THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.

_Mina, ou le Mariage à Trois,_ opéra-comique en trois actes, paroles de

M. F. de PLANARD, musique de M. AMBROISE THOMAS.

[Illustration: Opéra-Comique--Scène de _Mina ou le Mariage à Trois_, 3e

acte: Moreau-Cinti, madame Félix, Roger, mademoiselle Darcier.]

Un roi de Prusse,--je ne sais lequel, et le lecteur a trop de bon sens

pour tenir à le savoir: tous les rois de Prusse d'opéra-comique se

ressemblent;--un roi de Prusse avait un ministre qui passait assez

généralement pour un grand ministre; du moins, sa soeur, madame la

comtesse, de ***, n'en doutait pas, et le proclamait à tout propos,

pourquoi n'en croirait-on pas madame la comtesse de ***.

J'y suis très-disposé pour ma part, et voici pourquoi:

Ce ministre avait un ami, brave militaire ainsi que lui; vous voyez que

notre ministre était probablement chargé du département de la guerre.

Dans une bataille, l'un des deux amis, voyant l'autre menacé d'un coup

mortel, se jeta au-devant et reçut la coup. Il en mourut, comme de

raison, en disant à l'autre: «Ma fille, monseigneur, ma fille unique,

elle n'a plus que vous, je vous la recommande!...» Le survivant était le

ministre; il n'oublia ni son ami défunt ni la jeune fille. A la vérité,

il ne s'inquiéta guère de l'éducation que recevait cette intéressante

enfant; il avait apparemment trop d'affaires pour cela. Mais au moment

de sa mort, il voulut réparer le temps perdu. Son testament fut conçu en

ces termes, ou à peu près:

«Je lègue tous mes biens à mon neveu le colonel de Romberg, à condition

qu'il épousera la jeune Mina, fille de mon meilleur ami, etc. Si, le 30

juillet prochain, mon neveu Romberg n'a pas rempli la condition, il

perdra mon héritage, qui sera partagé entre mes parents de la ligne

maternelle.»

Romberg était jeune, et il y avait dans le monde une jeune veuve appelée

la baronne de Rosenthal, à qui la nature avait donné des cheveux noirs

magnifiques, des veux noirs pleins d'éclat et de feu, un visage et un

cou d'une blancheur éblouissante, et des épaules arrondies avec une

grâce parfaite.

[Illustration: Palais-Royal.--Levassor, dans ses trois rôles du _Brelan

de Troupiers._]

J'avoue que la baronne déparait un peu ces présents du ciel par la

manière dont elle les portait. Elle marchait habituellement la tête

basse, et, en parlant, elle regardait son interlocuteur _en dessous_.

Mais qui peut tout avoir? comme dit La Fontaine. Romberg avait compris

que la perfection n'est pas de ce monde, et s'était mis à aimer la

baronne avec toute la fougue d'un colonel de trente ans. Qu'en

résulta-t-il? que le 30 juillet, terme fatal assigné par le testament

pour la célébration du mariage, Romberg avait pris les devants, et se

trouva marié... marié secrètement avec la baronne, et fort, inquiet des

suites, car les charmes de la baronne n'avaient pu fermer tout à fait

ses jeux sur les charmes de la succession.

Romberg eut recours aux grands moyens: il s'adressa au roi, et lui

demanda l'annulation du testament. Pendant qu'il attendait, avec toute

l'impatience d'un héritier et d'un colonel amoureux, la décision de Sa

Majesté, la comtesse sa tante, cette soeur du défunt dont je vous ai

déjà parlé, arriva tout à coup, tenant d'une main le testament, et

présentant de l'autre la jeune Mina de Ronsfeld.

«Allons, mon cher neveu, voici le grand jour; il faut que vous soyez

marié ce soir. Êtes-vous décidé? avez-vous fait toutes vos dispositions?

Le devoir qui vous est imposé ne sera pas d'ailleurs très-pénible à

remplir.... du moins j'ai assez, bonne opinion de vous pour le croire.

Regardez votre fiancée: est-elle assez jeune et assez jolie?»

Fille était ravissante, en effet: taille légère et fine, minois piquant,

avec un petit air ingénu et mille petits mots naïfs qui doublaient le

charme de ce minois et de cette taille. Il faut savoir qu'elle avait été

élevée par une vieille tante, qui s'était retirée dans un ermitage après

avoir juré haine mortelle à tout le sexe masculin--apparemment elle

avait eu à s'en plaindre--et qui n'avait jamais souffert qu'un homme

adressât la parole à sa nièce, ni même qu'on prononçât devant elle le

mot de mariage. Bref, en comparaison de Mina, Agnès aurait pu passer

pour un prodige d'érudition.

