BONAPARTE
ET LES
RÉPUBLIQUES ITALIENNES
(1796-1799)
PAR
PAUL GAFFAREL
Doyen de la Faculté des Lettres de Dijon
PARIS
ANCIENNE LIBRAIRIE GERMER BAILLÈRE ET Cie
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
108, Boulevard Saint-Germain, 108
1895
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Évreux, Imprimerie de Charles Hérissey
AVANT-PROPOS
L'Italie, à la suite des campagnes de 1796 et 1797, a été comme
transformée par Bonaparte. Vieilles monarchies, républiques
aristocratiques ou démocratiques, principautés électives ou
héréditaires, il a, de sa tranchante épée, tout ébranlé, tout
bouleversé, tout modifié. Ses marches rapides dans la péninsule, ses
foudroyantes victoires, l'entrée dans les capitales ennemies, le
défilé des prisonniers, des drapeaux, des objets d'art, seule, cette
héroïque épopée a longtemps occupé l'imagination. On a peut-être eu
le tort de trop laisser de côté ce qu'on pourrait appeler la partie
intérieure de la question italienne. Les batailles ont fait oublier
les négociations et les coups de force les traités; et pourtant
l'histoire des républiques éphémères créées, renouvelées ou préparées
par Bonaparte présente un grand intérêt! Nous avons essayé, nous
n'osons dire de combler cette lacune, mais à tout le moins de réparer
cette omission, en présentant, dans un tableau rapide, l'histoire
de la création des cinq républiques improvisées par le conquérant.
Nous le verrons créer de toutes pièces la _République Cisalpine_;
détruire pour la reconstituer sous une forme démocratique la
_République Ligurienne_; renverser, mais cette fois pour la partager,
la _République Vénitienne_; enfin préparer les deux _Républiques
Romaine_ et _Parthénopéenne_. Tantôt il interviendra directement, et,
par une brusque décision, saura résoudre une situation compliquée;
tantôt ses confidents agiront seuls, mais sous sa haute direction.
Présent ou absent, sa main, sa lourde main, pèsera toujours dans la
balance. À lui, et rien qu'à lui, les contemporains reporteront la
responsabilité des événements. C'est donc lui qui, de près ou de
loin, sera toujours en scène.
Au moment où je ne sais quel souffle révolutionnaire passe de nouveau
sur l'Italie et menace d'ébranler, non pas l'unité italienne, mais
la monarchie piémontaise, peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt
d'évoquer des souvenirs déjà séculaires, et de montrer, par l'étude
du passé, que ce que firent les Italiens à la fin du XVIIIe siècle,
les Italiens pourraient bien le refaire à la fin du XIXe siècle.
PAUL GAFFAREL.
BONAPARTE ET LES RÉPUBLIQUES ITALIENNES
CHAPITRE PREMIER
FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE CISALPINE (1796-1797)
La domination autrichienne dans le Milanais. -- Le parti
national Italien. -- Fuite de l'archiduc Ferdinand. -- Entrée
des Français à Milan. -- Organisation d'un gouvernement
provisoire. -- Les premières déceptions. -- Les _extractions_
et les réquisitions. -- Insurrection de Pavie. -- Répression
de l'émeute. -- Brutalités et pillages. -- La guerre aux
fournisseurs. -- Bonaparte à Mombello. -- Les modérés et les
exaltés. -- Le journalisme et le théâtre. -- Le _Ballet du
Pape_. -- Les fêtes patriotiques. -- Les derniers partisans de
l'Autriche. -- Bonaparte se prononce en faveur des modérés.
-- Les théoriciens politiques. -- Création de la république
Cisalpine. -- Formation territoriale. -- Annexion de la
Valteline. -- Prospérité apparente.
I
Depuis le traité d'Utrecht qui termina la guerre de Succession
d'Espagne, en 1713, l'Autriche[1], maîtresse du Milanais et du
Mantouan, était fortement campée dans l'Italie du nord. C'était
une occupation militaire plutôt qu'une prise de possession
véritable, car il existait, entre les Autrichiens et les Italiens
trop de différences dans les moeurs, les usages, la langue et les
institutions pour que jamais ces deux peuples pussent renoncer à leur
rivalité séculaire et se fondre en une race homogène. Les Autrichiens
étaient maîtres par le fait de la guerre, par la raison du plus fort,
et les Italiens avaient le sentiment de leur infériorité, mais la
compression brutale de l'Autriche n'avait pas encore éteint dans
les coeurs Italiens le souvenir de l'antique gloire et le désir de
la ressusciter. Il existait donc, dans les provinces italiennes de
l'Autriche, ce qu'on pourrait appeler, si l'expression n'était bien
moderne, un parti autonomiste, c'est-à-dire tout disposé à recouvrer
son indépendance nationale. Ce parti se composait surtout des
classes moyennes. Les négociants, les industriels, les propriétaires
aisés, les médecins, les professeurs en faisaient la force et le
nombre. Quelques descendants des vieilles familles aristocratiques
qui avaient ou dédaigné ou repoussé les faveurs de l'Autriche, les
Serbelloni, les Visconti, les Melzi, donnaient encore au parti
italien l'appui de leur influence. Le voisinage de la France, la
contagion des idées nouvelles[2], le vent de réformes sociales et
politiques qui soufflait alors sur l'Europe entière, avaient comme
enfiévré les espérances des patriotes, car on les désignait déjà
sous ce nom, mais ces espérances ils n'osaient encore les dévoiler
au grand jour; l'Autriche en effet surveillait attentivement toute
explosion de sentiments contraires aux intérêts de la dynastie, et,
bien que les gouverneurs de la Lombardie eussent reçu l'ordre de
traiter avec douceur les sujets italiens, ils étaient impitoyables
à l'égard de tous ceux qui paraissaient vouloir renverser le
gouvernement établi. On ne connaissait pas encore en Europe le
_carcere duro_ ou _durissimo_, plus tard illustré par Silvio Pellico,
mais on le pratiquait déjà, et, si quelque patriote était en quelque
sorte protégé par l'éclat de son nom ou de sa réputation, l'exil, à
défaut de la prison, avait vite raison du récalcitrant.
