On contait hier cette histoire. Sur une route, collision ent

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│ Note de transcription: │

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│ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été │

│ corrigées. │

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│ Les mots en italiques sont _soulignés_. │

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LE

CHAT DE MISÈRE

RÉMY DE GOURMONT

LE

CHAT DE MISÈRE

IDÉES ET IMAGES

PARIS

SOCIÉTÉ DES TRENTE

ALBERT MESSEIN

19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

1912

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

_530 exemplaires numérotés à la presse, dont 10 exemplaires sur

Chine, 20 exemplaires sur Japon et 500 exemplaires sur vergé

d'Arches_.

No 261

LE CHAT DE MISÈRE

L'autre jour, dans un salon qui ouvre de plein pied sur un jardin, on

trouva, roulé en boule, un chat, mais quel chat! Un être efflanqué,

galeux, si las de la vie qu'il semblait indifférent à tout, sauf à sa

sensation du moment, qui était, fait inespéré, d'avoir réussi à avoir

chaud par un jour de pluie. Il avait faim aussi, mais n'étant pas de

ces chats qui n'ont qu'à se frotter à leur maîtresse pour obtenir des

choses qui se lappent ou des choses qui se mangent, il n'y songeait

pas. Son étonnement fut visiblement très grand quand il se vit entouré

d'un groupe d'humains qui lui offraient du lait et des gâteaux. Il

n'avait pas peur, il était surpris comme nous le serions sur une route

déserte, si, ayant soif et faim, une table servie surgissait à nos

pieds. Les gens ne l'effrayaient pas, parce qu'il n'en avait sans

doute encore reçu aucun mal, mais ne l'attiraient pas, parce qu'il n'en

avait reçu aucun bien. Les bêtes m'inspirent presque plus de pitié que

les hommes, parce qu'elles sont encore plus effarées devant le malheur.

Elles n'ont pas la ressource de maudire leurs frères et la société,

ce qui est tout de même une distraction. Quelles réflexions un homme

n'aurait-il pas faites, réduit à la condition errante et affamée de

ce chat de misère! Je vois cependant un point où la condition du chat

était meilleure. Si cela avait été un humain qui se fût glissé dans le

salon et se fût affalé sur un fauteuil, il est probable qu'on ne lui

eût offert ni lait ni gâteaux et qu'on ne se fût pas penché sur lui

pour admirer l'éclat de ses yeux.

CHEVEUX ET CHAPEAUX

Les modistes passent en ce moment un vilain quart d'heure, car on se

demande dans certains milieux mondains s'il ne conviendrait pas aux

femmes de sortir nu-tête, de laisser voir leur chevelure le jour, comme

elles la laissent voir au dîner et en soirée. Pourquoi un chapeau,

généralement disgracieux, quand on a tant de cheveux? Les cheveux,

tordus et relevés, sont quelquefois un fardeau pour une femme; pourquoi

y ajouter encore le poids d'un chapeau? Les cheveux longs de la femme

sont faits pour flotter librement sur ses épaules. Ceux de l'homme

aussi, d'ailleurs, mais il ne les comprime pas, il ne les tresse pas,

il les coupe, et cela justifie le chapeau et même le nécessite. Voyez

quel mal ont les femmes pour faire tenir un chapeau sur une tête

aussi encombrée. Elles n'y arrivent qu'au moyen de redoutables épées

qu'elles s'enfoncent courageusement à travers la tête. Quand j'étais

enfant, ce geste me faisait frémir. Ce qu'il y a de curieux, c'est

que les femmes, déjà fort embarrassées de leurs authentiques cheveux,

trouvent pourtant qu'elles n'en ont jamais assez et s'en offrent de

supplémentaires, peut-être pour justifier le problème oriental: «Les

femmes ont les cheveux longs et les idées courtes.» Il n'y a que les

vraies féministes qui se les font couper, pour échapper au proverbe,

pour qu'on dise d'elles, au contraire: «Cheveux courts, idées longues.»

Mais ce n'est pas la question. Il s'agit de savoir si les femmes

porteront ou non des chapeaux, et qui pourrait résoudre un problème

aussi grave, si ce n'est la mode elle-même? Tout ce qu'on dira pour ou

contre ne servira de rien. Il y a déjà des gens qui ont trouvé d'avance

qu'il serait inconvenant pour une femme de sortir nu-tête. Inconvenant?

