pingouins qui vivent autour du pôle sud, et dont le naturaliste de la
dernière expédition Charcot vient de raconter la vie et les amours.
Cela se passe à peu près comme dans les sociétés humaines, d'ailleurs,
et s'il fallait attribuer au pur instinct l'évolution pingouine, je ne
vois pas pourquoi on fonderait sur l'intelligence celles des groupes
humains. Tout comme nous, mais avec une bien plus grande simplicité,
les pingouins vivent en République, sans qu'on puisse deviner parmi eux
la présence de chefs, guides ou ministres de quoi que ce soit. Et tout
va très bien. L'hiver, ils vont à la campagne, ils se promènent, ils
s'amusent, prennent des bains, jouent de mille façons. Puis, à mesure
que les glaces fondent ils prennent leurs quartiers d'été, et pensent
à la seule chose grave qu'il y ait pour un pingouin, à l'amour. Leur
fidélité est stricte, mais elle ne dure qu'une saison. Probablement que
les glaces où ils vivent ne leur permettent pas d'entretenir des feux
plus durables. Vivant sans hypocrisie, ils ne daignent pas feindre, la
fête passée, des sentiments qu'ils n'ont plus. Grâce à quoi, tous les
ans, au printemps arctique, ils se retrouvent pourvus d'un cœur tout
nouveau. Ce qui les distingue le plus des hommes, c'est qu'ils ne font
l'amour qu'une fois par an et qu'ils le font tous ensemble. Alors leurs
passions s'exaltent et, chose curieuse, dans un sens tout contraire à
leur vraie nature. Pacifiques, ils deviennent querelleurs; sociaux,
ils deviennent égoïstes; désintéressés, ils deviennent voleurs. Ils
cherchent même à se voler leurs timides compagnes. Les pingouins
connaissent la jalousie. Je pense quelquefois à ce qu'auraient été les
sociétés humaines, si l'amour ne leur était possible que pendant une
très courte saison, si à ce moment précis, il était impérieux et, le
reste de l'année, inconcevable. Ah! nous formerions de bien curieuses
pingouinies!
LE TAUREAU DE SAINT-MALO
A propos des courses de taureaux de Saint-Malo, on n'a pas manqué
de déplorer la barbarie de tels jeux et leur introduction dans la
petite cité bretonne. Je suis d'accord avec ceux qui ne voient pas
la nécessité de cette innovation qui n'est nullement réclamée ni par
la population ni par les baigneurs, mais sur le point de vue de la
barbarie, je ne suis pas sans hésitations. Il me semble que si le
taureau de Saint-Malo, sachant le sort qui le menace, pouvait parler,
il tiendrait à peu près ce discours: «Réfrénez votre sensibilité. On
ne me donne pas le choix, mais si j'étais libre, j'aimerais beaucoup
mieux être traqué dans l'arène que d'être assommé sans phrases et
sans gloire dans un abattoir. Veuillez remarquer que j'ai la chance
de crever, avant de mourir, un de ces imbéciles qui m'exaspèrent
avec leurs chiffons rouges, leurs passades et leurs virevoltes. Je
serai tué à la fin sans doute, mais j'aime mieux que cela soit d'un
coup d'épée au cœur que d'un coup de marteau sur la tête. Des gens
s'amuseront de moi, mais du moins ils ne rigoleront pas en proférant
de sales plaisanteries. Il y aura dans le jeu une certaine noblesse,
et je puis dire que je mourrai en cérémonie. Représentez-vous donc ce
qui se passe à l'abattoir, la pauvre bête masquée de cuir, une corde,
passée aux naseaux, l'obligeant à baisser la tête vers le sol, la
massue lui écrasant le crâne! Et tout cela au milieu d'une atmosphère
de sang, d'odeurs écœurantes, sur un sol rouge et gluant. Ah! comme je
préfère les arènes, où je pourrai lever fièrement la tête et regarder
la mort en face. Avant de pleurer sur mon sort, allez donc faire un
tour à La Villette. Vous me direz qu'à l'abattoir, nous mourons pour
l'utilité des hommes, et qu'aux arènes ce sera pour leur plaisir.
