Bâtie au fond du golfe qui porte son nom, à l'endroit où les
Apennins s'infléchissent brusquement dans la direction du sud-est
pour former l'Italie péninsulaire, à mi-chemin, par conséquent,
entre l'Italie du Nord et l'Italie du Sud, Gênes s'élève en
amphithéâtre sur les gradins arides et brûlés des premières sommités
de l'Apennin, entre les deux petites vallées de la Polcevera et du
Bisagno. Sa grande prospérité commence avec les croisades. Elle
profite alors des routes nouvelles ouvertes au commerce par les
guerres saintes et étend sa domination en Italie sur cette longue
et étroite bande de terrain, resserrée entre les Alpes Maritimes
et les Apennins d'un coté, la Méditerranée de l'autre, qu'on est
convenu d'appeler la rivière de Gênes. En Orient, comme elle aide
les empereurs de Constantinople dans leurs entreprises, elle est
récompensée par d'importants privilèges. Les faubourgs de Pera et
Galata à Constantinople lui appartiennent. Sur tous les points de
l'Archipel, elle se fait céder des stations avantageuses: Scio,
Métélin, Ténédos, Smyrne. Les rois de Chypre lui paient tribut. Au
fond de la mer Noire, elle s'empare de Caffa et d'Azow, et accapare
le commerce de l'Inde par la mer Caspienne. Ce qu'on a nommé depuis
les échelles du Levant lui appartient. Quelques-uns de ses hardis
capitaines s'engagent même dans l'Océan Atlantique et arborent le
pavillon de Saint-Georges sur quelques îles et certains points
de la côte africaine. Cette prospérité se soutint du XIe au XIVe
siècle. Gênes humilie ses rivales; elle comble le port de Pise;
elle menace Venise jusque dans ses lagunes; elle occupe la Corse;
elle envoie ses négociants s'emparer des Canaries; en un mot, elle
devient la puissance prépondérante en Italie et presque dans la
Méditerranée. Mais, au lieu de continuer à diriger vers la mer et
vers le commerce l'exubérante activité et l'ardeur intelligente de
ses citoyens, Gênes s'abîme dans les discordes intestines. Lorsque
la découverte de l'Amérique, en transportant de la Méditerranée à
l'Océan le commerce du monde, les frappa d'un coup terrible; lorsque
les Turcs, en s'emparant de Constantinople, leur enlevèrent leurs
comptoirs orientaux; les Génois, au lieu de se tourner dans une autre
direction, ne surent plus que s'entretuer dans les rues de leur
capitale, et à la glorieuse période des conquêtes d'outre-mer et des
grandes guerres contre les puissances rivales succéda la triste et
lamentable période des dissensions municipales et des guerres civiles.
Nous ne pouvons entrer ici dans le détail de ces luttes séculaires.
Il nous suffira de rappeler que deux partis, les démocrates et les
aristocrates, se disputeront longtemps le pouvoir à Gênes. À la
tête des démocrates étaient les Fregosi et les Adorni. Les chefs de
l'aristocratie se nommaient les Doria, Spinola, Grimaldi, Fieschi,
etc. Ce furent les aristocrates qui l'emportèrent définitivement.
Ils réussirent à fonder un gouvernement qui leur assurait la
perpétuité du pouvoir. Quatre cent trente-sept familles de noblesse,
dite nouvelle et vingt-huit familles de noblesse dite ancienne,
c'est-à-dire quatre cent soixante-cinq familles, étaient inscrites
au livre d'or, et se partageaient entre elles le pouvoir et les
honneurs, à l'exclusion absolue des bourgeois et du peuple. Un grand
conseil composé de quatre cents membres et un petit conseil de
cent membres, le petit conseil ou Sénat élu par le Grand Conseil,
délibéraient en commun sur les lois, les impôts et les douanes.
Huit Gobernatori ou gouverneurs choisis parmi les Sénateurs étaient
investis du pouvoir exécutif; enfin un Doge choisi parmi les huit
Gobernatori représentait la Nation. Ses pouvoirs étaient bisannuels,
ainsi que ceux des Gobernatori; mais il pouvait être réélu.
