comptaient les voleurs officiels ou extraordinaires; car, malgré les
ordres impératifs de Bonaparte, malgré la commission des cinq, les
pillages et les tromperies continuèrent. Bonaparte dut se contenter
de dénoncer et de punir quand il prenait sur le fait. «Je m'occupe de
faire la guerre aux fripons écrivait-il au Directoire[33], j'en ai
fait juger et punir plusieurs. Je dois vous en dénoncer d'autres.»
Ce sont surtout les agents de la compagnie Flachat, les nommés La
Porte, Peragallo et Payan, qu'il semble poursuivre de sa haine. «Ce
n'est qu'un ramassis de fripons, écrivait-il, sans crédit réel, sans
argent et sans moralité. Je ne serai pas suspect pour eux, car je les
croyais actifs, honnêtes et bien intentionnés, mais il faut se rendre
à l'évidence.» Ils ont reçu quatorze millions, et n'ont payé que six
millions, et encore ont-ils fourni de mauvaises marchandises et opéré
des versements factices. «Ce ne sont pas des négociants, mais des
agioteurs comme ceux du Palais Royal.» Quant aux commissaires des
guerres, sauf Denniée, Mazade, Boinod, et deux ou trois autres, ce
sont tous des fripons. L'un, Gosselin, vend à 36 francs le foin qu'il
se procure pour 18. L'autre, Flach, vend à son profit une caisse
de quinquina donnée par le roi d'Espagne pour les soldats français
atteints par la fièvre; ceux-ci passent à leur compte des matelas et
des toiles fines donnés par la ville de Crémone pour les hôpitaux.
«Ils volent d'une manière si ridicule que, si j'avais un mois de
temps, il n'y en a pas un qui ne pût être fusillé.» Les agents de
l'administration valaient moins encore. L'un d'entre eux, Thévenin,
avait vendu à Bonaparte quelques beaux chevaux, et ne voulait
pas en recevoir le prix malgré les instances du général en chef,
espérant que ce dernier fermerait les yeux. Ce dernier visait moins
à la fortune qu'au pouvoir. Son ambition était plus haute. Aussi
repoussa-t-il avec indignation la complicité déshonnête de Thévenin.
«Faites-le arrêter, écrivait-il, retenez-le six mois en prison. Il
peut payer 500,000 écus de taxe de guerre en argent.» C'étaient
surtout les entrepreneurs de charrois[34], dont les exactions étaient
scandaleuses. Bonaparte en signale quelques-uns, Sonolet, Auzon,
Elie, Hartea, comme d'effrontés voleurs. Il aurait même voulu que
trois d'entre eux, Boekly[35], Chevilly et Descrivains, qui avaient
fait des versements factices, fussent condamnés à mort: mais ces
fripons avaient de hautes protections, même dans l'entourage immédiat
du général en chef[36], et ils échappèrent au châtiment qu'ils
méritaient si bien.
[Note 33: Milan, 12 octobre, 1796. _Correspondance_, t. II, p.
50.--Cf. lettre du 2 octobre (t. II, p. 29).]
[Note 34: en outre, ils se donnaient le genre d'être royalistes et
affichaient leurs espérances réactionnaires. «Les charrois sont
pleins d'émigrés, écrivait Bonaparte. Ils s'appellent Royal-charrois
et portent le collet vert sous mes yeux.» _Correspondance_, t. II, p.
51.]
[Note 35: Milan. 1er janvier 1797. _Correspondance_, t. II, p.
219. Lettre à Berthier: «Je demande que ces trois employés soient
condamnés à la peine de mort, ne devant pas être considérés comme de
simples voleurs, mais comme des hommes qui, tous les jours, atténuent
les moyens de l'armée.»]
[Note 36: Lettre du 12 octobre 1796 (t. II, p. 51): «Diriez-vous que
l'on cherche à séduire mes secrétaires jusque dans mon antichambre?»]
