intrigues, adroitement conduites, faillirent jeter Gênes dans les
bras de l'Autriche. Il existait à cette époque, enclavés dans le
territoire de la République, un certain nombre de cantons, qu'on
appelait les fiefs impériaux, véritables principautés qui étaient
censées dépendre directement de l'Autriche, et sur lesquelles par
conséquent Girola avait pleine et entière autorité. Les principaux
de ces fiefs[96] impériaux étaient Arquata, Tortone, Massa, Carrare
et la Lunigiane. Girola voulut en faire des centres de résistance
à l'influence française, et, couvert qu'il était par la neutralité
génoise, non seulement il y appela tous les mécontents, mais aussi
y réunit des soldats autrichiens, surtout les prisonniers qui
parvenaient à s'échapper, leur envoya des armes, de l'argent, et
organisa sur les derrières de l'armée française un ardent foyer
de réaction. Un noble génois, le marquis de Spinola, possédait
d'importantes propriétés dans l'un de ces fiefs, à Arquata. Gagné
par Girola qui lui promettait monts et merveilles en cas de
réussite, il souleva plusieurs milliers de paysans, et fit de sa
seigneurie d'Arquata le centre de l'insurrection[97]. Ce mouvement
pouvait, en s'étendant, devenir dangereux. Déjà tous nos traînards
étaient assassinés, nos courriers arrêtés et maltraités, les petits
détachements qui rejoignaient l'armée insultés et menacés. Quatre à
cinq mille paysans bloquaient même dans le Montferrat quelques-unes
de nos garnisons. Le général d'artillerie Dujard venait d'être tué,
et les assassins, protégés par la connivence du Sénat de Gênes, se
vantaient publiquement, à Novi et dans d'autres localités, du nombre
de leurs victimes[98].
[Note 96: Deux de ces fiefs repoussèrent toutes les ouvertures de
Girola. Pour les récompenser, Bonaparte leur accorda une sorte
d'immunité. «Il n'y sera frappé aucune réquisition, à moins d'ordres
particuliers. Défense sera faite par le général en chef de l'armée
d'Italie, aux différents employés de la République française, de
donner aucune espèce d'ordre dans ces susdits fiefs.» Tortone, 13
juin 1796. _Correspondance_, t. I, p. 307.]
[Note 97: Lettre de Bonaparte au Directoire, le 11 juin 1796.
_Corresp._, I, 415. «Les grands chemins de Gênes à Novi ont été
couverts de nos courriers et de nos soldats assassinés. Les
assassins, protégés dans la République, se vantaient publiquement ...
du nombre d'hommes qu'ils avaient assassinés. On espérait que tant de
raisons d'inquiétude ralentiraient notre marche et nous obligeraient
à affaiblir notre corps d'armée.»]
[Note 98: Voir dans la _Correspondance_ un rapport en date de
Tortone, 13 juin 1796: «Le général en chef porte plainte à la
commission militaire contre le seigneur d'Arquata, M. Augustin
Spinola, comme étant le chef de la rébellion qui a eu lieu à
Arquata, où il a été assassiné plusieurs soldats, déchiré la cocarde
tricolore, pillé les effets de la République, et arboré l'étendard
impérial.... Il demande que la commission militaire le juge
conformément aux lois militaires....»]
Aussi bien il est bon de rappeler que, de tout temps, dans les
montagnes de la Ligurie, se sont maintenues des bandes armées,
véritables brigands comme il s'en rencontre encore dans quelques
cantons de Grèce ou de Sicile, qui pillaient amis ou ennemis, et,
sûrs de l'impunité à cause de la faiblesse ou de l'apathie de Gênes
ou du Piémont, étaient arrivés à se constituer régulièrement. On les
nommait les _Barbets_. Profitant des circonstances pour couvrir du
beau nom de zèle politique leurs vols éhontés, les Barbets s'étaient
posés comme les défenseurs de l'indépendance nationale. Deux de
leurs chefs, Ferronne et Contino, prétendus champions de la cause
patriotique, mais en réalité simples mercenaires soudoyés par Girola,
s'étaient joints aux bandes insurgées dans les fiefs impériaux, et
rendaient difficiles les communications de Bonaparte avec la France.