Pendant que l'aristocratie génoise, dans son maladroit égoïsme,
ne songeait qu'à maintenir sa domination, peu à peu tombaient les
derniers débris de l'empire colonial. Réduite au rôle honteux de
cliente de l'Espagne, Gênes, qui, jadis, était surnommée la Superbe,
subissait humiliations sur humiliations. En 1684, Louis XIV la
faisait bombarder et forçait le Doge à lui présenter en personne les
excuses de la République. En 1746, les Autrichiens s'en emparaient et
la traitaient en ville conquise. En 1768, la Corse se soulevait, et
Gênes, qui ne pouvait même plus la dompter, était forcée de la vendre
à la France. Ainsi s'affaiblissent et disparaissent les États que
les préoccupations de la politique intérieure et les déchirements de
la guerre civile absorbent au point qu'ils négligent leurs intérêts
extérieurs.
Une faute plus grave encore, commise par les Génois, fut de se
désintéresser des brûlantes questions politiques qui agitèrent
l'Europe à la fin du XVIIIe siècle. Placés entre la France qui
cherchait à répandre au loin son influence, le Piémont qui ne
demandait qu'à annexer leur territoire afin de devenir du jour au
lendemain puissance maritime et l'Autriche, devenue leur voisine
directe par le Milanais et indirecte par la Toscane, les Génois
auraient dû, pour assurer leur indépendance, équiper une armée ou
tout au moins une flotte qui leur aurait permis de faire respecter
leur pavillon. Ainsi que les Vénitiens, ils s'imaginèrent, bien à
tort, que leur position leur imposait la nécessité de garder la
neutralité et la neutralité désarmée. Certes, à ne considérer que les
apparences, ils ne pouvaient que gagner à cette politique, puisque
les Français, les Autrichiens et les Piémontais allaient les employer
forcément comme intermédiaires pour toutes leurs transactions, et
que les négociants génois, en devenant les fournisseurs attitrés
des belligérants, réaliseraient des gains énormes. Au point de vue
strictement commercial, leurs calculs étaient fondés; mais il n'y
a pas en ce monde que sa bourse à ménager: l'honneur national et
l'indépendance territoriale ne sont pas des mots vides de sens.
Les Génois en feront bientôt la dure expérience! Il était évident
que si les négociants génois allaient profiter, pour s'enrichir,
de la guerre entre la France et l'Autriche, ces deux puissances se
réserveraient d'agir à leur guise ou pour ou contre Gênes. Que si au
contraire, dès le début des opérations, les Génois avaient prouvé
par d'imposantes manifestations qu'ils étaient résolus à maintenir
l'indépendance et l'intégrité de leur territoire, non seulement ils
auraient à leur aise continué leur commerce avec les belligérants,
mais encore la France ou l'Autriche auraient cherché à se procurer
leur alliance, même au prix des plus lourds sacrifices. Ils ne le
firent pas. Les préoccupations mercantiles les aveuglèrent. Ils
allaient expier leur politique insensée, d'abord par une série
d'humiliations, et, en second lieu, par la perte de leur indépendance.
Dans les premières années de la guerre, de 1792 à 1796, Gênes
crut d'abord n'avoir qu'à se féliciter de ne pas sortir de la
neutralité. Elle fournissait également aux besoins des Français et
des Austro-Piémontais, et s'enrichissait par le commerce; mais, peu à
peu, les belligérants se rapprochèrent. Les Français étaient déjà à
Nice et à Monaco, les Piémontais menaçaient Gavi, et les Autrichiens
occupaient les principaux défilés des montagnes. Le territoire avait
été souvent violé. À la première occasion, les belligérants, sans se
soucier de Gênes, n'hésiteraient pas à occuper tous les points à leur
convenance.
Dès le 8 mars 1793, Tilly, chargé d'affaires de la France à Gênes,
recevait de la Convention les instructions suivantes: «Il est
vraisemblable que nous serons forcés d'emprunter le territoire de
Gênes pour envoyer des troupes en Piémont. La république de Gênes,
dont les frontières sont couvertes de troupes sardes et autres à la
solde du roi de Sardaigne, serait sans doute fondée à requérir notre
assistance pour opposer à ces troupes des forces suffisantes pour se
garantir d'une action présumée, etc.»