Le désordre continua, depuis la compagnie Flachat[37] qui volait
cinq millions à la fois, jusqu'aux simples gardes de magasins qui
grappillaient sur les fournitures, et tous ces vols, toutes ces
tromperies retombaient sur les malheureux Italiens. À vrai dire le
corps expéditionnaire tout entier, à l'exception de son chef et de
quelques officiers ou soldats, dont l'âme était trop bien située pour
accepter de pareils moyens de s'enrichir, l'armée française puisait
à pleines mains dans les trésors italiens. Certes les Lombards
faisaient un dur apprentissage de la liberté. Il était grand temps
pour eux qu'un ordre relatif s'établit. Heureusement l'Autriche fut
définitivement vaincue, et Bonaparte, qui lui avait imposé presque
sous les murs de Vienne les préliminaires de Leoben, revint à Milan
pour y jouir de sa gloire et organiser sa conquête.
[Note 37: Lettre à Garrau.--Modène, 16 octobre 1796.
_Correspondance_, t. II, p. 56. «De tous côtés, on réclame contre
la Compagnie Flachat; tous ses agents sont d'un incivisme si marqué
que je suis fondé à croire qu'une grande partie sert d'espions à
l'ennemi.»--Cf. Lettre au Directoire, Forli. 3 février 1797 (t. II,
p. 303): «Vous ne souffrirez pas que ces voleurs de l'année trouvent
leur refuge à Paris ... Si l'on ne trouve pas moyen d'atteindre la
friponnerie manifestement reconnue de ces gens-là, il faut renoncer
au règne de l'ordre, à l'amélioration de nos finances, et à maintenir
une armée aussi considérable en Italie.»]
IV
Malgré la tyrannie française, malgré les spoliations iniques de
nos agents, les patriotes italiens n'avaient pas désespéré. Ils ne
pouvaient croire que la France les rendrait à l'Autriche, et, au lieu
d'assurer leur indépendance, confirmerait leur servitude. Même aux
plus mauvais jours de l'occupation française, ils s'étaient toujours
comportés comme de sincères alliés. Non seulement ils avaient payé
toutes les contributions de guerre, mais encore ils avaient organisé
des régiments[38] et rendu à Bonaparte de réels services en tenant
garnison dans les places fortes et en lui servant de troupes de
réserves. Le général en chef leur avait à plusieurs reprises exprimé
sa satisfaction. Dès le mois de juin 1796, c'est-à-dire avant que
les grands coups n'eussent été portés contre les Autrichiens, avant
que la question militaire par conséquent n'eut été tranchée en notre
faveur, voici comment il s'exprimait sur le compte des Lombards dans
un rapport[39] au Directoire: «La municipalité de Milan, celle des
principales villes de la Lombardie m'ont manifesté le voeu d'envoyer
des députés à Paris. Le citoyen Serbelloni est à la tête. Il est
patriote, ce qui a produit ici un effet d'autant plus avantageux
qu'il jouit d'une grande considération, étant de la première famille
du Milanais, et fort riche. Ces députés ont manifesté leurs voeux
ici contre la maison d'Autriche. Ils savent qu'il n'y aurait plus
de sûreté pour eux dans un retour. La Lombardie est parfaitement
tranquille. Les chansons politiques sont dans la bouche de tout le
monde. L'on s'accoutume ici à la liberté. La jeunesse se présente en
foule pour demander du service dans nos corps; nous n'en acceptons
pas, parce que cela est contraire, je crois, aux lois: mais peut-être
serait-il utile de former un bataillon de Lombards, qui, commandés
par des Français, nous aiderait à contenir le pays. Je ne ferai rien
sur un objet aussi important et délicat sans vos ordres.»
[Note 38: Cf. _Correspondance_, 11 octobre 1796 (t. II, p. 45).--17
octobre 1796 (t. II, p. 59).--11 mai 1797 (t. III, p. 47).]
[Note 39: Milan, 11 juin 1796. _Correspondance_, t. I, p. 387.»]
