ABOLITION DE L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES ANGLAISES.--ÉTAT ACTUEL DE
L'ESCLAVAGE DANS NOS COLONIES.
Il y a vingt ans aujourd'hui (15 mai 1823) que, sur la proposition de M.
Buxton, le collègue et l'ami de l'honorable Wilberforce, et sur les
observations de M. Canning, la Chambre des Communes adopta une motion
qui servit de base et de point de départ à l'acte d'abolition. Elle
proclama qu'il était expédient d'adopter des mesures décisives et
efficaces pour améliorer la condition des esclaves dans les pays placés
sous la domination anglaise, Prévoyant que de semblables mesures
amèneraient progressivement l'amélioration des facultés morales de la
population esclave, et la rendrait bientôt digne de la liberté et de la
participation aux droits et privilèges civils, la Chambre émettait le
voeu d'une prompte exécution dès qu'elle serait compatible avec le
bien-être des esclaves et la sécurité des colonies.
Lord Bathurst, alors secrétaire d'État des colonies, soumit aussitôt à
l'examen des diverses législatures coloniales les points principaux sur
lesquels le gouvernement voulait être éclairé, et les objets sur
lesquels devaient d'abord porter la réforme et les améliorations
sollicitées par le Parlement. La nécessité de l'enseignement religieux,
l'admission du témoignage des esclaves devant les cours de justice,
l'institution du mariage; l'abolition définitive de toute taxe sur les
affranchissements, la vente des esclaves pour dettes de leurs
propriétaires, la réforme du système pénal et l'affranchissement, pour
les femmes, de la punition au fouet, la nécessité d'assurer aux esclaves
la jouissance des propriétés quelconques qu'ils étaient aptes à
posséder, et la création de _banques d'épargne_ instituées à cet effet,
telles furent les questions soumises à l'examen et aux délibérations des
législatures locales.
Ainsi qu'on devait s'y attendre, les colons repoussèrent obstinément
d'abord tout projet de réforme, et l'intervention du Parlement
métropolitain dans la législation coloniale fut déclarée
inconstitutionnelle. Sur plusieurs points, les esclaves, enhardis par
des espérances de liberté et irrités des résistances de leurs maîtres,
se soulevèrent; l'incendie, cette arme terrible dans les mains de
l'esclave, l'incendie dévora de nombreuses habitations; le sang coula
sur plusieurs points, surtout à Demérary et à la Jamaïque, et ces
déplorables excès retardèrent pour longtemps le triomphe de la plus
sainte des causes.
Des réformes partielles furent cependant introduites, par les pouvoirs
coloniaux eux-mêmes, dans les colonies où la couronne possédait seule le
pouvoir de législation, à l'exception toutefois de Honduras et de
Maurice. Parmi les colonies ayant des chartes, les Bahamas, la Barbade,
la Dominique, la Grenade, la Jamaïque, Saint-Vincent et Tabago
adoptèrent seules quelques améliorations, dont la plupart portaient sur
le système pénal et le droit de propriété des esclaves.
Notre révolution de Juillet, qui eut en Angleterre de si longs et de si
généreux échos, hâta sans contredit le grand acte de délivrance. En
1831, la couronne donna elle-même l'exemple aux colonies, en prononçant
l'affranchissement immédiat et général des esclaves qui lui
appartenaient. Une circulaire fut adressée à cet effet, par le vicomte
Goderich, à tous les gouverneurs de colonies à esclaves. Cette
déclaration et les dispositions diverses qui en furent la conséquence
(8), excitèrent d'unanimes et énergiques protestations à Sainte-Lucie, à
la Trinité, à Demérary et à Maurice. La Chambre des Communes dut prendre
en considération cet état de choses, et, pour éviter de nouvelles
collisions, elle nomma un comité chargé de proposer les moyens de
concilier la liberté à donner aux esclaves avec l'intérêt des maîtres.
[Note 8: Ordre en conseil du 2 novembre 1831.]
Le rapport de ce comité ne fit que constater la gravité du mal, mais il
ne formula aucun moyen de le faire cesser. La situation du gouvernement
était dangereuse; placé entre la nécessité de sévir contre les colons
pour assurer l'exécution des mesures qu'il avait prescrites, ou de céder
devant leur attitude menaçante, et de s'exposer ainsi au soulèvement de
la population esclave et au rejet indéfini de toute tentative
d'émancipation, il prit une résolution hardie et décida l'émancipation
générale.
Lord Stanley, secrétaire d'État des colonies, soumit au Parlement (mai
1833) le projet d'abolition. Le 12 juin 1833 ce grand acte fut voté, et
la couronne le sanctionna le 28 août suivant.
