Bonaparte n'éprouvait pour ces démagogues qu'une sympathie médiocre.

«Soyez sûr, écrivait-il à Greppi[52], qu'on réprimera cette poignée

de brigands, presque tous étrangers à Milan, qui croient que la

liberté est le droit d'assassiner, qui ne peuvent pas imiter le

peuple français dans les moments de courage et les élans de vertus

qui ont étonné l'Europe; mais qui chercheraient à renouveler les

scènes horribles produites par le crime, et qui sont l'objet éternel

de la haine et du mépris du peuple français.»

[Note 52: _Correspondance_, II, 132 (25 novembre 1796).]

La masse du peuple au contraire se laissait prendre à ces folles

déclamations. Les ardentes philippiques des journalistes et des

clubistes trouvaient un écho retentissant dans toutes les grandes

villes. Le théâtre[53] lui-même devenait une école de corruption, ou

tout au moins une arène politique dont se servaient les exaltés pour

répandre leurs bizarres conceptions[54]. C'est ainsi qu'à Modène, dès

le mois de décembre 1795, en présence du grand-duc Hercule, et à une

représentation de la _Cléopâtre_ de Nasolini, de mauvais plaisants

firent entendre le chant du coq, allusion transparente à la prochaine

venue des Français. Quelques mois plus tard, et dans cette même

ville, on représentait le _Fénelon_ de Chénier traduit par Salfi,

l'_Alexandre VI_ du modènais Gidotti, et deux pièces déplorablement

ennuyeuses d'un certain Giambattista Nasi, dont il suffit de citer

les titres pour comprendre l'inspiration: _L'Aristocratie vaincue par

la persuasion_, et le _Républicain se connaît à ses actes_[55]. À

Bergame, Salfi fait représenter _Virginie de Brescia_, où l'on voit

un patriote tuer sa fille séduite par un tyran.

[Note 53: ERNESTO MASI. _Parruche e sanculotti nel secolo_ XVIII.

Milan 1886. Voir pages 271-344. Il teatro Giocobino in Italia.--Cf.

PAGLICI-BROZZI: _Sul Teatro giacobino e antigiacobino in Italia,_

1796-1805, Milan, 1887.--MARCELLIN PELLET. _Le théâtre de la

Cisalpine_ (Revue politique et littéraire, 21 avril 1888).]

[Note 54: Il n'est que juste de reconnaître que les partisans de

l'ancien régime avaient donné le mauvais exemple. En 1791, avait été

représenté à Milan _Il Cagliostro_, par Natale Boriglio; en 1792,

_Voltaire muore come un disperato in Parigi_ par le même; en 1793,

_la Morte di Luigi XVI_, par Tommasso de Terni; en 1794, _la Morte di

Maria Antonietta d'Austria_, par le même, etc.]

[Note 55: Voici le titre exact de ces rhapsodies, auxquelles

Pindemonte n'hésitait pourtant pas à reconnaître une grande valeur.

Il les appelait «l'eccellente lezione di morale republicana». 1º

_E meglio una volta che mai, ossia l'aristocratia vinta della

persuasione_.--2º _Il republicano si conosce alle azioni, ossia lo

secolo dei buoni costume_.]

C'est surtout à Bologne et à Milan que les auteurs dramatiques se

donnent toute licence et dépassent toute mesure. Un jeune Bolonais,

Luigi Zamboni, avait, en 1794, formé le projet de soustraire sa

ville natale à l'oppression des légats pontificaux. Un étudiant, de

Rolandis di Castel-Alfeo, qui s'échappait la nuit de son couvent

pour assister aux conciliabules, fut son premier affidé. Dénoncés

et vendus, ces deux jeunes gens furent jetés dans les prisons du

légat et périrent l'un, Zamboni, en prison, l'autre, de Rolandis,

sur le gibet. Le châtiment était excessif. Les Bolonais conservèrent

le souvenir de ces premiers martyrs de la liberté[56]. En 1797 ils

recueillirent leurs cendres et leur élevèrent une colonne triomphale.

