Faypoult se croyait, plus encore qu'il ne l'était, le maître de la

situation. Il s'imaginait pouvoir exciter et retenir à son gré le

parti démocratique. «Toujours est-il, écrivait-il à Bonaparte[112],

qu'en voilà assez pour créer un fil avec lequel il sera facile de

mener les conseils, les collèges, et la réformation inévitable de

Gênes, avec l'accélération ou le retardement de vitesse qui nous

conviendra ... pour qu'il soit notoire que la France, étrangère à

l'organisation politique d'un peuple ami et indépendant, ne s'en sera

mêlée que comme protectrice de la tranquillité de ce peuple.» Il se

trompait: les fureurs populaires étaient déchaînées, et la révolution

allait commencer.

[Note 112: Lettre citée par BOTTA, t. II, p. 451.]

Certains du succès depuis que l'ambassadeur de France s'était

compromis en leur promettant officiellement son concours, les

démocrates passèrent la nuit du 21 au 22 dans le délire de la joie,

et dans l'attente de prochains désordres. Un certain nombre de

Cisalpins et quelques Français se joignirent à eux. Les uns et les

autres portaient la cocarde tricolore. Aux cris de vive le peuple!

vive la liberté! ils se portèrent au palais de France, pendant que

quelques-uns d'entre eux s'emparaient de la Darse, de l'Arsenal, du

pont Royal, du fort de la Lanterne, et des portes Saint-Thomas et

Saint-Bénigne. Ils eurent le tort de se porter aux prisons de la

Malpaga, réceptacle immonde de débiteurs et de faillis, délivrèrent

les prisonniers, leur donnèrent des armes, et les associèrent à leur

entreprise. Les condamnés du bagne furent aussi déchaînés, et c'est

avec cette escorte de voleurs et d'assassins qu'ils publièrent à

grand bruit le renversement de l'aristocratie, la liberté de Gênes,

l'abolition des taxes pour les pauvres, la déchéance des anciens

magistrats et la nomination de leurs successeurs.

Le Sénat, surpris par cette brusque attaque, ne savait quel parti

prendre. Les citoyens fidèles au gouvernement légitime restaient

inactifs. Effarés, hors d'état de prendre une détermination, ils

députèrent deux d'entre eux à Faypoult, en le priant de s'interposer.

Faypoult ne demandait pas mieux. Il trouvait déjà que ses amis les

démocrates allaient trop loin, et il avait appris avec peine la

délivrance des faillis et des forçats. Il engagea donc les sénateurs

à se résigner aux événements, et à réformer la Constitution dans

un sens démocratique. Quatre d'entre eux furent aussitôt désignés

pour s'entendre avec un nombre pareil de délégués du peuple sur les

changements à opérer; mais il était déjà trop tard!

Les démocrates, surexcités par leur premier succès, ne voulaient

plus d'un accommodement. Ils réclamaient l'abolition complète de

tous les privilèges et la chute absolue de l'aristocratie. Déjà même

ils entouraient en armes le palais du Gouvernement et s'apprêtaient

à en enfoncer les portes à coups de canon, et à imposer de la sorte

leurs volontés aux sénateurs. Mais la populace d'une grande ville est

toujours assez nombreuse pour que chaque parti y recrute à sa guise

des adhérents. L'aristocratie comptait parmi le peuple de nombreux

partisans, surtout parmi les charbonniers et les portefaix; les

premiers, rudes montagnards habitués aux privations dans leurs ventes

de l'Apennin; les autres, robustes compagnons vivant au grand air

sur les quais de Gênes. Excités par le clergé qui avait ordonné des

prières de quarante heures, et moitié par haine pour les novateurs,

moitié par amour de la religion qu'ils croyaient outragée, les deux

corporations coururent aux armes aux cris de vive Marie! vive la

religion! Ceux des membres de l'aristocratie qui n'avaient pas encore

perdu tout courage, descendent aussitôt dans la rue, et prennent le

commandement de ces bandes improvisées, qu'ils conduisent au combat.

