Cela ne sert à rien qu'à diminuer la confiance qu'un peuple doit avoir
en lui-même, et cela fortifie d'autant celle de nos ennemis. Pourtant,
l'histoire semble montrer que la force du nombre est loin d'être
prépondérante dans les conflits entre nations. Le premier exemple et
le plus frappant qui vient à l'esprit est la lutte de Xerxès et de la
Grèce. On a dit qu'il avait un million de soldats, mais il faut tenir
compte des exagérations de la vanité grecque. Mettons qu'il avait des
combattants beaucoup plus nombreux, du double ou du triple que les
Grecs. Qu'en resta-t-il après Marathon? Et quand les Grecs prirent
leur revanche sur les Perses, croit-on que ce fut avec des multitudes?
Où Alexandre et la Macédoine auraient-ils pris des multitudes de
combattants? C'est avec une petite armée bien disciplinée et bien
organisée qu'Alexandre conquit l'Asie. Et Guillaume le Conquérant,
croit-on aussi qu'il avait pu réunir dans le petit port de Dives des
foules hors de proportion avec le nombre des Anglais? Pourtant, c'est
lui qui vainquit à Hastings. Les premières victoires de Bonaparte en
Italie ne sont pas des victoires du nombre, mais des victoires du génie
et du courage. Dans la seule histoire de France, il y a de nombreux
exemples de ce que peut un nombre relativement faible d'hommes résolus
et bien commandés. Est-ce que, dans les futures guerres européennes,
cent mille hommes de plus ou de moins assureront la victoire ou la
défaite d'une grande nation? Ne se pourrait-il pas que le nombre
excessif des combattants devient, en telle circonstance, une cause de
faiblesse? Même si on a une très grande confiance dans le nombre, il
faut convenir qu'il n'est pas tout.
LES CIGARETTES
Il paraît que la consommation du tabac, notamment des cigarettes,
augmente sensiblement. Cela ne m'étonne pas pour le tabac, qui est très
bon, mais me surprend des cigarettes qui sont si mal faites qu'elles
sont quasi infumables, et cela sans distinction de catégorie. Cela ne
tient pas, en effet, à la qualité du tabac. C'est le même que celui
vendu en paquet. Les cigarettes des Manufactures de l'Etat ne sont très
mauvaises que parce qu'elles sont très mal faites. Comment arrive-t-on
à ce résultat en employant un Maryland, qui est un des premiers tabacs
du monde, ayant la douceur du tabac d'Orient et je ne sais quel accent
que n'ont pas les produits turcs et égyptiens, à la fois fades et trop
parfumés? C'est une question de manutention. Il faut que l'ouvrière
fabrique vingt cigarettes, ni plus ni moins, avec une quantité
déterminée de tabac. Il arrive donc qu'elle fasse les premières trop
faibles et les dernières trop fortes. Elles sont d'ailleurs presque
toujours trop fortes. Dans un paquet de cigarettes maryland dites
élégantes, il y en a généralement la moitié qui ont la densité et la
rigidité du bois. De telles cigarettes sont détestables, sans aucune
saveur. Souvent même elles sont serrées à tel point qu'elles ne
laissent point passer la fumée. Le prix n'y fait rien naturellement,
ni le nom, ni la forme de l'empaquetage, ni la dorure, ni le liégeage.
Au contraire. Il y a même chance d'en utiliser quelques-unes dans
un paquet d'élégantes, ce qui n'arrive pas toujours dans une boîte
d'Amazones. Ce n'était pas la peine de vulgariser ce beau nom pour lui
faire servir d'étiquette à une marchandise illusoire. Il y a là toute
une machinerie à changer, tout un personnel à surveiller. Heureusement
qu'il nous reste les cigarettes étrangères. Elles sont moins bonnes,
sans doute, mais elles se fument facilement. Et on avouera que, pour
une cigarette, c'est quelque chose.
APRÈS LA PLUIE
Après la pluie, au Luxembourg, tout était si frais et si fondant!
