journaux de Martainville, de sa féerie, _le Pied de Mouton_, et même de
son tombeau qui est, paraît-il, situé au vieux cimetière de Neuilly.
Mais je suis tout aussi bien préparé qu'un autre à faire ma partie
dans ce concert inutile et même mieux, peut-être, car je suis un des
rares mortels qui aient la patience, le courage, ou la bêtise, de
lire ledit _Pied de Mouton_, je ne dirai pas jusqu'au bout, je n'en
sais plus rien et je ne le crois pas, mais d'en avoir lu assez pour
savoir quel est le genre de nigauderie dramatique qui amusait les
spectateurs de la «Gaieté» en l'année 1806. Elle diffère assurément
beaucoup de celle de 1912, sans qu'il soit bien facile de dire laquelle
est la plus saugrenue. On décidera de cela plus tard, puisque, aussi
bien, _le Pied de Mouton_ soit devenu une pièce historique. Théophile
Gautier, on la jouait encore de son temps, l'estimait beaucoup, ainsi
que les directeurs de théâtre qui la remontaient dans les moments
désespérés. L'édition originale offre tout de même ce renseignement
que la qualification de mélodrame n'était pas incompatible avec l'idée
de pièce comique. _Le Pied de mouton_ porte ces deux sous-titres:
«Mélodrame, féerie comique à grand spectacle.» Mon exemplaire est
relié avec un tas de choses hétéroclites, telles que la _Vie privée
de l'ex-capucin François Chabot et de Gaspard Chaumette, pour servir
de suite aux vies des fameux scélérats de ce siècle_. _An II de la
République._ C'est probablement cette brochure thermidorienne qui
m'avait tenté. Le volume porte au dos ce titre unique _Ophis_, tragédie
de Népomucène Lemercier. Ainsi ces choses disparates sont venues
ensemble à la postérité. Il y a plus de philosophie qu'on ne croit dans
les vieux recueils factices qui traînent sur les quais.
AU SOLEIL
Vous avez décidé de partir pour les pays du soleil et voici enfin les
premiers froids. Comme cela se trouve! Les dieux certainement vous
protègent. Ils ne veulent pas que vous regrettiez les arbres au milieu
des palmiers; car les palmiers ne sont des arbres qu'en botanique.
Mais il faut s'y résigner; quand on veut du soleil aux mois de janvier
et de février, il faut subir le palmier. D'ici quelques jours, si le
froid s'acclimate, si la brume s'épaissit, si la neige tombe, si la
glace couvre les ruisseaux, je vais songer, moi aussi, au soleil, mais,
plus patient, j'attendrai qu'il vienne à nous parmi les branchages de
nos vrais arbres. Je me dirai bien: «Ils sont heureux là-bas, ils se
promènent au soleil, le long de la mer bleue.» Mais je me dirai aussi:
«Mon âme n'est point faite pour les palmiers, ni pour les orangers non
plus, ni pour les oliviers.» Et j'aimerai presque la neige, qui serait
si jolie, si on ne marchait pas dedans. Et puis, je crois qu'il faut
subir les saisons, comme l'ont fait avant nous tant de générations. Le
printemps ne sait quoi nous dire au mois d'avril, si nous l'avons déjà
rencontré trois mois plus tôt, ou bien les paroles qu'il nous dit ne
peuvent plus nous toucher.
Au lieu d'envier ceux qui passent leur vie dans une douceur
perpétuelle, je suis tenté de les plaindre, car la douceur se change
vite en fadeur. Les existences les plus belles sont peut-être
celles qui ont subi tous les extrêmes, qui ont traversé toutes les
températures, rencontré toutes les sensations excessives et tous les
sentiments contradictoires. Toujours du soleil sur la tête, toujours
des palmiers dans le cœur! Non. Sentez-vous le froid dont les vagues
invisibles roulent dans le ciel? Parmi le décor où vous allez surgir
un matin, vous le regretterez, ce vieux ciel sombre. Mais vous n'allez
peut-être là-bas que pour en avoir la nostalgie, car vous n'avez pas,
vous ne pouvez pas avoir de palmiers dans le cœur!
