C'est sans doute sur cette difficulté de démêler la vérité que

comptaient les voleurs officiels ou extraordinaires; car, malgré les

ordres impératifs de Bonaparte, malgré la commission des cinq, les

pillages et les tromperies continuèrent. Bonaparte dut se contenter

de dénoncer et de punir quand il prenait sur le fait. «Je m'occupe de

faire la guerre aux fripons écrivait-il au Directoire[33], j'en ai

fait juger et punir plusieurs. Je dois vous en dénoncer d'autres.»

Ce sont surtout les agents de la compagnie Flachat, les nommés La

Porte, Peragallo et Payan, qu'il semble poursuivre de sa haine. «Ce

n'est qu'un ramassis de fripons, écrivait-il, sans crédit réel, sans

argent et sans moralité. Je ne serai pas suspect pour eux, car je les

croyais actifs, honnêtes et bien intentionnés, mais il faut se rendre

à l'évidence.» Ils ont reçu quatorze millions, et n'ont payé que six

millions, et encore ont-ils fourni de mauvaises marchandises et opéré

des versements factices. «Ce ne sont pas des négociants, mais des

agioteurs comme ceux du Palais Royal.» Quant aux commissaires des

guerres, sauf Denniée, Mazade, Boinod, et deux ou trois autres, ce

sont tous des fripons. L'un, Gosselin, vend à 36 francs le foin qu'il

se procure pour 18. L'autre, Flach, vend à son profit une caisse

de quinquina donnée par le roi d'Espagne pour les soldats français

atteints par la fièvre; ceux-ci passent à leur compte des matelas et

des toiles fines donnés par la ville de Crémone pour les hôpitaux.

«Ils volent d'une manière si ridicule que, si j'avais un mois de

temps, il n'y en a pas un qui ne pût être fusillé.» Les agents de

l'administration valaient moins encore. L'un d'entre eux, Thévenin,

avait vendu à Bonaparte quelques beaux chevaux, et ne voulait

pas en recevoir le prix malgré les instances du général en chef,

espérant que ce dernier fermerait les yeux. Ce dernier visait moins

à la fortune qu'au pouvoir. Son ambition était plus haute. Aussi

repoussa-t-il avec indignation la complicité déshonnête de Thévenin.

«Faites-le arrêter, écrivait-il, retenez-le six mois en prison. Il

peut payer 500,000 écus de taxe de guerre en argent.» C'étaient

surtout les entrepreneurs de charrois[34], dont les exactions étaient

scandaleuses. Bonaparte en signale quelques-uns, Sonolet, Auzon,

Elie, Hartea, comme d'effrontés voleurs. Il aurait même voulu que

trois d'entre eux, Boekly[35], Chevilly et Descrivains, qui avaient

fait des versements factices, fussent condamnés à mort: mais ces

fripons avaient de hautes protections, même dans l'entourage immédiat

du général en chef[36], et ils échappèrent au châtiment qu'ils

méritaient si bien.

[Note 33: Milan, 12 octobre, 1796. _Correspondance_, t. II, p.

50.--Cf. lettre du 2 octobre (t. II, p. 29).]

[Note 34: en outre, ils se donnaient le genre d'être royalistes et

affichaient leurs espérances réactionnaires. «Les charrois sont

pleins d'émigrés, écrivait Bonaparte. Ils s'appellent Royal-charrois

et portent le collet vert sous mes yeux.» _Correspondance_, t. II, p.

51.]

[Note 35: Milan. 1er janvier 1797. _Correspondance_, t. II, p.

219. Lettre à Berthier: «Je demande que ces trois employés soient

condamnés à la peine de mort, ne devant pas être considérés comme de

simples voleurs, mais comme des hommes qui, tous les jours, atténuent

les moyens de l'armée.»]

[Note 36: Lettre du 12 octobre 1796 (t. II, p. 51): «Diriez-vous que

l'on cherche à séduire mes secrétaires jusque dans mon antichambre?»]