Bonaparte n'avait donc pas encore d'idée bien arrêtée, mais
ses sympathies étaient visibles. Il ne demandait pas mieux que
d'utiliser[40] les bonnes dispositions des Lombards, sauf à les
récompenser de leur dévouement à la paix générale. Au fur et à
mesure que grandirent ses pensées, en même temps qu'augmentèrent ses
victoires, il comprit la nécessité de s'attacher les Lombards par les
liens de la reconnaissance et de l'intérêt, et ne cessa de prendre en
main leur cause, de les protéger contre les exactions de ses agents,
et de les rassurer sur l'avenir. Un peu avant Leoben, quand le bruit
commença à se répandre de la chute et du partage projeté de Venise,
les Lombards prirent peur, et envoyèrent une députation au général
victorieux. Ce dernier s'empressa de les rassurer: «Vous demandez des
assurances pour votre indépendance à venir, leur répondit-il[41],
mais ces assurances ne sont-elles pas dans les victoires que l'armée
d'Italie remporte chaque jour? Chacune de ces victoires est une ligne
de votre charte constitutionnelle. Les faits tiennent lieu d'une
déclaration par elle-même puérile. Vous ne doutez pas de l'intérêt et
du désir bien prononcé qu'a le gouvernement de vous constituer libres
et indépendants.» Depuis le jour de son entrée à Milan, Bonaparte
n'avait donc pas varié dans l'expression de ses désirs, et, bien
qu'il eût constamment refusé de prendre un engagement définitif, les
Lombards avaient le droit de compter sur lui.
[Note 40: Cf. Lettre du 8 octobre 1796 (_Correspondance_, t. II, p.
43) adressée à l'administration générale de la Lombardie: «J'approuve
le zèle qui anime le peuple de Lombardie. J'accepte les braves
qui veulent venir avec moi participer à notre gloire et mériter
l'admiration de la postérité; ils seront reçus par les républicains
français comme des frères qu'une même raison arme contre leur ennemi
commun. La liberté de la Lombardie, le bonheur de leurs compatriotes,
seront la récompense de leurs efforts et le fruit de la victoire.»]
[Note 41: À l'administration générale de la Lombardie. Lettre écrite
de Gratz, le 12 avril 1797. (_Correspondance_, t. II, p. 483.)]
Le moment était venu de réaliser ces promesses. Ce fut la grande
préoccupation de Bonaparte dès son retour à Milan. Comme il était par
sa famille et son origine à demi Italien, il chercha à satisfaire
les voeux et les aspirations des Italiens, non pas seulement pour
acquérir une facile popularité, mais parce que c'était réellement
une grande idée, féconde en résultats, que celle de créer dans la
péninsule des États libres, et intéressés à conserver l'alliance de
la nation qui leur aurait procuré l'indépendance. L'amitié certaine
de la Lombardie valait bien mieux pour la France que sa conquête. En
rendant la liberté aux Lombards, en les entourant du prestige d'une
révolution pacifique, non seulement les Français se délivraient de
l'embarras de tenir des garnisons sur les derrières de leur armée, et
se ménageaient de précieux auxiliaires, mais encore ils se voyaient
secondés par ceux qui autrement eussent été leurs ennemis. Bonaparte
ne l'ignorait pas. Il était donc parfaitement résolu à créer une
république indépendante; mais, avant de se prononcer d'une façon
définitive, il voulut étudier le terrain et se rendre compte de
l'état des esprits.
Telles n'étaient pas les intentions du Directoire. Il n'avait
autorisé la marche en avant de Bonaparte et l'occupation des
provinces italiennes de l'Autriche qu'avec l'arrière-pensée de les
restituer à titre de compensation territoriale contre la Belgique.
Aussi n'avait-il jamais consenti à prendre un engagement quelconque
vis-à-vis des Lombards. Bonaparte pensait autrement, et, comme il
n'était déjà plus de ceux auxquels un gouvernement régulier impose
des volontés, comme il se sentait indispensable et se souciait peu
des instructions les plus formelles, il ne tint aucun compte des
sentiments bien connus du Directoire, et résolut, cette fois encore,
de n'agir qu'à sa guise et au mieux de ses intérêts.
Il s'était installé à Montebello ou Mombello, près de Milan, dans un
magnifique palais qui devint aussitôt le centre des affaires et la
véritable capitale. Sa mère et sa femme l'y avaient rejoint, ainsi
que sa soeur Pauline, ses frères Joseph et Louis, et son oncle Fesch.
Ils l'aidaient à faire les honneurs de cette fastueuse résidence. On
eût dit la cour d'un souverain. L'étiquette la plus sévère régnait.