HISTOIRES DE FANTOMES
C'est périodique. Dès que l'on croit que le public a oublié la dernière
mésaventure d'un montreur de fantômes, on recommence à lancer quelque
nouvelle histoire de ce genre, à parler matérialisations, monde astral,
mélange de fluides, désincarnation, ectoplasmes et psychodynamisme.
Ces derniers mots avaient été inventés par M. Richet, physiologiste
distingué, qui sombra un moment dans l'astralisme fantômal, et on
continue à invoquer son autorité, encore qu'il l'ait loyalement
désavouée. Il avait voulu voir, il avait même fait exprès le voyage
d'Algérie, et naturellement il avait vu. Ayant vu, il avait cru et
cela lui avait paru très simple. Quelle leçon! Ce professeur de
physiologie, ce théoricien de l'anaphilaxie, assista sans étonnement à
une matérialisation. De rien, il vit se former un être nouveau, qui
remuait, qui respirait! Bien vite, il fabriqua un mot qui expliquait
la chose, c'est-à-dire un mot grec, car seul le grec, entre toutes les
langues, porte en lui-même sa lumière. Ayant donc vu un _ectoplasme_,
c'est-à-dire une extériorisation corporelle, il se réjouissait dans son
cœur d'avoir été choisi par les dieux pour assister à cette merveille,
lorsqu'il apprit par les gazettes que le médium ectoplasmique venait
d'être pincé, au cours d'une séance, par des spectateurs irrespectueux,
au moment qu'il fabriquait une apparition au moyen de divers
accessoires, dont le principal était un fantôme en baudruche qui se
gonflait par dessus l'épaule avant de voltiger parmi les assistants
ébaubis. De tout cela, il n'est resté que la théorie de l'ectoplasme
que l'on nous sert encore, mais qui ne prend plus, si malins que soient
les médiums. Le mot ne contient plus que de la crédulité par un bout et
par l'autre, de l'escroquerie. Qu'on nous rende le bon Robert-Houdin!
DANSE ET DANSEUSES
De quand date l'uniforme, devenu si profondément ridicule, des
danseuses? Qui donc leur imposa une fois pour toutes ce maillot, ce
tutu, cette jupe de gaze? J'avoue n'en avoir aucune idée, mais ce
ne peut pas être très ancien, puisque la danse réglementée et sans
caractère, la danse administrative date d'hier. Est-ce une importation
italienne? Très probablement, presque tout ce qui est baroque en art
nous venant de l'Italie. Pourquoi cela a-t-il duré, pourquoi l'attitude
de la danseuse s'est-elle figée sous cette forme? Mystère, qu'explique
seul le peu d'intérêt que nous avons toujours manifesté pour la danse,
hormis, bien entendu, les abonnés de l'Opéra qui, dans la danse,
goûtent surtout le foyer de la danse. Il est vraiment incompréhensible
que tous les ballets sans exception, quel qu'en soit le sujet, en
quelque siècle, en quelque lieu qu'ils se passent, soient toujours
réglementés par un assemblage de femmes vouées à la pirouette et aux
jetés-battus. Nous ne pouvons plus supporter cela, nous avons vu trop
de bas-reliefs antiques, nous avons été trop impressionnés par Isadora
Duncan. L'exemple de cette femme et celui des Grecs, dont elle s'est
inspirée, nous ont appris que la danse n'est pas la gymnastique, que
son élément principal n'est pas l'agilité, mais la grâce, mais le
caractère. La grâce et le caractère sont impossibles avec le maillot
et surtout avec la jupe de gaze. La danse s'exprimera d'autant mieux
qu'elle sera plus libre. Il faut lui ôter cet attirail ridicule, qui,
malgré ses prétentions à figurer des sylphides, est un alourdissement
du corps. La danseuse doit être à peu près nue sous un voile flottant
qui tantôt dérobe, tantôt accentue le jeu de ses membres, le roulis
doux de ses muscles. Mais il n'est pas que la danse grecque; il faut
que la danse puisse revêtir tous les costumes et figurer toutes les
attitudes. Les petits monstres hiératiques javanais, chargés comme des
idoles, étaient autrement gracieux et légers qu'une demoiselle en tutu,
même la mieux articulée.