Un poète Bolonais, Luigi Giorgi, composa en leur honneur une tragédie

intitulée, _Au temps des légat et des Pistrucci_. C'est une violente

satire dirigée contre l'auditeur Pistrucci, le principal auteur de

la condamnation des patriotes, contre le cardinal légat Vincenti,

l'archevêque Gianneti, les gonfaloniers et les sénateurs. Cette

tragédie est supérieure aux pièces de circonstance. Il s'y rencontre

même des scènes à la Shakspeare, lorsque par exemple on pénètre

dans le cabinet du légat, au moment où il lit et signe la sentence

de mort de Rolandis, ou bien au dénouement, lorsque les victimes

de la tyrannie pontificale font appel aux Français[57]. «Et vous,

s'écrie le docteur Veridici, vous qui devez veiller sur les destinées

du peuple pouvez-vous être jugés? Un légat _a latere_ peut-il

soutenir un perfide?--Le Légat: retirez-vous! Auditeur: faites-le

arrêter.--L'archevêque: «Oui, oui, faites-le arrêter. Quelle est donc

cette manière de parler?--Pistrucci: approchez, brigand.--Veridici:

Hélas! Ô ciel! Voici que descendent des Alpes les destructeurs de

la tyrannie. Avancez, ô Français, et vengez l'humanité offensée.» À

Bologne fut encore représentée en 1797, la _Rivoluzione, commedia

patriotica_. On y voyait un noble, tyran de sa principauté, mais

chassé par le peuple et condamné à mort. Au moment où il est conduit

les yeux bandés, sous l'arbre de la liberté, pour être fusillé, il

est sauvé par un autre noble, qui aime sa fille, mais qui s'est

converti aux nouveaux principes. L'ex-tyran renonce aussitôt à ses

erreurs, et tous chantent un hymne en l'honneur de l'arbre de la

liberté.

_Sorgi, felce pianla, sorgi beati segno,

Caro, ed eterno segno di nostra liberta!

Eviva Bonaparte! viva la liberta._

[Note 56: AUGUSTO AGLEBERT. _I primi martiri della liberta italiana._

Une complainte fut composée en leur honneur. En voici deux couplets:

O di nostra liberta

Primi martiri ed eroi,

Questo a voi, cantiamo a voi

Inno sacro alla pieta.

L'innocente vostro sangue

Avia, presto, avia vendetta

E tremonte già l'aspette

La Romana crudeltà.]

[Note 57: _I tempi dei Legati e dei Pistrucci_, acte III, scène

XXIII.--Io, o cielo ... Etieni anche sull Alpi i distruttori dei

tiranni? Avanzateei, o Francesi, e vendicate l'offesa umanita.»]

À Milan Jean Pindemonte, l'auteur des _Bacchanales de Rome_, avait

donné une «composition tragi-comico-ridicule», dont le titre est

perdu, mais des prêtres et des nonnes en costume y parodiaient les

cérémonies du culte, et, comme les représentations étaient gratuites,

elles furent suivies par un nombreux public. C'est encore à Milan

que fut représenté le _Mariage du Moine_ par Ranza. L'auteur avait

donné comme sous-titre: «drame révolutionnaire à représenter pour

l'instruction des chrétiens dans tous les théâtres de l'Italie

régénérée», mais c'était une singulière instruction qu'il prétendait

donner. On assiste en effet au conclave de 1774, aux intrigues des

cardinaux Bernis et Fantuzzi, aux scandaleuses orgies des aspirants

à la tiare. Les candidats finissent par se jeter à la tête plats

et vaisselle, et les valets se partagent les reliefs du feslin, en

essayant de remettre d'aplomb leurs maîtres tombés sous la table.

On trouvera sans doute que Ranza avait donné libre carrière à sa

verve aristophanesque. Il fut pourtant dépassé par l'auteur d'un

ballet, également représenté à Milan: Salfi, un des rédacteurs du

_Thermomètre_, était l'auteur ou du moins le parrain de ce livret,

dont la paternité doit, paraît-il, être attribuée à un certain

Lefèvre, qui fut plus tard persécuté par le clergé milanais, et

mourut dans la misère à Paris. Il est intitulé le _Ballet du Pape

ou le général Colli à Rome[58]_. L'affiche du spectacle, qui devait

être joué en grande pompe à la Scala, était accompagnée de ce curieux

commentaire[59]: «ce ballet annonce le régime de la raison. Il n'est

pas inventé à plaisir, il est comme la reproduction des faits et des

caractères qui forment la très intéressante histoire de ce qui s'est

passé tout récemment à Rome. On pourra vérifier l'exactitude de tous

les détails, qu'il importe de faire connaître au grand public, en

parcourant la collection du _Thermomètre Politique_ de la Lombardie.