La mêlée fut atroce dans ces rues étroites, surchauffées par un

soleil ardent, surtout à l'Arsenal et au pont Royal, où Doria se

battit avec une vaillance digne d'une cause meilleure. Les démocrates

furent enfin battus, et la réaction commença. Le cadavre de Doria,

frappé à la tête des siens, fut longtemps l'objet des outrages de ces

furieux. Faypoult, qui avait essayé d'arrêter le massacre, fut couché

en joue, et il eût été tué sans une garde de cent hommes, que lui

envoya le Doge. La maison du consul de France, La Cheise, fut pillée,

et quelques Français mis à mort, entre autres Ménard, commissaire

de la marine. Ce qui exalta la fureur du parti victorieux, c'est

qu'on trouva dans la boutique de Morando des listes de proscription

préparées à l'avance d'après les règles des conspirations classiques,

et des lettres, beaucoup plus compromettantes, qui prouvaient les

rapports des révolutionnaires avec l'ambassade de France.

Une scène burlesque marqua cette triste journée du 23 mai. Les

démocrates avaient donné la liberté à un Turc esclave, et lui avaient

appris à crier vive le peuple! Ce Turc tombe entre les mains d'une

troupe de charbonniers qui, l'entendant crier vive le peuple! le

maltraitent horriblement et le forcent à crier vive Marie! Ramené,

dans la confusion du combat, au milieu des démocrates, ce partisan

improvisé de la Vierge est aussitôt par eux roué de coups. Le

malheureux, meurtri, effaré, ne comprenant plus rien aux événements,

disait que les chrétiens étaient devenus fous, et il avait raison!

Force était donc restée à la loi, au gouvernement établi, et les

démocrates, malgré l'appui secret de la France et leurs premiers

succès, étaient réduits à fuir la vengeance des patriciens: mais

l'incertitude où se trouvait le Sénat sur la manière dont Bonaparte

recevrait ces nouvelles le jetait dans une grande perplexité. Le Doge

lui écrivit une lettre pleine de soumissions et d'excuses au sujet du

meurtre des Français. Bonaparte avait été déjà informé par Faypoult

de ces graves événements, et il lui avait répondu[113] sur-le-champ

en lui enjoignant de quitter Gênes dans les vingt-quatre heures, si

le Gouvernement ne lui accordait pas toutes les satisfactions qu'il

exigeait. Il envoya en même temps son aide de camp Lavalette, avec

une lettre insolente adressée au Doge, et qu'il devait lire en plein

Sénat. Quand Lavalette se présenta à Faypoult pour lui faire part de

sa mission, ce dernier lui objecta que jamais étranger n'avait paru

devant le Sénat présidé par le Doge. «Il serait bien plus étrange,

répondit l'aide de camp, qu'un ordre du général Bonaparte ne fût

pas exécuté. Je me rendrai dans une heure au palais, et j'entrerai

au Sénat sans m'occuper des formes de l'étiquette.» En effet, une

demi-heure après, Lavalette était introduit, et, le sabre au côté,

le poing sur la hanche, il donnait lecture de la lettre suivante,

qui mérite d'être citée dans son intégralité, comme donnant la note

exacte de la jactance française et de la faiblesse italienne, aux

temps troublés dont nous avons essayé de retracer l'histoire[114].

[Note 113: _Correspondance_, t. III, p. 75. Mombello, 27 mai 1797:

«Les puissances de l'Italie se joueront-elles donc toujours de notre

sang? Je vous requiers, si, vingt-quatre heures après que mon aide de

camp aura lu la présente lettre au Doge, les conditions n'en sont pas

remplies dans tous ses détails, de sortir sur-le-champ de Gênes et de

vous rendre à Tortone. Je crois qu'il est nécessaire de prévenir les

Français établis à Gênes, qui auraient des craintes, qu'ils cherchent

à se mettre en sûreté. Puisque l'aristocratie veut nous faire la

guerre, il vaut mieux qu'elle se déclare actuellement que dans toute

autre circonstance. Elle ne vivra pas dix jours.»--Cf. nouvelle

lettre à Faypoult, du 29 mai 1797 (_Corresp._, III, 80).--Cf. la

lettre écrite au Directoire, de Mombello, le 30 mai 1797, pour le

mettre au courant de l'émeute du 21-23 mai, et lui annoncer une

sévère répression, T. III, p. 81: «Les petites puissances d'Italie

sont accoutumées depuis sept ans à vilipender les Français, à les

laisser assassiner dans les rues et à n'avoir pour eux aucune espèce

de considération ni de justice. Ce ne sera que par des exemples

sévères, que par une attention soutenue du Gouvernement français

pour faire punir les hommes qui, dans les différents États, prêchent

la populace contre nous, que l'on parviendra à revêtir les citoyens

français des mêmes égards que l'on a eus pour les sujets des autres

puissances.» LAVALETTE. _Mémoires_.]