Le désordre continua, depuis la compagnie Flachat[37] qui volait

cinq millions à la fois, jusqu'aux simples gardes de magasins qui

grappillaient sur les fournitures, et tous ces vols, toutes ces

tromperies retombaient sur les malheureux Italiens. À vrai dire le

corps expéditionnaire tout entier, à l'exception de son chef et de

quelques officiers ou soldats, dont l'âme était trop bien située pour

accepter de pareils moyens de s'enrichir, l'armée française puisait

à pleines mains dans les trésors italiens. Certes les Lombards

faisaient un dur apprentissage de la liberté. Il était grand temps

pour eux qu'un ordre relatif s'établit. Heureusement l'Autriche fut

définitivement vaincue, et Bonaparte, qui lui avait imposé presque

sous les murs de Vienne les préliminaires de Leoben, revint à Milan

pour y jouir de sa gloire et organiser sa conquête.

[Note 37: Lettre à Garrau.--Modène, 16 octobre 1796.

_Correspondance_, t. II, p. 56. «De tous côtés, on réclame contre

la Compagnie Flachat; tous ses agents sont d'un incivisme si marqué

que je suis fondé à croire qu'une grande partie sert d'espions à

l'ennemi.»--Cf. Lettre au Directoire, Forli. 3 février 1797 (t. II,

p. 303): «Vous ne souffrirez pas que ces voleurs de l'année trouvent

leur refuge à Paris ... Si l'on ne trouve pas moyen d'atteindre la

friponnerie manifestement reconnue de ces gens-là, il faut renoncer

au règne de l'ordre, à l'amélioration de nos finances, et à maintenir

une armée aussi considérable en Italie.»]

IV

Malgré la tyrannie française, malgré les spoliations iniques de

nos agents, les patriotes italiens n'avaient pas désespéré. Ils ne

pouvaient croire que la France les rendrait à l'Autriche, et, au lieu

d'assurer leur indépendance, confirmerait leur servitude. Même aux

plus mauvais jours de l'occupation française, ils s'étaient toujours

comportés comme de sincères alliés. Non seulement ils avaient payé

toutes les contributions de guerre, mais encore ils avaient organisé

des régiments[38] et rendu à Bonaparte de réels services en tenant

garnison dans les places fortes et en lui servant de troupes de

réserves. Le général en chef leur avait à plusieurs reprises exprimé

sa satisfaction. Dès le mois de juin 1796, c'est-à-dire avant que

les grands coups n'eussent été portés contre les Autrichiens, avant

que la question militaire par conséquent n'eut été tranchée en notre

faveur, voici comment il s'exprimait sur le compte des Lombards dans

un rapport[39] au Directoire: «La municipalité de Milan, celle des

principales villes de la Lombardie m'ont manifesté le voeu d'envoyer

des députés à Paris. Le citoyen Serbelloni est à la tête. Il est

patriote, ce qui a produit ici un effet d'autant plus avantageux

qu'il jouit d'une grande considération, étant de la première famille

du Milanais, et fort riche. Ces députés ont manifesté leurs voeux

ici contre la maison d'Autriche. Ils savent qu'il n'y aurait plus

de sûreté pour eux dans un retour. La Lombardie est parfaitement

tranquille. Les chansons politiques sont dans la bouche de tout le

monde. L'on s'accoutume ici à la liberté. La jeunesse se présente en

foule pour demander du service dans nos corps; nous n'en acceptons

pas, parce que cela est contraire, je crois, aux lois: mais peut-être

serait-il utile de former un bataillon de Lombards, qui, commandés

par des Français, nous aiderait à contenir le pays. Je ne ferai rien

sur un objet aussi important et délicat sans vos ordres.»

[Note 38: Cf. _Correspondance_, 11 octobre 1796 (t. II, p. 45).--17

octobre 1796 (t. II, p. 59).--11 mai 1797 (t. III, p. 47).]

[Note 39: Milan, 11 juin 1796. _Correspondance_, t. I, p. 387.»]

