se décida à faire en Italie l'essai de ses théories de gouvernement,
et s'occupa sérieusement d'organiser la future République. Sans
avoir un penchant décidé pour telle ou telle forme de gouvernement,
Bonaparte aurait voulu une administration concentrée et énergique.
Bien qu'il ne crût pas, comme les métaphysiciens constitutionnels
de l'époque, que l'art de gouverner les peuples fût une science
abstraite, qui ne dépendait ni du temps ni des lieux, il pria son ami
Talleyrand de lui envoyer, pour l'aider de leurs conseils, les hommes
qui passaient pour avoir médité sur les divers systèmes politiques.
Talleyrand lui proposa Siéyès. «Par la réputation dont il jouit,
lui écrivait-il, il est propre à remplir avec succès une place de
membre du Directoire exécutif. Il est d'ailleurs tellement compromis
avec les Autrichiens qu'il est une des personnes de l'opinion de
laquelle nous devons être les plus sûrs.» Bonaparte parait n'avoir
jamais éprouvé pour Siéyès qu'une sympathie médiocre. Il goûtait
peu les théories et les qualifiait volontiers d'utopie. Pourtant
la réputation de Siéyès était si bien établie qu'il crut devoir
remercier Talleyrand de son choix, et lui annonça que Siéyès serait
le bienvenu en Italie[74]. «Je crois effectivement comme vous que sa
présence serait aussi nécessaire à Milan qu'elle aurait pu l'être
en Hollande, et qu'elle l'est à Paris. Malgré notre orgueil, nos
mille et une brochures, nous sommes très ignorants dans la science
politique morale ... Croyez que vous me ferez un sensible plaisir si
vous pouvez contribuer à faire venir en Italie un homme dont j'estime
les talents et pour qui j'ai une affection toute particulière.» Il
est vrai que, dans la même lettre, tout en débitant ces compliments,
Bonaparte esquissait un plan de constitution, où il donnait tous
les pouvoirs et tous les droits au chef de l'État au détriment des
assemblées législatives, et il se plaignait «des[75] mille lois de
circonstances qui s'annulent toutes seules par leur absurdité et
qui nous constituent une nation sans lois avec trois cents in-folio
de lois». Siéyès qui tenait à réserver sa réputation et songeait à
appliquer ses théories constitutionnelles non pas en Italie mais en
France, comprit qu'il jouerait un jeu dangereux en essayant d'imposer
ses volontés au vainqueur de l'Italie. Il remercia donc Talleyrand et
ne quitta point Paris.
[Note 74: Lettre à Talleyrand. Passariano, 10 septembre 1797.
_Correspondance_, t. III, p. 313.]
[Note 75: Id. _Id._]
Talleyrand avait aussi songé à Benjamin Constant[76]: «C'est un homme
à peu près de votre âge, avait-il écrit à Bonaparte, passionné pour
la liberté, d'un esprit et d'un talent en première ligne. Il a marqué
par un petit nombre d'écrits d'un style énergique et brillant, pleins
d'observations fines et profondes. Son caractère est ferme et modéré.
C'est un républicain inébranlable et libéral.» Bonaparte n'avait
attendu ni Siéyès qu'il devait retrouver au 10 brumaire, ni Benjamin
Constant, qu'il n'appellera à lui qu'en 1815, pour régler le sort des
Milanais. Il chargea un comité italien[77] de préparer un projet de
constitution. Le plus célèbre de ces législateurs était un Tyrolien,
longtemps professeur à Pavie, le père Grégorio Fontana. Ce savant
aurait voulu se dérober, mais Bonaparte tenait à donner à la future
constitution l'autorité de son nom. Fontana se résigna et se mit au
travail. Ce fut peine inutile. Les injonctions du Directoire étaient
formelles, et Bonaparte ne permettait la discussion que pour la
forme. Il fut donc résolu que la nouvelle République jouirait d'une
constitution calquée sur la constitution française, c'est-à-dire
que le pouvoir exécutif serait confié à cinq directeurs assistés de
ministres et le pouvoir législatif à un corps législatif de 40 à 60
Anciens et à un grand conseil de 120 Jeunes. En outre la République
serait divisée en départements et administrée comme l'était la
France. Par prudence, et pour la première fois, Bonaparte se réserva
de désigner les premiers directeurs, législateurs ou fonctionnaires.