[Note 114: _Correspondance_, t. III, p. 75, Mombello, 27 mai

1797.--Cf. t. III, p. 84, Lettre du 1er juin 1797, adressée au

Directoire pour lui annoncer qu'il va «faire peur» au Gouvernement

génois, et lettre du 3 juin (t. III, p. 90) où il rend compte de la

mission de Lavalette.]

«Sérénissime Doge, j'ai reçu la lettre que votre Sérénité s'est donné

la peine de m'écrire. J'ai tardé à y répondre jusqu'à ce que j'aie

reçu les renseignements sur ce qui s'était passé à Gênes, et dont

votre Sérénité m'a donné la première nouvelle. Je suis affligé et

sensiblement affecté des malheurs qui ont menacé et menacent encore

la République de Gênes. Indifférente à vos discussions intérieures,

la République française ne peut pas l'être aux assassinats, aux

voies de fait de toute espèce qui viennent de se commettre dans

vos murs contre les Français. La ville de Gênes intéresse sur tant

de points la République française et l'armée d'Italie, que je me

trouve obligé de prendre des mesures promptes et efficaces pour y

maintenir la tranquillité, y protéger les propriétés, y conserver les

communications, et assurer les nombreux magasins qu'elle contient.

Une populace effrénée et suscitée par les mêmes hommes qui ont fait

brûler la _Modeste_, aveuglée par un délire qui serait inconcevable,

si l'on ne savait que l'orgueil et les préjugés ne raisonnent pas,

après s'être assouvie du sang français, continue encore à maltraiter

tous les citoyens français portant la cocarde tricolore.

«Si, vingt-quatre heures après la réception de la présente lettre,

que je vous envoie par un de mes aides de camp, vous n'avez pas mis à

la disposition du ministre de France tous les Français qui sont dans

vos prisons; si vous n'avez pas fait arrêter les hommes qui excitent

le peuple de Gênes contre les Français; si enfin vous ne désarmez

pas cette populace, qui sera la première à se tourner contre vous

lorsqu'elle comprendra les conséquences terribles de l'égarement où

vous l'avez entraînée; le ministre de la République française sortira

de Gênes et l'aristocratie aura existé.

«Les têtes des sénateurs me répondront de la sûreté de tous les

Français qui sont à Gênes, comme les États entiers de la République

me répondront de leurs propriétés.

«Je vous prie, du reste, de croire aux sentiments d'estime et à la

considération distinguée que j'ai pour la personne de votre Sérénité.»

Tel était le langage superbe et injurieux de Bonaparte à un

gouvernement respectable par son antiquité, et au chef d'un peuple

brave et généreux. Il y eut un moment de fureur, mais trop court,

dans l'assemblée. Les vieux souvenirs des temps héroïques se

réveillèrent. _Ci batteremo_. Eh bien! nous nous battrons! s'écria

un sénateur: mais cet appel aux nobles passions du coeur humain

resta sans écho. Au contraire, on eût dit que les sénateurs génois

avaient peur du courage de l'un d'entre eux, car ils ne songèrent

plus qu'à obéir. Lavalette alla lui-même délivrer les prisonniers

français qui s'attendaient à être massacrés, et les fit conduire par

des officiers génois jusqu'à l'hôtel de l'ambassade, à travers les

rangs pressés d'une foule qui commençait à trembler de son audace.