Comment voulez-vous que cela touche un taureau, voire même un bœuf ou
une vache! Vive la gloire! Je veux mourir sur le champ de bataille,
peut-être un de mes ennemis au bout des cornes!»
LE CHARME DES ARBRES
Le charme, c'est-à-dire l'incantation. Celui qui est né parmi les
arbres cèdera toujours à l'appel de leur renouvellement. Tous les ans,
à cette époque, il faut que j'aille voir des arbres de près, des arbres
qui ne poussent pas dans la maçonnerie, des arbres à l'état naturel,
des arbres en liberté, ou qui en donnent l'illusion. Et il faut que
je sois seul et que je les regarde en paix, jusqu'à ce qu'ils m'aient
parlé. Ils me parlent. Ce qu'ils disent n'est pas très clair, mais
la poésie la plus obscure est aussi celle qui me plaît: j'aime aussi
que les mots dépassent la pensée et suggèrent à l'esprit toutes les
significations. Si la destinée ne m'emprisonnait pas dans les maisons,
j'irais tous les jours écouter les oracles des hauts feuillages. J'en
rapporterais beaucoup de sérénité, mais quand je les ai écoutés,
une fois seulement, j'en ai pour nourrir longtemps mes méditations.
«Une femme et des livres», disait je ne sais qui. Une femme n'a pas
la patience d'écouter le langage des arbres, et des livres, quand ils
parlent, sont bien superflus. Non, des arbres, rien que des arbres,
et tout ce qui croît autour des arbres et à leur ombre, quand cela ne
serait que de l'herbe. Je les aime groupés et déjà vieux, avec cet air
d'éternité qui les grandit encore et cet air de sagesse qui donne à
leurs obscurs discours je ne sais quoi d'absolu. Je veux aussi qu'ils
soient entourés d'une abondante vie animale, mais s'il passe des êtres
humains, qu'ils se taisent: leurs paroles dissiperaient le charme
des arbres. C'est parce qu'ils sont nourris de ce charme et de leurs
paroles, plus légères que le vent léger, que les animaux de la forêt
sont silencieux; leurs cris, d'ailleurs, ne sont que des bruits de la
nature. Jamais on ne sent comme parmi les arbres à quel point la parole
humaine est un discord dans ce concert de frôlements, d'appels, de
murmures et de silences.
LA FORÊT
Un des endroits les plus singuliers et aussi les plus beaux que je
connaisse est la petite station de chemin de fer nommée La Londe,
aux environs de Rouen. Outre la gare, elle se compose d'une maison
unique, une auberge, et où qu'on regarde, on n'aperçoit aucune autre
trace de vie humaine ou animale. Tout autour, très loin, ce sont des
arbres, l'océan des arbres. Ce lieu semble la solitude même. Si des
hommes habitent aux environs, ils sont bien dissimulés. Leur présence
ne se traduit que par des routes solitaires qui coupent la forêt.
Ces routes mènent quelque part, servent à quelque chose, mais je ne
m'en suis jamais aperçu que par le raisonnement. Les trains circulent
avec sérénité parmi ces futaies. Un peu plus loin, sur une ligne
convergente, il y a une station plus modeste encore, également égarée
sous les hêtres, et dont le nom pittoresque m'a souvent intrigué. Elle
s'appelle Le Hêtre-à-l'Image et ne s'entoure non plus que de rameaux
presque impénétrables, sinon aux sylvains. Ainsi devraient s'appeler
les habitants de ce bois, s'il y en a: jamais nom aurait été mieux
mérité. Je me souviens d'avoir rencontré non loin de là, à l'auberge
de Canteleu, de l'autre côté de la Seine, au-dessus de Croisset, une
petite fille qui me parla longtemps de la forêt, et avec quel amour!
Par un instinct merveilleux, elle s'y reconnaissait d'après l'odeur
des diverses essences qui la peuplent, et jamais on ne lui aurait fait
prendre, les yeux fermés, un canton de hêtres pour un canton de chênes.
Sylvaine véritable, elle était née pourtant dans les plaines du Nord,
et pleurait à l'idée de quitter, un jour prochain, le pays des arbres.