Comme dans les vrais jardins de campagne, il y avait de la boue où
on enfonçait un peu et qui nous donnait l'idée de la terre, qu'on ne
voit guère dans les parterres trop civilisés. L'herbe était d'un vert
profond, doux et triste, et les arbres pleuraient des larmes claires
qui les embellissaient, ce qui n'arrive pas aux visages de femmes, à
moins qu'elles ne pleurent pour vous, amants cruels! Il n'y manquait
que les oiseaux qui font des taches mouvantes dans le gazon, les
palombes qui tombent soudain d'entre les branches, comme de gros fruits
mûrs. Mais les oiseaux n'aiment pas la mélancolie humide des jardins
après la pluie. Où sont-ils cachés pendant ces temps-là? Quelle est
leur ruche, d'où ils vont sortir dans un moment, comme des cris et des
rires qui se rendraient visibles? Il faut des oiseaux dans les arbres
et des insectes volants et bourdonnants dans les corbeilles, pour faire
parler les feuilles et les fleurs. Ce sont les seules voix et les seuls
murmures qui soient en harmonie avec la discrétion de toutes ces choses
vertes et de toutes ces choses fleuries. L'homme ne devrait y prononcer
que des pensées amènes, n'y venir que pour y prendre des leçons de
silence. Hier, comme rien n'y encourageait au bruit, ni les musiques,
ni les enfants, les rares gens venus là modéraient leurs paroles,
proférées tout bas, cependant que par les grilles, vers le Panthéon,
nous apercevions un décor forain, reste de la fête de Jean-Jacques.
Ce n'est pas en son honneur que je cueillis à un arbuste mouillé, qui
éclata en pluie, une petite feuille ronde comme en ont des plantes qui
vont sur l'eau, mais ce geste était peut-être plus rousseauiste que
ceux qu'on avait faits le matin, de l'autre côté des barreaux. Il est
vrai que je ne pensais pas à lui, mais pas du tout.
LA SUICIDÉE
On a lu l'histoire de cette jeune fille qui s'est tuée parce qu'elle
avait échoué à ses examens. Pauvres petites femmes! Vraiment, elles
ne sont pas de force. Elles prennent tout au sérieux, même un examen.
Que veut-on qu'elles fassent dans la vie, qu'elles songent à quitter
à la première déception? Il fallait au moins attendre le premier
chagrin d'amour, mais se tuer parce qu'une vieille bête de professeur
vous a posé en géographie ou en littérature une colle stupide! Il ne
faut pas donner aux autres un tel empire sur soi. Une fille jeune
et jolie est au-dessus d'un examen, lequel n'a, ou devrait n'avoir,
aucune sorte d'importance. Une femme a-t-elle plus ou moins de valeur,
parce qu'elle fait ou ne fait pas de fautes d'orthographe. Ah; maudits
soient les imbéciles qui ont ainsi travesti les instincts de la
femme, perverti leur sensibilité, inventé pour leur faiblesse je ne
sais quel romantisme scolaire. On leur enseigne et elles croient
sincèrement que l'arithmétique est une sorte de bible dont il faut
pénétrer les mystères pour avoir droit à la vie, et que, lorsqu'on les
a méconnus, il ne reste plus que le désespoir ou la mort. Et autant
de connaissances diverses, autant de bibles nouvelles à vénérer! On
perdrait la tête à moins. La jeune Slave est donc allée à Notre-Dame,
et là, s'étant agenouillée et ayant prié dans son innocence et sa
fièvre, elle s'est tiré un coup de revolver dans la bouche. Quelle
pitié, et quel désarroi dans les cervelles! Je n'ose pas dire: quelle
bêtise! parce que la mort violente d'une jeune fille, cela a toujours
quelque chose d'émouvant, mais quelle mauvaise éducation, quelle
dilapidation des vraies valeurs féminines!
JEUX D'ENFANTS
On a observé que les enfants, ce printemps, jouent aux bandits, dont
la popularité a remplacé chez eux celle des aviateurs, et on gémit!