[Note 1: _Correspondance de_ BONAPARTE, t. I, II, III.--_Oeuvres de_
NAPOLÉON _à Sainte-Hélène_, campagnes d'Italie.--BOTTA, _Histoire
d'Italie de 1789 à 1814_.--CANTU, _Histoire des Italiens_ (t. XI de
la traduction française).--CUSANI, _Storia di Milano_.--BECCATINI,
_Storia del memorabile triennale governo francese e se dicente
Cisalpino_.--_Giornale storico del 1797 al 1806_.--_Compendio
della Storia patria della Republica Cisalpina_. (Les 38 volumes du
Giornale et les 9 volumes du Compendio se trouvent à la bibliothèque
Ambrosienne de Milan.)--BONFADINI. _La Republica Cisalpina e il
primo regno d'Italia_.--G. DE CASTRO. _Milano e la Republica
Cisalpina giusta la poesie, le caricature ed altre testimonianze dei
tempi_.--VERRI. _Storia del invasione dei Francesi nel Milanese_.
(Rivista cont. di Torino, juillet-août 1850.)]
[Note 2: L'Autriche les redoutait tellement qu'elle avait fait
traduire par Fontana le livre d'Arthur Young contre la France, et
avait commandé à l'abbé Soave un ouvrage, ou plutôt un pamphlet, où
les Français étaient représentés comme des cannibales.]
Le parti national italien à la fin XVIIIe siècle, vivait uniquement
d'espérances. Son opposition était surtout littéraire et, pour
ainsi dire, historique. Elle s'exprimait par des conversations
particulières ou de temps à autre par des articles de journaux, dont
les allusions discrètes n'étaient même pas comprises par tous les
lecteurs; aussi l'Autriche se souciait-elle très peu des innocentes
épigrammes d'un Parini, d'un Verri ou d'un Carli. Elle laissait
même à peu près toute liberté aux rédacteurs du journal _Il Caffee_
parfois savait leur fermer la bouche en leur accordant quelque grasse
sinécure. Soutenue par le clergé qui prêchait l'obéissance, par le
peuple qui suivait l'impulsion du clergé, par les fonctionnaires
qui tenaient à conserver leurs positions et enfin par cette masse
d'indifférents qui, sous n'importe quel régime, est toujours prête à
sacrifier sa liberté à son bien-être, l'Autriche se croyait à tout
jamais la maîtresse incontestée de la Lombardie. Elle riait même des
prétentions du parti italien, et se moquait de ceux qu'elle appelait
les Guelfes, comme si les espérances des patriotes eussent été aussi
hors de propos que cette appellation qui rappelait un autre âge.
Les Guelfes allaient pourtant avoir leur revanche, plus prompte
et plus complète qu'ils n'eussent osé l'espérer. On sait combien
fut terrible le réveil de l'Autriche, comment en quelques jours
fut détruit l'édifice dont elle croyait des fondements si solides,
comment la Lombardie tomba entre nos mains, et comment le parti
italien se vit tout à coup investi de la toute-puissance et à la
veille de réaliser ses plus secrets désirs. Voyons-les donc à
l'oeuvre ces patriotes. Quel usage feront-ils de cette victoire
inattendue? Comment les Français leurs alliés leur permettront-ils de
jouir de cette liberté improvisée?
II
Bonaparte venait d'imposer au Piémont l'armistice de Cherasco. Il
avait, par une manoeuvre hardie, occupé sans grande bataille la
moitié de la Lombardie et frappé sur Beaulieu un coup retentissant
au pont de Lodi. Le chemin de Milan lui était donc ouvert. Malgré
la présence d'une forte garnison autrichienne qui occupait encore
le château, la nouvelle de ces victoires avait été accueillie avec
plaisir par toutes les classes de la population, d'abord parce
que la gloire exerce une véritable fascination, ensuite parce que
le changement plaît toujours aux masses populaires. Les couleurs
nationales, vert, blanc et rouge, reparurent. Ce fut un certain
Carlo Salvadori, Espagnol d'origine, Italien de naissance, ancien
ami de Marat, qui osa le premier se montrer avec cette cocarde dans
les rues de Milan. Les écussons impériaux furent aussitôt lacérés ou
couverts de boue, et, lorsque l'archiduc Ferdinand, gouverneur de la
Lombardie[3], eut suivi la retraite de ses troupes, on afficha sur
la porte de son palais: _maison à louer, s'adresser au commissaire
Saliceti_. Ce dernier, ex-conventionnel, était le délégué du
Directoire chargé de toutes les opérations non militaires.
[Note 3: L'archiduc Ferdinand était accusé de spéculer sur les
grains. Le fameux peintre Gros fit sa caricature sous la forme d'un
cochon, dont un soldat français ouvrait le ventre, pour en extraire
le grain mal acquis. Il se vendit en un jour vingt mille exemplaires
de ce dessin. Voir STENDHAL, _Chartreuse de Parme_, § 1er.]
Une municipalité provisoire fut créée. Deux des rédacteurs du
_Caffee_ devinrent les chefs, Pietro Verri, un économiste distingué,
et le poète Parini, l'auteur du _Jour_, critique fine et mordante des
travers de l'époque. En même temps Melzi d'Eril que sa naissance,
ses richesses et son passé désignaient à cet honneur, fut député à
Bonaparte pour le prier d'entrer à Milan[4]. Melzi partit le 13 mai
1796 et s'avança jusqu'à Melegnano, où il rencontra le vainqueur
de Lodi. Le lendemain 14, Masséna entra avec l'avant-garde et
fut reçu aux portes de la ville par le comte Francesco Nava. Le
surlendemain Bonaparte fit son entrée[5]. Les grenadiers de Lodi
ouvraient la marche. Ils furent couverts de fleurs et reçus avec
des transports de joie. Les volontaires Polonais, commandés par
Dombrowsky, qui servaient en assez grand nombre dans notre armée,
reçurent aussi un accueil empressé, car les Milanais, avec cet
instinct de générosité et de délicate prévenance qui les a toujours
caractérisés, comprenaient qu'ils devaient, plus encore qu'aux
Français, de la reconnaissance à ces exilés volontaires qui, privés
de leur patrie, bravaient mille dangers pour leurs frères Italiens.