FUNÉRAILLES CANINES
On enterrait ces jours-ci, en grande pompe, un chien. Il y eut un
cortège. Un valet vêtu de noir portait sous son bras la comète (petit
cercueil d'enfant). Il y avait des fleurs. Enfin, l'inhumation se fit
au caveau de la famille, non de la famille du toutou, de la familles
des maîtres du toutou. Il paraît que ladite famille était plongée dans
la désolation et que la mère poussait des cris à fendre l'âme. C'est le
symptôme aigu d'un état d'esprit assez curieux, d'un stade des mœurs
où le chien de la maison est assimilé à l'enfant de la maison. On en
connaît les diverses manifestations habituelles, mais celle-ci, étant
plus inattendue, frappera davantage. A vrai dire, si les cimetières de
chiens sont des inventions fort modernes, les monuments élevés à des
chiens, les épitaphes canines aussi, sont des vieilleries. Il y a une
épitaphe d'un chien dans Martial. Elle est même fort jolie. Il y en a
une autre d'un poète inconnu, dans l'_Anthologie_ de Burmann, qui n'est
pas laide: «J'étais blanche. Je m'étendais mollement sur le sein de
mon maître et de ma maîtresse; et quand j'étais lasse, je me reposais
sur leur lit. Je suis morte en mettant bas au milieu des douleurs;
et maintenant la terre cache ma dépouille sous un petit monument de
marbre.» Ce chien n'était-il pas très aimé pour qu'un poète ami de la
maison, ou peut-être son maître lui-même, ait dédié ces agréables vers
à sa mémoire. Il eut son monument de marbre; il fut traité comme un
Romain. Le christianisme avait mis une distance énorme entre l'homme
et les animaux. La vieille fraternité se renoue. On ne voit pas bien
pourquoi, honorant les restes humains, on mépriserait les restes d'un
chien qui nous aima fidèlement. Le ridicule de la manifestation susdite
s'abolit peut-être dans le sentiment.
LE LAURÉAT
Il fut un temps où l'Académie française pouvait conférer sinon la
gloire, du moins une notoriété soudaine, en couronnant (vieux style)
une œuvre littéraire. Il semble bien que ce ne soit plus en son
pouvoir. Elle distribue trop de récompenses, le public s'y perd, ne
sait plus discerner, entre tant d'œuvres élues, la véritable. Puis
l'Académie est vraiment devenue trop académique et trop amie de la
vertu et des convenances.
On ne sait jamais si ce sont des valeurs morales ou des valeurs
littéraires qui ont fixé son choix; mais ce que l'on sait bien, c'est
que les premières n'ont souvent pour effet que de gâter les secondes.
Bref, un prix de l'Académie ne signifie plus rien et le public a
tourné son attention vers ceux que décernent une académie à côté et
diverses associations littéraires. Qui aura le prix Goncourt? C'est un
petit événement. On en parle, au moins, entre écrivains, les éditeurs
de romans s'émeuvent, les amis de ces académiciens ultra-libres sont
interrogés, parfois sollicités en raison de l'influence qu'on leur
suppose. Certes, le montant du prix est pour beaucoup dans l'intérêt
que ce prix excite, mais je crois tout de même qu'il possède encore
une valeur littéraire. Hélas! on s'en lassera. Un jour viendra
probablement où le jugement de l'Académie Goncourt n'aura plus qu'une
valeur pécuniaire, et peut-être est-ce déjà celle-là que lui attribuent
les lauréats. L'argent finit toujours par être le maître. Le vieux
Goncourt a bien vu qu'il renforce singulièrement le poids d'un jugement
esthétique.
LES SUICIDES
Un journal donne une rubrique spéciale aux _Désespérés_, manière
poétique d'appeler les suicidés, car tous les suicides n'ont pas
pour cause le désespoir et une bonne partie provient des affections
cérébrales. Or, l'autre jour, je n'en comptai pas moins de dix,
rien que pour Paris. C'est une proportion énorme et, j'espère,
exceptionnelle, car elle signalerait un état des plus inquiétants.