Il demanda et obtint l'élargissement des prisonniers cisalpins, qui,

pourtant, étaient venus tout exprès à Gênes pour y renverser le

gouvernement, et avaient été pris les armes à la main. Enfin, il fit

procéder au désarmement général. Le Sénat se prêta sans résistance

à cette dernière mesure, car il craignait de se trouver à la merci

d'un soulèvement populaire. Il promit même une gratification de deux

livres à tous ceux qui reporteraient leurs armes au dépôt militaire;

mais, quand il fallut livrer à la vengeance de Bonaparte Grimaldi

et Spinola, les inquisiteurs d'État qui pourtant n'avaient fait

que leur devoir en essayant de soutenir le gouvernement établi;

quand il fallut se résigner à la honte d'abandonner Cataneo, le

sénateur qui s'était mis à la tête des charbonniers et des portefaix,

l'humiliation fut profonde, et les regrets amers. Il est vrai que

tout le monde avait le sentiment de l'impuissance absolue de la

République. Deux divisions françaises[115] étaient déjà en marche

contre Gênes. Le temps était passé de la résistance. Les patriciens

génois s'inclinèrent devant la force brutale, et acceptèrent toutes

les exigences de ce vainqueur sans combat.

[Note 115: Lettre de Bonaparte au Directoire, Mombello, 1er Juin 1797

(_Corresp._, t. III, p. 81) «Aujourd'hui arrivent à Tortone 3 à 4,000

hommes que j'y ai envoyés. Je les ferai soutenir au besoin par les

8,000 Piémontais qui sont à Novare, comme nous en sommes convenus

avec l'envoyé du roi de Sardaigne.»]

Aussi bien le but principal de ces menaces n'était pas la libération

de quelques détenus ou l'emprisonnement de trois magistrats. Dans

la pensée de Bonaparte, ce n'étaient là que les côtés secondaires

de la question. Ce qu'il voulait surtout, c'était un changement

de gouvernement, c'était la substitution de la démocratie à

l'aristocratie. Ses agents, Faypoult surtout, insistaient auprès du

Sénat génois et l'engageaient à faire des concessions démocratiques,

et à ouvrir une porte aux idées de réforme, s'ils ne voulaient

être entraînés par elles. Ces exhortations, vivement présentées,

produisirent un effet immédiat. À la vérité, le plus grand nombre des

Sénateurs redoutaient ces concessions, qui ne leur rapporteraient

que mépris et persécutions; l'exemple de Venise les terrifiait.

Quelques-uns d'entre eux pensaient au contraire qu'une réforme

était indispensable, et ils l'aimaient mieux, rédigée par Bonaparte

qu'imposée par la faction démocratique. Le Sénat restait donc

indécis, et il se complaisait dans cette incertitude, suivant

l'habitude de tous les gouvernements séniles qui s'attachent à tout

prix au _statu quo_. Mais les divisions françaises de Rusca et de

Serrurier s'approchaient de Gênes. D'autres troupes s'ébranlaient

de Crémone pour les appuyer en cas de besoin. Les démocrates[116],

encouragés par la présence de nos troupes, relevaient la tête, et

déjà reprenaient confiance. À Finale, à Savone, à Porto-Maurizio,

ils avaient déjà planté des arbres de liberté, en sorte que, menacés

par un parti puissant, entourés de soldats étrangers, harcelés

par les agents du Directoire ou les lieutenants de Bonaparte, les

sénateurs génois n'avaient même plus la liberté de délibérer. Ils se

résignèrent donc à envoyer à Bonaparte trois d'entre eux, Cambiaso,

Carbonaro et Serra, trois patriotes éclairés et fort estimés. En

même temps, ils expédièrent à Paris Rivarola, en lui recommandant,

puisqu'il fallait se plier à la nécessité, de faire en sorte que

l'ancienne forme de gouvernement subît le moins d'altération

possible, et surtout de sauvegarder l'intégrité du territoire.

[Note 116: Lettre de Bonaparte au Directoire, Mombello, 3 juin 1797

(_Correspondance_, t. III, p. 90): «Mon aide de camp Lavalette a

trouvé le peuple de Gênes extrêmement divisé. Les charbonniers et les

portefaix ameutés, payés et armés par le Sénat, paraissent animés au

dernier point contre les Français; le reste du peuple, spécialement

les négociants et les marchands, extrêmement bien disposés pour la

République Française, dont ils espèrent quelques modifications dans

leur gouvernement.»]