Mais si c'est la mode? Et puis, qu'est-ce qu'une inconvenance qui varie

avec les heures de la journée? Non, non, de beaux cheveux ne seront

jamais inconvenants.

LA MACHINE A SIGNER

Ce n'est pas une épigramme, qui d'ailleurs serait sans sel, c'est

une invention. Oui, on vient d'imaginer une disposition qui permet

de donner d'un seul coup vingt signatures authentiques, parfaitement

tracées à la main dont le geste, renforcé par un courant électrique,

met en mouvement, du même effort, vingt porte-plume. Une revue

scientifique en a donné l'image et cela a un petit air fantastique,

quoique pas beau. Mais il s'agit d'aller vite et l'Amérique, d'où

cela nous vient, ne tient pas beaucoup à la beauté. Quand elle en

fabrique, par hasard, elle nous l'envoie pour s'en débarrasser. Elle

nous envoie aussi des machines. Celle-là est ingénieuse. Reste à

savoir si notre formalisme s'en accommodera. A vrai dire, les mauvais

écoliers, ceux qui copient éternellement des pensums, avaient inventé

depuis longtemps la plume à trois becs, qui vous expédie à la vapeur

un livre de l'_Enéide_ ou un chant de l'_Art poétique_. Je crois qu'un

mauvais élève de génie arriva même un jour à édifier la plume à quatre

ou cinq becs, mais c'est une construction difficile et qui demande

de grandes connaissances mécaniques. Pour moi, je n'ai pas, dans mon

jeune temps, dépassé la modeste trois becs. Tout le monde ne la réussit

pas. La plus belle invention que j'aie vu faire dans cet ordre d'idées

scripturaires, et encore n'entra-t-elle jamais dans la pratique,

c'est le buvard à corriger les fautes d'orthographe. L'inventeur, un

humoriste du nom de Brandimbourg, est mort sans avoir pu trouver un

capitaliste. Il n'avait ébloui qu'une petite actrice de Montmartre

qui lui avait dit: «Ah! ça sera bien commode. Tu m'en donneras un,

dis?» Mais d'avoir ouï ce cri du cœur et de l'esprit, Brandimbourg se

déclarait satisfait. On le serait à moins.

APRÈS L'ÉCLIPSE

Y pense-t-on encore? Ce fut extraordinaire, c'est le mot exact, mais

ce ne fut guère émouvant. Franchement, la littérature astronomique

s'est un peu moquée de nous. Quoi! Tant d'histoires mélodramatiques

sur les fameuses «teintes livides» qui devaient se répandre sur les

êtres et sur les choses, sur l'angoisse qui devait étreindre les cœurs

sensibles, pour aboutir à la médiocre vue d'une atmosphère grisâtre,

nullement troublante! Il est vrai qu'on vit dans le ciel, en cherchant

bien, un petit croissant rougeâtre, assez curieux. Mais tout de même on

se disait que les spectacles ordinaires, très communs, que nous donnent

les astres, sont bien supérieurs à leurs spectacles exceptionnels.

Allons voir se lever la lune, parmi les arbres, ou se coucher le

soleil, dans une brume légère où il s'enfonce en grandissant, c'est

d'une autre beauté que cette incertaine éclipse. Décidément, il en est

de ces phénomènes rares, comme de presque tout ce qui est rare: c'est

beaucoup moins attrayant que le phénomène quotidien. Je crois que s'il

y avait encore une éclipse dans quelques années elle ne mobiliserait

pas autant de curiosités que celle d'hier. Nous savons ce que c'est et

que cela ne valait guère la peine de se monter la tête. Il paraît que

les animaux du Jardin des Plantes ont manifesté une profonde inquiétude

de voir s'amoindrir le soleil. J'en doute fort. Les animaux domestiques

n'ont rien éprouvé, et il n'y avait pas moyen d'éprouver grand'chose,

car à aucun moment, il n'a fait assez sombre pour empêcher de lire,

ce qui pourtant arrive sans éclipse plusieurs fois par an. On pourra

dire maintenant de toute littérature suspecte d'exagération, c'est de

la «littérature d'éclipse»! Rappelez-vous, un ciel comme celui du 17

avril, vers midi, mais vous l'avez vu cent fois, et plus noir, sans la

moindre surprise!