Je sais bien que le suicide augmente, mais pas tout de même selon
ce taux, qui dépasserait quatre fois celui de la Suisse, qui est le
pays d'Europe où l'on se suicide le plus. La Suisse étant un pays
religieux à un point qu'on ne saurait dire, on voit tout de suite le
parti que les ennemis de toute religion pourraient tirer de cette
double constatation. Mais ce ne serait pas juste, puisque la France,
incrédule ou légère, suit d'assez près la Suisse sur ce terrain où
elle dépasse de beaucoup les nations les plus religieuses de l'Europe,
telles que l'Irlande ou l'Italie. S'il y a une cause générale aux
suicides, on ne la découvre pas. Le climat? Non, puisqu'on quitte la
vie presque aussi facilement en France qu'en Prusse. La misère? Non,
puisque l'Irlande est le pays d'Europe où l'on se suicide le moins et
la France un des trois pays où on se suicide le plus. Les inquiétudes
politiques? Non plus, puisque c'est la Suisse qui tient la tête, suivie
par la Prusse. Est-ce au contraire l'excès de richesse, de bien-être
également répandu dans toutes les classes? On ne le croira pas pour
la Prusse, mais hormis cette exception, qui n'est peut-être pas très
accentuée, il y a certainement une relation entre la fréquence des
suicides et la richesse des Etats. Oui, mais est-ce que l'Angleterre
n'est point, malgré la légende, un des pays où l'on se suicide le
moins? Sans doute, mais c'est peut-être que les Anglais vont se
suicider en Suisse. La statistique n'aime pas les plaisanteries.
Avouons n'y rien comprendre. Cela vaudra mieux.
L'AME DU BIBLIOPHILE
Il n'est pas toujours facile de pénétrer dans l'âme d'un bibliophile,
de démêler les raisons pour lesquelles il convoite un livre, en
dédaigne un autre. Aussi j'ai été bien aise de lire le _Manuel de
l'amateur d'éditions originales_, où Pierre Dauze les dévoile et les
analyse. Le bibliophile est un être fort subtil et beaucoup moins fol
que le public ne le croit. Fini, le temps où on pouvait encore se le
représenter sous les traits dessinés par La Bruyère, enfermé dans sa
_tannerie_ et couvant d'un œil jaloux des livres magnifiquement reliés
et qu'il n'ouvrait jamais. Fini de se le figurer comme un maniaque
n'ayant d'autre motif à préférer une édition que la faute d'impression
qui la dépare. Le bibliophile contemporain doit être un homme de
goût, avoir des lettres et savoir se décider autant pour des motifs
littéraires que pour des motifs matériels ou de pure curiosité. Il doit
suivre la mode, nécessairement, mais avec prudence et ne pas craindre
de dédaigner ce qu'elle prône sans raisons valables, de rechercher ce
qu'elle néglige. Il doit avoir, ce qui a trop manqué à beaucoup de
ses prédécesseurs, l'esprit critique, ne pas moins se connaître en
littérature qu'en papiers et en parfaits tirages. Son affaire est de
conserver intacts des livres dont le texte offre une valeur certaine,
de les conserver avec toute la fraîche apparence qu'ils eurent à
leur apparition. C'est de là que vient l'extrême importance qu'ils
attachent à leur couverture et vraiment il faudrait être un barbare
pour se moquer d'un tel souci, car la couverture est une peau et jamais
écorché ne fut très séduisant. C'est grâce aux bibliophiles que l'on
saura un jour comment étaient faits nos livres et quelle était leur
beauté extérieure, car seuls ils exigent des papiers durables et seuls
ils savent les vêtir avec soin. Tous les écrivains doivent aimer les
bibliophiles.
LE PANTALON INTÉGRAL
Il y a tout un parti féministe aux Etats-Unis qui a pris pour bannière,
si j'ose dire, le «pantalon intégral». Elles prétendent s'habiller
comme les hommes, non seulement d'un pantalon, mais aussi d'un gilet
et d'un veston; mais elles ne parlent que du pantalon, lequel, comme
on le sait, est symbolique. Autrefois, c'était la culotte. Mais les
mœurs évoluent, et les langues aussi. A cette heure, les femmes ne
sauraient donc se contenter à moins du pantalon. En le préconisant,
elles font preuve, certainement, à la fois d'esprit et de goût, et
même de science, car, ainsi vêtues, on ne pourra plus leur dénier
une presque parfaite ressemblance avec les hommes, non moins que
beaucoup de charmes et une surabondance de valeur esthétique. Même,
il est probable que leurs charmes déborderont et que leur esthétique
s'amplifiera jusqu'à l'insolence. Quelques-unes, douées d'un caractère
conciliant, avaient proposé qu'on s'en tînt à la jupe-culotte, qui est
déjà, comme on le sait et comme on l'a vu, une jolie conquête. Mais
elles ont été battues par le pantalonisme intégral. «Nous voulons,
disent-elles, qu'on nous prenne pour des hommes. Ainsi, nous pourrons
nous démener dans la vie sans qu'on nous remarque. Habillées en
hommes, nous n'attirerons plus l'attention des hommes, et nous serons
enfin libres de nos mouvements.» Quand j'ai appelé «hoministes» ces
féministes qui se nient elles-mêmes, je ne savais pas qu'elles me
donneraient si complètement raison, et qu'à leurs autres prétentions
elles ajouteraient le «complet veston», qui, d'ailleurs, les complète
bien.