Le temps était passé des brusqueries jacobines. Aides de camp en
grande tenue, nombreux domestiques en livrée correcte, voitures de
gala, dîners en public, audiences solennelles et particulières, rien
ne manquait à Mombello. Le Napolitain Gallo, l'Autrichien Merfeldt
étaient ses hôtes habituels. Melzi, Serbelloni, et les chefs de
l'aristocratie milanaise, ainsi que les représentants de tous les
princes allemands ou italiens étaient accourus auprès de lui et le
sollicitaient avec plus d'ardeur qu'un souverain légitime. Dans son
cortège figuraient les généraux des autres armées de la République
attirés par sa réputation, des agents du Directoire qui saluaient
en lui leur maître futur, des savants[42] et des artistes qu'il
captivait par de gracieuses avances. «Ce n'était déjà plus le général
d'une république triomphante[43]. C'était un conquérant pour son
propre compte imposant ses lois aux vaincus.»
[Note 42: Lettre à Lalande, Milan, 5 décembre 1796 (_Correspondance_,
t. II, p. 138). Curieuse dissertation sur les avantages de
l'astronomie: «Partager une nuit entre une jolie femme et un beau
ciel, le jour à rapprocher ses observations et ses calculs me paraît
être le bonheur sur la terre.» Voir une autre lettre de Napoléon
à Lalande, directeur de l'Observatoire, qui lui avait recommandé
l'astronome Cagnoli: «Mombello, 10 juin 1797. (_Corresp._, t. III, p.
102): Si le célèbre astronome Cagnoli, ou quelqu'un de ses collègues,
avait été froissé par les événements affligeants qui se sont passés
dans cette ville (Vérone), je les ferais indemniser. Je saisirai
toutes les occasions pour faire quelque chose qui vous soit agréable,
et pour vous convaincre de l'estime et de la haute considération que
j'ai pour vous. Avant de finir, je dois vous remercier de ce que
votre lettre me mettra peut-être à même de réparer un des maux de la
guerre, et de protéger des hommes aussi estimables que les savants de
Vérone.»]
[Note 43: MIOT. _Mémoires_, t. I, p. 150.]
Les Lombards surtout, dont les destinées se réglaient alors,
entouraient l'heureux général et s'efforçaient de surprendre le
secret de ses résolutions; mais Bonaparte acceptait leurs avances,
les écoutait tous et restait impénétrable. Il voulait voir les partis
venir à lui.
Il y avait en effet déjà dans cette Lombardie, à peine émancipée
du joug autrichien, deux partis, les modérés et les exaltés. Les
modérés appartenaient à la bourgeoisie et aux nobles qui, dès le
début, s'étaient jetés dans nos bras. Serbelloni, Melzi, Visconti,
Contarini, Litta, Morosini, en étaient les chefs les plus marquants.
Les modérés croyaient sincèrement à l'avenir de la patrie italienne.
Ils acceptaient la domination française, mais comme une nécessité
temporaire[44]. Leur foi dans les destinées italiennes était
inébranlable, peut-être même un peu naïve. Les uns auraient accepté
le roi de Sardaigne comme souverain, car c'eût été le moyen d'arriver
plus vite à constituer une Italie une et indépendante; les autres se
seraient volontiers accommodés de Bonaparte. Il est certain que des
ouvertures lui furent faites en ce sens. On a conservé une lettre[45]
fort intéressante, qui sans doute n'est pas signée, mais qui ne peut
avoir été écrite que par un Italien très au courant de la politique
et des intrigues contemporaines. D'après l'auteur anonyme, Bonaparte
n'avait que trois partis à prendre: le premier, de retourner en
France et d'y vivre en simple citoyen, mais il ne convenait ni aux
circonstances ni au génie de Bonaparte; le second, de rentrer en
France à la tête de l'armée et de s'y poser en chef de parti, mais
c'était un coup d'État, et on n'osait le conseiller. Voici quel est
le troisième: «Formez de l'Italie un grand empire, que ce nouvel
État prenne un fort ascendant dans la balance de l'Europe, qu'il
tienne le milieu entre l'Empire et la France, et établisse entre ces
puissances un équilibre parfait, en se déclarant contre celle qui
voudrait opprimer l'autre. Soyez le chef de cet empire, gardez à
votre solde une grande partie de l'armée française pour contenir les
différents peuples et assurer l'exécution de ce plan. La France vous
devra l'éloignement de cette armée qu'elle ne pourrait entretenir
qu'avec peine, et dont l'esprit troublerait sa tranquillité. Elle
vous devra la paix et vous aurez mérité son estime et son admiration.