«Il faut dissimuler et gagner du temps, se dirent tout bas Romberg el la

baronne;» et Romberg ajouta tout haut: «Ma tante, me voilà prêt.»

Qu'en serait-il advenu? je l'ignore. La bigamie est un cas terrible et

qui peut mener bien loin un colonel. Heureusement que M. de Limbourg,

capitaine d'ordonnance, arriva tout à point pour le tirer d'embarras. Il

venait chercher madame la comtesse, par ordre exprès de la reine, dont

cette noble dame était dame d'atours. La reine l'attendait pour

s'habiller: il n'y avait pas une minute à perdre.

«Je pars, mes enfants, dit la vieille dame; mais vous connaissez le

testament; il faut absolument vous marier aujourd'hui, mariez-vous donc

sans moi. Dès que mes importantes fonctions me le permettront, je

reviendrai jouir du spectacle de votre bonheur.»

La Prusse n'est pas un pays comme un autre: on peut s'y marier sans

témoins... Il faut du moins que vous ayez la complaisance de le

supposer, si vous voulez que je continue cette très-vraisemblable

histoire. La comtesse partie, il vint à la baronne une idée

très-originale, qu'elle mit sur-le-champ à exécution.

«Allons, mon enfant, dit-elle à Mina, il faut vous marier.

--Me marier? mais je ne sais ce que c'est.

--Je vais vous le dire. Nous allons nous rendre au temple, où vous

trouverez M. de Romberg; vous vous mettrez à genoux avec recueillement;

vous élèverez votre coeur vers Dieu; vous lui promettrez d'être toujours

bonne, modeste et sage, comme aujourd'hui. Puis vous reviendrez, vous

habiterez ce pavillon, vous aurez de jolies robes el de belles parures,

et vous vous appellerez madame de Romberg.

--Comment! voilà ce que c'est que le mariage?

--A très-peu de chose près.»

Tout s'exécuta comme la baronne l'avait dit; et au retour, Romberg et

elle installèrent Mina dans l'appartement qu'elle devait occuper seule,

lui souhaitèrent une bonne nuit, et se retirèrent dans le pavillon que

madame de Rosenthal habitait, et où, chaque nuit, elle recevait en

secret l'amoureux colonel, pendant que tout le monde le croyait à son

poste, dans la forteresse voisine, dont il était commandant.

Quinze jours écoulés, Mina était reconnue partout femme légitime du

commandant Romberg, et avait, à ce titre, reçu la visite de toutes les

autorités constituées et de toute la noblesse du pays. Romberg était

plein de bonté pour elle, il l'entourait de soins et d'attentions;

seulement, comme il tenait à ses devoirs, et qu'il était intraitable sur

la discipline, dès que le tambour de la citadelle sonnait l'heure de la

retraite, il prenait en soupirant congé de Mina; c'est-à-dire qu'il

quittait son ménage ostensible, et se rendait dans son ménage secret. Il

n'avait pour cela qu'une, allée de jardin à traverser et une porte mal

fermée à ouvrir.

Mina passait donc aux yeux de tous et se croyait elle-même la plus

heureuse femme de la Prusse. Que pouvait-elle désirer de plus? Elle

avait seize ans, une charmante figure, une grande fortune, une

habitation délicieuse, un mari très-aimable et un amant plus aimable

encore que son mari.--Comment, un amant! Qu'était donc devenue cette

innocence si vantée?--Eh! ne savez-vous pas ce que dit la sagesse des

nations? _Aux innocents les mains pleines_.

Romberg s'accommodait à merveille de cet arrangement. Il épiait du coin

de l'oeil et en souriant les naïves coquetteries de Mina et la stratégie

amoureuse de son ami Limbourg; et quand les billets doux de ce dernier

étaient surpris par la comtesse, il s'en déclarait l'auteur. Mais la

vieille dame avait lu dans le jeune coeur de Mina, et n'entendait pas

raillerie sur le chapitre de l'honneur conjugal.

«Mon cher neveu, dit-elle à Romberg, les choses ne peuvent aller ainsi

plus longtemps. Vous ne voyez rien de ce qui se passe: c'est le

privilège des maris. Mais je vois tout, moi, et je sais ce qui se dit

tout bas autour de vous. Limbourg est ici toute la journée, et je vais

lui signifier...