Vraiment, il n'y a pas de quoi. Pour varier les jeux traditionnels, que
rien ne peut détrôner, l'enfant joue à reproduire, à imiter les faits
dont on parle, dont on s'entretient autour de lui. Cela a toujours eu
lieu. S'il joue aux bandits, il faut s'en prendre aux journaux et aux
parents qui s'intéressent plus que de raison à ces vilaines histoires.
Est-ce qu'on exigerait, par exemple, plus de bon sens de la part des
enfants que de celle de leurs auteurs? Vous avez des enfants tout
juste dignes de votre bassesse d'esprit. De quoi vous plaignez-vous?
D'ailleurs le banditisme innocent ne règne pas tout seul sur la
jeunesse des écoles primaires. J'en vis, l'autre jour, qui jouaient
aux _Colonies_; même qu'ils voulurent bien, comme je les regardais
faire, me prendre pour arbitre dans un cas épineux. Voici. On dessine
un grand rectangle aux deux bouts duquel on marque deux pays, comme la
France et la Chine. Il faut aller de l'un à l'autre, à cloche-pied,
en poussant un palet, sans broncher. Alors on a gagné une colonie et,
dans l'épreuve suivante, on a le droit de se reposer un instant dans
cette colonie que l'on a située vers le milieu du rectangle. Ce jeu
est assez répandu. Je l'ai retrouvé, sans le chercher, en plusieurs
endroits, ainsi qu'un autre jeu géographique, qui m'est resté obscur. A
cet âge heureux, en 1870, au lycée où je venais d'entrer, on jouait à
la _Guerre_: on livrait des batailles, on assiégeait des forteresses.
Même que je fus blessé à l'un de ces assauts, qui ne manquait pas de
frénésie. Un mois ou deux d'infirmerie, le temps d'être évacué sur la
campagne et de laisser la place aux blessés de la vraie guerre. Le
monde des enfants est le monde de l'imitation.
LE JARDIN IMPRESSIONNISTE
L'art de choisir et de grouper les fleurs a suivi assez exactement
l'évolution de la peinture. Aux vieilles plates-bandes du jardin
classique a succédé la corbeille romantique déjà moins rigide, plus
variée de ton et de forme, et voici qu'on en est arrivé, comme
l'impressionnisme, comme Claude Monet, ce jardinier merveilleux, à
l'imitation directe de la nature même, dans son inattendu et dans
sa magnifique extravagance. C'est ce que j'ai appris à l'exposition
d'horticulture. Un vallon en miniature, dont les parois s'étagent,
dont le fond se creuse pour le ruisseau qui devrait y passer, et
partout un féerique fouillis des fleurs les plus simples, mais les plus
jolies, qui semblent nées au hasard, tant elles sont groupées avec
habileté. Nul art apparent, ce qui est le comble de l'art. C'est très
difficile à expliquer, mais nous eûmes un cri d'admiration. Se promener
là-dedans! Se rouler là-dedans! Etre tout petit pour se cacher derrière
une mauve, se faufiler à travers ces liserons, grimper vers les cloches
de ces digitales. Un autre coin de terrain, pareillement disposé, est
parsemé de cailloux, qui figurent des rochers. On a voulu représenter
un sol plus aride à côté de l'exubérant vallon, et les fleurs plus
pâles y sont moins abondantes. C'est également très agréable. J'ai
vu, si je me souviens bien, quelque chose d'analogue à Jersey, dans
un jardin qui fut célèbre pour son ingéniosité. Il me semble que l'on
comprend enfin que l'on ne peut mieux faire que d'imiter et de fixer
les heureux hasards de la nature, car elle nous donne tous les exemples
de la beauté. En somme, ce que l'on essaie maintenant, c'est, avec
beaucoup de soins, de créer des jardins qui semblent avoir poussé tout
seuls. Le jardinier s'efface. Il ne montre que son œuvre. C'est le
précepte même de Flaubert.