Nos soldats étonnèrent par leur aspect et leur tenue ceux qui se
rappelaient la raideur méthodique et la propreté scrupuleuse des
bandes autrichiennes. «Ils campaient sans tentes, écrivait un témoin
oculaire[6] et leur marche n'avait rien de compassé. Leurs habits
de couleurs diverses, étaient déchirés. Quelques-uns n'avaient pas
d'armes[7]. Peu ou point de canons. Chevaux démontés et mauvais.
Ils faisaient sentinelle assis. Au lieu d'une armée, on aurait dit
une population sortie audacieusement de son pays pour envahir les
contrées voisines. La tactique, l'art et la discipline cédaient
constamment à l'audace et à l'impétuosité nationale d'un peuple
qui combat de lui-même contre des automates contraints de se
battre par crainte du châtiment.» Quand parut le général en chef,
petit, pâle, au costume simple mais au regard ardent et au geste
impératif, l'impression fut profonde. Ce n'était pas seulement un
libérateur, c'était déjà un dominateur qui prenait possession de sa
première conquête. Quelques heures plus tard, Bonaparte recevait
à sa table, avec tous les généraux du corps expéditionnaire, les
principaux Milanais et il en faisait les honneurs avec une aisance
incroyable. Le même soir, dans un grand bal, il ouvrait les salons
de son quartier-général, on disait déjà son palais, aux belles
Milanaises[8], et tenait au milieu d'elles une cour véritable.
C'était la première de ces fêtes triomphales qui si souvent
marquèrent sa vie. Il y faisait comme l'apprentissage de sa grandeur
future, et, dès le premier jour, tout en marquant à chacun son rang
et sa place, il se maintenait au-dessus de tous.
[Note 4: On lui avait adjoint le décurion Giuseppe Resta.]
[Note 5: Lettre de Marmont à son père (Milan, 15 mai 1700) insérée
dans les _Mémoires_ du maréchal (t. I, p. 322). «Mon tendre père,
nous sommes aujourd'hui à Milan. Hier, nous y avons fait notre entrée
triomphale. Elle m'a donné l'idée de l'entrée à Rome des anciens
généraux romains, lorsqu'ils avaient bien mérité de la patrie. Je
doute que l'ensemble de l'action offrit un coup d'oeil, un spectacle
plus beau et plus ravissant. Milan est une très grande ville, très
belle et très peuplée. Les habitants aiment les Français a la folie,
et il est impossible d'exprimer toutes les marques d'attachement
qu'il nous ont données.»]
[Note 6: Verri, cité par CANTU, _Histoire des Italiens_, t. XI,
p. 01. Cf. les premières pages de la _Chartreuse de Parme_, par
STENDHAL. Ce n'est qu'un roman, mais qui, par la précision des
détails et l'exactitude des descriptions, vaut bien des livres
d'histoire.]
[Note 7: Dans sa _Vie de Napoléon_ (p. 127), Stendhal est revenu
sur ce dénuement de l'armée d'Italie. Il raconte que le lieutenant
Robert possédait pour toute chaussure des empeignes, mais dépourvues
de semelle. Deux officiers n'avaient à eux deux qu'un pantalon de
Casimir couleur noisette et une longue redingote croisée sur la
poitrine, plus trois chemises, le tout misérablement rapiécé. Ce fut
seulement à Plaisance que ces deux officiers, qui venaient de toucher
quelques pièces de monnaie sur leur solde arriérée, purent compléter
leur garde-robe.--Cf. _Moniteur_ du 7 juin 1796.]
[Note 8: On citait alors parmi ces Milanaises Mme Visconti, qui
inspira à Berthier une passion si persistante, Mme Grassini, qui aima
Bonaparte, Mme Lambert, jadis distinguée par l'empereur Joseph II,
Mme Monti, la femme du poète, Mme Ruge, femme d'un avocat qui plus
tard devint Directeur, Mme Pietra Grua Marini, femme d'un médecin,
etc.]
Au commencement de l'occupation française, les Milanais furent
tout à leurs nouveaux alliés[9]. Les classes moyennes croyaient
fermement que Milan deviendrait le noyau d'une Italie reconstituée
en puissante nation; le peuple toujours amoureux de changement et
qui s'abandonnait à la joie, les fonctionnaires et les nobles, les
prêtres eux-mêmes flattés par les prévenances de Bonaparte et comme
tirés de leur torpeur par ces grands mots de patrie et de liberté,
qu'on ne prononce jamais sans que vibrent les coeurs, toutes les
classes de la société en un mot témoignaient leur satisfaction
de la venue des Français. De toutes parts les municipalités se
constituaient et les Lombards attendaient avec impatience les
décisions de leurs nouveaux maîtres.
[Note 9: Il n'y eut qu'un seul homme, un acteur, Marchesi, qui eut
le courage de rester fidèle à ses opinions. Il refusa de chanter
au théâtre en l'honneur des Français. Voir ALFIERI, _Miso Gallo_,
ép. XXIV, note 36. Le général Dupuy lui intima l'ordre de quitter
Milan dans les vingt-quatre heures. Par grâce, Berthier lui permit
de rester enfermé dans une maison de campagne qui lui appartenait.
Pourtant, dès l'année suivante, Marchesi, qui se trouvait alors à
Gênes, ne refusa pas, dans l'opéra de Sauli intitulé: _Il Trionfo
della Liberta_, le rôle du dieu Mars combattant pour l'humanité
oppressée. Cf. MASI: _Parruche e Sanculotti_, p. 337. D'après BOTTA
(liv. VI, p. 430): «D'innombrables écrits furent publiés à la louange
de Bonaparte bien plus qu'à la louange de la liberté. Il faut le
dire, les Italiens se répandirent alors en adulations dégoûtantes.
Celui-ci l'appelait Scipion, cet autre Annibal, le républicain Ranza
le nommait Jupiter.»]