L'océan forestier et l'océan marin inspirent la même tendresse à leurs
hôtes: aussi bien, c'est pareille féerie.
L'ÉCUREUIL
Hier, dans le train qui me conduisait au milieu des bois, j'étais
seul, absolument seul. J'avais l'air de m'être commandé un train
spécial pour aller chercher des impressions forestières. La solitude
me menait à la solitude. Je descendis avec importance, un peu intimidé
toutefois par tant d'apparat et j'allai rôder sous les hêtres. Une
écureuil m'attendait, qui me salua de son gloussement plaintif et
disparut bientôt vers les cimes. Je le suivis quelque temps d'un œil
amusé. Il montait en tournant autour de l'arbre, reparaissait avec sa
queue en panache, grimpait encore, fuyait comme un oiseau. Quand je
ne l'entendis plus, je m'assis sur un tronc d'arbre couché là et je
méditai sur la vie mystérieuse des forêts, sur les mouvements de tous
ces êtres qui s'accomplissent éternellement obscurs, loin du regard
des hommes. Au loin, les bois profonds s'assombrissaient, la verdure
prenait une teinte unique où l'on ne distinguait plus le vert clair
des fougères, le vert presque noir des lierres rampants, ni le vert un
peu rosé des jeunes hêtres de l'an passé et des petits chênes à peine
sortis du gland, qui pendait encore à leur racine, quand j'en arrachais
un pour examiner la frêle structure des arbres naissants. De grandes
limaces rouges se traînaient partout parmi les nappes de champignons
à demi dévorés. Comme je regagnais le chemin qui m'avait amené, mon
écureuil, ou un autre, reparut un instant, et au bruit des broussailles
remuées regagna son abri sous les voûtes de verdure. A ce moment,
je me sentis entouré d'un léger crépitement. C'était la pluie. Elle
tomba longtemps sur les feuilles avant de m'atteindre, mais voulant la
devancer, je fis comme l'écureuil, je regagnai mon abri, c'est-à-dire
le train qui m'attendait.
LE PHONOGRAPHE
Le paysage est vraiment très agréable au pied de cette colline de
Saint-Adrien, dentée de ses quatre tours de pierre blanche, où
s'enfonce le profil de la petite chapelle creusée dans le roc. La Seine
coule entre deux rives de feuillages et de roseaux que le vent couche
comme de grands épis. Le ciel est tout pommelé d'un orage proche. Il
ne passe personne sur la route et, sur le fleuve, on n'aperçoit que la
barque du passeur. Je suis assis dans un grand verger de pommiers où
sont semées des tables et des chaises pour les promeneurs du dimanche.
Aujourd'hui, c'est le grand silence, qui est comme souligné par le
tonnerre des trains qui franchissent les deux ponts de fer d'Oissel, et
j'écris à une personne lointaine qui a goûté le charme de ce paysage
et qui pense peut-être, à cette heure, au plaisir que j'y prends.
Tout est doux. Une femme cueille des pommes vertes. Au loin, derrière
les îles, un remorqueur traîne une file lente de péniches. Et, tout
à coup, d'une auberge voisine, un phonographe graillonne et vomit un
refrain de café-concert, simule la voix ébréchée d'un pitre. Alors, le
paysage fuit, l'air s'alourdit, comme empuanti par cet air canaille,
la mélancolie et le rêve disparaissent, on est transporté devant les
planches où s'agitent les ineptes fantoches. Hélas! on entend jusqu'aux
applaudissements d'une foule ivre d'ineptie! On protège les paysages
contre les affiches, qui, du moins, sont muettes. Qui les protégera
contre le bruit, le bruit stupide et salissant? Mais voici le petit
bateau blanc. Nous partons, cependant qu'un vieux pêcheur explique à un
citadin la différence qu'il y a entre un canot et une yole.
