Étouffez toutes vos haines et réunissez

tous vos efforts, si vous voulez éviter de grands malheurs à votre

patrie et à votre famille.» Il leur recommandait en outre de ménager

les susceptibilités religieuses, et de supprimer résolument toutes

les commissions extraordinaires: «Vous ne devez pas vous gouverner

par des excès, comme vous ne devez pas vous laisser périr par la

faiblesse[129].»

[Note 129: Lettre de Bonaparte au président du gouvernement

provisoire, 6 octobre 1797. _Correspondance_, III, 366.--Cf. lettre

du 26 septembre (_Corresp._, III, 344) au comité des relations

extérieures de la République Ligurienne: «Étouffez tous les ferments

de haine qui commencent à diviser votre gouvernement. Prenez garde de

vous désunir. La liberté a déjà assez d'ennemis dans votre pays, sans

en accroître le nombre par une défiance mal placée....»]

À ces conseils, qui risquaient de demeurer platoniques, Bonaparte,

en homme pratique, joignit un projet de Constitution. La République

génoise serait maintenue; elle prendrait seulement le nom des

République Ligurienne, car c'était alors la mode de ressusciter les

noms antiques. Le pouvoir exécutif serait confié à un Directoire

de cinq membres, et le pouvoir législatif appartiendrait à un

conseil des anciens de trente membres, et à un conseil des jeunes

de soixante membres. Le peuple serait convoqué dans ses comices et

prononcerait, en dernier ressort, sur l'acceptation ou le rejet de la

nouvelle Constitution. Bonaparte, avec une hauteur de vues et une

impartialité dont on ne saurait trop le louer, engageait les Génois

à ne pas exclure les nobles des fonctions publiques. «Ce serait une

injustice révoltante, ajoutait-il[130]. Vous feriez, ce qu'ils ont

fait.» Il terminait par un sage appel à la concorde «Méfiez-vous de

tout homme qui veut exclusivement concentrer l'amour de la patrie

dans ceux de sa coterie; si son langage a l'air de défendre le

peuple, c'est pour l'exaspérer, le diviser.... Dans un moment où vous

allez vous constituer en un gouvernement stable, ralliez-vous. Faites

trêve à vos méfiances; oubliez les raisons que vous croirez avoir

pour vous désunir, et, tous d'accord, organisez et consolidez votre

gouvernement.»

[Note 130: Lettre du 11 novembre 1797. _Corresp._, t. III, p. 420.]

Aussi bien Bonaparte désirait terminer cette importante affaire,

avant de rentrer en France. Il ne se dissimulait pas que l'Autriche

n'avait déposé les armes que momentanément, et n'attendait qu'une

occasion pour revendiquer ses droits et intervenir de nouveau

en Italie. Aussi s'emportait-il contre les maladroits ou les

fanatiques qui, par leurs excès de zèle, compromettaient l'oeuvre

du gouvernement provisoire génois. Il en voulait surtout à quelques

réfugiés napolitains dont les furibondes déclamations contre la

religion entretenaient dans les esprits une incurable défiance. Il

pressait Faypoult de leur imposer silence, et de conclure au plus

vite. «Il est bien important que tout soit libre sur nos derrières,

lui écrivait-il, car nous aurons besoin de toutes nos forces pour

donner un vigoureux coup de collier.»

On n'osait déjà plus ne pas exécuter les ordres de Bonaparte.

Faypoult comprit que le moment était passé des hésitations, et se

chargea de le faire comprendre au gouvernement provisoire.

Les Génois se résignèrent. Ils étaient entre les mains de la France:

mieux valait faire contre mauvaise fortune bon coeur, et accepter

ce qu'on ne pouvait plus éviter. Le peuple fut donc convoqué dans

ses comices le 19 janvier 1798. Malgré la pression des baïonnettes

françaises, 17,000 citoyens eurent le courage de déposer un vote

négatif, mais 100,000 suffrages affirmatifs consacrèrent la ruine

de l'antique indépendance. Les cinq nouveaux directeurs, Corvetto,

Littardi, Maglione, Molfino et Costa furent aussitôt élus, les

membres des conseils nommés, et de plates adresses de remerciement

furent envoyées au Directoire.