Notre consul à Gênes, La Cheize, partageait cette manière de voir.
Le 25 août 1793, il demandait au Comité de Salut public d'envahir
la Lombardie en passant par le territoire génois[87]. Un officier
de l'armée du Rhin émettait le même avis. Les Autrichiens et les
Sardes, de leur coté, passaient continuellement sur le territoire, et
les Anglais croisaient avec leur flotte tout le long de la Rivière,
et n'attendaient qu'une occasion pour s'emparer d'un des ports de
la côte, peut-être même de la capitale. C'était le cas ou jamais
pour Gênes de mettre sous les armes la vaillante population de ses
côtes et de faire garder par ses braves montagnards les défilés
impraticables des Apennins qui lui appartenaient encore; mais
d'immenses capitaux génois circulaient en France ou en Autriche. On
hésitait à prendre une détermination virile. Ces hésitations et cet
égoïsme allaient être sévèrement châtiés.
[Note 87: Mémoire servant d'instructions pour le citoyen
Tilly.--Projet d'une diversion imprévue en Italie et en Allemagne.
Ces deux mémoires, conservés aux Archives nationales, ont été
analysés par IUNG: _Bonaparte et son temps_, t. I, p. 419.]
Une frégate française, _la Modeste_, et deux tartanes, sorties de
Toulon et poursuivies par l'escadre anglaise qui observait les côtes
de Provence, avaient réussi à s'esquiver et avaient trouvé un refuge
dans le port de Gênes. Trois vaisseaux anglais, commandés par le
capitaine Man de Bedfort, sans tenir compte de la neutralité génoise,
entrèrent à leur suite dans le port, et, malgré les protestations
officielles des commandants génois, les prirent et regagnèrent la
haute mer avec leur capture. C'était un insolent défi! Au temps
des Doria, les forts auraient ouvert un feu destructeur contre les
Anglais, ou du moins les vaisseaux génois auraient à tout prix essayé
de reprendre la frégate et les tartanes. Mais le temps était passé
des actes héroïques. Les Génois ne surent que s'incliner devant le
fait accompli. À la première nouvelle de cet acte inqualifiable,
Tilly avait protesté: «Le chargé d'affaires de la République
française apprend qu'il vient de se commettre une atrocité contre
ceux de sa nation. Il demande si la République de Gênes continue
de vouloir la paix ou commence la guerre avec celle de France, en
souffrant que les propriétés soient envahies et les Français égorgés
dans son port et sous ses yeux.» Robespierre jeune et Ricord, les
deux Commissaires de la Convention à l'armée d'Italie, envoyaient
un ultimatum à Gênes, dès le 13 octobre, et donnaient l'ordre à nos
régiments de s'apprêter à une marche en avant[88]. «Vous jugerez
probablement, écrivait Robespierre jeune au Comité de Salut public,
que nous ne devons plus négocier longuement et tortueusement avec la
finesse italienne. Mettez tout votre zèle et vos lumières à conduire
les affaires génoises à un terme heureux et prompt. Vous presserez
le ministre de la guerre pour qu'il tourne toute son attention de
ce côté. Si nous avions dix mille hommes, nous serions à Turin ou à
Gênes en moins de trois semaines.»
[Note 88: IUNG, ouv. cit., t. I, p. 416.]
Ce qui augmentait encore les griefs de la France contre Gênes, c'est
que le gouvernement oligarchique nous était notoirement hostile.
Ainsi que l'observait Tilly, «nous sommes hors d'état de rien offrir
aux oligarques qui puisse les disposer favorablement pour nous,
puisqu'ils n'ambitionnent que l'accroissement de la richesse et du
pouvoir, et que notre pénurie et nos principes ne nous permettent de
satisfaire ni à leur cupidité ni à leur ambition. Nous ne devons, par
conséquent, pas espérer obtenir la majorité, ni dans le Sénat, ni
dans les Collèges composés d'hommes riches, cupides et ambitieux».