Soyez son plus fidèle allié.... Vous pouvez aussi devenir redoutable
par vos forces maritimes et disputer par la suite l'empire de la mer
aux Anglais, ou au moins les chasser entièrement de la Méditerranée.
Cette entreprise digne de vous, général, et dont je ne détaille pas
tous les avantages, qui vous frapperont au premier aperçu, est la
seule qui puisse mettre le sceau à votre gloire, ramener une paix
durable en France, procurer de la stabilité au gouvernement, et, en
vous élevant au faîte des grandeurs, vous faire encore bien mériter
de la patrie.» Certes la perspective qu'ouvrait à l'ambition de
Bonaparte l'auteur de cette lettre était vaste, mais il est probable
que les projets du général ne s'arrêtaient plus à la péninsule.
C'est à la France et non plus à l'Italie qu'il pensait. Sans doute
il aurait consenti à se faire de l'Italie comme un marche-pied, mais
pour monter plus haut. «J'ai entendu raconter au jeune et candide
Villetard, écrit Botta[46], que se promenant un jour à Montebello
avec Bonaparte et Dupuis, qui mourut général en Égypte dans la
révolte du Caire, Bonaparte, s'arrêtant tout à coup, leur dit: «Que
penseriez-vous si je devenais roi de France?» et que Dupuis, grand
républicain de profession, lui répondit: «Je serais le premier à
vous plonger un poignard dans le coeur.» Sur quoi Bonaparte se mit à
rire.» Le général riait, mais il ne parlait pas au hasard et cette
soudaine effusion cachait mal de secrètes pensées. Le premier rang,
même en Italie, ne lui convenait plus. Il ne le jugeait pas digne de
sa fortune et de son avenir, et, sans nul doute, dans ce jardin de
Montebello, songeait déjà au coup d'État qui devait lui donner la
suprême autorité en France.
[Note 44: C'est d'eux que Bonaparte parlait quand il écrivait au
Directoire (Milan, 20 octobre 1796, t. II, p. 28): «Le peuple de
la Lombardie se prononce chaque jour davantage, mais il est une
classe très considérable qui désirerait, avant de jeter le gant à
l'Empereur, d'y être invitée par une proclamation du gouvernement,
qui fût une espèce de garant de l'intérêt que la France prendra à ce
pays-ci à la paix générale.»]
[Note 45: DARU. _Histoire de Venise_. Pièces justificatives, t. VII,
p. 392.]
[Note 46: BOTTA. Ouv. cit., liv. XII, p. 46.]
Aussi bien, si Bonaparte ne se considérait pas comme l'homme de
l'Italie[47], les Italiens, de leur côté, même les modérés, ne
tenaient à lui que médiocrement. Quelques-uns d'entre eux, honteux
de leur asservissement, songeaient déjà à chasser les Français
d'Italie. C'étaient les chefs de la garde nationale lombarde, Lahoz,
Pino, Teulié, Birago. Ils avaient fondé une société secrète, dite des
_Rayons_, dont le but était la création d'une Italie non plus avec le
secours de l'étranger, mais exclusivement par les forces italiennes.
Peu à peu cette société s'étendra et ses opinions finiront par
s'imposer. C'est déjà le parti national, ce qu'on pourrait appeler la
Jeune Italie.
[Note 47: Bonaparte connaissait parfaitement la situation, si l'on en
juge par cette lettre, par lui adressée au Directoire, le 28 décembre
1796: «Il y a en ce moment-ci en Lombardie trois partis: 1º celui qui
se laisse conduire par les Français; 2º celui qui voudrait la liberté
et montre même son désir avec quelque impatience; 3º le parti ami des
Autrichiens et ennemi des Français. Je soutiens et j'encourage le
premier, je contiens le second et je réprime le troisième.»]