Puisse ce commencement de la vérité réduire en cendres l'imposture

et le fanatisme, et faire triompher la religion et la paix. Salut et

fraternité.

[Note 58: _Il ballo del Papa, ossio il generale Colli a Roma_.]

[Note 59: GIOVANNI DE CASTRO, ouv. cit., p. 120. Cf. MASI. _Parruche

e sanculotti_, p. 272.]

À la première nouvelle du scandale qui se préparait, l'archevêque de

Milan essaya d'intervenir. Il écrivit même à Bonaparte. On répondit

à cette démarche si digne et si naturelle par un sermon antipapal

prononcé à l'église San Lorenzo. En même temps on répandit dans le

peuple des libelles injurieux contre la Papauté: _Le credo du pape

pour deux sous, la bulle de Pie VI, la conversion du Pape, Dialogue

dans le Paradis entre frère Locatelli, théologien de la cathédrale,

et saint Charles Borromée_, etc. En sorte que l'opinion était

singulièrement excitée quand arriva le jour de la représentation

(premier jour du carême de 1797).

La scène représente la salle du Consistoire à Rome. On y discute les

articles de paix proposés par la France. Le général des Dominicains,

qui parait grand partisan des réformes, et tout pénétré de l'esprit

des temps nouveaux, démontre par un avant-deux expressif la nécessité

de se conformer aux ordres de Bonaparte. Le général des Jésuites

lui répond par un autre pas de caractère, et décide le pape à la

résistance. Puis, remplaçant la danse par le chant, tous ensemble se

disposent à festoyer et sans la moindre transition et uniquement

Per rendere la gioja palese,

D'un bel canto patrioto francese,

L'aria interno faccian risonar!

Ce chant, accommodé sur un air italien emprunté à l'_Astuta in amore_

de Fioraventi, est à tous le moins médiocre:

D'âge en âge, de race en race,

Que le plus brillant souvenir

Porte jusqu'au sombre avenir

Les prodiges de notre audace.

Que nos neveux, leurs enfants,

Par nous à jamais triomphants,

Nous doivent leur indépendance!

Que le monde brise ses fers!

Et que ce jour cher à la France

Soit la fête de l'univers.

Tous les assistants l'accueillirent pourtant avec enthousiasme, et

répétèrent le refrain en criant _Vive la France! Vive l'Italie!_ Un

spectateur malintentionné s'avisa pourtant de crier _Vive la Denise!_

Nous dirions aujourd'hui _Vive la Marianne!_

Au second acte nous sommes transportés au Vatican. Les nièces du

pape, les princesses Braschi et Santa Croce, remplissent de leurs

intrigues et de leurs amours le palais pontifical, et le malheureux

Pie VI joue entre ces deux créatures le rôle d'un Géronte berné et

conspué. Au troisième acte, sur la place Saint-Pierre, on vient

d'apprendre les victoires françaises. Aussitôt le pape prend le

bonnet de la liberté, et, avec les membres du sacré collège, danse

quelques pas fort vifs, afin de mieux montrer ses belles jambes,

dont, parait-il, il était fort vain. Tous les personnages ainsi

tournés en ridicule étaient vivants et les acteurs avaient emprunté

leurs costumes et, autant que possible, leur physionomie. Il est

certes difficile d'imaginer une bouffonnerie plus impie.

Aussi bien une sorte de fièvre d'irréligion semblait s'être emparée

de la population. Depuis qu'un cercle avait été installé dans

l'église de la Rose[60], chaque ville avait dû convertir en club

une de ses églises, et c'est dans ces assemblées que se débitaient

les insanités les plus criantes. Ce n'étaient pas seulement des

déclamations plus ou moins retentissantes contre le fanatisme ou la

superstition. Tantôt une jeune fille proposait son coeur et sa main

à celui qui lui apporterait la tête du pape[61]; tantôt un échappé

des galères romaines, comme le qualifient les écrits du temps[62],

un certain Lattanzi, vomissait d'obscènes imprécations contre le

Christ et ses ministres[63]. Un jour[64] un jeune capucin renonçait

à ses voeux et suspendait sa robe brune, en guise de trophée, aux

branches de l'arbre de la liberté. Un professeur de théologie, un

sexagénaire, le père Aprini, assistait à un banquet donné en son

honneur, et dansait la carmagnole. On ne se contentait pas d'abolir

le nom des saints, qu'on remplaçait par des héros grecs ou romains,

on interdisait encore toute manifestation extérieure du culte. Il

est vrai qu'en pleine rue toutes les manifestations anticatholiques

étaient tolérées: ainsi on mettait la corde au cou d'une statue de

saint Ambroise, et on la traînait ignominieusement dans la rue.