Bonaparte n'avait donc pas encore d'idée bien arrêtée, mais

ses sympathies étaient visibles. Il ne demandait pas mieux que

d'utiliser[40] les bonnes dispositions des Lombards, sauf à les

récompenser de leur dévouement à la paix générale. Au fur et à

mesure que grandirent ses pensées, en même temps qu'augmentèrent ses

victoires, il comprit la nécessité de s'attacher les Lombards par les

liens de la reconnaissance et de l'intérêt, et ne cessa de prendre en

main leur cause, de les protéger contre les exactions de ses agents,

et de les rassurer sur l'avenir. Un peu avant Leoben, quand le bruit

commença à se répandre de la chute et du partage projeté de Venise,

les Lombards prirent peur, et envoyèrent une députation au général

victorieux. Ce dernier s'empressa de les rassurer: «Vous demandez des

assurances pour votre indépendance à venir, leur répondit-il[41],

mais ces assurances ne sont-elles pas dans les victoires que l'armée

d'Italie remporte chaque jour? Chacune de ces victoires est une ligne

de votre charte constitutionnelle. Les faits tiennent lieu d'une

déclaration par elle-même puérile. Vous ne doutez pas de l'intérêt et

du désir bien prononcé qu'a le gouvernement de vous constituer libres

et indépendants.» Depuis le jour de son entrée à Milan, Bonaparte

n'avait donc pas varié dans l'expression de ses désirs, et, bien

qu'il eût constamment refusé de prendre un engagement définitif, les

Lombards avaient le droit de compter sur lui.

[Note 40: Cf. Lettre du 8 octobre 1796 (_Correspondance_, t. II, p.

43) adressée à l'administration générale de la Lombardie: «J'approuve

le zèle qui anime le peuple de Lombardie. J'accepte les braves

qui veulent venir avec moi participer à notre gloire et mériter

l'admiration de la postérité; ils seront reçus par les républicains

français comme des frères qu'une même raison arme contre leur ennemi

commun. La liberté de la Lombardie, le bonheur de leurs compatriotes,

seront la récompense de leurs efforts et le fruit de la victoire.»]

[Note 41: À l'administration générale de la Lombardie. Lettre écrite

de Gratz, le 12 avril 1797. (_Correspondance_, t. II, p. 483.)]

Le moment était venu de réaliser ces promesses. Ce fut la grande

préoccupation de Bonaparte dès son retour à Milan. Comme il était par

sa famille et son origine à demi Italien, il chercha à satisfaire

les voeux et les aspirations des Italiens, non pas seulement pour

acquérir une facile popularité, mais parce que c'était réellement

une grande idée, féconde en résultats, que celle de créer dans la

péninsule des États libres, et intéressés à conserver l'alliance de

la nation qui leur aurait procuré l'indépendance. L'amitié certaine

de la Lombardie valait bien mieux pour la France que sa conquête. En

rendant la liberté aux Lombards, en les entourant du prestige d'une

révolution pacifique, non seulement les Français se délivraient de

l'embarras de tenir des garnisons sur les derrières de leur armée, et

se ménageaient de précieux auxiliaires, mais encore ils se voyaient

secondés par ceux qui autrement eussent été leurs ennemis. Bonaparte

ne l'ignorait pas. Il était donc parfaitement résolu à créer une

république indépendante; mais, avant de se prononcer d'une façon

définitive, il voulut étudier le terrain et se rendre compte de

l'état des esprits.

Telles n'étaient pas les intentions du Directoire. Il n'avait

autorisé la marche en avant de Bonaparte et l'occupation des

provinces italiennes de l'Autriche qu'avec l'arrière-pensée de les

restituer à titre de compensation territoriale contre la Belgique.

Aussi n'avait-il jamais consenti à prendre un engagement quelconque

vis-à-vis des Lombards. Bonaparte pensait autrement, et, comme il

n'était déjà plus de ceux auxquels un gouvernement régulier impose

des volontés, comme il se sentait indispensable et se souciait peu

des instructions les plus formelles, il ne tint aucun compte des

sentiments bien connus du Directoire, et résolut, cette fois encore,

de n'agir qu'à sa guise et au mieux de ses intérêts.

Il s'était installé à Montebello ou Mombello, près de Milan, dans un

magnifique palais qui devint aussitôt le centre des affaires et la

véritable capitale. Sa mère et sa femme l'y avaient rejoint, ainsi

que sa soeur Pauline, ses frères Joseph et Louis, et son oncle Fesch.

Ils l'aidaient à faire les honneurs de cette fastueuse résidence. On

eût dit la cour d'un souverain. L'étiquette la plus sévère régnait.