--Ah! ma tante, gardez-vous-en bien! Je vais vous dire le mot de

l'énigme, que vous ne soupçonnez pas. Apprenez que Limbourg est amoureux

de madame de Rosenthal. C'est pour elle qu'il vient; il doit l'épouser

dans huit jours.

--S'il est ainsi, je n'ai plus rien à dire.»

Elle se garda bien pourtant de se taire. Elle n'eut rien de plus pressé

que de tout conter à Mina, et de la manière la plus propre à troubler la

sécurité de la pauvre enfant, à éveiller son imagination, à déchirer son

coeur: Limbourg doit épouser la baronne, il l'aime, il n'aime qu'elle,

et lui jure toute la journée qu'il est indiffèrent à toute autre femme.

Mina, jalouse sans le savoir, ne pouvait rester plus longtemps dans sa

charmante ignorance. Il y avait au château un jardinier qui avait été

jadis le serviteur et, jusqu'à un certain point, l'ami de son enfance.

Elle l'appela soudain.

«Jacquet, m'aimes-tu?

--Moi, madame? mon sang, ma vie vous appartiennent...

--Je n'en veux pas; je veux seulement que tu me répondes avec sincérité.

Qu'est-ce que c'est que l'amour?»

Jacquet n'était guère en état d'improviser une réponse satisfaisante à

une pareille question, il passa plusieurs fois de suite son chapeau

d'une main dans l'autre, et fit porter alternativement le poids de son

corps sur son pied gauche et sur son pied droit; c'était sa manière de

réfléchir. Quand il eut cherché quelque temps, il jugea qu'il devait

avoir trouvé quelque chose.

«L'amour, madame... mais... c'est l'amour.»

Et comme Mina ne paraissait pas complètement éclairée par cette

définition:

«Attendez, je m'en vais vous dire: l'amour, c'est un homme, ou une

femme, qui aime de tout son coeur une femme ou un homme. Voila.

--Eh bien! s'écria Mina, qui comprenait, à peu de chose près, tout ce

que Jacquet ne lui avait pas dit, je vais l'apprendre une chose

épouvantable: M. de Limbourg est amoureux de madame de Rosenthal.

--Ah! ah! dit finement Jacquet, c'est donc lui qui s'introduit chaque

nuit chez la baronne, et que je guette depuis quelque temps sans avoir

jamais pu l'atteindre?

--Eh bien! mon pauvre Jacquet, il faut que tu m'introduises, moi aussi,

cette nuit même, chez la baronne, sans qu'elle le sache. Je veux savoir

ce qu'ils se disent. Je veux prendre M. de Limbourg en flagrant délit de

trahison!»

La nuit suivante, en effet. Mina vint se blottir derrière un paravent

dans le salon de la baronne. Elle entendit bientôt entrer, par

l'extrémité opposée du pavillon, celui qu'elle croyait être M. de

Limbourg. Mais que devint-elle quand Limbourg, qui l'avait suivie (il ne

la perdait jamais de vue), vint se placer auprès d'elle à l'abri du

paravent?--Ce n'est pas lui qui est avec madame de Rosenthal!--Qui donc

alors?--Elle écoute, elle regarde, et reconnaît son mari! Romberg en

robe de chambre et en pantoufles, et buvant avec la baronne le thé

conjugal! Quel charmant tableau! Limbourg n'avait ni thé ni robe de

chambre, mais, à cela près, il sut à merveille tirer parti de la

situation, et répéter, d'un coté du paravent, tous les détails de la

scène qui se passait de l'autre, et je prie le lecteur de consulter la

gravure annexée à ce véridique récit, laquelle a été faite pour empêcher

son imagination d'aller trop loin; si bien que lorsque la comtesse vint

tomber tout à coup au milieu de ce double tête-à-tête, apportant la

déclaration du roi qui cassait enfin le testament du ministre défunt,

tous la reçurent à bras ouverts, tous convinrent qu'elle était arrivée

fort à propos, et elle fut, sur ce point, de l'avis de tout le monde.

Tels sont, en abrégé, les faits dont M. de Planard a fait une

très-spirituelle comédie. M. Ambroise Thomas s'est piqué d'honneur, et

n'a pas voulu être en reste avec lui. Sa musique est vive, légère,

spirituelle et toute gracieuse.--Faut-il analyser sa partition? Non, la

musique est comme l'amour: les plaisirs qu'elle donne sont d'autant plus

vif? qu'on est moins en état de les expliquer.