Ses choix furent heureux. Les cinq directeurs furent Serbelloni, un
des plus grands seigneurs de l'Italie, le savant médecin Moscati,
et trois citoyens réputés pour leur modération, Alessandri Paradisi
et le Ferrarais Costabile Containi. Sommariva fut désigné comme
secrétaire du Directoire. Au ministère de la guerre fut appelé
Birago, à celui des finances Ricci, à celui de la justice Luosi, à
celui des affaires étrangères Testi, à celui de la police Porro.
Dans les conseils entrèrent tous ceux qui s'étaient fait un nom par
leurs sentiments républicains, par les services rendus à la patrie ou
par leur dévouement à Bonaparte. Sauf de rares exceptions, c'était
assurément l'élite de l'Italie qui arrivait aux affaires[78]. Qu'il
nous suffise de citer parmi ces ouvriers de la première heure Melzi,
Cicognara, Martinego, Fenaroli, Lecchi, Pallavicini, Arese, Colonna,
Bossi le poète, Mascheroni le mathématicien, Lamberti, Cavedoni,
Guglielmini, Somaglia, et le jeune Romain Gianni, que Bonaparte
récompensa de ses éloges emphatiques en lui donnant droit de cité
dans la première république italienne.
[Note 76: Cité par BARANTE. _Histoire du Directoire_, t. II, p. 505.]
[Note 77: Lettre de Bonaparte au Directoire, 8 mai 1797 (_Corresp._,
t. III, p. 30): «Je fais rédiger ici, par quatre comités différents,
toutes les lois militaires, civiles, et administratives qui doivent
accompagner la Constitution. Je ferai pour la première fois tous
les choix, et j'espère que, d'ici à vingt jours, toute la nouvelle
République Italienne sera parfaitement organisée, et pourra marcher
toute seule.»]
[Note 78: Curieuse lettre de Bonaparte, au Directoire, 8 mai 1797
(_Corresp._, t. III, p. 30): «Mon premier acte a été de rappeler
tous les hommes qui s'étaient éloignés craignant les suites de la
guerre. J'ai engagé l'administration à concilier tous les citoyens et
à détruire toute espèce de haine qui pourrait exister. Je refroidis
les têtes chaudes et j'échauffe les froides. J'espère que le bien
inestimable de la liberté donnera à ce peuple une énergie nouvelle
et le mettra dans le cas d'aider puissamment la République française
dans les guerres futures que nous pourrons avoir.»]
Ces changements furent annoncés aux Lombards par une de ces
proclamations retentissantes, comme Bonaparte savait les rédiger: «La
République Cisalpine, leur disait-il, était depuis longtemps sous
la domination de la maison d'Autriche. La République française a
succédé à celle-ci par droit de conquête: elle y renonce dès ce jour
et la République Cisalpine est libre et indépendante. Reconnue par la
France et par l'Empereur, elle le sera bientôt par toute l'Europe.
Le Directoire de la République française, non content d'avoir
employé son influence et les victoires des armées républicaines pour
assurer l'existence politique de la République Cisalpine, porte plus
loin sa sollicitude. Convaincu que, si la liberté est le premier
des biens, une révolution entraîne à sa suite les plus terribles
des fléaux, il donne au peuple cisalpin sa propre constitution,
le résultat des connaissances de la nation la plus éclairée de
l'Europe. Du régime militaire le peuple cisalpin doit donc passer à
un régime constitutionnel.... Depuis longtemps il n'existait plus de
République en Italie, le feu sacré de la liberté y était étouffé, et
la plus belle partie de l'Europe vivait sous le joug des étrangers.
C'est à la République Cisalpine à montrer au monde, par sa sagesse,
par son énergie, par la bonne organisation de ses armées, que
l'Italie moderne n'a pas dégénéré et qu'elle est encore digne de la
liberté[79].»
[Note 79: Proclamation aux Lombards, Mombello, 29 juin 1797.
(_Correspondance_, t. III, p. 152.)]