TABLE DES MATIÈRES
Le chat de misère 1
Cheveux et chapeaux 3
La machine à signer 5
Après l'éclipse 7
Election académique 9
Music-Hall 11
A la nage 13
Le pourpoint 15
Le garde-champêtre 17
Le charmeur d'oiseaux 19
L'héritage de Dickens 21
La danseuse nue 24
Le coup de grâce 27
Le fleuve de lait 29
Le tympanon 31
Les Houyhnhnms 33
Cousins de Normandie 35
Le bonheur en prison 37
Aux Gobelins 39
La navette 41
La raviveuse de perles 43
Vieux livres 45
Les Nécrophores 47
La ligne et la poche 49
L'expiation 51
Le pied de mouton 53
Au soleil 55
Histoire de fantômes 57
Danse et danseuses 59
Funérailles canines 61
Le lauréat 63
Les suicides 65
L'âme du bibliophile 67
Le pantalon intégral 69
La vertu 71
Mœurs de Paris 73
Saisons 75
La foire aux jouets 77
La force du nombre 79
Les cigarettes 81
Après la pluie 83
La suicidée 85
Jeux d'enfants 87
Jardin impressionniste 89
Le sort des livres 91
«Les Damnés» de Rechberg 93
L'après-midi d'un faune 95
L'avis de Rodin 97
Les amis du Museum 99
Le pendu 101
Les origines 103
Enquête originale 105
Les pingouins 107
Le taureau de Saint-Malo 109
Le charme des arbres 111
La forêt 113
L'écureuil 115
Le phonographe 117
_ACHEVÉ D'IMPRIMER_
le quinze novembre mil neuf cent douze
POUR LA
_SOCIÉTÉ DES TRENTE_
PAR
BUSSIÈRE
A SAINT-AMAND (CHER)
SOCIÉTÉ DES TRENTE
Publier trente volumes du même format, avec des caractères classiques,
une justification agréable, un papier solide, ne publier que des
ouvrages lisibles et bien écrits, avec de bons auteurs et sur des
sujets intéressants, sans se soucier des modes littéraires et des
habitudes d'un jour, en un mot contribuer au relèvement de l'édition
et de la librairie, tel est le but de la _Société des Trente_, formée
par un groupe d'amateurs et d'auteurs qui veulent montrer que l'on peut
imprimer de beaux livres à un prix relativement peu élevé.
La Société des Trente publiera les trente volumes qui composeront sa
collection en cinq ans, à raison de six par an.
Ces ouvrages seront tirés à 530 exemplaires numérotés à la presse, dont
10 sur papier de Chine numérotés de 1 à 10, 20 sur papier du Japon
numérotés de 11 à 30 et 500 sur papier vergé d'Arches numérotés de 31 à
530.
Le format choisi est l'in-8 écu (140mm × 200mm), qui est celui de
ce volume.
Le caractère est le Didot classique.
Les volumes seront vendus en librairie au prix de 5 francs l'exemplaire
sur papier vergé, 15 francs sur papier du Japon et 20 francs sur
papier de Chine.
Les personnes qui souscriront aux six volumes de l'année auront à
verser une somme de 25 francs pour l'édition sur papier vergé d'Arches,
de 75 francs pour l'édition sur papier du Japon ou de 100 francs pour
l'édition sur papier de Chine.
La collection sera complète lorsqu'il aura paru trente volumes, qui ne
seront jamais réimprimés.
Nous avons déjà publié:
MAURICE BARRÈS, _Pour nos Eglises_.
EMILE BERNARD, _Souvenirs sur Cézanne_.
HENRI MARTINEAU, _L'Itinéraire de Stendhal_.
ANDRÉ SALMON, _La Jeune Peinture Française_.
LUCILE DE CHATEAUBRIAND, _Œuvres complètes_.
RÉMY DE GOURMONT, _Le Chat de Misère_.
Voici la liste des ouvrages qui paraîtront successivement:
JÉRÔME et JEAN THARAUD, _En Algérie_.
MAURICE BARRÈS, _Jean Moréas_.
JULES DESTRÉE, _La Wallonie_.
EUGÈNE MARSAN, _Charles Maurras_.
X. MARCEL BOULESTIN, _Le Monde et la Société en Angleterre_.
ANDRÉ HALLAYS, _Charles Bordes_.
La Société a choisi pour la représenter auprès de ses souscripteurs et
des libraires M. Messein, éditeur, 19, quai Saint-Michel, qui reçoit
les souscriptions pour l'année, ainsi que les commandes de volumes
séparés.