_Brelan de Troupiers_ (THÉÂTRE DU PALAIS-ROYAL),--_Jean Lenoir_ (THÉÂTRE

DU GYMNASE).--_Tôt ou Tard_ (ODÉON).

--_Le Château de Valanza_ (THÉÂTRE DE LA GAIETÉ).--_La Fille du Ciel_

(DÉLASSEMENTS-COMIQUES).

Levassor vient de rentrer au théâtre du Palais-Royal, qu'il avait trahi,

pendant deux ans, pour le théâtre des Variétés; et, pour racheter sa

désertion, il débute par un succès et par un véritable tour de sorcier.

Voyez-vous ce jeune Jean-Jean? c'est Levassor! voyez-vous ce troupier

rompu à la bataille et relevant fièrement une moustache grise? encore

Levassor! voyez-vous ce soldat sexagénaire, blanc, courbé, chevrotant?

toujours Levassor! et, pour comble de surprise, c'est dans le même

vaudeville et presqu'au même instant que Levassor représente ces trois

âges de troupier. La métamorphose s'accomplit si lestement; au menton

imberbe succède si vite la moustache grise, à la moustache grise le

front chenu de l'invalide, qu'il semble qu'en effet ils sont trois à

l'oeuvre; mais, en réalité, il n'y a que Levassor, un Levassor en trois

personnes!

Les trois sont du même sang et du même nom; l'aïeul, le père et le

petit-fils, tous trois nommés Gargousse et tous trois soldats. Le

Gargousse invalide conte ses batailles et ses victoires passées à qui

veut l'entendre; le Gargousse fils, héros en pleine activité de service,

vole de belle en belle et de triomphe en triomphe; les bastions tombent

devant lui aussi bien que les coeurs; et Gargousse le petit-fils?

celui-là a besoin d'être aguerri; jusqu'ici il semble dégénéré de ses

pères; c'est lui qui baisse les yeux et rougit à la vue de mademoiselle

Césarine; ah! si Gargousse Ier et si Gargousse II étaient à sa place,

comme mademoiselle Césarine y passerait! Or, non-seulement il se conduit

comme un Jean-Jean en amour, mais encore le petit Gargousse a peur d'un

sabre; à son premier duel, ne s'enfuit-il pas à toutes jambes?

«Diable! dit Gargousse le père; qu'est-ce que cela veut dire? ce n'est

point un Gargousse!--Laissez faire, dit Gargousse l'invalide, plus sage

et plus expérimenté: il a peur, soit! nous avons tous commencé par la; à

son second coup de sabre et à son second amour, vous verrez comme le

petit bonhomme ira: il sera digne des Gargousse.»

Le vieillard a dit vrai: Gargousse le petit-fils devient un démon qui

sabre les gens à coups redoublés, assiège les coeurs, et réduit la fière

Césarine à merci. Les deux Gargousse, le grand-père et le père, poussent

des _vivat_, et se mirent dans leur digne petit-fils: Dieu merci, les

valeureux Gargousse ne périront pas.--Cette histoire militaire des

Gargousse est amusante et agréablement semée de mots plaisants; ajoutez à

cet esprit des auteurs le talent de Levassor et sa triplicité

phénoménale, et le vaudeville de MM. Étienne Arago et Dumanoir

triomphera sur toute la ligne!

Ici on rit un peu moins; il est vrai que le Gymnase se plaît dans le

sentiment et le larmoyant; et puis ne faut-il pas travailler pour tous

les goûts? S'il est amusant de rire, n'est-il pas, de temps en temps,

agréable de pleurer? Pleurons donc!

Comment rire, en effet, des infortunes du comte de Boisménil et de sa

fille Alix? Il faudrait avoir le coeur bien cannibale.

Le comte, vieil émigré retiré en Angleterre, se trouve sans ressources;

l'hôte qui l'abrite et le nourrit, un horrible avare, va le chasser,

faute de paiement. Que faire? que deviendra Alix, une si charmante

fille? C'est la surtout la grande douleur du comte.