Ces décisions furent d'abord favorables. Il semble vraiment que
Bonaparte ait eu l'intention de rendre à cette malheureuse contrée,
tant de fois opprimée par l'étranger, son indépendance pleine
et entière. Italien d'origine, il songea à créer une république
italienne. C'est ainsi qu'il supprima la _giunta_ ou commission
extraordinaire établie à Milan le 9 mai par l'archiduc Ferdinand. Il
supprima également la chambre des décurions, mais garda le conseil
d'État de treize membres, qui devait exercer ses fonctions au nom de
la République Française et approuva la création des municipalités
provisoires[10]. Il forma également une garde nationale destinée
à concourir à la police et à la défense du pays et plus encore
à persuader aux Italiens qu'ils allaient désormais se gouverner
eux-mêmes. Il chercha même à se rendre populaire en flattant
les puissances de l'esprit, et en accueillant avec distinction
les artistes et les savants. «La pensée est devenue libre dans
l'Italie, écrivait-il au mathématicien Oriani[11]. Il n'y a plus
ni inquisition, ni intolérance, ni despotes. J'invite les savants
à se réunir, et à me proposer leurs vues sur les moyens qu'il y
aurait à prendre et les besoins qu'ils auraient pour donner aux
sciences et aux beaux-arts une nouvelle vie ... Le peuple Français
ajoute plus de prix à l'acquisition d'un savant mathématicien,
d'un peintre de réputation, d'un homme distingué, quel que soit
l'état qu'il professe, qu'à celle de la ville la plus riche et la
plus populeuse.» Belles paroles assurément mais prononcées pour la
galerie, car, au moment même où ses oreilles retentissaient encore du
bruit des compliments et des vivats dont on avait salué son entrée
à Milan, le surlendemain de sa réception triomphale, voici ce qu'il
écrivait au Directoire[12]: «Milan est très porté pour la liberté,
il y a là un club de 800 individus, tous avocats ou négociants. Nous
allons laisser exister les formes de gouvernement qui sont en usage;
nous changerons seulement les personnes qui, ayant été nommées par
Ferdinand, ne peuvent mériter notre confiance. Nous tirerons de ce
pays-ci vingt millions de contribution. Cette contrée est une des
plus riches de l'univers, mais entièrement épuisée par cinq années de
guerre. D'ici vont partir les journaux, les écrits de toute espèce
qui vont embraser l'Italie, où l'alarme est extrême. Si ce peuple
demande à s'organiser en république, doit-on le lui accorder? Voilà
la question qu'il faut que vous décidiez et sur laquelle il serait
bon que vous manifestassiez vos intentions. Ce pays-ci est beaucoup
plus patriote que le Piémont, il est plus près de la liberté.[13]»
[Note 10: Arrêté du 10 mai 1796.]
[Note 11: La municipalité de Milan comptait seize membres: Visconti,
Caccianini, Serbelloni, Lattuada, Bignami, Corbetta, Sopransi, Poro,
Verri, Pioltini, Sommariva, Sangiorgio, Crespi, Pelegata, Ciani,
Parea.]
[Note 12: _Correspondance_, t. I, p. 322 (Milan, 24 mai 1796). Cf.
lettre aux municipalités de Milan et de Pavie (Milan, 24 mai 1796.
_Corresp._, t. I, p. 323): «Je désire, Messieurs, que l'Université de
Pavie, célèbre à bien des titres, reprenne le cours de ses études.
Faites donc connaître aux savants professeurs et aux nombreux
écoliers de cette Université que je les invite à se rendre de
suite à Pavie, et à me proposer les mesures qu'ils croiront utiles
pour activer et redonner une existence plus brillante à la célèbre
Université de Pavie.»]
[Note 13: _Correspondance_, t. I, p. 286. Milan, 17 mai 1797.]
Rien donc n'est encore décidé dans l'esprit de Bonaparte. Les
Milanais seront ce que le Directoire voudra qu'ils deviennent. On
leur donnera des assurances vagues, des promesses sans précision,
mais on ne s'engagera pas avec eux, et en attendant le Milanais
deviendra une mine inépuisable et une officine de propagande
révolutionnaire. Les Lombards s'imaginaient qu'ils allaient restaurer
la patrie antique: ils ne seront entre les mains d'un vainqueur sans
scrupules que les instruments inconscients de ses futurs desseins.
Aussi bien l'heure des déceptions arriva bien vite. Dès le 19 mai
une proclamation annonçait aux Lombards que la France était disposée
à les considérer comme des frères, mais que ceux-ci leur devaient
un juste retour[14]. En conséquence on leur imposa une contribution
de vingt millions exigible sur-le-champ. Les considérants du décret
sont curieux à connaître: «Vingt millions de francs sont imposés
dans les différentes provinces de la Lombardie autrichienne; les
besoins de l'armée les réclament. Les époques des payements, qui
doivent être, autant qu'il sera possible, très rapprochées, seront
fixées par des instructions particulières. C'est une bien faible
rétribution pour des contrées aussi fertiles, si on réfléchit surtout
à l'avantage qui doit en résulter pour elles. La répartition eût pu
sans doute en être faite par des agents du gouvernement français; ce
moyen eût été légitime: la république française veut néanmoins s'en
départir, elle la délaisse à l'autorité locale, au congrès d'état;
elle lui indique seulement une base, c'est que cette contribution
doit individuellement frapper sur les riches, les gens véritablement
aisés, sur les corps ecclésiastiques ... c'est que la classe
indigente doit être ménagée.» Un arrêté du même jour, 19 mai[15],
portait nomination d'un agent à la suite de l'armée française en
Italie «pour _extraire_ et faire passer sur le territoire de la
République les objets d'art et de science qui se trouvaient dans les
villes conquises». Il est vrai que la spoliation devait être opérée
dans les formes, car, en vertu de l'article 3, «il ne pourra être
fait aucune _extraction_ sans en avoir été dressé procès-verbal et
sans être accompagné d'un membre d'une autorité reconnue par l'armée
française». On avait prévu jusqu'aux difficultés de l'_extraction_.
En vertu de l'article 5, «dans le cas où il serait impossible à
l'agent des transports de procurer les moyens d'enlèvement, les
commissaires des guerres et commandants des places les lui feront
fournir, et, au cas où il ne pourrait se les procurer par cette voie,
l'agent sera autorisé lui-même à requérir des chevaux et voitures
dans la ville où se feront les _extractions_». Or qu'entendait-on par
objets d'art ou de science? Le décret énumérait tableaux, statues,
manuscrits, machines, instruments de mathématiques, cartes, etc.,
ce qui comportait une singulière variété d'objets, étant donnée
surtout la bonne volonté de ceux qui étaient chargés d'interpréter
le décret. En effet, le jour même où paraissait le décret, étaient
_extraits_, pour être dirigés sur Paris, six tableaux de Luini,
Rubens, Giorgione, Lucas de Leyde, Léonard de Vinci, le Calabrese,
le carton de l'école d'Athènes par Raphaël, un vase étrusque, le
fameux manuscrit de Josèphe, le manuscrit de Virgile ayant appartenu
à Pétrarque, et un manuscrit qualifié de très curieux sur l'histoire
des papes, le tout enlevé à la Bibliothèque Ambrosienne de Milan,
sans préjudice d'un Titien et d'un Ferrari extraits d'alle Grazzie et
d'un Salvator Rosa extrait d'alla Vittoria[16].