Quelques jours plus tard, le 9 juillet, était célébrée en grande
pompe l'inauguration de la République[80]. Dans l'immense enceinte
du Lazaret, devenu le Champ de la Confédération, se réunissaient
les députés de toutes les communes et plus de 400 000 Italiens en
habits de fête. Les détonations de l'artillerie et le carillon des
cloches annonçaient la cérémonie[81]. L'archevêque de Milan célébrait
une messe solennelle sur l'autel de la patrie, et bénissait les
drapeaux. Serbelloni, le président du Directoire, prononçait une
pompeuse harangue et prêtait le premier serment de fidélité à la
Constitution et à la République. Le serment était répété par les
voix enthousiastes de la foule. Puis commençaient les danses et les
réjouissances qui se succédaient jusqu'au lendemain. En souvenir de
la fête, on décrétait l'érection de huit pyramides quadrangulaires,
dont les inscriptions rappelleraient le nom des braves qui avaient
succombé ou des citoyens qui s'étaient sacrifiés pour leur nouvelle
patrie.
[Note 80: Cf. le très curieux programme d'une fête célébrée plus
tard, le 14 juillet 1797. (_Correspondance_, t. III, p. 179.)]
[Note 81: On composa sur cette cérémonie divers écrits satiriques:
_L'imperatore, l'arciduca e il conte di Wilzek (1797). L'arciduca
Ferdinando spectatore incognito alla gran festa della federazione
e dialogo fra lui e Carpanino_(1797).--De nombreux sonnets furent
également improvisés. On les conserve à la bibliothèque Ambrosienne.
Cf. DE CASTRO, I, 160.]
Le jour même on ordonnait la fermeture de la _Société d'Instruction
publique_. Sans doute les membres de cette Société l'avaient
compromise par leurs exagérations et leurs bravades, mais, au moment
où l'on prodiguait les assurances de liberté, n'était-ce pas rappeler
durement aux Cisalpins qu'en dépit des protestations de Bonaparte le
régime militaire durait toujours[82].
[Note 82: Cf. divers ordres de police pour la Cisalpine (_Corresp._,
III, 18) contre les étrangers, même les Français, astreints à se
faire inscrire à la police;--contre tous les citoyens non militaires
porteurs de cocarde;--contre les Italiens, non Cisalpins, qui
porteraient indûment les couleurs italiennes, etc.]
VI
Il est vrai de reconnaître que, si Bonaparte se souciait peu de
ménager les intransigeants Milanais, et si, d'un autre côté, il
ne tenait pas grand compte des constitutions, il se préoccupait
des réformes sociales. Son oeuvre personnelle fut l'introduction
en Italie de l'égalité par l'abolition des privilèges féodaux,
de la dîme, des fidéicommis, des majorats, par la déclaration
d'admissibilité de tous les citoyens aux emplois publics. Pourtant,
bien qu'il bouleversât si complètement l'ancien régime, il s'efforça
de rattacher aux institutions nouvelles ceux qui en souffraient le
plus, les nobles et les prêtres, car il se défiait de la foule, ou
plutôt des meneurs de la foule. Par instinct il se ralliait au grand
parti: conservateur il n'était révolutionnaire que par nécessité. Ses
avances furent accueillies avec empressement. Grâce à cette habile
modération, tous ceux qui par caractère ou par tradition eussent été
les ennemis les plus acharnés de la jeune République, devinrent au
contraire les premiers intéressés à la soutenir. Bonaparte espérait
ainsi donner à ce nouvel état toutes les garanties de la stabilité,
et lui assurer le bienfait des réformes sociales de notre Révolution,
tout en lui épargnant les agitations qui avaient troublé la France
depuis 1789.
Une question fort importante à régler était celle des frontières
de la nouvelle République, et du nom qu'elle porterait. Il n'y
avait aucune difficulté pour les anciennes provinces autrichiennes,
Milanais et Mantouan. L'Autriche avait renoncé à tous ses droits
sur ces provinces. Elles devaient donc appartenir, par le fait même
de cette cession, à la nouvelle République: mais réduites à leurs
seules forces, ces deux provinces n'auraient pas été capables de
vivre ou tout au moins de se défendre, et les patriotes italiens,
dans leurs aspirations unitaires, rêvaient déjà de faire de cet
État comme le noyau de la future Italie, libre et indépendante des
Alpes à l'Isonzo et à la mer Ionienne. Des annexions territoriales
étaient donc nécessaires. Une petite République avait été formée
aux dépens du duc de Modène et du Pape: la République Cispadane.