À plusieurs reprises, Faypoult s'était plaint au Sénat de Gênes
de l'appui secret qu'il prêtait à ces insurgés et à ces bandits.
On lui avait promis justice, mais les déprédations continuaient.
Bonaparte résolut d'en finir; il avait eu un instant l'intention
de faire arrêter Girola en pleine ville de Gênes[99], mais il ne
se crut pas encore assez fort pour braver aussi ouvertement la
République, et préféra user de son droit et disperser les Barbets
et leurs singuliers alliés. Le général Garnier, qui était à Nice,
se mit à la tête d'une colonne mobile, tomba à l'improviste sur les
Barbets, et tua leurs deux chefs, Ferrone et Contino; mais leur
entière destruction était impossible dans ce pays accidenté et
qu'ils connaissaient admirablement. Néanmoins leurs bandes furent
désorganisées, et le brigandage réduit à des attaques isolées.
[Note 99: Lettre de Bonaparte à Faypoult (7 juin 1796).
_Correspondance_, t. I, p. 375: «... Je suis instruit que le ministre
de l'Empereur à Gênes excite les paysans à la révolte et leur fait
passer de la poudre et de l'argent. Si cela est, mon intention est de
le faire arrêter dans Gênes même.»]
Restaient les fiefs impériaux. Bonaparte chargea le général Lannes
de les réduire. Un ordre du jour impitoyable fut rédigé. Toutes
les communes qui n'amèneraient pas immédiatement à Tortone trois
députés avec les procès-verbaux de prestation d'obéissance à la
France, seraient traitées en ennemies; tous les seigneurs qui, dans
les cinq jours, ne se rendraient pas de leurs personnes à Tortone
pour y prêter serment, auraient leurs propriétés confisquées. Tous
ceux qu'on trouverait nantis d'armes et de munitions seraient
fusillés. «Toutes les cloches qui auront servi à sonner le tocsin
seront descendues du clocher et brisées; vingt-quatre heures après
le reçu du présent ordre, ceux qui ne l'auront pas fait, seront
réputés rebelles et le feu sera mis à leur village[100].» Lannes
exécuta sans rémission ces ordres draconiens. Il enferma tous les
conseillers municipaux des sept à huit villages compromis, et leur
annonça froidement qu'ils allaient être fusillés, si, dans un quart
d'heure, ils ne donnaient pas la liste des assassins de leur village.
Cette liste fut donnée. Une colonne mobile était aussitôt formée, les
assassins saisis, et, sans autre forme de procès, fusillés devant
leurs maisons. Arquata osa résister. Lannes s'en empara, et passa
tous les révoltés au fil de l'épée. Quant au village, il fut brûlé.
[Note 100: Ordre du jour du 11 juin 1790. _Corresp._, I, 101.
On peut rapprocher du cet ordre du jour la lettre du 16 juin
(_Correspondance_, I, 410) adressée au gouverneur de Novi: «Vous
donnez refuge aux brigands, les assassins sont protégés sur votre
territoire; il y en a aujourd'hui dans tous les villages. Je vous
requiers de faire arrêter tous les habitants des fiefs impériaux qui
se trouvent aujourd'hui sur votre territoire. Vous me répondrez de
l'exécution de la présente réquisition. Je ferai brûler les villes et
les maisons qui donneront refuge aux assassins ou ne les arrêteront
pas.»]
Pendant ce temps, Murat se présentait de la part de Bonaparte au
Sénat de Gênes. Il était chargé par lui de donner des explications
sur l'exécution d'Arquata. Le choix du négociateur était prémédité.
