I.

ABOLITION DE LA TRAITE.--INITIATIVE DE L'ANGLETERRE. ABOLITIONS

SUCCESSIVES.--IMPUISSANCE DE LA LÉGISLATION.

Il y a plus d'un demi-siècle déjà que, pour la première fois, au sein du

Parlement britannique, une voix généreuse s'éleva pour flétrir la traite

des nègres, et ce cri d'humanité, régulièrement jeté, d'année en année,

au milieu des luttes des partis et des intérêts de la politique, a

trouvé de l'écho dans l'Europe entière. Le commerce infâme des esclaves,

réprouvé par la loi religieuse, a également été condamné par les lois

civiles, et les souverains de l'Europe, réunis au congrès de Vienne, ont

solennellement proclamé l'abolition de la traite et flétri ce fléau qui,

suivant leur énergique parole, «avait trop longtemps désolé l'Afrique,

dégradé l'Europe et affligé l'humanité.»

L'Angleterre a eu la gloire d'entrer la première dans cette voie

nouvelle où l'entraînaient les véritables intérêts de sa politique, non

moins que le sentiment de sa foi chrétienne; ce n'a été toutefois

qu'après une longue résistance. Pendant près de vingt ans, la tribune a

retenti de ces luttes mémorables où les intérêts maritimes et

commerciaux de l'Angleterre résistaient avec acharnement à ce flot

irrésistible de liberté que la civilisation pousse incessamment dans

toutes les contrées et sur toutes les nations du globe. Dans ce débat,

solennel, les plus grands esprits, les voix les plus éloquentes, les

intelligences les plus élevées apportèrent le tribut de leurs efforts;

les Pitt, les Fox, les Burke, les Shéridan, les Windham, les Dundas, les

Clarkson, les Grenville, ne craignirent pas d'aborder et de traiter,

sous toutes ses faces, cette question immense qui a dominé les plus

ardents débats du Parlement. Les esprits hardis que Wilberforce avait

appelés sur ce terrain nouveau ne se contentaient pas de proscrire la

traite; mais, envisageant dans ses plus extrêmes conséquences ce grand

acte de justice et d'humanité, ils préparaient les éléments d'un acte

plus solennel et plus grave encore, celui de l'émancipation des esclaves

aux Indes-Occidentales.

Le plus ardent et le plus courageux apôtre de l'émancipation, alors

qu'il poursuivait avec une si admirable persévérance la réalisation de

l'idée qui remplissait sa vie, ne faisait pas mystère de ce voeu de son

coeur. «Certes, je ne nierai pas, disait Wilberforce à ses adversaires,

dans la séance du 2 avril 1792, que je désire assurer aux esclaves les

bienfaits de la liberté, et je ne suis point alarmé de m'entendre

attribuer le dessein de les émanciper. Quel homme se refuserait à

s'associer a ce voeu? Mais la liberté que j'entends est celle dont,

hélas! les noirs ne sont pas encore susceptibles. La vraie liberté est

fille de la raison et de l'ordre; c'est une plante céleste, et le sol

doit être préparé à la recevoir. Quiconque la veut voir fleurir et

porter ses véritables fruits ne croira pas qu'il faille l'exposer à

dégénérer dans la licence!»

C'est ainsi que, dès l'origine, la question de l'émancipation fut liée à

celle de l'abolition de la traite; c'étaient les deux termes d'une même

proposition; résoudre l'une, c'était s'imposer l'obligation d'aborder et

de résoudre l'autre; et c'est la prévision de cet enchaînement

nécessaire qui souleva contre les premiers abolitionnistes la foule

ardente et passionnée des intérêts coloniaux de la Grande-Bretagne.

Ces intérêts furent vaincus enfin. Déjà réformée et contenue dans de

certaines limites par un bill qui interdisait aux sujets anglais toute

participation au commerce des noirs, lorsqu'il serait entrepris pour le

compte et au profit d'une puissance étrangère, la traite fut entièrement

abolie le 2 mars 1807. Presque en même temps, les États-Unis imitaient

l'exemple de l'Angleterre.