LE SORT DES LIVRES
Ce n'est pas de leur sort matériel et extérieur que je veux parler,
mais de celui que leur font le soin ou la négligence des éditeurs. La
négligence est ce qui les attend le plus souvent. Dès que l'auteur
est mort, il n'y a plus guère à compter sur personne pour assurer la
correction d'un texte. Un amateur fervent d'Alfred de Vigny m'écrit
pour me signaler les fautes dont est semée la seule édition courante de
ses poésies. C'est un mal sans remède. Déjà deux ou trois anthologies
en ont copié tranquillement les défectuosités et imprimé, à tel
passage, le mot _neige_ pour le mot _mer_. Cette mauvaise leçon fera
peut-être foi pendant des siècles. Pensez que l'on dispute encore
sur la correction de tel et tel vers de Virgile. Nous n'avons jamais
de textes absolument corrects, l'auteur même ayant souvent été le
plus négligent des correcteurs, ayant été son propre bourreau, son
propre saboteur. Je viens de relire plusieurs œuvres de Stendhal dans
des éditions anciennes. Elles sont pleines de fautes. Je connais une
édition de Maupassant, pourtant faite sous ses yeux, qui est d'une
incorrection folle. En général, les éditions du XVIIe siècle, qui
se vendent si cher et qui sont presque toujours si laides, sont
déshonorées par des fautes grossières, par des incorrections presque
invraisemblables. Eh bien, je dirai que cela n'a pas une grande
importance, attendu que personne, hormis quelques maniaques, dont je
suis, ne s'en aperçoit. Je vois de jeunes auteurs trembler pour la
pureté de leurs textes et j'aime à les épouvanter par mon expérience,
en leur démontrant que nul n'y prendra garde. Même, je crois qu'une
faute d'impression flatte le maniaque qui la découvre, en lui apportant
la preuve de sa perspicacité.
«LES DAMNÉS» DE RECHBERG
Une note qu'on put lire ces jours derniers dans divers journaux m'a
rappelé que je n'avais point parlé, malgré mon désir, des _Damnés_
de Rechberg, ce beau groupe de marbre que les artistes ont laissé
lâchement expulser de la Société nationale par la police. Il est
maintenant exposé au Salon de Bruxelles, et le roi Albert en personne
est venu féliciter le sculpteur. Les Salons de Berlin, de Londres, de
New-York ont réclamé à leur tour l'honneur d'exposer aux yeux de leur
public, pourtant bien pudibond, ce groupe qui symbolise une belle et
mélancolique pensée et qui traduit littéralement la parole de Francesca
de Rimini à Dante:
_Questi, che mai da me fia diviso._
«Celui-ci, qui ne sera jamais séparé de moi.» Et ils vont unis pour
l'éternité, les damnés amoureux, et leur seul châtiment est de ne
pouvoir jamais se séparer, d'être unis pour des siècles des siècles,
et de sentir que le suprême désir et le suprême bonheur ont pu devenir
la cause de leur infélicité éternelle. Par quelle aberration a-t-on pu
prendre cela pour une œuvre, comme ils disent, «pornographique»? Cela
passe l'entendement. Que M. Rechberg pardonne à la bêtise humaine. Elle
est éternelle, comme l'amour et comme le malheur. Elle est nécessaire,
elle nous fait mieux goûter l'intelligence et la beauté. Qu'il songe
que, grâce à elle, le voici célèbre beaucoup plus tôt sans doute qu'il
ne serait advenu selon le cours ordinaire des choses. Pour moi, je
viens d'en profiter pour relire le cinquième chant de l'_Enfer_ et je
me suis aperçu que je le savais encore par cœur: «O âmes inquiètes,
venez nous parler...» Elles ont parlé à M. Rechberg, et je suis
sûr qu'elles l'ont remercié comme elles remercièrent Dante de sa
compassion, l'appelant: «Etre gracieux et doux»:
_O animal grazioso e benigno!_
L'APRÈS-MIDI D'UN FAUNE