Bonaparte avait pris la précaution de s'expliquer sur ce point
avec Faypoult: «Si vous présentiez ma lettre, lui avait-il écrit,
il faudrait quinze jours pour avoir réponse, et il est nécessaire
d'établir une communication plus prompte, qui électrise davantage
ces messieurs.» Or, le bouillant et impétueux Murat était fort
capable d'_électriser_ les sénateurs génois. Il entra à Gênes
comme dans une ville conquise, annonça qu'une commission militaire
avait fait justice des principaux insurgés, et demanda, en outre,
que le Sénat expulsât immédiatement l'ambassadeur Girola, punît
Spinola de sa coupable conduite en confisquant ses biens et en
prononçant son exil, enfin changeât les gouverneurs dont les
sentiments étaient notoirement hostiles à la France. Si le Sénat
éprouvait quoique velléité de résistance, Murat avait reçu l'ordre
de menacer les Génois d'une punition exemplaire. Voici, du reste,
les quelques passages de la lettre de Bonaparte qu'il était chargé
de leur lire[101]: «Pour l'avenir, je vous demande une explication
catégorique. Pouvez-vous, ou non, purger le territoire de la
République des assassins qui le remplissent? Si vous ne prenez pas
des mesures, j'en prendrai. Je ferai brûler les villes et les
villages où sera commis l'assassinat d'un seul Français et les
maisons qui donneraient asile aux assassins. Je punirai le magistrat
négligent qui aura transgressé le premier les principes de la
neutralité en accordant asile aux brigands.»
[Note 101: _Correspondance_, 16 juin 1796, I, 405.]
Pour mieux appuyer ces menaces, Bonaparte écrivait en même temps à
Faypoult[102] en lui annonçant sa prochaine arrivée à la tête des
régiments victorieux de l'Autriche. Certes, l'aristocratie génoise
aurait eu le droit de repousser de pareilles prétentions; mais elle
eut peur d'engager avec le jeune conquérant une lutte dont l'issue
n'était que trop facile à prévoir. Elle se soumit à toutes ses
exigences. Non seulement la commission militaire française fonctionna
librement sur le territoire génois, mais encore Spinola reçut un
ordre d'exil, et l'ambassadeur d'Autriche Girola fut prié de sortir
immédiatement de Gênes et de la République génoise.
[Note 102: _Correspondance_ t. I, p. 453. Roverbella, 5 Juillet 1796:
«Si la République de Gênes continue de se conduire comme elle aurait
dû ne jamais cesser de le faire, elle évitera les malheurs qui sont
prêts à tomber sur elle. Il nous faut quinze millions d'indemnité
pour les bâtiments que, depuis cinq ans, elle laisse prendre sur sa
côte... Mes troupes sont en marche. Avant cinq jours j'aurai 18,000
hommes sous Gênes.»]
Girola ne renonça pas à la lutte. Il s'était réfugié dans la vallée
de la Scrivia, au château de Santa Margarita et continuait à y
ourdir de nouvelles intrigues contre la France. Peu à peu, les
débris des Barbets et des bandes d'Arquata se groupèrent autour de
lui (juin-juillet 1796). Wurmser, informé de ce rassemblement, et
comptant sur une diversion, lui fit passer des armes et des officiers
instructeurs. Santa Margarita fut comme le rendez-vous des déserteurs
et des prisonniers de guerre évadés. Un prêtre, Coirazza, excitait
jusqu'au fanatisme ces bandes inexpérimentées; Malaspina, le seigneur
du château, leur prêtait l'appui de son nom et de ses richesses.