Un jeune homme, Armand de Courvil, s'est attaché au malheur de cette

famille; il aime Alix, et pour tout au monde voudrait soulager

l'infortune de la fille et du père. Il y a un moyen de le faire; mais ce

moyen est plein de périls; il ne s'agit de rien moins que d'exposer sa

vie, et voici comment: le comte, en quittant la France, a caché 100,000

livres dans un mur de son château: si on pouvait les reprendre! «Eh

bien! je les aurai,» dit Courvil, bravant la loi qui prononce la peine

de mort contre tout émigré surpris en France. «Que m'importe!» s'écrie

le brave jeune homme. Voilà du dévouement et de l'amour.

Il part déguisé en matelot, aborde en Bretagne, et, au milieu des plus

grands dangers, arrive enfin au château de Boisménil. C'est quelque

chose, mais ce n'est pas tout: il faut trouver le trésor, l'enlever, et

surtout déjouer la surveillance de Jean Lenoir, ancien fermier du comte,

et républicain clairvoyant. A cette qualité d'ennemi politique de M. de

Boisménil, Jean Lenoir joint une vieille rancune: le comte l'a renvoyé

injustement, et a injustement soupçonné sa probité.

La tentative réussit d'abord: Armand de Courvil découvre le trésor, s'en

empare, et se dispose à regagner l'Angleterre, quand Jean Lenoir arrive.

Il a flairé l'émigré et l'arrête. L'affaire devient sombre. Armand fait

volontiers le sacrifice de sa vie; mais Alix, mais le comte, que

deviendront-ils?

[Illustration: Théâtre des Délassements Comiques.--_La fille du Ciel_,

2e acte, 3e tableau: mademoiselle Bergeron, Phosphoriel; mademoiselle

d'Harcourt, la Fille du ciel.]

Heureusement, Jean Lenoir n'a pas l'âme aussi noire que son nom. Il

s'émeut en apprenant le dévouement d'Armand, et lui rend non-seulement

la liberté, mais la précieuse cassette; puis Jean Lenoir imagine un

moyen très-noble de se venger de l'injustice du comte: il remplit la

cassette de pièces et de papiers qui prouvent clairement sa probité et

son innocence. Or, Armand de Courvil arrivant avec la chère cassette, le

comte n'a rien de plus pressé que de l'ouvrir. «Les quatre cent mille

francs sont là,» dit-il. Point du tout; il ne trouve que ce compte-rendu

de l'honnête gestion de son fermier. «Le traître m'aura volé!» Non pas:

Jean Lenoir, craignant que l'or ne fût saisi en route, a substitué à la

somme un bon de quatre cent mille livres sur un banquier de Londres, au

nom de M. de Boisménil. Voilà comme Jean Lenoir se venge.

Grande joie parmi les Boisménil, et mariage d'Armand et d'Alix. Tout

cela est bien joué par Tisserant, Julien et mademoiselle Rose Chéri. Le

public a soupiré, le public a pleuré, le public a pris plus d'une fois

son mouchoir. Quand le mouchoir s'en mêle, le succès est flagrant.

L'Odéon nous donne une comédie assez gaie, et qui porte le titre de _Tôt

ou Tard_. Ce titre veut dire que tôt ou tard il faut que jeunesse se

passe. Si vous avez, payé votre dette au diable avant de vous marier,

tant mieux; vous ferez un excellent mari; sinon vous serez un mari

détestable, coureur, volage, ami du bal, des petits soupers, des

débardeurs, et fort enclin aux nuits vagabondes et aux lettres de

change. Des mots spirituels et des scènes plaisantes ont attiré la manne

des bravos sur cette comédie de MM. Léonce et Moléri.

Nous tombons en plein mélodrame: le château de Valanza est bien le plus

souterrain et le plus scélérat de tous les châteaux: des faux monnayeurs

et des bandits y travaillent de compagnie, et pour surcroît de terreur,

un affreux monstre, le comte de Monzzani, y joue toutes sortes de tours

pendables à son cousin Lucio et à la belle Virginie Salviati. Quel est

le but de toutes ces infamies de Monzzani? Oh! mon Dieu! le traître veut

tout simplement, comme c'est l'habitude de ses pareils en mélodrame,

escroquer à son cousin Lucio la belle Virginie, qu'il aime, et un

héritage de plusieurs millions; ceci vaut la peine que Lucio y fasse

attention. Mais Lucio est le meilleur des hommes et la plus docile des

victimes; on l'empoisonne, on l'assassine, on le jette à trois cents

pieds sous terre, on l'enterre avec une facilité digne d'étonnement.