C'était à Mombello, plus encore qu'à Paris, que devaient être

fixées les destinées de la République génoise. Les négociations ne

traînèrent pas en longueur, car les idées de Bonaparte se trouvèrent

en harmonie avec celles des négociateurs génois. Bonaparte acceptait

la démocratie, mais la démagogie lui répugnait. Homme de guerre et

de discipline, il cherchait avant tout à maintenir l'ordre: aussi

penchait-il vers les idées modérées et confiait-il volontiers

la direction des affaires à ceux qui, par raison plutôt que par

sympathie, acceptaient les réformes et raisonnaient leur adhésion. Le

5 juin fut signé un traité provisoire[117]. Le gouvernement devait

appartenir dorénavant au peuple tout entier, et non plus seulement

aux nobles, c'est-à-dire que le dogme de la souveraineté nationale

était proclamé. Le pouvoir législatif était confié à deux Chambres de

300 et de 500 membres; le pouvoir exécutif à 12 sénateurs présidés

par un Doge. À partir du 14 juin[118], un gouvernement provisoire de

22 membres, sous la présidence du Doge, serait institué pour ménager

la transition, et une commission spéciale réglerait les détails de

la nouvelle Constitution. Des articles spéciaux garantissaient le

libre exercice de la religion catholique, la franchise du port de

Gênes, la dette publique et la banque de Saint-Georges. La France

accordait en outre le respect du territoire, et, sauf indemnité pour

les Français insultés ou lésés dans les journées du 22 et du 23 mai,

amnistie pleine et entière. Certes, ces modifications étaient de tous

points excellentes, car le principe de l'égalité devant la loi était

admis, les privilèges surannés disparaissaient, mais le principe

de l'autorité était respecté et la licence comprimée. Pourtant les

exaltés du parti démocratique ne se contentèrent pas de ces réformes.

[Note 117: Les conditions en sont énumérées dans la _Correspondance_,

t. III, p. 94.]

[Note 118: Lettre du 7 juin 1797 adressée au Doge, pour l'avertir que

la convention est signée et lui communiquer la liste du gouvernement

provisoire de vingt-deux membres (_Correspondance_, t. III, p. 109).

Même date, lettre à Faypoult (III, 102).]

La nouvelle du traité de Mombello ne fut connue à Gênes que le 14

juin. Les rues et les places publiques sont aussitôt encombrées

par la foule, qui pousse des cris de joie en apprenant la chute de

l'aristocratie. Des arbres de liberté sont dressés sur les places

publiques[119]. Les cocardes tricolores sont également arborées.

Quelques dames avaient préparé des bonnets à trois couleurs,

qu'elles appelaient bonnets de liberté: elles les distribuèrent aux

démocrates, qui s'en parèrent avec bonheur. Morando ne se sentait

plus d'aise. Vitaliani haranguait la multitude, et l'excitait à crier

vive la liberté! Bientôt commencèrent les excès, car l'imitation

servile des tragi-comédies jacobines prévalut. La foule, guidée par

Morando et Vitaliani, se porta au palais Ducal, afin de brûler le

livre d'or, soigneusement déposé dans une chambre d'où il ne sortait

que pour recevoir l'inscription d'une famille récemment anoblie. Ce

n'était à vrai dire qu'une sorte d'almanach de la noblesse. On s'en

empara après avoir brisé toutes les portes, et on le brûla sur la

place d'Acqua Verde. On descendit même jusqu'à la puérilité; car on

perça à coups de baïonnette ou de sabre cet emblème innocent. En

même temps le peuple brûla la chaise à porteur du Doge, l'urne au

scrutin du Sénat, et quelques instruments à l'usage des patriciens.

On croyait ainsi tuer l'aristocratie[120].

[Note 119: Voir la relation adressée par un certain Poggi, dans le

style emphatique de l'époque, à la Société d'instruction populaire

de Milan: «Le peuple entier nageait dans les douceurs réservées

aux purs républicains, si l'on en excepte le brutal oligarque qui,

accroupi dans un coin secret, mordait peut-être la poussière restée

veuve de son or fatal, semé mal à propos. Tout à coup la voix sonore

de la Renommée annonce que, dans le quartier du Pré, le peuple dans

l'ivresse a planté le premier arbre de liberté. Ce fut une voix

créatrice. Dans un instant on vit des arbres se dresser sur chaque

place. Gênes parut un bois, car plus de cent furent plantés dans

un jour.» Ce morceau ridicule est cité par CANTU: _Histoire des

Italiens_, t. XI, p. 98.]