Gênes était même devenu un foyer d'intrigues antifrançaises. Quelques
émigrés remuants, Cazalès, de Nailhac, de Marignan, avaient même
réuni un corps de douze à quinze cents déserteurs et promettaient
leur concours armé à l'agent anglais Drake, qui agissait en maître
de la situation. Il paraîtrait même que le chargé d'affaires de
Gênes à Paris, Mazzucone, profitait de sa situation pour envoyer des
renseignements secrets qui permettaient aux coalisés de combiner
leurs opérations et d'inquiéter nos agents en Italie. Tous ces griefs
exigeaient une réparation. Robespierre jeune était donc parfaitement
fondé à envoyer un ultimatum à Gênes.
À nos légitimes réclamations, les Génois n'avaient qu'à répondre par
une déclaration de guerre. On s'y attendait à la Convention. On s'y
attendait d'autant plus que Drake, l'agent anglais, menait grand
bruit à Gênes et annonçait[89] l'entrée de la flotte anglaise dans
le port pour concourir à la défense ou une attaque immédiate en cas
d'accommodement avec la France.
[Note 89: «Il s'agit de savoir si la République de Gênes veut ou ne
veut point renvoyer de ses États le nommé Tilly et tous les autres
agents ou suppôts de la Convention soi-disant nationale ... et la
remise des propriétés de la France à Gênes ... sinon le blocus aura
lieu, et la destruction du commerce de Gênes sera complète.» Cité par
IUNG, t. I, 417.]
Ces menaces intempestives servirent nos intérêts. Les Génois
entamèrent une négociation pour nous payer une indemnité. Ils
ordonnèrent à Drake et à ses vaisseaux de quitter le port (11
novembre), expulsèrent les déserteurs et quelques émigrés, entre
autres Cazalès, et remplacèrent, à Paris, Mazzucone par Boccardi.
Cinq semaines plus tard[90], le 22 décembre 1793, un traité de
neutralité était signé entre les deux Républiques. La satisfaction
était donc aussi complète que possible; mais cette humiliation
ne devait pas être la seule. Gênes avait livré le secret de sa
faiblesse. On en abusa bientôt, et elle apprit à ses dépens ce qu'il
en coûte à un état d'abdiquer sa dignité et de sacrifier son honneur
à ses intérêts.
[Note 90: C'est sans doute à ce moment et probablement dans les
bureaux de Tilly que fut composée, à Gênes, une chanson contre les
Anglais, dont M. Boccardi, le savant professeur de l'Université de
Gênes, cite le couplet suivant dans ses _Imbreviature di Giovanni
Scriba:_
Les Génois avaient dit entre eux:
Les Anglais sont de f... gueux;
Ne dansons désormais
Aucun pas anglais;
Dansons la Carmagnole,
Vive le son, vive le son!
Vive le son du canon!]
Le général Bonaparte, alors attaché à l'armée d'Italie, fut chargé,
en juillet 1794, d'infliger à Gênes une de ces humiliations qui
allaient constituer son histoire pour ainsi dire quotidienne. Gênes,
malgré la paix signée avec la France, continuait à ne pas cacher
ses mauvaises dispositions. Elle était comme le rendez-vous de
nos déserteurs. En outre, on y avait établi un dépôt de ces faux
assignats qu'on fabriquait avec si peu de scrupules en Angleterre.
Enfin les Autrichiens ne demandaient même plus l'autorisation de
passer sur son territoire, et, pour faciliter leurs opérations
militaires, ils faisaient construire un grand chemin de Céva à
Savone, sous le couvert de quelques négociants génois. Robespierre,
qui détenait encore le pouvoir, était au courant de la situation. Le
14 juin 1794, il écrivait à un certain Buchot[91]: «Le gouvernement
génois déploie les moyens les plus perfides pour nuire à la
République française. Il est nécessaire de montrer du caractère avec
ce gouvernement. Il ne peut nous être favorable que par la crainte.
Il faut donc, loin de chercher à le flatter ou à le gagner, exiger
de lui des marques éclatantes d'estime pour la République et pour
ses armées.» Ce fut sans doute pour exiger ces «marques éclatantes
d'estime» que Robespierre jeune et Ricord[92] chargèrent Bonaparte
d'une mission militaire pour Gênes. Le général devait se plaindre
de la construction de la grande route de Céva à Savone. «Il dira
à ce gouvernement que la République française n'a pas pu voir
indifféremment le passage accordé sur le territoire de la République
de Gênes à des hordes de brigands non enrégimentés, que les
montagnards de la Rivière eussent repoussés, si l'on n'eût paralysé
leur bonne volonté.»