Un système d'apprentissage sagement conçu ménagea la transition du
travail forcé au travail libre. Les esclaves devenus apprentis
travailleurs (apprenticed labourers) étaient divisés en trois classes,
et le temps de leur apprentissage était fixé à quatre et à six ans;
pendant ce temps leur travail, dont la durée était déterminée,
appartenait aux personnes qui y auraient eu droit s'ils fussent demeurés
esclaves. Une somme de 20 millions de livres sterling (500 millions) fut
affectée aux indemnités que le gouvernement devait aux maîtres
expropriés. L'affranchissement était en effet une expropriation forcée
pour cause de _moralité_ publique.
Des ordres généraux, transmis par le secrétaire d'État des colonies,
assurèrent l'exécution de cet acte et prescrivirent les mesures d'ordre
et les dispositions réglementaires nécessaires pour coordonner un
mouvement aussi vaste. Le gouvernement anglais et les Chambres
déployèrent dans ces circonstances une activité, une harmonie dont notre
gouvernement parlementaire offre peu d'exemples, et qu'on ne saurait
trop lui proposer pour modèle. Ainsi, le 16 novembre 1833, le ministre
des colonies adressait au ministre des finances une lettre par laquelle
il lui demandait de proposer une allocation de 20,000 livres sterling
(500,000 francs) pour l'établissement d'écoles normales primaires
consacrées à l'enseignement des noirs; plus, une somme de 5,000 livres
sterling (125,000 francs) pour l'entretien de ces écoles. Neuf jours
après, le 25 novembre, le ministre pouvait annoncer aux gouverneurs des
colonies que le Parlement avait non-seulement voté, à l'unanimité, les
sommes demandées, mais encore qu'il avait témoigné le voeu que les
législatures coloniales concourussent à répandre dans la population
affranchie le bienfait de l'éducation religieuse.
[Illustration: Vue des deux étages situés à l'arrière au-dessus des deux
batteries.]
[Illustration: Coupe de face de navires négriers à une et à deux
batteries.]
Rien, dans l'histoire des nations, ne ressemble à cette oeuvre immense,
accomplie sans secousses, sans convulsions violentes; et si nous avons
le légitime orgueil de croire que nous sommes le premier peuple du
monde, nous devons avouer hautement que le gouvernement anglais est le
plus magnifique et le plus puissant instrument administratif dont
l'histoire fasse mention. Ce que l'Angleterre a fait depuis dix ans dans
ses colonies porte le cachet d'une gloire nouvelle, à laquelle nulle
gloire ne peut être comparée. Alexandre, César, Charlemagne, Bonaparte,
ont rempli la terre de leurs noms et de leurs triomphes, mais ils ont
soumit, et humilié les peuples; des champs de travail ils ont fait des
champs de bataille; c'est dans le rang humain qu'ils ont assis la
puissance de leur force el de leur génie; l'Angleterre a racheté en un
jour toutes les infamies et toutes les horreurs de sa politique, elle a
appelé 800,000 esclaves à la liberté. Grande et glorieuse conquête de
l'Inde et l'Irlande, ces deux plaies douloureuses de la Grande-Bretagne,
ne ternissent pas l'éclat. Longtemps indécise, l'opinion est aujourd'hui
fixée sur les résultats de l'émancipation anglaise. La liberté, qui
d'abord, avait apporté quelques désordres dans le fait de la production
et du travail, leur est aujourd'hui favorable. Mais il est évident que
les perturbations dont tous les grands centres industriels sont le
théâtre, et qui sont les fruits amers du système de concurrence et
d'isolement, ces perturbations, disons-nous, devront surtout se
manifester dans les colonies émancipées. La prévision de cette crise,
qui ne saurait être éloignée, et qui sera plus grave encore pour les
colonies que pour les industries continentales, doit éveiller toute la
sollicitude des hommes d'État. Émanciper, ce n'est que la moitié de la
tâche; pour la compléter il faut organiser le travail et y introduire
l'ordre, non cet ordre public qui ne sait que réprimer et punir, mais
l'ordre qui vivifie, double les forces de la production et l'aisance des
travailleurs.