Je n'avais pas pu aller à la répétition intime de l'_Après-midi
d'un Faune_ et je le regrette bien, car on ne nous donna hier qu'un
spectacle abrégé par des coupures désastreuses pour notre curiosité,
et je ne puis dire de façon certaine si la fresque originale était ou
non entachée d'obscénité. Mais j'en doute fort, car j'ai à ce sujet
les informations les plus certaines et les plus franches. Etant,
d'ailleurs, de ceux qu'une belle chose ne peut jamais choquer, je me
récuse donc. C'est bien une fresque, le mot m'est venu spontanément,
une fresque retrouvée à Pompéi et animée par l'art le plus délicat. Ce
faune qui songe et joue d'un flûteau, couché sur son lit de feuilles,
est plutôt un animal divin qu'un homme primitif. Il ne possède
que les gestes les plus simples, et les doigts de ses mains sont
encore à peine divisés par l'exercice. Les nymphes, les charmantes
et hiératiques nymphes, il les voit et il sait à peine si elles
existent vraiment. Elles passent en jouant noblement, il s'avance,
il voudrait bien en saisir une, mais l'instinct qui l'anime est un
instinct de rêve. Il n'ose pas, parce qu'il ne sait pas, et plutôt
que de prendre la femme, il se jette sur l'écharpe qu'elle a laissée
tomber exprès, pour avoir un prétexte à revenir et à continuer ses
innocents agacements. Leurs gestes le raillent peut-être de se montrer
si maladroit, mais elles ont peur aussi et elles se sauvent. Le faune
reste seul avec l'écharpe qu'il porte à ses lèvres. C'était mieux dans
la première version. Il étendait l'écharpe par terre et se couchait
dessus et pendant cela le rideau tombait. Mais il faudrait voir cela
dix fois pour le bien raconter. C'est la seule chose qui m'ait donné
l'impression de ce que pouvaient éprouver les anciens Grecs devant les
mystères souriants de la Nature. C'est le chef-d'œuvre de l'ingénuité.
L'AVIS DE RODIN
Cela lui apprendra à donner son avis sur les pantomimes et surtout à
le donner non conforme à la plus exacte et à la plus récente pruderie!
S'il s'était tu ou s'il avait déclaré que _l'Après-midi d'un Faune_
était une turpitude, nul n'aurait songé à lui reprocher l'occupation
de l'Hôtel Biron et de l'ancienne chapelle du couvent du Sacré-Cœur.
Mais il a trouvé harmonieux des gestes que ses ennemis réprouvaient,
et voilà que les injures s'amassent contre lui. La plus plaisante a
été de trouver sacrilège l'exposition de ses œuvres dans un lieu où,
il n'y a pas encore bien longtemps, on exposait le Saint-Sacrement à
l'adoration des fidèles. L'esprit de la Restauration nous pénètre. Quel
soulagement dans certains cœurs si on promulguait à nouveau la loi du
Sacrilège, dont on ne sait même plus ce que c'est, mais dont le nom
dit assez qu'elle était une loi de défense religieuse. Vraiment on
s'attendait à tous les déchaînements contre Rodin, qui a des ennemis
innombrables, mais pas à celui-là. En quoi on a eu tort, car tout
arrive et on a été jusqu'à faire grief d'avoir montré trop d'admiration
pour les vieilles cathédrales. Il est vrai que quand on admire tant
les monuments religieux du Moyen Age, on est suspect de ne pas goûter
comme il conviendrait la religion politique des présentes années. On
a dit aussi, et ce ne fut pas moins surprenant: M. de Max, qui est
un artiste (presque) aussi grand que M. Rodin, a bien été expulsé de
l'Hôtel Biron... J'ai mis _presque_ entre parenthèses parce que je suis
(_presque_) sûr qu'il a été ajouté en interligne. Voilà le ton des
polémiques contre un grand sculpteur. Il est édifiant. On insinue enfin
que l'atelier de Rodin nous coûte un loyer de 250.000 francs. Moi, je
trouve que cela n'est pas trop cher pour loger Michel-Ange.