Dès lors la Grande-Bretagne était directement intéressée à l'adoption

universelle de cette mesure. Elle venait de rejeter un des éléments de

sa fortune publique, une arme réprouvée, il est vrai, mais qui n'en

était pas moins une arme puissante, et elle ne voulait la voir dans

aucune main rivale. Au nom des intérêts les plus sacrés de la religion

et de l'humanité, elle poursuivit ce but politique avec cette

opiniâtreté qui est le caractère principal de sa diplomatie.

Le Portugal, alors seul allié maritime du cabinet de Londres, résista à

ses instances; cependant un traité conclu le 19 février 1810 limita la

traite, alors même qu'elle était poursuivie sous pavillon portugais. Il

fut interdit aux Portugais de se procurer des nègres ailleurs que dans

leurs propres établissements sur la côte d'Afrique, et de faire la

traite sur d'autres navires que ceux construits dans des ports soumis à

la nation portugaise.

Le gouvernement de la province de Carracas et le gouvernement

républicain de Buénos-Ayres proclamèrent, en 1812, l'abolition complète

de la traite.

Lorsqu'en 1813, pour récompenser la Suède de sa défection, l'Angleterre

lui céda, par le traité du 3 mai, notre ancienne colonie de la

Guadeloupe, ce fut à la condition que cette puissance s'engagerait à

prohiber toute importation d'esclaves soit dans cette île, soit dans

aucune autre de ses possessions aux Indes-Occidentales.

On le voit, au milieu même de la conflagration générale du continent,

l'Angleterre ne perdait pas de vue la nécessité d'imposer à toutes les

puissances maritimes l'obligation à laquelle la conscience publique et

les progrès de sa propre civilisation l'avaient obligée de se soumettre;

et quels que soient les motifs secrets de sa persistance, il ne faut pas

moins se féliciter de voir ainsi les intérêts matériels des nations liés

à l'existence même des grands principes sociaux.

La chute de Napoléon et la paix de 1814 ouvrirent un nouveau champ à

l'activité anglaise. Le premier soin qui préoccupa les diplomates

anglais fut la conservation des intérêts et de la puissance maritimes de

la Grande-Bretagne. Une ère nouvelle s'ouvrait pour le monde; le

commerce, longtemps interrompu, allait mettre en contact pacifique les

peuples qui, depuis un quart de siècle, ne se rencontraient que les

armes à la main; la mer allait devenir libre. L'Angleterre songea avant

tout à utiliser à son profit l'abolition de la traite, dont elle a

constamment essayé depuis lors de se faire un instrument de

domination et de puissance.

Le Danemark et les Pays Bas cédèrent facilement aux considérations

élevées que les agents de la diplomatie anglaise firent valoir auprès

d'eux. Un traité, conclu avec la première de ces puissances, interdit la

traite à tous les sujets danois; un décret du roi des Pays-Bas porta

semblable interdiction pour tous les sujets de ce royaume.

La France et l'Espagne, plus directement intéressées dans la question,

résistèrent à une mesure aussi absolue, et consentirent seulement à

restreindre le commerce des noirs aux nécessités d'entretien et de

service de leurs colonies; elles prirent en outre l'engagement de

prononcer l'abolition définitive du commerce des esclaves, la France au

bout de cinq ans (2), et l'Espagne dans le délai de huit années (3).

[Note 2: Article additionnel au traité du 30 mai 1814.]

[Note 3: Traité du 15 juillet 1814.]

[Illustration: Nègres conduits à la côte.]

Le congrès de Vienne(4) n'ajouta aux divers résultats déjà obtenus par

le cabinet de Londres qu'une déclaration solennelle dont nous avons eu

déjà occasion de parler, admirable, et énergique protestation faite avec

d'autant plus de bonne foi par la Prusse, l'Autriche et la Russie, que

ses conséquences ne pouvaient porter aucune atteinte aux intérêts de

leur commerce et de leur domination.

Pendant les Cent Jours, en 1815, Napoléon, mieux éclairé sur les

véritables intérêts de la France et sur les exigences de l'opinion

publique, fit plus de concessions qu'il n'en eut fallu en 1814 pour

sauver son trône et sa dynastie. Un des premiers actes de son

gouvernement (5) fui l'abolition complète de la traite. Louis XVIII

confirma authentiquement cette résolution par le traité du 20 novembre

1815.

[Note 4: 8 février 1815.]