[Note 14: _Correspondance_, t. I, p. 298.]
[Note 15: _Correspondance_, t. I, p. 300.]
[Note 16: _Correspondances_ t. I, p. 292. État des objets de sciences
et arts désignés par le général Bonaparte pour être emportés à Paris.]
Est-il vrai que tout finit par se compenser dans ce monde, et que les
fils un jour ou l'autre payent pour les pères? Certes nous frémissons
de colère à la pensée des vols, des pillages et des extorsions dont
nos villes ou nos châteaux ont souffert dans la terrible guerre de
1870-1871, et on rira longtemps de l'amour immodéré, de la sympathie
irrésistible qui poussaient les Allemands vers nos montres et nos
pendules; mais soyons avant tout impartiaux et reconnaissons que nous
avons peut-être fait pis encore en Italie à la fin du dernier siècle.
Que d'excès révoltants, que de pillages honteux! Nous ne parlons
seulement pas des tableaux et des statues, bien que le fait en
lui-même soit profondément regrettable, et que le triste exemple que
nous avons alors donné ait autorisé depuis bien des revendications
plus ou moins légitimes; mais, abstraction faite de tout amour-propre
national, avions-nous le droit de dépouiller les musées de Pavie
pour enrichir notre Jardin des plantes et notre cabinet d'histoire
naturelle? Étaient-ce vraiment des objets d'art et de science ces
armes héréditaires conservées dans les palais italiens, et que nos
officiers s'approprièrent sans scrupule? Que dire des chevaux de luxe
qui finirent par être compris dans les objets d'art? Nous lisons en
effet dans la correspondance de Bonaparte ces deux lettres étonnantes
adressées, la première[17] à Faypoult, ministre de France à Gênes, et
la seconde au Directoire: «Je vous choisirai deux chevaux parmi ceux
que nous requérons à Milan; ils serviront à vous dissiper des ennuis
et des étiquettes du pays où vous êtes. Je veux aussi vous faire
présent d'une épée[18].»--«Il part demain de Milan cent chevaux de
voiture, les plus beaux qu'on ait pu trouver dans la Lombardie: ils
remplaceront les chevaux médiocres qui attellent vos voitures.»
[Note 17: Milan, 21 mai 1796. _Corresp._, t. I, p. 312.]
[Note 18: Peschiera, 1er juin 1796. _Corresp._, t. I, p. 346.]
C'était le général en chef qui se conduisait ainsi. Il commençait
par deux chevaux et continuait par cent, et, le plus singulier,
c'est qu'il ne paraissait pas se douter de la vilenie de l'action
commise[19]. Est-ce donc qu'Alfieri[20] a raison quand il lance
contre le triomphateur cette terrible épigramme: «Je fais la guerre
en Italie et non le trafic ni le commerce, disait Godefroy, le chef
illustre et invincible. Je vole en Italie, et je n'y guerroie pas;
j'y cherche de l'or sonnant et non une gloire frivole, dit l'ignoble
capitaine gueux qui traîne après lui toute la ladrerie de Provence et
de Languedoc.»
_Rubo in Italia, e non guerregio, cerco
Oro sonante, e non frivola luce,_
_Dice l'ignobil Capitan Pitocco,
Ch'or dietro a se ne adduce
Ladreria di Proenza, e Linguadocco!_
[Note 19: Cf. Lettre au Directoire (8 mai 1796.--_Correspondance_,
t. I, p. 291). «J'ai fait passer à Torlone pour au moins deux
millions de bijoux et d'argent en lingots, provenant de différentes
contributions. Ils attendront là jusqu'à ce que vous ayez donné des
ordres pour leur destination ultérieure.»]
[Note 20: ALFIERI, _Misogallo_, épigramme LXI. Traduction inédite
d'Hugues.]
Le Directoire pourtant trouvait qu'il fallait étendre plus loin
encore cette dénomination si commode d'objets d'art et de science. Il
écrivait à Bonaparte pour lui recommander des bois de construction
prêts à être embarqués, des chanvres de belle qualité, de la toile à
voile, et il terminait par ces étranges paroles: «Rendons l'Italie
fière d'avoir contribué aux progrès de notre marine.» Argent,
approvisionnements, produits de l'industrie et de l'agriculture,
rien n'échappait à l'oeil exercé des réquisiteurs, et ce système
de spoliation sans exemple dans l'histoire des nations modernes,
on le décorait sans pudeur du beau nom de patriotisme. L'Italie
était devenue une ferme qu'on exploitait sans pitié, et la guerre
n'était plus qu'une opération financière bien conduite. Bonaparte
ne s'en cachait pas, et il indiquait même le moyen de continuer
ces bénéfices: «Plus vous nous enverrez d'hommes, écrivait-il[21]
au Directoire, plus non seulement nous les nourrirons facilement
mais encore plus nous lèverons de contributions au profit de la
République. L'armée d'Italie a produit dans la campagne d'été
vingt millions à la République, indépendamment de sa solde et de
sa nourriture; elle peut en produire le double pendant la campagne
d'hiver, si vous nous envoyez en recrues et en nouveaux corps une
trentaine de mille hommes. Rome et toutes ses provinces, Trieste et
le Frioul, même une partie du royaume de Naples deviendront notre
proie; mais, pour se soutenir, il faut des hommes.»
[Note 21: Modène, 17 octobre 1796. _Corresp._, t. II, p. 58.]
Ces spoliations étaient en quelque sorte officielles. On les
avouait au grand jour. Elles avaient un semblant d'excuse: la
nécessité de vivre en présence de l'ennemi. Les patriotes italiens,
bien que désenchantés et vite revenus de leurs illusions, s'y
seraient peut-être résignés, mais une véritable fièvre de vol et
de pillage s'était abattue sur l'armée. Les généraux eux-mêmes
donnaient l'exemple, Masséna surtout dont les exactions sont restées
légendaires. Une nuée de fournisseurs, de commissaires, d'agioteurs
de toute espèce et de voleurs de toutes qualités s'était comme
emparé, à la suite de nos soldats, de cette malheureuse région.