Ainsi périt, ou du moins fut transformée, la République génoise; mais

fière, courageuse, et après avoir versé du sang pour sa défense, non

pas humblement docile comme l'avait été la République Cisalpine, non

pas gémissante comme le fut la République Vénitienne. Ce fut une

consolation dans son infortune; ce sera son honneur aux yeux de la

postérité.

CHAPITRE III

CHUTE ET PARTAGE DE LA RÉPUBLIQUE VÉNITIENNE (1796-1797)

Grandeur et décadence de la République vénitienne. -- La

politique de neutralité désarmée. -- Le comte de Lille est

expulsé de Vérone. -- Violations du territoire vénitien. --

Entrée des Français à Vérone. -- Le podestat Ottolini. --

Ménagements calculés de Bonaparte. -- Négociations d'alliance.

-- Les exigences de Bonaparte. -- Préparatifs de guerre. --

Les démocrates soulèvent Bergame, Brescia, Salo, mais ils sont

écrasés. -- Manifeste de Battaglia. -- Les préliminaires de

Leoben. -- Mission de Junot à Venise. -- Les Pâques véronaises.

-- L'assassinat de Laugier. -- Mission Dona et Giustiniani.

-- Punition de Vérone. -- Transformation de la République

aristocratique en République démocratique. -- Traité de Milan.

-- Les convoitises autrichiennes. -- Mission Querini. -- Motion

Dumolard. -- Désorganisation de la nouvelle République. --

Pillages. -- Négociations de Campo-Formio. -- Les instructions

du Directoire et les résolutions de Bonaparte. -- Traité de

Campo-Formio. -- Comment est accueillie la nouvelle. -- Les

scrupules de Villetard. -- Les dépouilles de Venise. -- Prise de

possession par les Autrichiens.

Que Bonaparte ait été l'auteur de la chute et du partage de la

République vénitienne en 1797[131], tout le monde est d'accord sur ce

point: mais qu'il soit entré en Italie avec l'intention bien arrêtée

de détruire Venise, et qu'il ait subordonné toute sa politique à

cette arrière-pensée, nous ne le croyons pas. L'examen attentif des

documents contemporains nous prouvera au contraire que ce furent

les événements et nullement Bonaparte qui précipitèrent la chute de

cette ville infortunée. Il est vrai que le général en chef de l'armée

d'Italie profita de ces événements sans le moindre scrupule, et ne

fit rien pour prévenir cette ruine lamentable. Il est certes bien

coupable d'avoir agi de la sorte, mais il n'est pas le seul coupable.

C'est ce que nous allons essayer de démontrer en instruisant à

nouveau ce grand procès historique.

[Note 131: Consulter DARU, _Histoire de Venise_, édition 1819, t. V,

et surtout t. VII, avec les pièces justificatives;--NAPOLÉON Ier,

_Correspondance_, t. I, II, III;--TINTORI, _Raccolta chronologica

raggionata di documenti inediti che formano la storia diplomatica

della rivoluzione e caduta della Republica di Venezia_; --CANTU,

_Histoire des Italiens_, trad. Lacombe, t. XI;--BARRAL, _Chute d'une

république, Venise_, 1885;--SYBEL, _l'Europe pendant la révolution_,

trad. Dosquet, t. IV;--BOTTA, _Histoire d'Italie de 1789 à 1814_, t.

I, II, III.]

I

En 452 après Jésus-Christ, quelques pêcheurs, à l'approche des

Huns et de leur terrible chef Attila, s'enfuirent dans les lagunes

qui bordent la côte septentrionale de l'Adriatique et y bâtirent

un misérable village, Venise, qui grandit peu à peu, car tous les

exilés attirés en ces lieux par la facilité de la défense s'y

donnèrent comme rendez-vous et grossirent la population primitive.