LA VERTU
Une fois par an l'Académie récompense la vertu, ou ce qu'on appelle
ainsi, car la plupart des actions qu'un long discours nous vanta sur
le mode accoutumé semblent moins dictées par la vertu que par la
nécessité. Elles n'en sont pas moins fort louables, mais j'ai bien le
droit de supposer que la plupart des gens vertueux exaltés sous la
coupole préféreraient à la vertu quinze mille livres de rentes. Cela ne
les empêcherait pas de continuer à être vertueux, mais ils le seraient
d'une autre manière et qui attirerait moins l'attention des personnes
charitables. Car c'est en personne charitable, bien plutôt qu'en juge
du bien et du mal, que se transforme annuellement l'Académie, et c'est
en quoi elle fait bien. Cependant, puisqu'elle ne trouve jamais d'actes
de vertu parmi les gens hors du besoin, et qui sont pourtant et de
beaucoup les plus nombreux, je voudrais qu'elle cessât de qualifier
cette distribution de secours du nom de prix de vertu. Ou bien, faut-il
être pauvre pour être vertueux? Je crois que c'est justement le
contraire et que le vrai dévouement ne se montre que là où il n'est pas
obligatoire, je veux dire nécessité par les circonstances. La solennité
de cette cérémonie académique, qui se répercute à l'infini dans les
journaux, n'a pas peu contribué à faire croire au monde que, dès qu'on
manie quelqu'argent, on devient incapable de vertu, c'est-à-dire, en
somme, de maîtrise de soi-même. Et il est assez curieux que ce soit
une compagnie élue, dit-on, pour maintenir en droit chemin la langue
française, qui détourne ainsi les plus beaux mots de leur sens. Tout
cela sent l'emphase incohérente du XVIIIe siècle.
MŒURS DE PARIS
L'autre jour, deux Américaines étaient arrêtées devant un tableau
dont elles voulurent connaître le nom et l'auteur. Elles consultent,
non pas le catalogue officiel, qui ne les eût pas trompées, mais leur
guide, moins bien tenu à jour ou plus ancien, car il s'est fait des
transpositions du Luxembourg au Louvre. «Voilà! Tel numéro, Whistler.
Portrait de sa mère.» Et celle qui contemplait de s'écrier soudain:
«Quelle horreur! Et nous envoyons nos fils étudier la peinture à
Paris!» Elle n'en revenait pas, ni sa compagne non plus. Ainsi, à
Paris, un peintre peut faire le portrait de sa mère étendue toute
nue sur un lit! Et cela est vanté partout! Elles s'étaient arrêtées
devant l'_Olympia_ de Manet. Leurs exclamations indignées émurent
des visiteurs qui voulurent bien les détromper, mais je trouve que
c'est presque dommage. Elles auraient au moins remporté de Paris une
idée extraordinaire et assez conforme d'ailleurs à celle que s'en
font communément beaucoup d'Américains. Rassurées sur la moralité
de Whistler, qui leur était apparu, un instant, tel qu'atteint du
sans-gêne le plus corrompu, si elles ont continué quelque temps leur
promenade à travers nos musées et nos vues, elles n'ont pas dû tarder
à s'apercevoir que Paris est une ville qui ressemble à toutes les
grandes villes et que, peut-être plus élégante, plus vive, plus gaie
(et encore!), elle n'a rien d'une Babylone, même moderne. Les gens
qu'on rencontre y ont la tenue la plus convenable, il ne s'y passe
aucune extravagance, la peinture que recèle ses musées est d'une grande
décence, et celle qui n'y est pas encore se permet tout au plus d'être
cubiste, ce qui choque l'intelligence, mais non la morale.