Ne prétendaient-ils pas se faire nourrir par les habitants[22]?
Il fallut l'intervention directe du général en chef pour faire
disparaître cet abus: mais que de vexations quotidiennes! Que de
souffrances cachées! Ordres du jour sévères, exécutions même, rien
n'y faisait. C'était un mal invétéré. Il est vraiment regrettable
d'avoir à tracer ce triste tableau, mais la vérité a des droits
imprescriptibles, et c'est un mauvais service à rendre à ses
compatriotes que de leur cacher toutes les parties de l'histoire qui
ne leur sont pas favorables.
[Note 22: _Correspondance_, t. I, p. 295. Lettre de Bonaparte à la
municipalité de Milan.]
La conséquence immédiate de cette série de malversations et de
sévices fut une insurrection populaire. Il y avait à Milan un
mont-de-piété très riche, où l'on gardait soit des bijoux de famille,
soit divers objets précieux. On les conservait pour constituer
des dots ou pour former des réserves jusqu'au moment du mariage.
Bonaparte et Saliceti s'en emparèrent sans autre forme de procès.
Cette spoliation fut connue, et excita l'indignation générale. Les
Milanais coururent aux armes, mais le général Despinoy, prévenu à
temps, parcourut les rues avec de fortes patrouilles de cavalerie, et
dispersa les rassemblements.
Les choses se passèrent autrement dans la banlieue. Le 24 mai
on entendit le tocsin sonner avec fureur dans tous les villages
entre Milan et Pavie. Des paysans parcouraient la campagne par
bandes armées, et se jetaient sur nos détachements. Les bruits
les plus sinistres étaient répandus. Tantôt on apprenait que les
Anglais venaient d'entrer à Nice et que le prince de Condé avec
les émigrés se dirigeait par la Suisse sur Milan; tantôt c'était
Beaulieu qui reprenait l'offensive à la tête d'une armée de 60.000
hommes. Bonaparte se disposait alors à rentrer en campagne contre
l'Autriche. Or les insurgés menaçaient ses derrières et le prenaient
entre deux feux. Il était imprudent de s'avancer avant d'avoir
comprimé l'insurrection. D'heure en heure les mauvaises nouvelles
se succédaient au quartier général. Pavie s'était insurgée, et le
commandant français avait été fait prisonnier avec toute la garnison.
L'avant-garde des révoltés s'était même avancée jusqu'à Binasco, sur
la route de Milan. Milan grondait sourdement. La population était
hostile et menaçante. Elle semblait n'attendre qu'un signal pour se
déclarer. Les mécontents avaient renvoyé tous leurs domestiques,
sous prétexte de manque de ressources. C'étaient autant de recrues
pour l'insurrection. Déjà la garnison autrichienne qui occupait
encore la citadelle s'apprêtait à donner la main aux insurgés. Les
douaniers avaient pris les armes. La cocarde nationale avait été
foulée aux pieds. Les prêtres couraient la campagne et prêchaient
la guerre sainte contre les mécréants qui dépouillaient les églises
et ne respectaient pas la famille. C'était une Vendée italienne qui
s'organisait.
Bonaparte, inquiété par ces démonstrations hostiles, suspendit
aussitôt le mouvement commencé contre l'Autriche et rentra à Milan.
Le général Despinoy, qu'il avait nommé gouverneur de Milan, n'avait
pas attendu son retour pour essayer de réprimer l'insurrection.
Il avait contenu les Autrichiens dans la citadelle, lancé des
patrouilles dans toute la ville, et dispersé les mécontents qui
s'étaient déjà installés à la porte de Pavie afin de donner la main
aux insurgés. Lannes[23], envoyé contre eux, les rencontra à Binasco,
s'empara de ce petit village malgré leur résistance et ne fit aucun
quartier. Pendant ce temps, Bonaparte arrivait à Milan, ordonnait
l'arrestation de nombreux otages[24], faisait fusiller tous ceux
qu'on avait pris les armes à la main, et marchait sur Pavie. Il
s'était fait précéder de la proclamation suivante[25]: «Une multitude
égarée, sans moyens réels de résistance, se porte aux derniers excès
dans plusieurs communes, méconnaît la République et brave l'armée
triomphante de plusieurs rois. Ce délire inconcevable est digne
de pitié. On égare ce pauvre peuple pour le conduire à sa perte.
Le général en chef, fidèle aux principes qu'a adoptés la nation
française, qui ne fait pas la guerre aux peuples, veut bien laisser
une porte ouverte au repentir, mais ceux qui, sous vingt-quatre
heures, n'auront pas posé les armes et n'auront pas de nouveau prêté
serment d'obéissance à la République, seront traités comme rebelles;
leurs villages seront brûlés. Que l'exemple terrible de Binasco leur
fasse ouvrir les yeux. Son sort sera celui de toutes les villes et
villages qui s'obstineront à la révolte.»
[Note 23: ROSA. _Il sacco di Pavia_, 1797.--MUONI. _Binasco_, studi
storici, 1864.]
[Note 24: Ces otages, auxquels on joignit ceux de Pavie, furent jetés
en voiture, avec escorte de cavalerie, conduits à Tortone, puis à
Cuneo, et enfin à Nice. Ils revinrent les uns après les autres, mais
après avoir fait très humblement leur soumission. Voir G. DE CASTRO,
ouv. cit., t. I, p. 87-88.--Cf. _Correspondance_, t. I, p. 135.
Lettre de Bonaparte au général Despinoy.]
[Note 25: Proclamation aux habitants de la Lombardie, Milan, 25 mai
1796. _Correspondance_, t. I, p. 323.]
L'archevêque de Milan s'était chargé de porter cette proclamation
à Pavie. Il y fut très mal accueilli, et Bonaparte se vit obligé
de sévir. Plusieurs milliers de paysans s'étaient enfermés dans la
vieille cité gibeline, et faisaient mine de prolonger la résistance.
Bonaparte ordonna d'en enfoncer les portes à coups de canon, et
le général Dommartin pénétra avec ses grenadiers par la brèche
improvisée. Le massacre fut terrible. Tous ceux que l'on surprit dans
les caves ou sur les toits des maisons furent passés par les armes.