[Note 91: Lettre citée par IUNG, t. I, 433.]
[Note 92: Instructions de Ricord à Bonaparte (IUNG, t. I, 437).]
Bonaparte quitta Nice le 11 juillet. Il était accompagné par son
frère Louis, par Marmont, Junot et Songis. Arrivé à Gênes dans la
nuit du 15 au 16, il voyait Tilly et lui remettait la note destinée
au secrétaire d'État. Le Doge ne résista que pour la forme. Il
donna toutes les satisfactions désirables, promit qu'on cesserait
de travailler à la route de Céva à Savone et s'engagea à observer
la plus stricte neutralité. Le 3 septembre, il publiait même
l'ordonnance suivante: «Toujours ferme dans le système salutaire
que nous avons adopté d'une parfaite neutralité dans la guerre
actuelle, nous croyons que, en conséquence de ce même système,
tous les habitants de l'est de la Sérénissime république doivent
s'abstenir de prendre aucune part dans les opérations des puissances
belligérantes ou de leurs armées. Nous défendons par conséquent à qui
que ce soit de servir, travailler ou assister, sur la réquisition
des commandants ou officiers d'aucune de ces armées, pour le
transport d'armes, artillerie, munitions, réparation de chemins ou
pour la construction de fortifications, sous peine de l'indignation
publique.» Il était difficile d'obtempérer avec moins de dignité à
des injonctions plus raides, mais Gênes n'en était plus à compter
avec les blessures d'amour-propre, et ces ménagements lamentables ne
devaient pourtant pas la sauver.
Lorsque Bonaparte revint en Italie, en 1796, mais cette fois en
qualité de général en chef, il n'avait pas encore, à l'égard de
Gênes, d'idée politique bien arrêtée. Tantôt il penchait vers la
modération, et demandait instamment qu'on renouvelât les traités de
neutralité; tantôt il conseillait l'intervention directe et au besoin
l'annexion. «Notre position avec Gênes est critique, écrivait-il
au Directoire, le 28 mars 1796[93] ... le gouvernement de Gênes a
plus de tenue et de force qu'on ne croit. Il n'y a que deux partis
avec lui: prendre Gênes par un coup de main prompt, mais cela est
contraire à vos intentions et au droit des gens; ou bien vivre en
bonne amitié, et ne pas chercher à leur tirer leur argent, qui est
la seule chose qu'ils estiment.» Mais dès qu'il eut remporté ses
premières victoires, le jeune vainqueur changea de ton et prit une
autre attitude. Sans hésitation, il écrivit[94] à notre représentant
à Gênes pour lui recommander la plus grande fermeté: «Dites bien au
gouvernement génois que la République française protégera Gênes et la
mettra à l'abri des entreprises de ses ennemis, mais que malheur aux
hommes perfides, puissants dans ce gouvernement, qui cherchent depuis
longtemps à altérer l'union des deux nations et à se coaliser. S'ils
manquent à ce qu'ils doivent au premier peuple du monde, bientôt ses
ennemis ne seront plus, et je dirigerai mon armée selon la conduite
qu'on aura tenue.»
[Note 93: CORRESPONDANCE, I, 110.]
[Note 94: _Id._, 10 avril 1796, I, 120. Cf. lettre du 26 avril
au Directoire (I, 180): «Quant à Gênes, vous serez le maître de
prescrire ce que vous voulez qu'on fasse. Il serait bon, pour
l'exemple, que vous exigiez de ces messieurs quelques millions. Ils
se sont conduits d'une manière horrible à notre égard.»--_Id._, 20
avril, t. II, 207.]
Ces menaces épouvantèrent les Génois. Il y avait alors à Gênes,
comme dans presque toutes les cités italiennes, deux partis
opposés: les démocrates, qui s'appuyaient sur la France, et les
aristocrates, qui comptaient sur l'Autriche et sur l'Angleterre.