Cette république conserverait-elle son autonomie, ou se fondrait
elle avec la république Lombarde? Bonaparte connaissait l'égoïsme
municipal des cités italiennes. Comme il ne se souciait guère de
créer dans la péninsule un État trop puissant, il aurait voulu que
la Cispadane vécût à part, et que la Lombardie formât une autre
république également indépendante sous le nom de Transpadane. Mais
à Milan, comme à Bologne, à Modène, on comprenait l'importance et
la nécessité de l'union. Transpadans et Cispadans portaient le même
uniforme, et se battaient sous le même drapeau. L'opinion publique
se prononça avec tant de force que Bonaparte ne crut pas devoir
s'opposer à cette manifestation patriotique. Il déclara donc, avec
l'assentiment du Directoire, que les deux Républiques se fondraient
en une seule, qui porterait le nom de République Cisalpine. On avait
bien pensé à lui donner le nom de République Lombarde, mais les
Lombards n'avaient jamais été que des usurpateurs. On avait également
voulu lui donner le nom de République Italienne: c'était même le voeu
le plus général: mais on était alors en paix avec les rois de Piémont
et de Naples, avec le duc de Parme, avec la Toscane. On craignait, en
ressuscitant ce nom, de réveiller trop de souvenirs, de soulever trop
d'espérances, et on adopta la dénomination de République Cisalpine,
qui ménageait toutes les susceptibilités.
Un nouvel et important accroissement de territoire fut donné à la
Cisalpine aux dépens de Venise. Nous raconterons plus loin la chute
et le partage de cette infortunée République, dont le seul crime fut
de ne pas avoir été à la hauteur de sa vieille réputation, et qui
fut sacrifiée aux convoitises de ses voisins, et aux implacables
exigences d'une diplomatie sans ménagements et sans scrupules. Il
nous suffira de rappeler ici que, lors du partage des dépouilles
vénitiennes, la Cisalpine hérita de toutes les villes en deçà
du Mincio, Bergame, Côme, Brescia, Peschiera, etc. Sa frontière
orientale fut de la sorte portée au lac de Garde et au Mincio. Peu à
peu la Cisalpine s'arrondissait et devenait importante.
Avant de quitter l'Italie, Bonaparte fit un dernier cadeau à
l'État qu'il avait fondé, et qu'il semblait affectionner. Une
petite vallée suisse, la Valteline, était à la merci de magistrats
ignorants, les podestats, qui, ayant acheté leurs charges, ne
cherchaient qu'a recouvrer avec usure l'argent qu'elles avaient
coûté. Aussi la justice était-elle vénale, et les abus tolérés. On
pouvait se racheter de tout crime, sauf d'homicide qualifié, et,
comme les procès étaient une source de profits, les podestats non
seulement cherchaient à découvrir des délits, mais encore à en faire
commettre. Ils avaient à leur service de malheureuses créatures, qui
pratiquaient la séduction et dénonçaient ensuite leurs complices. Ils
provoquaient encore des tumultes, pour avoir occasion de confisquer
des propriétés ou de prononcer des amendes.
Or la Valteline appartient géographiquement à l'Italie, car elle
forme la vallée supérieure de l'Adda. Tout ce qu'il y avait dans
le pays de citoyens honnêtes et instruits, dégoûtés de la tyrannie
des podestats, voulait secouer le joug de la Suisse. Le voisinage
de la Cisalpine acheva de provoquer un mécontentement général. Des
troubles éclatèrent, et bientôt l'émeute prit le caractère d'une
guerre sociale, car les paysans de la vallée avaient à se venger
de plusieurs siècles de contrainte et d'humiliations. Les cantons
suisses intervinrent pour rétablir leur domination. L'Autriche qui
avait des partisans dans la vallée, entre autres la puissante famille
des Planta, éleva des prétentions. Aussitôt Bonaparte, averti du
danger par les amis héréditaires de la France, la famille de Salis,
se fit appeler par les paysans en qualité de médiateur, et prononça
en leur faveur contre les Grisons et indirectement contre l'Autriche.
Seulement il outrepassa, suivant son habitude, les pouvoirs qui lui
avaient été conférés, et, malgré le désir exprimé par ses protégés
de continuer à faire partie de la confédération helvétique à l'état
de canton libre, déclara qu'ils étaient annexés à la Cisalpine[83].