Les fuyards furent poursuivis à outrance et sabrés sans miséricorde.
Pendant plusieurs heures la ville fut livrée au pillage[26]. C'était
une atrocité depuis longtemps proscrite par les nations civilisées,
et encore Bonaparte eut-il l'art de la présenter comme un acte de
clémence. «Trois fois l'ordre de mettre le feu à la ville expira sur
mes lèvres, écrivit-il au Directoire[27], lorsque je vis arriver la
garnison du château qui avait brisé ses fers, et venait, avec des
cris d'allégresse, embrasser ses libérateurs. Je fis faire l'appel,
il se trouva qu'il n'en manquait aucun. Si le sang d'un seul Français
eût été versé, je voulais faire élever, des ruines de Pavie, une
colonne sur laquelle j'aurais fait écrire: Ici était la ville de
Pavie. J'ai fait fusiller la municipalité, arrêter deux cents otages,
que j'ai fait passer en France. Tout est aujourd'hui parfaitement
tranquille, et je ne doute pas que cette leçon ne serve de règle aux
peuples de l'Italie.»
[Note 26: Botta (VII, p. 473) reconnaît pour tant que les soldats se
contentèrent de voler, de violer et de brûler: ils ne tuèrent pas.
«N'oublions pas de dire que, parmi ces violations de la propriété,
ces insultes à la chasteté, le sang du moins ne rougit pas les mains
du vainqueur, sujet bien digne, je ne dirai pas de surprise, mais des
plus grands éloges, puisque le soldat trouvait à la fois impunité et
profit.»]
[Note 27: Lettre au Directoire, 1er juin 1796, _Correspondance_, t.
II, p. 34.--L'ordre avait été donné de respecter les bâtiments de
l'Université et les maisons des professeurs. Il fut scrupuleusement
exécuté.]
Afin de prévenir le retour de semblables émeutes, une proclamation
draconienne annonça qu'à l'avenir tous les villages insurgés
seraient brûlés, et les prisonniers fusillés. Les prêtres et les
nobles seront considérés comme otages et envoyés en France. Tous
les villages où sonnera le tocsin seront brûlés. Quand un Français
aura été assassiné, les villages sur le territoire duquel aura été
commis le crime, devront livrer l'assassin, ou sinon ils paieront
une amende égale au tiers de la contribution qu'ils payaient dans
une année. Tout détenteur d'armes et de munitions de guerre sera
fusillé, et sa maison brûlée. Tous les nobles ou riches «qui
seront convaincus d'avoir excité le peuple à la révolte, soit
en congédiant leurs domestiques, soit par des propos contre les
Français seront arrêtés comme otages, transférés en France et la
moitié de leurs revenus confisqués.» Les patriotes lombards, en
accueillant les Français, avaient espéré conquérir l'indépendance.
Tel était le régime d'arbitraire et de bon plaisir qu'on prétendait
leur imposer. Certes l'insurrection de Pavie devait être réprimée,
mais était-il nécessaire de la noyer dans le sang? Avait-on publié
que nos provocations, que nos spoliations iniques étaient la cause
principale de cette effervescence populaire? Ainsi que l'a écrit
un des historiens les plus récents de Napoléon[28], «huit jours
avaient suffi pour changer un peuple ami, connu par la douceur de
ses moeurs, et dont les sympathies pour la France allaient jusqu'à
l'enthousiasme, en une population défiante, hostile, irritée, que la
terreur seule empêchait de manifester ses véritables sentiments».
[Note 28: LANFREY, _Histoire de Napoléon 1er_, t. I.]
III
On s'en aperçut bien quand la fortune des armes sembla nous être
contraire, lorsque Wurmser, à la tête de 70.000 hommes, descendit
la vallée de l'Adige pour aller débloquer Mantoue et dispersa nos
avant-postes. À la nouvelle de ses premiers succès, les nobles,
les prêtres et tous les mécontents reprirent courage. De nombreux
émissaires furent envoyés dans les campagnes, porteurs d'écrits
injurieux et de billets diffamatoires contre la France. Ces menées
réussirent. À Casal Maggiore la petite garnison française fut
égorgée, et le commandant, qui s'était enfui en bateau avec sa femme
et son enfant, fut arrêté et impitoyablement fusillé. À Crémone, le
soulèvement fut général. L'arbre de la liberté fut conservé, mais
parce qu'on le destina à pendre les patriotes, et de véritables
listes de proscription furent dressées. Tous ceux qui refusèrent de
quitter la cocarde tricolore furent accablés de mauvais traitements.
Quelques-uns de nos partisans furent même poursuivis et massacrés. La
masse de la population néanmoins resta tranquille. On eût dit qu'elle
attendait pour se déclarer l'issue de la lutte engagée.
Les Lombards avaient eu raison d'attendre, car les victoires de
Lonato, Castiglione, Roveredo, Bassano, etc., dispersèrent les
renforts autrichiens, et nous consolidèrent dans notre conquête.
Bonaparte en sut gré aux Lombards, et leur témoigna sa satisfaction.
«Lorsque l'armée battait en retraite, écrit-il à la municipalité
de Milan[29], lorsque les partisans de l'Autriche et les ennemis
de la liberté la croyaient perdue sans ressource, lorsqu'il était
impossible à vous-mêmes de soupçonner que cette retraite n'était
qu'une ruse, vous avez montré de l'attachement pour la France et de
l'amour pour la liberté; vous avez déployé un zèle et un caractère
qui vous ont mérité l'estime de l'armée et vous mériteront la
protection de la République Française. Chaque jour votre peuple
se rend davantage digne de la liberté; il acquiert chaque jour de
l'énergie, il paraîtra sans doute un jour avec gloire sur la scène du
monde. Recevez le témoignage de ma satisfaction et du désir sincère
que forme le peuple français de vous voir libres et heureux.
[Note 29: Vérone, 9 août 1796. _Correspondance_, t. I, p. 533.]
En dépit de ces compliments et de ces promesses, et malgré le désir
peut-être alors sincère qu'éprouvait Bonaparte de donner la liberté
à un peuple italien, les faits démentaient cruellement les paroles.