[Note 5: Décret du 29 mars 1815, prohibant la traite, sous peine de

confiscation de navire et de sa cargaison. Une ordonnance royale du 8

novembre 1817, convertie en loi le 15 avril 1818, a confirmé les termes

du décret impérial, et a en outre, prononcé, contre tout capitaine de

navire négrier, l'interdiction de son emploi.]

[Illustration: Marchand d'esclaves.]

Le Portugal et l'Espagne consentirent à restreindre encore la faculté

qu'ils s'étaient réservée, soit en se soumettant à l'obligation

d'interdire immédiatement la traite au nord de l'équateur, soit en

rapprochant le terme où cette interdiction complète serait prononcée.

[Illustration: Nègres dans les entraves.]

Jusqu'ici le premier terme, de la proposition était résolu; le principe

était consacré théoriquement. Le commerce des esclaves était déclaré

infâme; mais l'insuffisance des mesures répressives, l'attrait de

bénéfices considérables semblaient enhardir les misérables qui se

livraient à ce trafic. Les précautions prises pour assurer l'impunité

engendraient des crimes nouveaux; les esclaves étaient entassés dans de

plus étroits espaces, les négriers poursuivis jetaient leurs victimes

dans la mer; sur tous les points de nos colonies, ce commerce odieux

s'accomplissait avec une audace et une activité devant lesquelles la

surveillance légale était impuissant; les agents de l'autorité

eux-mêmes, les juges qui devaient prononcer sur la culpabilité des

négriers participaient à cet infâme trafic et en partageaient les

bénéfices. Dans nos ports de mer, la construction, l'armement des

navires négriers, leur destination, la fabrication des instruments de

torture nécessaires pour contenir les nègres, n'étaient un mystère pour

personne. A Nantes, au Havre, des prospectus d'armement et de cargaison,

où étaient cotés les prix d'achat et les prix de vente du _bois

d'ébène_(6), circulaient publiquement; le taux des assurances (7) pour

ces sortes d'expéditions était plus élevé; on forgeait et on vendait,

aux yeux de tous, les menottes, les poucettes, les barres de justice,

les carcans, qui servaient à conduire les malheureux nègres de

l'intérieur des terres au rivage où les attendait leur prison flottante,

véritable _carcere duro_, auprès duquel l'esclavage et le travail

étaient une sorte de bienfait. Une lettre adressée en 1816, par M. le

baron de Staël au président du comité pour l'abolition de la traite, lui

transmettait une copie exacte de ces fers, et les notes explicatives

qu'un forgeron de Nantes lui avait très-naïvement fournies sur l'usage

de ces instruments et la manière de les employer.

[Note 6: C'est le nom que les négriers donnent aux esclaves; on les

désignait également sous le nom de _mulet, pièce d'Inde_ ou _ballot_.]

[Note 7: Ces assurances étaient désignées sous le nom d'_assurances

d'honneur_.]

[Illustration: Carcan servant à enchaîner les esclaves pour les conduire

de l'intérieur des terres jusqu'au lieu de l'embarquement.]

Evidemment la législation était impuissante, non pas seulement chez

nous, mais en Espagne, mais en Portugal, en Angleterre même, et, au

mépris de la loi, au mépris de la morale publique, la traite prenait de

plus larges développements sous l'empire même des mesures qui devaient

assurer sa répression.

[Illustration: Barres de justice, poucettes, cadenas et clé, servant à

enchaîner les esclaves à bord du navire.]

M. de Broglie, à la tribune de la Chambre des Pairs, accusa plus d'une

fois cette impuissance de notre législation. La France était en effet le

seul État qui n'eût point sanctionné l'abolition de la traite par des

peines corporelles, par des précautions menaçantes, et cette tolérance

contribuait à faire de nos ports de mer le centre où se dirigeait la

plus grande partie des capitaux destinés au commerce des esclaves. Le

pavillon français couvrait non-seulement la traite faite par nos

nationaux, mais il servait à mettre les négociants espagnols, anglais,

hollandais et portugais à l'abri de la rigueur des lois de leur propre

pays.

Et ce n'était pas seulement la douceur de notre législation qui

enhardissait les coupables manoeuvres des trafiquants d'esclaves; le

défaut des plus simples mesures d'ordre et de police faisait de nos

colonies un marché général où l'impunité, était en quelque sorte

assurée.