Une littérature anticatholique, immonde et sans esprit, avait été

improvisée. _Prières à réciter matin et soir par les chrétiens en

l'honneur de la très sainte et très bienheureuse liberté; Confession

d'un Jacobin aux pieds au pape; Pater noster patriotique, Credo

patriotique;_ cette dernière prière commençait ainsi: Je crois à la

République française, et à son fils le général Bonaparte.

[Note 60: FUMAGALLI. _L'ultimà messa celebrata nello chiesa della

Rosa_, 1851.]

[Note 61: CUSANI. _Storia di Milano_, V, 54.]

[Note 62: _Scapatto al remo e al tiberin capestro_.]

[Note 63: _Milano in uniformo republicano, ossia Ribattezamento delle

porte, piazze, contrade, Milan_, sans date, cité par DE CASTRO, 129.]

[Note 64: CUSANI. _Storia di Milano_, V, 54.]

Les exaltés se livraient aussi aux caprices de leur imagination

à propos des fêtes dites patriotiques. Ils débutèrent par des

plantations d'arbres de la liberté. Bientôt chaque quartier de Milan

eut le sien. On en planta jusque dans la cour du séminaire. De la

ville la mode passa dans les villages, et ce ne fut qu'une longue

suite de fêtes, de danses et de festins qui se prolongèrent pendant

plusieurs mois. D'ordinaire, un poète improvisait des vers pour la

circonstance. Le faiseur le plus réputé était un certain Gerolamo

Costa[65], mais ses poésies brillent par le mauvais goût aussi bien

que par le dédain le plus absolu des règles de la prosodie. Il se

contente d'accommoder le _Ça ira_ au goût italien et de célébrer plus

ou moins platement l'alliance franco-italienne:

_Alore cantem uni de scià et delà

La Carmagnola cout el sa-irà.

Viva, viva pur i Francès

Lun el ciar de stij paès!_

Après les plantations des arbres de la liberté, ce fut le tour

des anniversaires. Grande fête le 5 juillet 1796 dans le Jardin

public. Nouvelle fête en septembre pour célébrer la fondation de

la république française. On avait pour la circonstance converti en

amphithéâtre la place du Dôme. Au centre avait été dressé l'autel

de la patrie. Un char triomphal, traîné par six chevaux et couvert

d'emblèmes allégoriques, portait une jeune femme qui figurait la

liberté, entourée d'enfants couronnés de guirlandes. Des inscriptions

rappelaient le nom de tous les régiments qui avaient pris part à

la campagne[66]. Le cortège défila devant Joséphine Bonaparte,

qui assistait à la cérémonie du haut d'un des balcons du palais

Serbelloni, et, quand il arriva sur la place du Dôme, on inaugura

solennellement un arbre de la liberté; mais les décharges répétées de

l'artillerie, qui accompagnaient la cérémonie, brisèrent les vitraux

de la cathédrale, perte irréparable pour l'art.

[Note 65: GIOVANNI DE CASTRO, ouv. cit., p. 92.]

En février 1797, à propos des victoires de Bonaparte, une grande fête

fut encore célébrée à Milan. Il y eut aussi des défilés de chars

emblématiques, puis des banquets publics, et des distributions de

vivres. Sur le soir, à la Porte Orientale, grand feu d'artifice. La

liberté immola l'aristocratie dans des flammes, vertes et rouges de

Bengale, et un aigle empenné, qui commençait à voler, fut bientôt

réduit en cendres par la foudre des artificiers.

[Note 66: MINOLA, _Diario_ 1796.--CUSANI, _Storia di Milano_, V, 51.]