Le temps était passé des brusqueries jacobines. Aides de camp en

grande tenue, nombreux domestiques en livrée correcte, voitures de

gala, dîners en public, audiences solennelles et particulières, rien

ne manquait à Mombello. Le Napolitain Gallo, l'Autrichien Merfeldt

étaient ses hôtes habituels. Melzi, Serbelloni, et les chefs de

l'aristocratie milanaise, ainsi que les représentants de tous les

princes allemands ou italiens étaient accourus auprès de lui et le

sollicitaient avec plus d'ardeur qu'un souverain légitime. Dans son

cortège figuraient les généraux des autres armées de la République

attirés par sa réputation, des agents du Directoire qui saluaient

en lui leur maître futur, des savants[42] et des artistes qu'il

captivait par de gracieuses avances. «Ce n'était déjà plus le général

d'une république triomphante[43]. C'était un conquérant pour son

propre compte imposant ses lois aux vaincus.»

[Note 42: Lettre à Lalande, Milan, 5 décembre 1796 (_Correspondance_,

t. II, p. 138). Curieuse dissertation sur les avantages de

l'astronomie: «Partager une nuit entre une jolie femme et un beau

ciel, le jour à rapprocher ses observations et ses calculs me paraît

être le bonheur sur la terre.» Voir une autre lettre de Napoléon

à Lalande, directeur de l'Observatoire, qui lui avait recommandé

l'astronome Cagnoli: «Mombello, 10 juin 1797. (_Corresp._, t. III, p.

102): Si le célèbre astronome Cagnoli, ou quelqu'un de ses collègues,

avait été froissé par les événements affligeants qui se sont passés

dans cette ville (Vérone), je les ferais indemniser. Je saisirai

toutes les occasions pour faire quelque chose qui vous soit agréable,

et pour vous convaincre de l'estime et de la haute considération que

j'ai pour vous. Avant de finir, je dois vous remercier de ce que

votre lettre me mettra peut-être à même de réparer un des maux de la

guerre, et de protéger des hommes aussi estimables que les savants de

Vérone.»]

[Note 43: MIOT. _Mémoires_, t. I, p. 150.]

Les Lombards surtout, dont les destinées se réglaient alors,

entouraient l'heureux général et s'efforçaient de surprendre le

secret de ses résolutions; mais Bonaparte acceptait leurs avances,

les écoutait tous et restait impénétrable. Il voulait voir les partis

venir à lui.

Il y avait en effet déjà dans cette Lombardie, à peine émancipée

du joug autrichien, deux partis, les modérés et les exaltés. Les

modérés appartenaient à la bourgeoisie et aux nobles qui, dès le

début, s'étaient jetés dans nos bras. Serbelloni, Melzi, Visconti,

Contarini, Litta, Morosini, en étaient les chefs les plus marquants.

Les modérés croyaient sincèrement à l'avenir de la patrie italienne.

Ils acceptaient la domination française, mais comme une nécessité

temporaire[44]. Leur foi dans les destinées italiennes était

inébranlable, peut-être même un peu naïve. Les uns auraient accepté

le roi de Sardaigne comme souverain, car c'eût été le moyen d'arriver

plus vite à constituer une Italie une et indépendante; les autres se

seraient volontiers accommodés de Bonaparte. Il est certain que des

ouvertures lui furent faites en ce sens. On a conservé une lettre[45]

fort intéressante, qui sans doute n'est pas signée, mais qui ne peut

avoir été écrite que par un Italien très au courant de la politique

et des intrigues contemporaines. D'après l'auteur anonyme, Bonaparte

n'avait que trois partis à prendre: le premier, de retourner en

France et d'y vivre en simple citoyen, mais il ne convenait ni aux

circonstances ni au génie de Bonaparte; le second, de rentrer en

France à la tête de l'armée et de s'y poser en chef de parti, mais

c'était un coup d'État, et on n'osait le conseiller. Voici quel est

le troisième: «Formez de l'Italie un grand empire, que ce nouvel

État prenne un fort ascendant dans la balance de l'Europe, qu'il

tienne le milieu entre l'Empire et la France, et établisse entre ces

puissances un équilibre parfait, en se déclarant contre celle qui

voudrait opprimer l'autre. Soyez le chef de cet empire, gardez à

votre solde une grande partie de l'armée française pour contenir les

différents peuples et assurer l'exécution de ce plan. La France vous

devra l'éloignement de cette armée qu'elle ne pourrait entretenir

qu'avec peine, et dont l'esprit troublerait sa tranquillité. Elle

vous devra la paix et vous aurez mérité son estime et son admiration.

Soyez son plus fidèle allié.... Vous pouvez aussi devenir redoutable

par vos forces maritimes et disputer par la suite l'empire de la mer

aux Anglais, ou au moins les chasser entièrement de la Méditerranée.