SAISONS
J'ai toujours entendu dire, depuis mon enfance, qu'elles étaient
dérangées. Autrefois, elles étaient régulières. Il y a très longtemps
qu'on ne s'en souvient plus, mais c'est une tradition certaine. Nous
avons l'esprit d'ordre. Nous avons décidé que l'hiver est froid,
l'été chaud, le printemps et l'automne tempérés, et nous sommes
très étonnés que la nature n'obéisse pas à nos classifications et
qu'elle ne distribue pas la température selon qu'il est établi dans
les calendriers, ou plutôt selon un calendrier d'expérience, un
calendrier local que nous substituons inconsciemment au calendrier
astronomique. Ainsi le mois de décembre devrait être rigoureux d'après
un de ces calendriers et, d'après l'autre, tempéré, au moins dans les
trois premières semaines de son cours, puisqu'elles appartiennent à
l'automne. Il est difficile que la nature obéisse à ces deux règles
contradictoires, et cela nous permet d'être toujours mécontents et de
la prendre en défaut, de quelque manière qu'elle se comporte. Car les
hommes se plaignent également du beau et du mauvais temps, de celui
qui amène les sécheresses réduisant les champs en poussière, de celui
qui fait déborder les rivières, et il n'a pas tout à fait tort. Puis,
dans les temps moyens et qui devraient, semble-t-il, contenter tout le
monde, il est rare, si le citadin se réjouit de l'état du ciel, que le
campagnard ne se répande pas en lamentations. Le seul résultat vraiment
heureux et vraiment pratique des incertitudes de l'atmosphère, c'est
qu'elles fournissent aux hommes un sujet inépuisable de conversation,
un sujet facile, qui prête aux improvisations, aux commentaires légers,
aux anecdotes et où chacun peut à son aise et à peu de frais, surtout,
montrer son esprit et son caractère. On peut juger un homme rien qu'à
la manière dont il parle du temps qu'il fait. En général, il est
recommandé de ne pas y attacher une trop grande importance, et de le
prendre comme il vient.
LA FOIRE AUX JOUETS
C'est une erreur de croire, comme on le répète à satiété, qu'il n'y a
plus que les jouets mécaniques qui intéressent les enfants. Comme de
tout temps, l'enfant joue avec tout ce qu'on lui donne, tout ce qui lui
tombe sous la main, tout ce qui roule, tout ce qui fait du bruit. Riche
ou pauvre, il serait peu difficile sur la nature ou la qualité de ses
jouets, si le snobisme des parents ne venait pas s'en mêler, et ce sont
eux qui les achètent, qui font, bien plus que leurs enfants, la vogue
des jouets mécaniques, si vite brisés, si vite inutilisables. Cela
dépend beaucoup aussi, surtout peut-être, des fabricants, car on ne
peut acquérir que ce qui figure sur le marché et le genre d'amusement
des enfants, est en somme à leur merci. Ils savent bien qu'il faut
plaire d'abord à l'acheteur: de là, ce débordement de mécanique,
car la mode est à la mécanique. Je crois que, laissé à lui-même,
l'enfant choisirait assez volontiers des choses moins compliquées, plus
familières ou plus terribles. Les animaux l'amusent toujours, arrivent
souvent à lui inspirer une sorte de tendresse frénétique: j'en ai connu
qui voulurent pendant très longtemps dormir avec une famille d'ours en
peluche. On trouve à peu près tous les animaux à la foire aux jouets,
mais l'ours en peluche est un des plus répandus. On en fait de tout
petits et de très grands, qui sont fort en faveur. J'ai vu, à cette
foire, des veaux, de simples veaux en peau, qui ne se vendent pas
moins de deux cent cinquante francs, c'est-à-dire beaucoup plus cher
qu'un veau véritable. Dans les mêmes prix, vous trouverez des lions,
des tigres, des dromadaires et ces ménageries ne laissent pas d'être
curieuses. C'est un peu intimidant. Les enfants n'en demandent pas
tant, ils en demandent même moins et la bête qui leur plaira, c'est
celle qu'ils peuvent, comme le chat de la maison, emporter dans leurs
bras.
LA FORCE DU NOMBRE