Mis en goût[67] par ces fêtes, qui exaltaient les esprits, et, à

ce qu'ils croyaient du moins, répandaient l'amour des institutions

républicaines, les exaltés n'hésitèrent pas à célébrer les

anniversaires les plus sinistres de la révolution française; par

exemple, celui de l'exécution de Louis XVI. Ils avaient, pour la

circonstance, composé divers écriteaux et les portaient gravement sur

la poitrine. _Il fulmine colga tutti i re in un fascio.--Il coltello

di Bruto possa spaventare gli Schiavi di Cesare e gli imitatori

di Antonio.--Al popolo che sente una volta la sua indipendenza,_

etc. Les maladroits s'imaginaient qu'ils sauvaient la patrie par

ces imprécations contre des tyrans qui n'existaient pas, et ces

cérémonies symboliques, dont ils comprenaient seuls le sens caché.

Ainsi, le 16 octobre 1797[68], pour célébrer la mort de la reine de

France, on brûla sur la place du Dôme des livres de droit canon,

quelques bulles pontificales, une histoire de la guerre d'Italie par

Bolzani, quelques journaux hostiles rédigés par Taglioretti, Motta,

Polini, et deux grandes gravures représentant l'une la tiare papale,

l'autre l'aigle à deux têtes. Les organisateurs de cet autodafé

s'imaginaient sérieusement qu'ils portaient ainsi un coup mortel à

l'ancien régime. Ce sont sans doute les mêmes personnages, grotesques

à force d'être naïfs, qui s'avisèrent tout à coup de trouver un air

menaçant à la statue du roi Philippe II, qui, depuis deux siècles

se dressait sur la place des Marchands. Ils lui coupèrent la tête

et la remplacèrent par celle de Brutus, le héros du jour. Ils lui

enlevèrent son sceptre et lui mirent entre les mains l'inscription

suivante: _All'ipocrisia di Filippo II succéda la virtù di Marco

Junio Bruto!_

[Note 67: GIOVANNI DE CASTRO, ouv. cit., p. 101.]

[Note 68: MINOLA, _Diario 1797_.]

V

Pendant ce temps, les partisans secrets de l'Autriche s'organisaient,

et les modérés, que dégoûtaient ces excès, sans se rapprocher

d'eux, commençaient à craindre de s'être inutilement compromis. Ces

partisans de l'Autriche n'étaient pas nombreux, mais ils avaient

de l'influence par leurs richesses. En outre, ils avaient, dans

les campagnes par leurs tenanciers, et dans les villes par leurs

domestiques, une véritable clientèle. Au jour du danger, ils

pouvaient devenir redoutables. L'un d'entre eux, Gambanara, n'avait

pas hésité à payer de sa personne. Il était descendu dans la rue,

lors de l'insurrection de Binasco et de Pavie. D'autres restaient

enfermés dans leurs palais et se contentaient d'y forger péniblement

de lourdes épigrammes contre les Français et de les imprimer

eux-mêmes pour ne mettre personne dans la confidence, comme le comte

Pertusati, dont un historien contemporain, Giovanni de Castro, a fait

connaître l'oeuvre informe et décousue, mais malicieuse[69]. D'autres

enfin s'étaient retirés dans leurs châteaux[70], correspondaient

mystérieusement avec l'Autriche, et attendaient le moment d'assouvir

leurs rancunes.

[Note 69: L'oeuvre principale de Pertusati se nomme _Meneghin_,

c'est-à-dire Polichinelle, _sott' ai Francesi_. M. de Castro en a

donné plusieurs extraits dans son _Milano e la Republica cisalpina_

(1879). Sur Pertusati on peut encore consulter: CENNI, _sulla vita et

sugli scritti del conte F. Pertusati_. Milan, 1823.]

[Note 70: Voir dans la _Chartreuse de Parme_, de Stendhal, le curieux

portrait du comte del Dongo, enfermé dans son château de Grianta.]