Enfin le résident anglais à Gênes, Drake, vint les rejoindre à la
suite d'une affaire assez étrange. Les Anglais, renouvelant leur
triste exploit de _la Modeste_, venaient de s'emparer d'une tartane
française dans la rade génoise de San Pietro d'Arena. Les Génois
avaient essayé cette fois de défendre leur neutralité en tirant
contre les vaisseaux anglais quelques coups de canon. Nelson avait
aussitôt demandé satisfaction, et, comme il ne l'avait pas obtenue,
comme au contraire les Génois avaient provisoirement fermé tous
leurs ports aux Anglais, il s'en vengea en occupant l'île génoise
de Capraja. Aussitôt Drake reçut l'ordre de quitter le territoire.
Il n'obéit qu'à moitié, car il rejoignit Girola à Santa Margarita
(septembre). Cette fois, Bonaparte, qui était au courant de toutes
ces menées, résolut d'agir. Le commandant français de Tortone cerna
le château, mais des souterrains existaient, dont on n'avait pas
connaissance, et par lesquels s'enfuirent Girola, Drake, Coirazza,
Malaspina, en un mot tous ceux qu'on avait espéré surprendre, et le
brigandage continua.
Bonaparte ne se faisait pas illusion sur les sentiments de
l'aristocratie génoise à l'égard de la France. Vainqueur il était
assuré de sa docilité; vaincu, il se savait à l'avance dévoué aux
rancunes patriciennes. Or, comme il avait l'intention bien arrêtée
de négliger tous les sujets de mécontentement que lui fourniraient
les États secondaires, il ne voulut pas brusquer la situation. Tant
que le duel engagé avec l'Autriche ne serait pas terminé à son
avantage[103], il entendait avoir toutes ses forces en main, et,
par conséquent ne pas en distraire une partie contre Gênes, Rome ou
Naples, non pas qu'il ne fut à l'avance persuadé de l'issue de la
lutte, mais il se proposait d'agir suivant les occasions, sauf à
faire naître ces occasions. Sa correspondance avec Faypoult est très
instructive à cet égard. Il ne lui dissimule pas son mépris[104] pour
l'aristocratie génoise, et lui fait part à plusieurs reprises de son
projet de la renverser; mais, comme il ne sent pas encore le terrain
solide, il ne veut s'engager qu'en toute sécurité. Il prescrit donc
au ministre de France d'entretenir avec le Sénat génois une querelle
toujours ouverte, de telle sorte qu'on puisse ou l'assoupir ou en
faire un _casus belli_, suivant les circonstances. «Je connais trop
bien l'esprit du perfide gouvernement de Gênes[105], lui écrivait-il
de Bologne le 22 juin 1796, pour ne pas avoir prévu la réponse qu'il
aurait faite. Voilà donc deux sujets de plainte. Tenez querelle
ouverte sur l'un et l'autre sujet.» La lettre[106] du 11 juillet
1796 est plus explicite encore: «Le temps de Gênes n'est pas encore
venu, pour deux raisons: 1º parce que les Autrichiens se renforcent
et que bientôt j'aurai une bataille; vainqueur, j'aurai Mantoue, et
alors une simple estafette à Gênes vaudra la présence d'une armée;
2º les idées du Directoire exécutif sur Gênes ne me paraissent pas
encore fixées. Il m'a bien ordonné d'exiger la contribution, mais
il ne m'a prescrit aucune opération politique. Je lui ai expédié un
courrier extraordinaire avec votre lettre, et je lui ai demandé des
ordres, que j'aurai à la première décade du mois prochain. «D'ici ce
temps-là, oubliez tous les sujets de plainte que nous avons contre
Gênes. Faites-leur entendre que vous et moi nous ne nous en mêlons
plus, puisqu'ils ont envoyé M. de Spinola à Paris.... N'oubliez
aucune circonstance pour faire renaître l'espérance dans le coeur
du Sénat de Gênes, et l'endormir jusqu'au moment du réveil...
enfin, citoyen ministre, faites en sorte que nous gagnions quinze
jours, et que l'espoir renaisse ainsi que la confiance entre vous
et le gouvernement génois, afin que, si nous étions battus, nous le
trouvions ami[107].»