ÉLECTION ACADÉMIQUE

Il s'agissait de remplacer Henri Houssaye. Il y avait cinq candidats,

il fallait dix-neuf voix, le plus favorisé n'en a eu que treize.

Après des tours innombrables de scrutin, on a remis la chose à des

temps lointains. Et si les académiciens s'entêtent encore, par petits

groupes, dans leurs préférences, on remettra encore à des temps

meilleurs l'auguste cérémonie. Que n'a-t-on tiré au sort, pour sortir

d'embarras? Ce serait si simple. On ne se fâche pas, on ne se dépite

pas contre le destin. Les vanités seraient sauves et cela aurait évité

à l'ensemble des postulants environ deux cents visites qui n'amusent

ni ceux qui les font ni ceux qui les reçoivent. Ce que Rabelais

proposait pour les procès, _id est_ le sort des dés, s'appliquerait

merveilleusement aux élections académiques, du moins à celle où la

sympathie des juges pour un des postulants n'est pas éclatante et

péremptoire. Le public ne verrait aucun inconvénient à ce que ce fût

le nom de M. Trois-Etoiles qui sortît de l'urne plutôt que celui de

M. Trois-Ixes. Il est là-dessus de l'opinion des académiciens qui

n'ont pas d'opinion ou qui ont trop d'opinions. Cependant puisque nous

sommes dans un milieu littéraire et non judiciaire, je proposerais de

substituer au pur et simple sort des dés, le jeu des sorts virgiliens,

plus adéquat au milieu. La procédure des «_sors virgilianes_» est

donnée par ledit Rabelais aux chapitres X, XI et XII du tiers livre de

Pantagruel. M. Anatole France, j'en suis sûr, se ferait un plaisir de

la mettre au point académique et cela lui serait une louable occasion

de réintégrer la coupole. Que d'avantages et quelle séance charmante!

On lirait d'abord le passage de Pantagruel pour se mettre au courant,

non moins qu'en belle humeur, et le reste irait tout seul.

MUSIC-HALL

On m'entraîna un de ces derniers soirs dans un petit théâtre, qui

tient aussi du music-hall, enfin un de ces établissements où quelques

Parisiens résignés et des étrangers avides de joies viennent passer la

soirée. On joua d'abord une sorte de farce tragique qui se terminait

en blague montmartroise et on se serait cru assez bien dans une

baraque de foire. Puis il y eut une revue, la sempiternelle revue

où des plaisanteries sur les hommes au pouvoir alternent avec des

exhibitions de petites femmes, qui toutes sourient à leurs amis nichés

dans un coin de la petite salle. C'est pornographique et familial.

Cependant, à propos des futuristes, que raille un couplet, on nous

ménagea un tableau rare: _Léda et le Cygne_! Léda ressemble à une fille

de maison vautrée à demi nue sur un canapé. Elle caresse un cygne

en peluche qui remue maladroitement un long cou d'autruche. Quand on

eut suffisamment exhibé cette merveille, le rideau retomba et les

allusions politico-lubriques recommencèrent, amenées par la survenue

d'un monsieur qui rédige les mémoires de Mme Steinheil, et tout cela

est si vieillot que c'en est pénible. Nous ne vîmes pas plus avant,

l'opportunité d'un entr'acte s'étant offerte à notre fuite. Et voilà

six mois qu'on représente cette chose dans une salle, petite il est

vrai, mais bondée de spectateurs. Elle doit donc avoir des mérites

que je n'ai point très bien perçus, et répondre à un certain public.

D'ailleurs, plusieurs des femmes montrées là avaient de jolies jambes,

et c'est de ce côté que se portait l'attention générale. Est-ce pour

autre chose que l'on va aux ballets de l'Opéra? Je crois bien qu'ici ou

là, si l'on habillait trop les danseuses, il n'y aurait personne.

A LA NAGE!