En 697 les chefs des diverses îles se réunirent pour élire un chef

unique, à vie, auquel ils donnèrent le nom de duc ou doge. Menacés

par les pirates de l'Istrie, ils les repoussèrent et étendirent leur

domination sur l'Illyrie. Maîtres de l'Adriatique, les Vénitiens

portèrent au loin leur commerce. Les croisades augmentèrent leur

prospérité en leur ouvrant le chemin de l'Orient. Venise entre

alors dans la période des conquêtes; elle couvre de ses colonies

les deux rives de l'Adriatique; elle vend ses services aux croisés

en obtenant le privilège de posséder dans chaque ville d'Orient un

quartier à elle; elle s'empare des îles de l'Archipel et des côtes du

Péloponèse. Une république rivale, Gênes, lui disputait l'empire de

la Méditerranée. Elle engage avec elle un siècle de guerre, et finit

par lui arracher la suprématie maritime. Elle tourne alors ses forces

vers l'Italie, et conquiert successivement ce qu'on nomma depuis

les états de terre ferme: Trévise, Vicence, Venise, Padoue, Brescia,

Bergame, etc. Au XVe siècle Venise était une des premières puissances

de l'Europe. Elle s'intitulait la _Dominante_, et cette domination

elle la devait moins à ses conquêtes qu'à son prodigieux commerce.

Sur toutes les côtes de la Méditerranée, elle avait des comptoirs:

ses matelots étaient les meilleurs de l'Europe, ses capitaines les

plus instruits, ses vaisseaux les mieux équipés. L'industrie était

florissante, les beaux-arts étaient cultivés avec amour. Au XVIe

siècle la décadence commence. La découverte de l'Amérique et du

Cap de Bonne-Espérance la frappe d'un coup mortel, en transportant

de la Méditerranée à l'Atlantique le commerce du monde. Occupée à

se défendre contre les Turcs, qui lui enlèvent ses possessions de

l'Archipel et de la Morée, elle laisse les Français, les Espagnols et

les Allemands dominer tour à tour en Italie. À la Venise guerrière

succède une Venise somptueuse et galante, ville d'intrigues et de

plaisirs, et non plus d'activité et d'avenir. Dès lors elle ne vécut

que par la tolérance de ses puissants voisins. Venise s'endormait. Le

réveil fut terrible pour elle.

Il est vrai que les Vénitiens avaient confiance en leur gouvernement,

et que ce gouvernement jouissait en Europe d'une réputation qui fut

longtemps méritée. La République Vénitienne était essentiellement

aristocratique. Tous les nobles formaient une assemblée nommée

le Grand-Conseil. À partir de 1315 l'entrée de ce Grand-Conseil

était devenue héréditaire par la création du livre d'or, registre

sur lequel n'étaient inscrits que les descendants des familles

qui avaient fait partie du Grand-Conseil avant cette même année.

Ces patriciens inscrits au livre d'or choisissaient dix d'entre

eux, le fameux Conseil des Dix, véritable ministère investi

d'attributions très étendues. Ce conseil disposait arbitrairement

du trésor public comme des biens et de la vie des citoyens. Pour

augmenter ses pouvoirs, il choisit dans son sein, à partir de 1454,

le terrible tribunal des trois inquisiteurs d'État, magistrats

soupçonneux et défiants, qui avaient érigé la dénonciation en méthode

gouvernementale. Les dénonciations étaient reçues dans la gueule

des lions qui décoraient la place Saint-Marc. La procédure était

mystérieuse, les sentences rendues et exécutées en secret. Au-dessus

des inquisiteurs d'État était le Doge, personnage de représentation,

chef officiel de la République, mais qui n'avait en réalité d'autres

pouvoirs que ceux que lui abandonnaient les inquisiteurs d'État.