[Note 103: Voir _Correspondance_ de Bonaparte, II, 33 (2 octobre
1796): «Il est une autre négociation qui devient indispensable:
c'est un traité d'alliance avec Gênes.» _Id._, II, 42--(8 octobre):
«Environné de peuples qui fermentent, la prudence veut qu'on se
concilie celui de Gênes jusqu'à nouvel ordre.»--_Id._, II, 46--(11
octobre): «Je reviens à mon principe en vous engageant à traiter
avant un mois avec Gênes.»]
[Note 104: Curieuse lettre du 15 juin 1796, adressée par Bonaparte à
Faypoult: «Nous avons établi beaucoup de batteries sur la rivière de
Gênes. Il en faudrait vendre aujourd'hui les canons et les munitions
aux Génois, afin de ne pas avoir à les garder, et de pouvoir
cependant les trouver en cas de besoin.» Est-il possible de traiter
avec plus de désinvolture un gouvernement étranger!]
[Note 105: _Correspondance_, t. I, p. 421. Consulter, à propos de
ces ménagements calculés, le très intéressant article de M. Ludovic
Sciout: _la République française et la République de Gênes_.(Revue
des Questions Historiques, janvier 1880.)]
[Note 106: _Correspondance_, t. I, p. 472.]
[Note 107: Malgré ces protestations intéressées, Bonaparte avait déjà
sa résolution arrêtée au sujet de Gênes. Voici, en effet, ce qu'il
écrivait à Faypoult, dès le 20 juillet 1796, au sujet d'un incident
vulgaire, d'une bataille des rues (_Correspondance_, t. I, p. 487):
«Je suis aussi indigné qu'il est possible de la conduite insolente
et ridicule de la populace de Gênes. Je ne m'attendais certes pas à
un événement aussi extravagant; cela hâtera le moment.... Au reste,
peut-être n'est-il pas mauvais que ces gens-là se donnent des torts:
ils les paieront tous à la fois.»]
Un autre motif engageait encore Bonaparte à ménager Gênes pour
le moment. Cette ville était en effet devenue le grand marché
d'approvisionnement de nos troupes. De plus, les banquiers génois
étaient nos complaisants intermédiaires pour toutes les gigantesques
opérations financières[108] qui étaient la conséquence de l'invasion
française. Enfin les fournisseurs et les agioteurs qui avaient eu
confiance en Bonaparte, et lui avaient donné les moyens d'entrer en
campagne, avaient à Gênes des intérêts considérables engagés. Haller,
Cerfbeer, Collaud, Flachat et plusieurs autres, avaient besoin
d'une ville neutre pour y préparer et y brasser leurs affaires. Le
gouvernement, lui-même, avait besoin d'un marché financier à l'abri
de toute surprise. C'est à Gênes par exemple que se concentrait
l'argent des contributions de guerre, et c'est de Gênes que partait
l'argent nécessaire pour l'entretien de nos armées. Gênes était, en
outre, devenue comme le quartier général de ceux de nos agents ou de
nos officiers que Bonaparte avait chargés de reprendre la Corse aux
Anglais. C'est de Gênes que partait le chef d'escadron Bonnelles[109]
avec des armes et de l'argent pour nos partisans en Corse; à Gênes
encore que résidaient les citoyens Broccini et Paravicini, chargés
de se ménager une correspondance avec les patriotes corses; c'est un
banquier génois, Balbi, qui fournissait les fonds pour l'achat des
armes et l'entretien des espions. Pour tous ces motifs divers, et
jusqu'à nouvel ordre, la neutralité génoise devait donc être et fut
respectée. Lorsque nos victoires répétées sur l'Autriche eurent jeté
l'Italie tout entière aux bras de Bonaparte, lorsque le signataire
des préliminaires de Leoben se fut installé dans sa fastueuse
résidence de Mombello pour y régler à son aise les affaires de la
péninsule, tout changea de face. Il n'y avait plus alors besoin de
dissimulation ou de ménagements. Dès le 6 juillet 1796[110], au
plus fort de la lutte contre l'Autriche, Bonaparte avait écrit au
Directoire, et au confident de ses secrets desseins, à Carnot, pour
leur soumettre un projet de reconstitution de la République génoise.