Enfin, Burgess a traversé la Manche à la nage! Est-il le premier? On

dit que le capitaine Webb avait légèrement triché, en s'appuyant sur

un des bateaux qui le convoyaient. Tout le monde sera d'accord que

voilà un bon nageur et capable de quelque endurance puisqu'il est resté

dans l'eau pas loin de vingt-quatre heures. L'entêtement est souvent

récompensé. Comme ce personnage est un Anglais naturalisé Français, les

journaux britanniques, qui deviennent sentimentaux, ont déclaré que

tout était pour le mieux et que cette victoire ne serait pas jalousée

par un des deux pays. Burgess est l'anglo-français par excellence. Les

échos de la _Marseillaise_ l'ont, paraît-il, réconforté et ravigoté à

mesure qu'il approchait de la côte française. C'est un brave homme. Sa

position dans le monde est maintenant assurée. Il est, pour jusqu'à la

fin de ses jours, celui qui a traversé la Manche à la nage. On citera

son nom à la suite de Lord Byron qui traversa le Bosphore et de celui

de Léandre, qui traversa l'Hellespont. Seulement nous ne sommes plus

aux temps mythologiques ni même aux temps romantiques et les gens se

demanderont à quoi un tel exploit peut bien servir. A rien du tout,

et c'est peut-être pour cela qu'il restera, non pas émouvant, mais

curieux, à une époque où l'on croyait que tous les actes devaient avoir

des buts intéressés, tout au moins des buts utiles, des buts pratiques.

Burgess a donné un bel exemple d'énergie et cela suffit. J'avoue que

j'aimerais assez à accomplir seulement le quart de son trajet, mais

comme je ne sais pas nager, le vœu est superflu. C'est très beau, tout

de même, de pouvoir se tenir sur l'eau avec autant de sécurité que sur

la terre. Un homme qui nage n'est jamais ridicule et une belle femme

qui nage est un spectacle charmant. De toutes les nymphes, les naïades

sont les plus séduisantes. Aucun exercice, d'ailleurs, ne développe

plus harmonieusement les formes et ne permet de les montrer plus

naïvement, plus chastement. Quelques femmes le savent bien.

LE POURPOINT

Ceux qui s'intéressent à la mode masculine n'ont pas renoncé,

paraît-il, à nous imposer le pourpoint, le chapeau à plumes, le rabat

de dentelles, le haut de chausse à canons, le bas de soie et la

jarretière. Pour avoir une idée claire du costume qu'ils rêvent, il

suffit d'aller voir jouer du Molière à la Comédie-Française. Chacun

même pourra choisir la nuance dans laquelle il préférera apparaître

aux yeux des femmes éblouies et vaincues. Il est assez curieux, en

effet, que la vêture féminine ait évolué vers l'éclat, depuis le grand

siècle, tandis que la vêture masculine évoluait vers le sombre. Seuls

les bourgeois un peu pingres s'habillaient de noir ou de grosses

couleurs éteintes; l'élégant rivalisait avec le papillon. La femme

avait une tenue presque discrète, surtout si on la compare à celle

d'aujourd'hui. Ce rapport changea au cours du XVIIIe siècle sous

l'influence de la mode anglaise, qui n'a pas cessé depuis de régenter

les Français. Les femmes devinrent extravagantes et les hommes presque

sages, jusqu'au moment où, abandonnant la couleur et les étoffes

fleuries, ils se vouèrent définitivement au noir et aux teintes

neutres. Toutes les tentatives que l'on a faites pour éclaircir un

peu le costume masculin ont échoué, probablement parce que le nombre

des hommes soumis à la mode a considérablement augmenté et que la

très grande majorité d'entre eux ne pourrait se plier à des vêtements

salissants, fragiles et par conséquent très coûteux. L'homme a reporté

presque tout entier sur la femme son goût de luxe, son désir de

chatoiement, son besoin d'élégance. Cela satisfait mieux son œil, en

même temps que son instinct; il s'est résigné à se vêtir vilainement

pour que la femme soit plus belle. Je ne crois pas qu'il soit disposé à

changer d'avis. Pour tout dire, je crois qu'en un pourpoint rose, il se

ferait peur à lui-même.