Cette entreprise digne de vous, général, et dont je ne détaille pas

tous les avantages, qui vous frapperont au premier aperçu, est la

seule qui puisse mettre le sceau à votre gloire, ramener une paix

durable en France, procurer de la stabilité au gouvernement, et, en

vous élevant au faîte des grandeurs, vous faire encore bien mériter

de la patrie.» Certes la perspective qu'ouvrait à l'ambition de

Bonaparte l'auteur de cette lettre était vaste, mais il est probable

que les projets du général ne s'arrêtaient plus à la péninsule.

C'est à la France et non plus à l'Italie qu'il pensait. Sans doute

il aurait consenti à se faire de l'Italie comme un marche-pied, mais

pour monter plus haut. «J'ai entendu raconter au jeune et candide

Villetard, écrit Botta[46], que se promenant un jour à Montebello

avec Bonaparte et Dupuis, qui mourut général en Égypte dans la

révolte du Caire, Bonaparte, s'arrêtant tout à coup, leur dit: «Que

penseriez-vous si je devenais roi de France?» et que Dupuis, grand

républicain de profession, lui répondit: «Je serais le premier à

vous plonger un poignard dans le coeur.» Sur quoi Bonaparte se mit à

rire.» Le général riait, mais il ne parlait pas au hasard et cette

soudaine effusion cachait mal de secrètes pensées. Le premier rang,

même en Italie, ne lui convenait plus. Il ne le jugeait pas digne de

sa fortune et de son avenir, et, sans nul doute, dans ce jardin de

Montebello, songeait déjà au coup d'État qui devait lui donner la

suprême autorité en France.

[Note 44: C'est d'eux que Bonaparte parlait quand il écrivait au

Directoire (Milan, 20 octobre 1796, t. II, p. 28): «Le peuple de

la Lombardie se prononce chaque jour davantage, mais il est une

classe très considérable qui désirerait, avant de jeter le gant à

l'Empereur, d'y être invitée par une proclamation du gouvernement,

qui fût une espèce de garant de l'intérêt que la France prendra à ce

pays-ci à la paix générale.»]

[Note 45: DARU. _Histoire de Venise_. Pièces justificatives, t. VII,

p. 392.]

[Note 46: BOTTA. Ouv. cit., liv. XII, p. 46.]

Aussi bien, si Bonaparte ne se considérait pas comme l'homme de

l'Italie[47], les Italiens, de leur côté, même les modérés, ne

tenaient à lui que médiocrement. Quelques-uns d'entre eux, honteux

de leur asservissement, songeaient déjà à chasser les Français

d'Italie. C'étaient les chefs de la garde nationale lombarde, Lahoz,

Pino, Teulié, Birago. Ils avaient fondé une société secrète, dite des

_Rayons_, dont le but était la création d'une Italie non plus avec le

secours de l'étranger, mais exclusivement par les forces italiennes.

Peu à peu cette société s'étendra et ses opinions finiront par

s'imposer. C'est déjà le parti national, ce qu'on pourrait appeler la

Jeune Italie.

[Note 47: Bonaparte connaissait parfaitement la situation, si l'on en

juge par cette lettre, par lui adressée au Directoire, le 28 décembre

1796: «Il y a en ce moment-ci en Lombardie trois partis: 1º celui qui

se laisse conduire par les Français; 2º celui qui voudrait la liberté

et montre même son désir avec quelque impatience; 3º le parti ami des

Autrichiens et ennemi des Français. Je soutiens et j'encourage le

premier, je contiens le second et je réprime le troisième.»]