Il y eut quelques protestations, quelques soulèvements même, mais
bientôt tout rentra dans le calme, car Murat avait été envoyé pour le
rétablir à la tête d'une forte brigade et ces Cisalpins, de par la
grâce de Bonaparte et sans volonté nationale, s'habituèrent à leur
qualité de membres de la première République fondée par la France.
[Note 83: Lettre de Bonaparte aux chefs des trois ligues Grises.
Milan, 11 novembre 1797. _Corresp._, t. III, p. 433.]
L'annexion de la Valteline reculait jusqu'aux Alpes la frontière
septentrionale de la Cisalpine. Défendue à l'est par le lac de Garde,
le Mincio et l'Adriatique, à l'ouest par les Apennins et le Tessin,
au centre de la péninsule, maîtresse des plaines les plus riches et
des vallées les plus fertiles, entourée d'états alliés ou sujets de
la France, la Cisalpine semblait n'avoir rien à craindre. Ce fut
alors qu'on la divisa en vingt départements, et un certain nombre de
districts. Dans chaque district des municipalités librement élues
administraient les affaires locales. Les affaires d'un intérêt plus
général étaient confiées aux administrateurs des départements. Les
départements furent ainsi dénommés: Olona (Milan); Tessin (Pavie),
Lario (Côme), Verbano (Varèse), Montagne (Lecco), Serio (Bergame),
Adda et Oglio (Sondrio), Mela (Brescia), Benaco (Desenzano), Mincio
(Mantoue), Adda (Lodi), Crostolo (Reggio), Panaro (Modène), Alpes
Apuanes (Massa), Reno (Bologne), Pô supérieur (Cento), Pô inférieur
(Ferrare), Liamone (Faenza), Rubicon (Rimini).
Les institutions ne suffisaient pas. Il fallait encore et surtout
retremper les caractères. Bonaparte espéra qu'en accoutumant les
Italiens à la noble carrière des armes il leur inspirerait des
sentiments d'honneur et l'amour de la gloire. Des gardes nationales
furent partout organisées[84]. Des régiments de ligne se formèrent
peu à peu. Les légions polonaises de Dombrowsky s'enrôlèrent sous
les drapeaux de la nouvelle République et de nombreux officiers
français obtinrent l'autorisation de mettre leur expérience militaire
au service de la jeune armée Italienne. Dès ce jour les moeurs
se modifièrent. L'esprit national se forma. On remarqua que les
enfants, au lieu de jouer à la chapelle, eurent des jeux militaires,
et que les jeunes gens fréquentèrent non plus les sacristies ou
les boudoirs, mais les manèges et les salles d'armes. Le théâtre
lui-même, qui longtemps avait tourné en ridicule la pusillanimité
italienne, retentit de chansons guerrières et patriotiques, et les
femmes, ces arbitres suprêmes de l'opinion, repoussèrent les hommages
qui leur étaient offerts par d'autres que des patriotes éprouvés.
[Note 84: Proclamation de Bonaparte. Milan, 14 mai 1797
(_Correspondance_, t. III, p. 47). «C'est à vous qu'il appartient
de consolider la liberté de votre pays. C'est le soldat qui fonde
les républiques: c'est le soldat qui les maintient. Sans armée,
sans force, sans discipline, il n'est ni indépendance politique, ni
liberté civile. Quand un peuple entier est armé et veut défendre sa
liberté, il est invincible.» Suit le projet d'organisation des gardes
nationales.]
Heureux de ce changement dont il était en grande partie l'auteur[85],
Bonaparte n'aurait pas voulu revenir en France avant de voir reconnue
par l'Europe entière la nouvelle République. Visconti avait été
nommé ambassadeur à Paris. Il fut reçu en audience publique le 27
août 1797, et adressa au Directoire un discours emphatique qui lui
valut une réponse pompeuse et ampoulée. Les chefs du gouvernement
lui promirent la protection de la France, et comme l'Autriche, qui
n'avait pas encore signé le traité de Campo-Formio, montrait peu
d'empressement et faisait mine de reprendre les hostilités, ils
profitèrent de l'occasion pour lancer contre elle de retentissantes
menaces. Marescalchi avait été envoyé comme ambassadeur à Vienne.