Ainsi l'Angleterre avait imposé aux gouverneurs et aux administrateurs

de ses colonies l'obligation de procéder au dénombrement complet, au

recensement exact de la population esclave existante à une époque

déterminée dans chaque habitation, en désignant chaque individu par son

sexe, son nom, son âge, son emploi. Un registre public, contenant toutes

ces indications, devait également constater les naissances, les décès,

les ventes, les échanges. Cette mesure si simple, d'une exécution si

facile, pouvait à elle seule prévenir efficacement l'introduction de

nouveaux esclaves dans les colonies anglaises.

Chez nous, au contraire, la fraude une fois consommée, et nous avons dit

avec quelle facilité elle pouvait être faite, il devenait impossible de

la constater, car tout esclave trouvé dans l'habitation ou la demeure

d'un colon était présumé de plein droit lui appartenir.

Cette imperfection, ou plutôt cette imprévoyance des mesures

législatives et administratives destinées à la répression de ce trafic

si solennellement condamné par toutes les puissances européennes, loin

de contrarier les projets de la Grande-Bretagne, les a favorisés au

contraire. Ce que l'Angleterre voulait sans doute, c'était l'association

de tous les cabinets dans un même voeu pour l'abolition de la traite,

mais elle espérait surtout parvenir à les réunir autour d'elle pour leur

faire adopter le moyen d'atteindre ce but. C'est de la recherche de ce

moyen, c'est du besoin de l'imposer à tous les cabinets, et notamment

aux États-Unis et à la France, que sont nés dernièrement chez nous les

débats relatifs au droit de visite, débats passionnés qui ont soulevé

tous les vieux ferments des haines et des rivalités nationales.

Les fameux traités contre lesquels l'opinion publique a si énergiquement

protesté naguère, opposent aujourd'hui au commerce des esclaves un

obstacle salutaire sans doute, mais insuffisant. On continue à faire la

traite, moins ostensiblement il est vrai; le prix des esclaves n'est

plus coté publiquement comme celui du plus vil bétail, mais ce trafic

dégradant n'a pas cessé; la chair humaine trouve encore, sur la côte

d'Afrique, des vendeurs et des acheteurs barbares, et les vignettes que

nous publions ont été copiées d'après nature sur un navire négrier

capturé en 1842.

[Illustration: Négrier chargeant ses noirs.]

[Illustration: Coupe de profil d'un navire négrier.]

[Illustration: Vue de la cale de base d'un navire négrier.]

Nulles mesures, quelque énergiques qu'elles soient, pénalité,

surveillance, droit de visite, et nous savons avec quelle rigueur

intéressée ce droit est exercé par les navires anglais, rien ne sera

donc efficace pour empêcher la traite tant que les colonies à esclaves

lui offriront un débouché. Les justes susceptibilités de notre orgueil

national ne sauraient d'ailleurs se plier longtemps aux exigences de

pareilles mesures, fussent-elles seules capables de prévenir ce commerce

odieux. Mais il n'en est pas ainsi. Le droit de visite est un palliatif

momentané dont l'application cessera avec le mal qu'il doit prévenir;

c'est à attaquer le mal lui-même, c'est à effacer de nos Codes ce nom

affreux d'esclavage, indigne des notions chrétiennes, que les hommes

d'État doivent appliquer leur puissance et leur énergie. Alors seulement

la traite et les crimes qu'elle enfante cesseront d'affliger le monde,

et notre pavillon ne couvrira plus ces spéculations indignes dont la

honte rejaillit sur toutes les nations civilisées.

L'Angleterre, nous a devancés dans cette voie; elle a émancipé ses

esclaves, et la France, dans l'intérêt de son honneur, de sa propre

dignité, ne peut tarder à suivre ce généreux exemple. Déjà des travaux

considérables, et surtout le rapport de la commission présidée par M. le

duc de Broglie, ont préparé les éléments de cette oeuvre nationale, qui

doit être une des gloires du notre siècle.

Ce travail si remarquable jette un jour nouveau sur les nombreuses

questions qui se rattachent à celle de l'émancipation. Mais avant

d'examiner l'état actuel de l'esclavage dans nos colonies, il importe

d'apprécier les conséquences de l'acte pour l'abolition de l'esclavage

dans les colonies anglaises.

L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843 · 第 6 / 13 题