Les premiers appartenaient à la bourgeoisie; ils n'avaient aucune
part au gouvernement, et n'en désiraient que davantage les victoires
de la France, qui auraient été comme le prélude de l'introduction
des principes français et par conséquent de leur participation aux
affaires publiques. Les seconds étaient à la tête des affaires et
ne cherchaient qu'a s'y maintenir: aussi ne désiraient-ils que les
victoires des alliés, qui les confirmeraient dans la possession de
leurs privilèges héréditaires. Pendant toute l'année 1796, selon
que la fortune des armes sembla vacillante ou que la victoire
au contraire se déclara en notre faveur, il y eut déplacement
d'influence entre les deux partis. Les ambassadeurs des puissances
belligérantes essayaient de faire pencher l'opinion de leur côté.
À Tilly, révoqué le 4 septembre 1794, avaient succédé Villars,
puis Faypoult de Maisoncelle. Ce dernier avait fait ses études à
l'école militaire de Mézières, d'où il était sorti avec le grade de
lieutenant du génie. De bonne heure il se prononça pour les opinions
nouvelles. Ses qualités solides et son caractère conciliant lui
valurent de nombreuses amitiés. Roland le nomma chef de division au
ministère de l'intérieur et Garat lui confia plus tard les délicates
fonctions de secrétaire général à ce même ministère. Faypoult s'était
toujours strictement renfermé dans les devoirs de sa place. Frappé
par le décret qui proscrivait tous les nobles, il dut chercher en
province un asile ignoré et ne sortit de sa retraite qu'après le
9 thermidor. Nommé ministre plénipotentiaire à Gênes, il y joua
bientôt un rôle prépondérant, et devint le chef avoué des démocrates.
Bonaparte le tenait en haute estime. Plusieurs des lettres de la
Correspondance lui sont adressées[95]. En toute occasion, il s'ouvre
à lui de ses projets, et lui confie ses plus secrets desseins.
Faypoult en effet allait devenir entre ses mains un merveilleux
instrument de désorganisation.
[Note 95: Ces lettres sont remarquables par le ton de confiance et
d'intimité qui y règne. Voir notamment lettre du 1er avril 1797,
_Correspondance_, t. I, p. 120.]
Les ambassadeurs de l'Autriche et de l'Angleterre se nommaient
Girola et Drake. L'un et l'autre haïssaient la France de toute
l'ardeur de leurs convictions, et ils mettaient au service de leur
haine une énergie incomparable et une activité inouïe. Drake est
ce même ministre anglais qui plus tard se rendit célèbre par les
machinations et les complots perpétuels qu'il trama contre le premier
consul. Son collègue Girola et lui s'efforçaient de donner du coeur
aux aristocrates. Ils les engageaient à sortir de la neutralité,
et leur promettaient, en cas de déclaration de guerre contre la
France, les secours immédiats de leurs gouvernements respectifs.
Comme l'aristocratie génoise, effrayée par les victoires répétées
de Bonaparte, n'osait se prononcer ouvertement contre la France,
ils essayèrent de lui forcer la main. Drake inventa et colporta de
fausses nouvelles. À l'entendre, tantôt les Français avaient été
anéantis par Wurmser ou par Allvintzy, il venait d'en recevoir la
nouvelle officielle; tantôt au contraire ils étaient victorieux,
et marchaient sur Gênes, disposés à s'en emparer. Tout d'abord on
ajouta foi à ces mensonges intéressés; mais Drake en fut bientôt
pour ses frais d'imagination, et, à l'exception de quelques nobles
qui ne demandaient qu'à se laisser convaincre, il ne réussit qu'à
exciter des sourires d'incrédulité. Il voulut alors parler de haut,
et menaça Gênes de la bloquer, si elle persistait dans la neutralité.
Ces menaces étaient sérieuses, car la flotte de Nelson croisait dans
la rivière de Gênes, et, au premier signal de l'ambassadeur, pouvait
arriver devant la ville; mais Gênes était en état de repousser
une attaque de vive force. Depuis l'affaire de _la Modeste_, les
forts qui l'entouraient avaient été mis en état de défense, des
mercenaires avaient été enrôlés, et les milices bourgeoises avaient
reçu des armes. Les menaces de Drake ne firent pas plus d'impression
que ses mensonges, et les Génois continuèrent à rester neutres.