Entre les modérés dont il devait ranimer la bonne volonté, les

exaltés dont il méprisait les tendances[71], mais dont il appréciait

le zèle, et les partisans de l'ancien régime qu'il affectait de

mépriser, mais dont il surveillait les démarches, le rôle de

Bonaparte eût été difficile s'il n'eût, depuis longtemps, pris son

parti. Homme de guerre et de discipline, il sentait d'instinct

que la modération seule donnerait à la Lombardie une forme de

gouvernement qui allierait la force à la liberté. Les excès de la

démagogie le dégoûtaient, et il ne se cachait pas pour le dire. À

maintes reprises, il avait exprimé son mépris à propos de certains

articles du _Thermomètre politique_. Il avait interdit les attaques

furibondes contre la religion, contre le pape, et spécialement

contre le roi de Sardaigne, dont il appréciait la dignité et la

solidité. Les élucubrations de Lattanzi avaient le privilège de

l'agacer. Il finit par en ordonner la suppression. Il se prononça

même très catégoriquement en faveur des modérés, et leur envoya,

le 10[72] décembre 1796, une sorte de manifeste qui eut un grand

retentissement. Il engageait les Lombards à l'union. «Je suis bien

aise, ajoutait-il, de saisir ces circonstances pour détruire des

bruits répandus par la malveillance. Si l'Italie veut être libre, qui

pourrait désormais l'en empêcher?... Réprimez surtout le petit nombre

d'hommes qui n'aiment la liberté que pour arriver à une révolution;

ils sont ses plus grands ennemis; ils prennent toute espèce de

figure pour remplir leurs desseins criminels ... Vous pouvez, vous

devez être libres sans révolutions, sans courir les chances et sans

éprouver les malheurs qu'a éprouvés le peuple français. Protégez les

propriétés et les personnes, et inspirez à vos compatriotes l'amour

de l'ordre et des vertus guerrières qui défendent et protègent les

républiques et la liberté.» Ces sages conseils étaient fort goûtés

par le parti modéré, mais ils déplaisaient d'autant aux exaltés.

Seulement, comme Bonaparte était le maître, on n'osait protester,

mais les exaltés commençaient à trouver sa domination pesante. Les

modérés, au contraire, se rapprochaient de plus en plus du général,

disposés à toutes les concessions pour se l'attacher d'une façon

définitive. Aussi bien le général n'allait pas tarder à se prononcer

en leur faveur.

[Note 71: Curieuse lettre de Bonaparte à Talleyrand, 20 septembre

1797 (_Correspondance_, t. III, p. 342): «Que l'on ne s'exagère

pas l'influence des prétendus patriotes Piémontais Cisalpins et

Génois; et que l'on se convainque bien que, si nous retirions d'un

coup de sifflet notre influence morale et militaire, tous ces

prétendus patriotes seraient égorgés par le peuple. Il s'éclaire, il

s'éclairera tous les jours davantage, mais il faut le temps et un

long temps.»]

[Note 72: Lettre au Congrès d'État de la Lombardie.

(_Correspondance_, t. II, p. 157.)]

Un jour, l'ambassadeur de France à Florence, Miot[73], vint trouver

Bonaparte à Mombello, et eut avec lui et Melzi une conversation

singulière, dont nous retrouvons le souvenir dans les intéressants

mémoires de ce diplomate. «Il faut à la nation, disait-il à Miot en

parlant de la France, un chef illustre par la gloire et non par des

théories de gouvernement, des phrases et des discours d'idéologues

auxquels le pays n'entend rien. Quant à votre pays, Melzi, il y

a encore moins qu'en France d'éléments de républicanisme, et il

faut encore moins de façons avec lui qu'avec tout autre. Vous le

savez mieux que personne. Nous en ferons tout ce que nous voudrons;

mais le temps n'est pas encore venu. Il faut céder à la fièvre du

moment. Nous allons avoir ici une ou deux républiques de notre

façon. Monge nous arrangera cela.» Ce qu'il appelait la fièvre du

moment, c'étaient les ordres du Directoire qui voulait imposer à

tous les États conquis la constitution française, et jeter dans le

même moule pour ainsi dire des pays différents par les usages et

les institutions. Bonaparte ne se sentait pas encore assez fort

pour résister au Directoire, mais il entendait prendre une prompte

revanche, et, comme il le disait à Miot dans ce même entretien, qui

vraiment semble arrangé après coup et pour les besoins de la cause,

tant Bonaparte s'y montra stupéfiant d'impudence dans la candeur de

ses aveux: «Je ne voudrais quitter l'Italie que pour aller jouer en

France un rôle à peu près semblable à celui que je joue ici, et le

moment n'est pas encore venu. La poire n'est pas mûre!»

[Note 73: MIOT. _Mémoires_, t. I, p. 175.]

Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799) · 第 3 / 27 段