LE GARDE CHAMPÊTRE

On vient de juger les singuliers gredins qui déguisés, l'un en

séducteur, l'autre en garde-champêtre, avaient extorqué à une pauvre

femme, honteuse d'un commencement de péché, la somme fabuleuse de

700.000 francs. Tant d'argent que cela pour s'être assise au pied d'un

chêne et avoir peut-être laissé dégrafer son corsage par une main

savamment inexperte! Le crime ne fut pas poussé beaucoup plus loin,

sans doute, car les séducteurs de cette espèce sont gens de sang-froid

qui, convoitant d'un œil fort distrait les charmes de la dame,

prêtent une oreille attentive à l'approche certaine, trop certaine

du garde-champêtre. Il arriva enfin, car cela aurait pu tout de même

mal tourner et les opérations suivantes en auraient été entravées.

Moyennant une cinquantaine de mille francs, le garde-champêtre, ayant

écrit un redoutable procès-verbal, d'où s'en suivaient au moins trois

écus d'amende, consentit à le déchirer. Sauver, non pas sa vertu, mais

sa réputation à ce prix-là, sembla à la dame une très bonne affaire,

au séducteur aussi, non moins au représentant de la loi. Tout le monde

se félicita. Cependant les deux compères, devant tant de naïveté,

décidèrent de mener l'affaire jusqu'au bout et de chantage en chantage,

toute la fortune de la dame, qui en valait la peine, y passa. Ce ne

fut qu'après le versement de ses derniers louis qu'elle surmonta sa

honte et porta plainte. Pauvre femme et pauvre psychologie féminine!

Quelle pitié! Mais elles sont presque toutes comme cela. Dès qu'elles

ne tiennent pas outre mesure à leur vertu, elles se rattrapent, sur la

réputation. Cette malheureuse fit preuve d'un respect vraiment héroïque

des jugements du monde. A sa manière, c'est vraiment une victime du

devoir féminin, qui est la dissimulation.

LE CHARMEUR D'OISEAUX

Le charmeur d'oiseaux des Tuileries est menacé de devenir aveugle. On

le soigne aux Quinze-Vingts. Mais s'il ne peut plus voir, il entendra

encore ses petits amis ailés, car il compte bien revenir parmi eux aux

heures habituelles. Il paraît que les premiers jours qu'il leur manqua,

moineaux et colombes étaient fort désemparés. Sans doute, ce qu'ils

regrettaient surtout, c'était les miettes de pain, mais c'était aussi

la main qui les distribuait, la voix qui leur parlait, la silhouette

de cet homme qui, tout entier, était bon pour eux. Car les animaux les

plus craintifs et même les plus farouches ont une sympathie pour qui

les aime. Ils savent entre tous le reconnaître; ils lui sont familiers

avec bonheur. Mais tous ceux qui aiment les animaux, ne sont pas aptes

à les apprivoiser. C'est un don, mais c'est aussi un art que l'état

de charmeur d'oiseaux. Il y a beaucoup d'oisifs méthodiques dans les

squares et dans les jardins; ils voudraient bien se montrer à la foule

des promeneurs entourés d'un essaim piaillant de moineaux, mais ils

n'ont pas le charme. Les moineaux picorent le pain, mais gardent leur

méfiance. Ils arrivent en sautillant dans l'herbe, happent la miette

et filent. Le vrai charmeur n'a qu'à se montrer, même sans provisions

de bouche, et les oiseaux de tous côtés accourent, non plus en se

dissimulant et avec des gestes apeurés, mais franchement et avec joie.

C'est une fort jolie chose et qu'on regarde toujours avec plaisir.

Je ne connais guère le charmeur des Tuileries, mais je me suis bien

des fois arrêté à quelques pas de celui du Luxembourg. Il ne faut

pas s'approcher de trop près, quand on n'est pas de la carrière. Les

oiseaux ne donnent pas leur confiance au premier venu.