Quant aux exaltés, ils se composaient de tous ceux qui, dans la

sincérité de leur coeur, ou par misérable calcul d'intérêt personnel,

s'imaginaient qu'il était de bon goût de copier les exagérations

jacobines. Quelques bourgeois, ou plutôt quelques boutiquiers, des

ouvriers, de petits fonctionnaires, et la tourbe des déclassés

appartenaient à ce parti. Les journalistes qui se grisaient

eux-mêmes au cliquetis de leurs périodes en constituaient la force

apparente. Ils prêchaient avec ardeur la démocratie ou plutôt la

démagogie, grand mot ronflant, système dont ils ne comprenaient

seulement pas les obligations. Pour eux toute contrainte était une

gène, toute obéissance un abus. Aussi plaignaient-ils comme un

martyr tout citoyen frappé par la loi, comme une victime quiconque

était obligé soit de payer un impôt, soit de ne pas satisfaire ses

désirs. Un journal de Milan, _le Thermomètre Politique_, était

devenu le principal de leurs organes. C'est là qu'agitaient les

esprits par leurs articles furibonds, Salvadori, Lattanzi, Salfi,

Poggi et Abamonti. «Habiles dans les luttes de la révolution[48],

mais non dans les combats de la liberté, ils déployaient du talent,

là où il fallait du caractère. Avec la même audace qu'ils avaient

montrée pour renverser les premières barrières, ils foulaient aux

pieds les principes et les moeurs, et abusaient de la liberté

jusqu'à l'outrage.» Toute une littérature républicaine sortait de

ces officines milanaises: _Notions démocratiques_[49] _à l'usage

des Écoles normales; Pensées d'un républicain sur le bonheur public

et privé; Doctrine des Anciens sur la liberté; De la souveraineté

du peuple; Un républicain jadis noble aux anciens nobles._ Ces

pamphlets, aussi médiocres pour le fond que détestables pour la

forme, étaient imprimés à un nombre considérable d'exemplaires, et

lus avec avidité. De Milan ils se répandaient dans l'Italie entière.

Il est vrai que Milan était devenu comme l'asile des réfugiés

italiens, romains, napolitains, modènais ou vénitiens, qui tous,

comme de juste, étaient venus y grossir les rangs des exaltés. On

citait parmi eux deux prêtres qui avaient abjuré, le métaphysicien

Poli et Melchior Gioja, le savant statisticien; Tambroni un érudit,

Beccatini un historien, Custodi un économiste. Le médecin Rasori,

l'architecte Romain Barbieri, et le savant commentateur des douze

Tables, Valoriani, se signalaient parmi les plus fougueux adversaires

de l'ancien régime. Un jeune improvisateur Romain, Gianni, mêlait

à de furibondes attaques contre les tyrans de plates adulations

en l'honneur du héros libérateur de l'Italie. Le Vénitien Foscolo

travaillait à sa tragédie de _Tieste_, et prenait du service dans

l'armée lombarde. C'était surtout dans les clubs, plus encore

que dans les journaux, que ces Lombards ou Italiens, donnaient

carrière à leur exaltation. Tantôt ils se contentaient d'émettre

des propositions simplement absurdes, partage des propriétés, taxe

progressive sur les comestibles, ateliers nationaux, etc., tantôt ils

discréditaient par d'insolentes bravades la liberté et la République.

Aujourd'hui ils demandaient la permanence de la guillotine, demain

le massacre de tous les pères et de toutes les mères appartenant

à la noblesse, afin que leurs enfants fussent élevés dans les

nouveaux principes[50]. Ils proposaient encore de brûler le Vatican,

ou bien de jeter les Bourbons de Naples dans le Vésuve, ou bien

encore de disperser les cendres de la famille royale piémontaise,

déposées à la Superga, et de les remplacer par celles des patriotes

immolés. Dans ces clubs, et spécialement dans celui qui s'était

pompeusement intitulé _Société de l'instruction publique_, la fureur

révolutionnaire atteignait son paroxysme. Cette société n'avait-elle

pas inscrit dans son programme: destruction de toutes les religions,

renversement de tous les trônes[51].

[Note 48: CANTE. _Histoire des Italiens_, liv. XI, p. 67.]

[Note 49: _Nozioni democratiche per uso della scuole

normali.--Pensieri di un republicano sulla pubblica et privata

félicita.--Elementi republicani, par Cavriani.--Dottrina degli

antichi sulla liberta.--Della sovranita del popolo.--Un republicano

che fu nobile agli ex nobili._]

[Note 50: Voir B. GIOVIO. _La conversione politica o lettere ai

Francesi. Corresp. 1799_, let. XIV.--cf. GIOVANNI DE CASTRO, ouv.

cit., p. 129.]

[Note 51: BECCATINI, ouv. cité, I, 23. «Distruggere tutte le

religioni existenti nel nostro piccolo globo, rovesciare tutti i

troni d'Europa.»]

Bonaparte et les Républiques Italiennes (1796-1799) · 第 2 / 27 段