[Note 120: Poggi, cité par Cantu (_ut supra_, p. 69), raconte

ainsi, dans son absurde phraséologie, cette cérémonie d'expiation:

«Les cendres furent livrées au vent, qui les emporta sur la mer

Tyrrhénienne pour les confondre avec celles du livre d'or naguère

brûlé sur les lagunes Adriatiques, et là, sur les ailes d'autres

vents, elles furent transportées au gouffre profond de l'Achéron!»]

Une action autrement blâmable fut de renverser et de briser, dans

la cour du palais Ducal, la statue d'André Doria, élevée par la

reconnaissance des anciens Génois à la mémoire et aux vertus de ce

citoyen éminent. On en suspendit la tête et les bras à l'arbre de la

liberté, et les autres morceaux furent jetés dans les égouts[121].

Que présageaient aux vivants les outrages dirigés contre les morts

illustres, et l'oubli des services éminents rendus à la patrie?

Bonaparte, et cet acte l'honore, rougit de cette lâcheté et rappela

les Génois au sentiment de la pudeur en leur adressant la lettre

suivante: «Citoyens, j'apprends avec le plus grand déplaisir que,

dans un moment de chaleur, l'on a renversé la statue d'André Doria.

André Doria fut grand marin, et homme d'État. L'aristocratie était

la liberté de son temps. L'Europe entière envie à votre ville le

précieux avantage d'avoir donné le jour à cet homme célèbre. Vous

vous empresserez, je n'en doute pas, à relever sa statue. Je vous

prie de vouloir m'inscrire pour supporter une partie des frais que

cela occasionnera, et que je désire partager avec les citoyens les

plus zélés pour la gloire et pour le bonheur de votre patrie[122].»

[Note 121: _Correspondance_, t. III, p. 134, Mombello, 10 juin 1797.

Au gouvernement provisoire de Gênes.--Cf. _Giornale Ligustico_, an

XIV, fas. 3-4 1887. A. N. _La statue et une médaille d'André Doria_.]

[Note 122: Cf. La curieuse lettre du 10 juin 1797, adressée au

gouvernement provisoire, et renfermant, avec un appel à la concorde,

des conseils de modération et de prudence (t. III, p. 131).]

Aussi bien Bonaparte s'inquiétait de l'opinion publique et prenait à

son égard des ménagements infinis. Il écrivait[123] à Faypoult, en

le priant d'engager Poussielgue, qui maniait facilement la plume, à

composer une relation de la révolution de Gênes: «Ce n'est que parce

que les patriotes et les gens sages n'écrivent jamais, ajoutait-il,

que l'on livre l'opinion à un tas de misérables stipendiés qui la

pervertissent et tuent l'esprit public.» Une pareille invitation

était un ordre auquel se conforma Poussielgue. Il composa donc la

relation de la révolution de Gênes, et en envoya un exemplaire à

Bonaparte qui le remercia de son attention, et écrivit tout de

suite à Faypoult en le priant d'acheter pour son compte cinq cents

exemplaires, non pas tant pour encourager l'auteur que pour répandre

un écrit qui expliquait et justifiait son intervention à Gênes.

Ingénieux et précis dans ses instructions, il recommandait en même

temps à Faypoult de distribuer ces cinq cents exemplaires de façon

à contenter tout le monde: «Vous m'en enverrez directement cent,

lui disait-il[124], et cent autres au citoyen Girardin, libraire au

Palais-Royal, sans aucune espèce de lettre d'envoi. Je vous prie

d'envoyer les trois cents autres à tous nos ministres en Europe,

à tous les ministres des affaires étrangères des gouvernements

italiens, aux membres les plus marquants de tous les partis du

conseil des Cinq Cents, des Deux Cent Cinquante, au Congrès des

Grisons, aux principaux cantons de la Suisse, et à nos principaux

consuls en Espagne.»

[Note 123: _Correspondance_, t. III, p. 270. 9 septembre 1797.]

[Note 124: _Correspondance_, t. III, p. 227.]

Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799) · 第 7 / 27 段