L'Autriche différa sa reconnaissance. Elle prétendit que le traité
définitif n'était pas encore signé, et que d'ailleurs la nouvelle
République n'était pas encore libre, puisque son territoire était
occupé par des soldats étrangers. Évidemment l'Autriche se réservait.
Il fallut se contenter de ces mauvaises raisons, et attendre son
consentement pour des jours meilleurs. L'Espagne, Parme, le roi de
Naples, le grand-duc de Toscane, le roi de Sardaigne, la République
Ligurienne et le Pape lui-même, liés à la France par des traités
ou menacés par ses armées, s'inclinèrent devant le fait accompli,
et envoyèrent leur reconnaissance. L'Angleterre et la Russie, qui
n'avaient pas déposé les armes, protestèrent par leur silence.
[Note 85: Bonaparte ne se faisait pourtant pas illusion sur son
oeuvre, si du moins on en juge par cette lettre à Talleyrand
(Passariano, 7 octobre 1797, t. III, p. 370): «Je n'ai point eu,
depuis que je suis en Italie, pour auxiliaire l'amour des peuples
pour la liberté et l'égalité, ou du moins cela a été un auxiliaire
très faible. Mais la bonne discipline de notre armée, le grand
respect que nous avons tous eu pour la religion, que nous avons porté
jusqu'à la cajolerie pour ses ministres; de la justice; surtout une
grande activité et promptitude à réprimer les malintentionnés et à
punir ceux qui se déclaraient contre nous, tel a été le véritable
auxiliaire de l'armée d'Italie. Voilà l'historique. Tout ce qui est
bon à dire dans des proclamations, des discours imprimés sont des
romans.»]
La Cisalpine n'en était pas moins reconnue par la moitié de l'Europe
et directement soutenue par la France. Elle occupait une solide
position militaire. Tout semblait devoir annoncer à ces trois ou
quatre millions d'Italiens, pour la première fois depuis des siècles
libres et réunis, une ère nouvelle de prospérité et de grandeur. Déjà
les patriotes italiens oubliaient les spoliations du début pour rêver
un avenir glorieux. Peu à peu disparaissaient les mauvais souvenirs,
les blessures se fermaient, l'ordre renaissait; l'université de Pavie
avait rouvert ses cours longtemps interrompus[86]. Hélas! cette
prospérité était trompeuse; ces jours de paix n'étaient qu'une trêve
passagère. À peine Bonaparte était-il rentré en France que tous les
abus recommençaient, et qu'à la période de l'organisation succédait
la période de l'anarchie.
[Note 86: Proclamation de Bonaparte au peuple Cisalpin. Milan, 11
novembre 1797. _Corresp._, t. III, p. 431.]
CHAPITRE II
LA RÉPUBLIQUE LIGURIENNE
Gênes et la décadence de l'aristocratie. -- Politique de
neutralité désarmée. -- Violations de territoire. -- Affaire
de la _Modeste_. -- Mission de Bonaparte à Gênes en 1794.
-- Intrigues de Girola et de Drake. -- Affaire des fiefs
impériaux. -- Les Barbets. -- Sac d'Arquata. -- Affaire de
Santa Margarita. -- Ménagements calculés de Bonaparte. -- Les
démocrates et les aristocrates. -- Émeute du 23 mai 1797. --
Écrasement des démocrates. -- La mission de Lavalette. -- Le
traité de Mombello. -- Les excès des démagogues. -- Révolte du 4
septembre. -- Batailles d'Albaro et de San Benigno. -- Création
de la République Ligurienne.
En 1796, lorsque les Français descendirent en Italie, ils y
trouvèrent deux républiques, jadis puissantes et glorieuses, mais
dont la décadence était alors irrémédiable.
Venise et Gênes, unies dans la bonne, comme dans la mauvaise fortune,
n'avaient plus que les apparences de la force et ne se soutenaient
que par leur antique réputation. De ces deux républiques, nos
généraux détruisirent et partagèrent la première. C'est un des
épisodes les plus douloureux de notre histoire contemporaine. Sous
prétexte de transformer la seconde, ils ne lui laissèrent qu'une
ombre d'indépendance. C'est un des chapitres les moins glorieux de
l'histoire de la domination française en Italie.