Il s'agissait d'expulser un certain nombre de familles suspectes de
sympathies autrichiennes, et de confier le pouvoir aux amis de la
France. «Si vous approuvez ce projet-là, ajoutait-il en forme de
conclusion, vous n'avez qu'à m'en donner l'ordre, et je me charge
des moyens pour en assurer l'exécution.» Or le moment semblait venu
d'exécuter ce projet, et les Génois, par un inexplicable aveuglement,
vinrent, pour ainsi dire, au-devant de Bonaparte, et lui fournirent
l'occasion que d'ailleurs il eût fait naître.
[Note 108: _Correspondance_, Lettre à Faypoult, du 11 juillet 1796
(t. I, p. 472): «Faites passer promptement à Tortone tout ce qui se
trouve chez M. Balbi. L'intention du Directoire est de réunir tout à
Paris pour faire une grande opération financière. J'y ferai passer
trente millions.» Cf. lettres du 22 juin 1796 (t. I, p. 421).--Du 17
juin 1796, au général Meynier (t. I, p. 412).]
[Note 109: _Correspondance_, Milan, 21 mai 1796. I, 310. _Id._, I,
311.--_Id._]
[Note 110: _Correspondance_. Lettre du 6 juillet 1796, datée de
Roverbella: «Je pense, comme le ministre Faypoult, qu'il faudrait
chasser de Gênes une vingtaine de familles qui, par la constitution
même du pays, n'ont pas le droit d'y être, vu qu'elles sont
feudataires de l'Empereur ou du roi de Naples; obliger le Sénat à
rapporter le décret qui bannit de Gênes huit ou dix familles nobles;
ce sont celles qui sont attachées à la France et qui ont, il y a
trois ans, empêché la République de Gênes de se coaliser. Par ce
moyen-là, le gouvernement de Gênes serait composé de nos amis, et
nous pourrions d'autant plus y compter que les nouvelles familles
bannies se retireraient chez les coalisés, et dès lors les nouveaux
gouvernants de Gênes les craindraient comme nous craignons chez nous
le retour des émigrés.»]
On sait que deux partis se divisaient la ville, les démocrates
soutenus par la France, et les aristocrates encouragés par
l'Autriche. Les victoires de la France, la chute de l'aristocratique
Venise, les réformes radicales accomplies par Bonaparte d'abord dans
la Cispadane, puis dans la Cisalpine, avaient comme exaspéré les
espérances et les convoitises des démocrates. Ils avaient pour chef
le pharmacien Morando, républicain de l'école jacobine, sincèrement
convaincu de la nécessité d'une révolution pour obtenir la liberté,
dont il s'était créé un idéal fantastique, d'ailleurs, honnête
et loyal, admirable instrument d'anarchie que maniaient à leur
guise un certain Philippe Doria, qui n'avait que le nom de commun
avec la famille patricienne des Doria, et surtout un Napolitain
réfugié, Vitaliani, éloquent, aimable, persuasif, et qui tramait
sous le couvert de l'ambassade française la ruine de l'état, qui
lui donnait l'hospitalité. Parmi les plus zélés jacobins génois
figuraient aussi Jean-Baptiste Serra[111] et son frère Jean-Charles.