Mais la France est loin encore de ces difficiles problèmes. Depuis dix
ans que l'Angleterre a émancipé tous les noirs de ses colonies,
qu'avons-nous fait, nous, le peuple le plus hardi, le plus généreux, le
plus chevaleresque, le plus aventureux entre tous les peuples?
qu'avons-nous fait pour nos colonies? qu'avons-nous fait pour améliorer
le sort des 250,000 esclaves qui y sont dispersés? qu'avons-nous, ou
plutôt qu'a-t-elle produit cette merveilleuse machine parlementaire si
féconde en vaines paroles? Rien, hélas! Les années s'écoulent, les
sessions législatives passent, et nulle résolution généreuse, nulle
grande idée n'éclot sous les stériles efforts de ces assemblées
chétives. Ce n'est point ici le lieu de tirer les conséquences d'un fait
déjà si triste à constater; mais dans le sujet qui nous occupe, en
présence d'une population esclave qui attend de nous sa liberté; lorsque
depuis dix ans l'Angleterre, qui, en fait d'honneur et de moralité, ne
devrait marcher qu'à notre suite, nous a frayé la route où nous aurions
du entrer les premiers, et que nous n'osons aborder encore, ce n'est pas
au peuple qu'il faut s'en prendre, c'est au gouvernement qu'il faut
reprocher son indolence et son incapacité.
Qu'on nous pardonne ce cri d'impatience et de douleur; mais sans exposer
ici tous les crimes, tout l'abaissement que produit l'esclavage; sans
vouloir faire un horrible tableau des tortures et de la dégradation des
esclaves, un fait récent peut suffire pour justifier nos plaintes. Dans
une de nos colonies, à une journée de Cayenne, il y a quelques mois à
peine, un misérable, maître d'une douzaine d'esclaves, a fait fouetter
pendant six heures, sous les veux de sa pauvre mère esclave aussi, un
pauvre enfant de douze ans; et après avoir épuisé tous les raffinements
de la cruauté, quand le corps saignant n'a plus laissé une seule place
au fouet du bourreau, l'enfant, qui respirait encore, a été pendu; et sa
mère n'a pas osé élever la voix; elle n'a pas même osé montrer ses
larmes. La Cour d'assises qui a constaté ces faits, dont nous n'oserions
pas transcrire les détails, a condamné le meurtrier à huit ans de
travaux forcés.
N'est-ce pas une honte publique que de pareilles horreurs
s'accomplissent dans un pays soumis à la France, et que l'institution de
l'esclavage puisse engendrer sous nos yeux de pareils excès? Si la
France en est responsable, chacun de nous ne porte-t-il pas une part de
cette responsabilité? De pareils faits sont rares. Dieu merci! mais il
suffit qu'ils puissent se produire pour qu'on modifie sans retard le
régime qui les fait naître.
Un homme de coeur et de talent, M. Victor Schoelcher, qui a récemment
visité les Antilles, a publié, sur la situation actuelle de l'esclavage
et sur la nécessité de son abolition immédiate, une oeuvre remarquable
pleine de faits et de document précieux. Le fait dominant qui résulte du
livre de M. Schoelcher, comme de tous les travaux publiés depuis dix ans
sur cette haute question, c'est qu'au point de vue moral, comme au point
de vue économique, pour l'oppresseur comme pour l'opprimé, l'esclavage
est non-seulement une institution dégradante, mais encore une mauvaise
affaire, une spéculation détestable.
La liberté seule donnera au travail colonial tout le développement dont
il est susceptible; seule, elle pourra féconder ces terres généreuses
que la nature a si prodiguement douées seule, elle pourra effacer ces
préjugés de couleur, si puissants, encore aujourd'hui, et qui, vus de la
métropole, ne sont plus que ridicules et odieux. La liberté d'abord;
l'organisation du travail viendra ensuite, elle se présentent comme la
conséquence nécessaire, inévitable de l'émancipation. Déjà des esprits
éminents ont étudié au point de vue pratique cette dernière question;
mais avant tout, que l'esclavage, que cette plaie honteuse disparaisse!
Une grande idée domine notre époque, et si la liberté _doit faire le
tour du monde_, elle le fera avec elle; cette idée est celle de
l'association. Dans l'ordre religieux, dans l'ordre moral, politique et
industriel, l'association est la loi suprême de l'avenir. Associer la
royauté et le peuple, les bourgeois et les ouvriers, les musulmans et
les chrétiens, les blancs et les noirs, telle est l'oeuvre imposée à
notre siècle. Que les efforts de chacun, dans quelque sphère qu'il soit
placé, contribuent à ce grand résultat!
La question de l'esclavage est aujourd'hui une question plaidée et
jugée; il ne lui manque plus que la sanction des pouvoirs publics. Les
travaux de la commission présidée par M. le duc de Broglie ont préparé
cette solution si impatiemment attendue; les voeux des conseils-généraux
l'appellent avec impatience. Chacun a fait son devoir, que l'État fasse
le sien!