LES AMIS DU MUSÉUM
C'était hier l'Assemblée générale de la Société des Amis du Muséum, qui
ne se termine pas platement, comme les ordinaires assemblées, par des
compliments votés aux membres du bureau, mais bien par une séance de
cinématographe des plus curieuses. C'était la vie des petits mammifères
au fond de leurs tannières, des reptiles, des insectes, des larves, des
bêtes qui commencent leur évolution dans l'eau pour la terminer dans
les airs, comme la libellule. Cet étang vert, calme, d'où de temps en
temps, une bulle monte à la surface, n'en scrutez pas la profondeur, on
s'y bat, on s'y dévore, on y exerce toutes les cruautés. Les animaux
sont vraiment encore plus féroces que les hommes. Rien n'arrête une
bête qui a faim. Il faut qu'elle mange et pour manger il faut qu'elle
tue. Dans nos sociétés, on appelle criminels ceux qui en sont réduits
là. Dans les sociétés animales, carnivores, c'est l'être normal qui
doit agir ainsi. Presque toujours, il est à la fois chasseur et proie.
Il poursuit et on le poursuit. On le mange au moment qu'il va manger.
Dans le ventre gonflé d'un brochet, on trouve des poissons qui ont
eux-mêmes d'autres poissons dans le ventre. La nature est un massacre
universel et mutuel. Vue de près et avec des yeux exacts, c'est un
véritable spectacle d'horreur. Elle finirait par faire aimer l'homme,
et ce n'est pas peu dire. Après toutes ces scènes de cannibalisme, il
fut agréable de voir, grossis selon leurs mouvements et non selon leur
forme, s'opérer la croissance des végétaux. Nous observions en quelques
minutes ce qui s'espace dans la réalité sur plusieurs semaines, d'où
une rapidité extraordinaire. C'est très difficile à expliquer et
fort fantastique. D'autres films nous firent voir le torrent de la
circulation du sang, qui n'est pas un vain mot, et d'autres choses
mystérieuses dont ce sera la gloire du cinématographe, de nous les
avoir dévoilées.
LE PENDU
J'ai envie de prendre la défense des paysans qui se détournent d'un
pendu, qui ne le décrocheraient à aucun prix. Je sais bien qu'ils
n'agissent ainsi que par peur des soupçons, pour ne pas risquer
d'être compromis dans des histoires obscures, pour éviter même d'être
interrogés comme témoins. Mais il se trouve tout de même qu'avec ces
prétextes peu honorables, ils servent la liberté de celui qui a voulu
mourir. Il est difficile de croire, quand on rencontre un pendu,
que le vent balance à un pommier, que l'homme s'est accroché là par
hasard, accident ou distraction. Il s'est mis dans cette situation
parce qu'il avait des raisons pour en finir avec la vie et que le
moyen passe pour assez sûr. Pourquoi lui rendre cette vie dont il ne
veut plus? Il en a fini, il a eu la sensation de mourir. Le dépendre
et le faire revivre, c'est le condamner à mourir une seconde fois. De
fait, la plupart des dépendus qu'on a réussi à ravigoter se rependent
dès qu'on a le dos tourné. Cette vie à laquelle vous tenez, vous,
l'heureux dépendeur, elle fait horreur au pendu. Vous lui remettez sur
les épaules un fardeau qu'il avait réussi à déposer à terre et vous le
lancez à nouveau dans l'existence! Croyez-vous qu'en le rappelant à la
vie, vous lui avez fait un cadeau bien agréable? Lui avez-vous d'abord
rendu la femme ou l'enfant, ou l'argent qu'il avait perdus? Avez-vous
d'abord changé son caractère et la couleur des lunettes avec lesquelles
il regardait la vie? Allez, c'est le paysan qui a raison, non pour les
motifs qu'il se donne, mais pour ceux que j'ai exposés. D'ailleurs, il
y a beaucoup de chances pour que vous ne rencontriez jamais un pendu
sur votre chemin.