Jean-Baptiste s'était rendu à Paris dans l'été de 1792 et y était
devenu l'ami de Robespierre. Au _Moniteur_ du 17 octobre 1792 on peut
lire une longue lettre rédigée par lui où il dénonce l'existence à
Gênes d'un comité autrichien et ne cache pas ses sympathies pour
la France. Un de leurs amis, Gaspare Sauli, avait également voyagé
en France, s'y était lié avec le frère de Robespierre, et avait, à
diverses reprises, essayé de prêcher à Gênes les nouveaux principes
français. Arrêtés une première fois en 1793 par les inquisiteurs
d'état, et durement traités par eux, Serra et Sauli avaient été
relâchés grâce au ministre de France; mais ils n'avaient pas oublié
leur captivité, et avaient juré de se venger. Aussi bien ils
avaient trouvé de puissants protecteurs. Faypoult leur était tout
dévoué. Saliceti, commissaire civil du Directoire, était venu tout
exprès s'installer à Gênes, et passait tout son temps avec eux. La
boutique de Morando, une arrière-salle du Grand Café sur la piazza
des Bianchi, et le palais de l'ambassade française étaient devenus
les lieux de réunion habituels des démocrates. Ils y conspiraient
au grand jour, et, plus le terme approchait, plus ils se croyaient
sûrs du succès, et agissaient presque à découvert. Un soulèvement
populaire était imminent, d'autant plus dangereux que les conjurés
se sentaient soutenus par la France. L'aristocratie génoise, de son
côté, ne voulut pas succomber sans essayer de lutter. À la propagande
démocratique elle répondit par la propagande réactionnaire. Les
riverains de la Polcevera et du Bisagno reçurent des armes. Les
montagnards des Apennins promirent de les seconder. À Gênes, les deux
puissantes corporations des charbonniers et des portefaix, menacées
par les démocrates dans l'exercice de leurs privilèges, jurèrent de
les maintenir en exterminant leurs ennemis. Des deux côtés en un mot
ou s'apprêtait à la lutte. L'aristocratie se crut même assez forte
pour prendre les devants. Elle créa des inquisiteurs d'état avec des
pouvoirs très étendus, et ces derniers ordonnèrent l'arrestation de
Vitaliani. Aussitôt Faypoult le réclame comme couvert par l'immunité
de l'ambassade, et le gouvernement génois a l'insigne faiblesse de le
relâcher. Il eut honte pourtant de cette incroyable condescendance,
et ordonna l'arrestation de deux autres démocrates connus par
l'exaltation de leurs sentiments. Ce fut comme l'étincelle qui mit le
feu aux poudres.
[Note 111: MARCELLIN PELLET. La Révolution de Gênes en 1797.--Cf.
ACH. NERI. _Un giornalista della rivoluzione genovese (Illustrazione
Italiana, fév. 1887_).--BELGRANO, _Imbreviature di Giovanni Scriba_
(1882).]
Le 21 mai 1797, plusieurs centaines de démocrates marchèrent sur le
palais Ducal en hurlant la _Marseillaise_. Ils réclamaient la mise
en liberté des deux détenus. Chemin faisant leur nombre augmenta;
mais les Sénateurs leur répondirent avec fermeté que justice serait
faite. Comme une garde imposante les défendait; comme d'un autre côté
les démocrates ne se sentaient ni assez forts ni assez bien armés
pour engager tout de suite les hostilités, ils feignirent d'agréer
les explications des Sénateurs, et se rendirent ensuite au palais
de France. Le rôle de Faypoult était tout indiqué. Il aurait dû se
renfermer dans son caractère officiel, et engager les démocrates à
se disperser; mais il avait semé la discorde depuis trop longtemps
pour ne pas récolter la révolte. Il répondit donc aux démocrates
qu'il appuierait leurs réclamations auprès du Sénat, et, en effet,
quand deux sénateurs, Durrazzo et Cataneo, vinrent le prier de
déclarer qu'il ne protégeait pas les démocrates, il les exhorta à
modifier leur constitution et à rendre la liberté aux détenus. Le
ministre de France avouait donc qu'il prenait une part effective
à la conspiration, et la France, en sa personne, travaillait au
renversement de l'antique constitution.