Pendant plusieurs siècles ces patriciens se montrèrent dignes de

la haute position qu'ils occupaient. Les noms de Cornaro, Xeno,

Dandolo, Barberini, Pisani, etc., sont restés célèbres. La diplomatie

vénitienne était admirablement informée; les rapports adressés à

Venise par ses ambassadeurs constituent même une des principales

sources de l'histoire moderne; mais bientôt les descendants dégénérés

des grandes familles d'autrefois ne surent plus que se maintenir

par la terreur, et jouir des énormes richesses amassées par leurs

ancêtres. Peu à peu un nouvel esprit se fit jour. La bourgeoisie,

systématiquement repoussée du livre d'or, et la noblesse des

provinces, jalouse des privilèges que s'arrogeaient les patriciens

de la capitale, unirent leurs ressentiments et leurs convoitises.

On commença à parler de réformes, et de changements à introduire

dans la Constitution. Ces demandes ne furent pas accueillies,

mais une opposition se forma, et grandit. Il est vrai que les

classes populaires, traitées avec ménagement, avec douceur même, et

retenues dans une ignorance absolue, soutenaient les patriciens.

L'aristocratie vénitienne avait donc pour elle l'immense majorité de

la population, et l'autorité de la tradition.

Passé glorieux, gouvernement respecté, Venise, malgré sa décadence,

malgré les partis qui commençaient à la déchirer, était une puissance

avec laquelle il fallait encore compter. Son pavillon flottait avec

honneur sur la Méditerranée. Elle possédait l'Adriatique. Les îles

Ioniennes lui assuraient le commerce des mers grecques. Sur les côtes

d'Illyrie et de Dalmatie, des montagnards braves et énergiques et

des matelots habitués à la difficile navigation de ses côtes lui

fournissaient des soldats pour ses régiments et des marins pour

ses équipages. Elle avait une flotte de guerre considérable, et, à

Venise même, un arsenal fameux regorgeait de richesses de tout genre.

Sur la terre ferme une ceinture de places fortes, Brescia, Bergame,

Peschiera, Vérone, Legnano du côté de l'Italie; Palmanova, Gradisca,

Udine du côté de l'Autriche, assuraient la sécurité de ses frontières

continentales. Elle pouvait mettre sur pied, bien qu'elle n'eût pas

fait la guerre depuis soixante et dix ans, au moins cinquante mille

hommes. Les revenus, près de neuf millions de ducats, étaient bien

équilibrés et suffisants pour tous les besoins. Le gouvernement

vénitien faisait donc en Europe honorable figure, et personne ne se

doutait encore qu'une catastrophe le menaçât.

Par malheur la politique des Vénitiens manquait de franchise. Dans

le grand mouvement d'opinion qui marqua en Europe les dernières

années du XVIIIe siècle, ils auraient du prendre un parti et se

prononcer ou pour ou contre la France. La France était leur alliée

naturelle, puisqu'il n'existait, entre elle et Venise, aucun motif

de rivalité ou de guerre, et l'Autriche était au contraire leur

ennemie héréditaire[132], puisqu'elle convoitait la possession de

leurs provinces continentales. Leur intérêt les poussait vers la

France, mais leurs préjugés les jetaient dans les bras de l'Autriche.

Les patriciens de Venise détestaient en effet l'esprit démocratique

de la France et ne redoutaient rien autant que la contagion de ces

principes démocratiques, en sorte que, par intérêt, ils penchaient

vers l'alliance française, mais, par tempérament, redoutaient la

République française. Inquiétés par la démocratie, ils se défiaient

du despotisme. Dans cette incertitude, ils prirent le plus déplorable

des partis, celui de la neutralité.

[Note 132: Rapport des agents français au Directoire en 1796 et 1797.

Cf. SYBEL, _Histoire de l'Europe pendant la révolution française_, t.

IV, p. 190.]

Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799) · 第 8 / 27 段