Quant aux exaltés, ils se composaient de tous ceux qui, dans la
sincérité de leur coeur, ou par misérable calcul d'intérêt personnel,
s'imaginaient qu'il était de bon goût de copier les exagérations
jacobines. Quelques bourgeois, ou plutôt quelques boutiquiers, des
ouvriers, de petits fonctionnaires, et la tourbe des déclassés
appartenaient à ce parti. Les journalistes qui se grisaient
eux-mêmes au cliquetis de leurs périodes en constituaient la force
apparente. Ils prêchaient avec ardeur la démocratie ou plutôt la
démagogie, grand mot ronflant, système dont ils ne comprenaient
seulement pas les obligations. Pour eux toute contrainte était une
gène, toute obéissance un abus. Aussi plaignaient-ils comme un
martyr tout citoyen frappé par la loi, comme une victime quiconque
était obligé soit de payer un impôt, soit de ne pas satisfaire ses
désirs. Un journal de Milan, _le Thermomètre Politique_, était
devenu le principal de leurs organes. C'est là qu'agitaient les
esprits par leurs articles furibonds, Salvadori, Lattanzi, Salfi,
Poggi et Abamonti. «Habiles dans les luttes de la révolution[48],
mais non dans les combats de la liberté, ils déployaient du talent,
là où il fallait du caractère. Avec la même audace qu'ils avaient
montrée pour renverser les premières barrières, ils foulaient aux
pieds les principes et les moeurs, et abusaient de la liberté
jusqu'à l'outrage.» Toute une littérature républicaine sortait de
ces officines milanaises: _Notions démocratiques_[49] _à l'usage
des Écoles normales; Pensées d'un républicain sur le bonheur public
et privé; Doctrine des Anciens sur la liberté; De la souveraineté
du peuple; Un républicain jadis noble aux anciens nobles._ Ces
pamphlets, aussi médiocres pour le fond que détestables pour la
forme, étaient imprimés à un nombre considérable d'exemplaires, et
lus avec avidité. De Milan ils se répandaient dans l'Italie entière.
Il est vrai que Milan était devenu comme l'asile des réfugiés
italiens, romains, napolitains, modènais ou vénitiens, qui tous,
comme de juste, étaient venus y grossir les rangs des exaltés. On
citait parmi eux deux prêtres qui avaient abjuré, le métaphysicien
Poli et Melchior Gioja, le savant statisticien; Tambroni un érudit,
Beccatini un historien, Custodi un économiste. Le médecin Rasori,
l'architecte Romain Barbieri, et le savant commentateur des douze
Tables, Valoriani, se signalaient parmi les plus fougueux adversaires
de l'ancien régime. Un jeune improvisateur Romain, Gianni, mêlait
à de furibondes attaques contre les tyrans de plates adulations
en l'honneur du héros libérateur de l'Italie. Le Vénitien Foscolo
travaillait à sa tragédie de _Tieste_, et prenait du service dans
l'armée lombarde. C'était surtout dans les clubs, plus encore
que dans les journaux, que ces Lombards ou Italiens, donnaient
carrière à leur exaltation. Tantôt ils se contentaient d'émettre
des propositions simplement absurdes, partage des propriétés, taxe
progressive sur les comestibles, ateliers nationaux, etc., tantôt ils
discréditaient par d'insolentes bravades la liberté et la République.
Aujourd'hui ils demandaient la permanence de la guillotine, demain
le massacre de tous les pères et de toutes les mères appartenant
à la noblesse, afin que leurs enfants fussent élevés dans les
nouveaux principes[50]. Ils proposaient encore de brûler le Vatican,
ou bien de jeter les Bourbons de Naples dans le Vésuve, ou bien
encore de disperser les cendres de la famille royale piémontaise,
déposées à la Superga, et de les remplacer par celles des patriotes
immolés. Dans ces clubs, et spécialement dans celui qui s'était
pompeusement intitulé _Société de l'instruction publique_, la fureur
révolutionnaire atteignait son paroxysme. Cette société n'avait-elle
pas inscrit dans son programme: destruction de toutes les religions,
renversement de tous les trônes[51].
[Note 48: CANTE. _Histoire des Italiens_, liv. XI, p. 67.]
[Note 49: _Nozioni democratiche per uso della scuole
normali.--Pensieri di un republicano sulla pubblica et privata
félicita.--Elementi republicani, par Cavriani.--Dottrina degli
antichi sulla liberta.--Della sovranita del popolo.--Un republicano
che fu nobile agli ex nobili._]
[Note 50: Voir B. GIOVIO. _La conversione politica o lettere ai
Francesi. Corresp. 1799_, let. XIV.--cf. GIOVANNI DE CASTRO, ouv.
cit., p. 129.]
[Note 51: BECCATINI, ouv. cité, I, 23. «Distruggere tutte le
religioni existenti nel nostro piccolo globo, rovesciare tutti i
troni d'Europa.»]