Alors que le général en chef paraissait si bien disposé pour les
Lombards, ses lieutenants et surtout ses agents subalternes les
traitaient au contraire avec un sans-gêne révoltant. Plus que jamais
ce beau pays était ravagé et foulé aux pieds. Le général Despinoy,
que Bonaparte avait investi du commandement de Milan, avec la double
charge de s'emparer du château de cette ville que défendait encore
une garnison autrichienne, et de présider les séances du conseil
municipal, s'était acquitté de sa mission. Le château avait capitulé,
ce qui rendait difficile un retour offensif de l'Autriche, et les
conseillers municipaux avaient été présidés avec une implacable
dureté. Ils ne pouvaient prendre la moindre mesure, même la plus
inoffensive, sans l'assentiment de Despinoy[30]. On raconte même
qu'un jour il s'emporta jusqu'à frapper de son épée la table des
délibérations, et rappela aux municipaux tremblants qu'ils n'étaient
bons qu'à enregistrer les volontés du vainqueur, Parini saisissant
alors son écharpe tricolore, la lui tendit en s'écriant: «Vous feriez
bien mieux de la passer à notre cou et de nous étrangler avec.» Ainsi
qu'il arrive toujours, les inférieurs exagéraient l'attitude hautaine
et les procédés méprisants de leurs chefs. À Côme le Corse Valeri,
s'étant procuré une satire rédigée contre lui, rassembla dans la
cathédrale tous les hommes au-dessus de douze ans, et leur fit écrire
à chacun son nom afin que, par la confrontation des caractères, on
connût l'auteur du libelle. Ceci n'était que ridicule; mais que dire
des actes féroces et des facéties cruelles? Que dire des vexations
de chaque jour? Défense de se promener ou de sortir de la ville
sans passeport; défense d'exercer publiquement le culte catholique;
interception des journaux étrangers; violation du secret des lettres;
défense de porter des habits à l'ancienne mode[31], et le tout au nom
de la liberté. Ô liberté, que de crimes on commet en ton nom! disait
Mme Roland. Que d'absurdités et d'inconséquences, que de maladresses
et de turpitudes, pourrions-nous ajouter!
[Note 30: CUSANI. _Storia di Milano_, V, 10.]
[Note 31: Ordre. Milan, 13 juillet 1797. _Correspondance_, t. III,
p. 179: «Le général en chef, instruit que la tranquillité publique a
été un moment troublée à Milan, que l'on n'y a pas vu sans quelque
inquiétude des individus vêtus d'_habits dits carrés_, forme
d'habillement signalée dans l'opinion comme tenant à un parti, défend
à tout individu tenant à l'armée de porter des habits dits carrés,
sous peine d'être arrêté et puni comme perturbateur»]
Lorsque, pour la seconde fois, une nouvelle armée autrichienne,
commandée par Allvintzy, essaya, en novembre 1796, de débloquer
Mantoue, les ennemis de la France, et leur nombre avait
singulièrement grandi, crurent le moment venu de la vengeance et de
la réaction. Nos troupes, déconcertées par cette subite irruption
dans leurs lignes, furent un moment ébranlées. On crut en Italie à
leur prochaine défaite, et les mécontents s'apprêtèrent à profiter
de la victoire probable de l'Autriche. À Milan, à Pavie, à Crémone,
dans presque toutes les villes lombardes, bien qu'occupées par des
garnisons françaises, tous ceux qui regrettaient l'ancien régime,
tous ceux dont les déceptions égalaient les regrets, tressaillirent
d'espérance. Cette fois encore, la victoire se déclara en notre
faveur. Arcole et Tivoli achevèrent la ruine de l'Autriche et
affermirent la domination française. La Lombardie reçut le contre
coup de ces victoires. On la punit durement d'avoir osé manifester
son désir d'être traitée plus doucement qu'un pays conquis. Tous les
commandants de place nommés par Bonaparte rivalisèrent de dureté,
on dirait volontiers de tyrannie. Un comité de police générale fut
institué à Milan, qui déporta pour délit d'opinion, pour malveillance
supposée, pour services rendus à l'ancienne administration. La forme
avait changé; le fond restait le même. À la tyrannie autrichienne
était substituée la tyrannie française, d'autant plus odieuse qu'elle
se colorait du beau nom d'alliance. À l'archiduc avaient succédé
les généraux, les commissaires, et tous ces agents subalternes qui
redoublaient de sévérité pour prouver leur zèle, et aussi pour cacher
de scandaleuses malversations; car, plus que jamais, la Lombardie
était un marché ouvert, une grande agence de spéculations éhontées et
de vols scandaleux.
Au moins rendrons-nous cette justice à Bonaparte que les tripotages
financiers le dégoûtèrent promptement, il consentait bien à
exploiter, ou, comme il l'écrivait, à _faire produire_ les pays
conquis, mais dans l'intérêt de la République Française. Les voleries
des particuliers l'indignaient. Ce qu'il tolérait pour l'État, il
l'interdisait absolument pour les individus. Aussi déclara-t-il
la guerre aux pillards éhontés qui déshonoraient la victoire,
et cette guerre il la poursuivit sans relâche. À chaque page de
sa Correspondance éclate son mépris pour les agioteurs et les
tripoteurs d'affaires véreuses. Il finit par ordonner la création
d'une commission de cinq membres, sous la présidence du général
Baraguey d'Hilliers, et l'investit de pouvoirs extraordinaires pour
faire rendre gorge aux voleurs et les punir sévèrement. «Nous avons
conquis l'Italie, était-il dit[32] dans les considérants de cet
arrêté, pour améliorer le sort de ses peuples; nous y avons établi
des contributions pour assurer notre conquête, offrir à la patrie
une juste indemnité et aux soldats une récompense due à leur valeur;
mais jamais il n'a été dans l'intention du gouvernement français
d'autoriser les abus de toute espèce, les extorsions scandaleuses que
se sont permis plusieurs agents à la suite de l'armée. La loi, en les
rendant justiciables des conseils militaires, m'a imposé l'obligation
d'être leur accusateur; mais, au milieu des occupations immenses qui
absorbent tous mes moments, il m'est impossible de découvrir moi-même
la vérité dans ce labyrinthe de procès et les milliers de plaintes
qui me sont portées sur des objets aussi importants.»
[Note 32: Brescia, 30 août 1796. _Correspondance_, t. I, p. 573.]