LES ORIGINES
Je n'ai pas l'esprit tourné à m'égayer outre mesure des bévues qui
s'épanouissent dans le jardin de la presse, mais tout de même, il y en
a de si drôles qu'il en faut rire. Un de nos confrères affirmait hier
sérieusement que la fraise fut rapportée du Chili, au commencement
du XVIIIe siècle, par un navigateur nommé Frezier. C'est ainsi que
le poivre fut rapporté des Indes orientales par M. Poivre. Qui en
douterait? Cela s'accorde si bien. Le plus curieux, c'est qu'il y a
bien eu un sieur Frezier, lequel a bien écrit une relation du Chili et
que d'autre part il y a une variété de fraises que l'on nomme fraise du
Chili. Une légende naîtrait de moins de coïncidences. Il est possible
d'ailleurs que ledit Frezier, au nom prédestiné, ait trouvé au Chili
la fraise de ce nom et qu'il l'ait acclimatée en France, comme je
ne sais qui aurait importé en Europe la rose du Bengale ou tel autre
le jasmin de Virginie, mais cela n'empêche pas la fraise d'être chez
nous un fruit autochtone, comme partout d'ailleurs, en Europe, Asie et
Amérique. Il faut beaucoup de prudence dans ces petites questions de
l'origine de nos plantes les plus connues. Candolle lui-même n'a pas
toujours su les démêler, mais la fraise qui a un nom latin, qui est
mentionnée dans les plus anciens textes français, est absolument hors
du débat. Voilà encore une des choses à quoi peut servir le latin, à ne
pas broncher sur l'origine d'une fleur ou d'un fruit. Il ne viendrait
à l'idée de personne d'attribuer à la rose une origine américaine, son
nom latin étant quasi aussi connu que son nom français. Un peu plus de
latin et on cueille avec Virgile les fraises mêlées aux fleurs:
..._Flores et humi nascentia fragra._
Et ce nom latin prouve que cette fraise latine était bien la nôtre,
était bien la petite chose odorante qui parfume, au temps des fleurs,
les forêts et les jardins.
UNE ENQUÊTE ORIGINALE
Un journal de province vient d'avoir une idée d'une grande originalité
et dont il semble d'ailleurs avoir goûté tout le sel: c'est d'imaginer
de faire une enquête, d'abord, et, en second lieu, de la faire sur
cette question, bravement, sans vergogne, et même avec une ingénuité
probablement sans seconde, sur cette question, dis-je: «Que pensez-vous
de l'amour?» Il faut nommer ce journal. C'est l'_Hérault_, comme le
département dont il est l'organe. Je m'excuse de lui faire cette
publicité, bien vaine pour qui a tant de génie, mais la justice m'y
oblige, dont j'ai un profond sentiment. Et aussi l'intérêt, car je le
supplierai, en échange et malgré mon indignité, de me faire parvenir
les réponses mirifiques qu'il recevra à sa non moins mirifique enquête.
Que pensez-vous de l'amour? En écrivant cela, je ris, je l'avoue,
comme un nigaud. Je me juge, rien n'y fait. Je ris. Tant d'innocence
excite mes puissances hilarantes. Je me sens devenir un nouveau
Démocrite. Que pensez-vous de l'amour? Ah! Monsieur, beaucoup de
choses. Mais encore? Laissez-moi rire d'abord tout mon soûl. Je suis
comme Nicolle devant M. Jourdain et, ayant bien ri, je reprends soudain
tout mon sérieux devant l'énormité de la réponse que vous attendez de
moi, puisque vous m'avez envoyé votre petit papier comminatoire: Que
pensez-vous de l'amour? Ah! Monsieur, trop de choses, pour essayer
même d'en exposer une seule. Il me semble même tout d'un coup que je
ne pense plus, sur ce sujet, rien du tout. Votre question stupéfie mes
facultés et vous me voyez tout ébaubi, éberlué et estomaqué, comme on
dit peut-être sur les rives de l'Hérault. Non, je vous assure, je ne
puis. Je ne dispose que de quarante lignes.
LES PINGOUINS