Lucio a cependant ceci de remarquable, que si, par imprévoyance, il se

laisse tuer sept à huit fois et précipiter dans les abîmes du château de

Valanza, il en revient toujours et ne meurt jamais; tel est son

caractère; il met de l'entêtement à vivre autant de fois qu'on

l'enterre. Mais on se lasse de tout, même de faire le mort. Un beau soir

d'août, Lucio ressuscite définitivement au nez du féroce Monzzani, qui

pâlit, chancelle, et tombe aux mains des gendarmes, vengeurs du

crime.--Ce terrible mélodrame arrive en droite ligne du cerveau de MM.

Alboise et Paul Foucher.

Le théâtre des Délassements Comiques a aussi son méchant génie: ce drôle

s'appelle Rocaillon, il en est bien digue. Rocaillon poursuit de son

furieux amour la Fille du Ciel, qui ne veut pas entendre parler de lui;

Eloa, en effet, a bien d'autres choses à faire que d'écouter ce vilain

Rocaillon. Elle a de tendres rendez-vous avec Phosphoriel, charmant

esprit en chair et en os, qui lui conte fleurette à l'ombre des arbres

et des charmilles. En vain Rocaillon fait jouer des ficelles

abominables, Phosphoriel et la Fille du Ciel se marient à sa méchante

barbe, et Rocaillon retombe au fond des plus épouvantables abîmes. Il

faut bien que justice se fasse.

Le dialogue est plein de trappes et de feux de Bengale.

De la Traite et de l'Esclavage.

Les grandes questions, celles qui touchent aux plus chers intérêts de

l'humanité, ont cela de particulier que de tout temps, et à propos de

toute chose, elles attirent vivement l'attention et préoccupent les

esprits. Le mouvement industriel qui semble dominer et absorber notre

époque se lie intimement à ces vastes problèmes, et leur solution peut

seule donner à l'activité prodigieuse qui, de toutes parts, se manifeste

dans l'ordre des progrès matériels, un caractère de moralité et de

grandeur.

Parmi ces problèmes, il en est trois que la prochaine session devra

aborder; la loi sur l'abolition de l'esclavage d'abord, préparée avec

tant de soin par les travaux et le rapport de la commission que

présidait M. le duc de Broglie; la réforme de notre système

pénitentiaire, question ardue dont le rapport de M. A. de Tocqueville à

la Chambre des Députés doit faciliter la solution; enfin la liberté de

l'enseignement, qui, dans ces derniers temps, a soulevé de solennels

débats.

_L'Illustration_ doit, non résoudre, elle n'en a pas la prétention, mais

exposer du moins l'état de ces difficiles problèmes qui intéressent

directement l'amélioration des masses et l'avenir des sociétés. Elle ne

manquera pas à cette tâche.

Dernièrement encore, à la tribune du Parlement anglais(1), lord

Palmerston interpellait le ministre pour savoir de lui si à l'avenir,

lorsque par suite d'une tempête ou pour toute autre cause, un navire

ayant des nègres à bord aura été jeté dans un port britannique, le

gouvernement se proposait de déclarer ces hommes libres. M. T. Duncombe

accusait le gouvernement de n'être pas animé d'un désir sincère de

supprimer la traite. N'est-il pas déplorable qu'aujourd'hui encore on se

livre à ce commerce honteux, et que la France, fut-ce au prix de lourds

sacrifices, hésite à émanciper ses esclaves, elle qui aurait dû donner

cet exemple au monde, elle qui a manifesté pour le droit de visite une

si légitime et si unanime réprobation!

[Note 1: Séance du 11 août 1843.]

Récemment encore, la session des conseils-généraux a appelé l'attention

publique sur la grande question de l'esclavage. Déjà, dans leur session

de l'année dernière, répondant aux voeux de l'opinion publique, les

conseils avaient réclamé avec une généreuse instance le projet de loi,

depuis si longtemps attendu qui doit prononcer l'émancipation des

esclaves. Cette année encore ils ont protesté contre la lenteur du

gouvernement, et c'est un devoir pour la presse de constater ces

plaintes énergiques parties du sein même de la bourgeoisie, dont les

conseils-généraux sont surtout l'organe.

La prochaine session des Chambres législatives verra enfin éclore, il

faut l'espérer, ce projet de loi si longtemps couvé. Il ne sera donc pas

sans intérêt de jeter sur l'état de cette grande question un coup d'oeil

rapide.

L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843 · 第 5 / 13 题