L'HÉRITAGE DE DICKENS

On vient d'apprendre que les quatre petites-filles de Charles Dickens

sont, sinon dans la misère noire, car elles ont de petites occupations,

du moins dans un état fort précaire. Cela n'est pas sans faire songer

aux sommes immenses que, tant du vivant du romancier que depuis sa

mort, éditeurs, dramaturges et autres, ont tirées de son œuvre,

et l'on s'étonne un peu. Je ne sais pas quelle est la législation

anglaise en matière de propriété littéraire, mais comme il n'y a pas

encore quarante-deux ans que le romancier est mort, si les choses se

passaient en Angleterre comme en France, ses héritiers toucheraient

encore de notables revenus. Il faut croire qu'il en est autrement, ou

que l'héritage a été vendu, ou dilapidé, ou encore que Dickens vendait

ses œuvres sans en réserver les droits futurs. Enfin, le fait semble

exact, les petites-filles d'un écrivain anglais aux œuvres nombreuses

et populaires sont dans une situation qui les oblige de recourir à

leurs amis: cela surprend presque douloureusement l'opinion. On va

sans doute à ce propos reparler sans ménagement de cette propriété

à temps qu'est la propriété littéraire et se redemander si un droit

ne devrait pas être prélevé, au profit des descendants des auteurs,

sur la vente des livres anciens, comme sur celle des livres nouveaux.

Il y eut, voici peu d'années, de nombreuses discussions à ce sujet,

qui n'aboutirent qu'à de trop généreux projets. Généreux? Pour les

héritiers, sans doute, mais pour le public. Se souvient-on de la phrase

par laquelle débutent les _Caractères_ de La Bruyère: «Je rends au

public ce qu'il m'a prêté...»? On peut y trouver ce sens, que si la

forme d'une œuvre de l'esprit appartient à celui qui l'ordonne, la

matière est du domaine de tous et qu'elle doit un jour ou l'autre être

rendue à tous. D'ailleurs, dans la plupart des cas la propriété de

l'œuvre littéraire au bout d'un certain nombre d'années, a perdu toute

espèce de valeur et l'extension de sa durée ne profiterait qu'à un

très petit nombre de privilégiés. Tout de même, à bien réfléchir, on

sent une injustice dans la loi actuelle. Sans doute, mais la question

est de savoir si la transformation de la propriété temporaire en

propriété perpétuelle ne serait pas d'une injustice plus grande encore.

LA DANSEUSE NUE

On a vu ici même hier que la danseuse, Adorée Villany, fut récemment

poursuivie pour avoir dansé en public sans voile et que son procès ne

put avoir lieu, la police n'ayant pu découvrir, parmi près de trois

mille spectateurs, un seul plaignant. Cela s'est passé à Munich. Si je

reviens sur cette histoire, c'est que je crois bon d'y ajouter quelques

réflexions et d'appuyer un peu sur le désaccord qu'on y voit entre la

morale officielle et courante et celle qui régit les groupes les plus

intelligents de la société moderne. Il y a aujourd'hui, et il y eut

peut-être toujours, même sous le règne du christianisme le plus sévère,

quantité de gens auxquels il est impossible de faire comprendre qu'il

est salutaire et moral de contempler une statue nue, mais malsain et

immoral de regarder à l'état de nature le modèle de ladite statue.

De plus, ils sont absolument convaincus, quoi qu'en pensent les

extraordinaires moralistes, suscités peut-être par la corporation des

tailleurs et chemisiers, que l'être humain vient au monde tout nu,

que le nu est donc son état de nature, qu'il ne peut apparaître dans

sa vraie beauté qu'à l'état de nu, et que le spectacle de la beauté

étant réconfortant, il n'est rien de meilleur pour l'homme que la vue

de soi-même à l'état de perfection, car je consens sans peine à ce

qu'on ne dévoile que le nu parfait ou qui donne l'illusion du parfait.

On comprenait encore cela il y a trois ou quatre siècles et, dans les

fêtes solennelles, les magistrats commandaient aux plus belles femmes

de bonne volonté de se montrer nues au peuple. Cela est rapporté,

par exemple, dans le récit de l'entrée de Charles-Quint à Anvers. A

la même époque il n'y avait pas encore à Paris de grandes fêtes sans

l'exhibition de belles filles nues. Le Moyen Age, qui est, à bien des

points de vue, spectacles, jeux, bains publics, le continuateur des

mœurs antiques, ne professait nullement l'horreur du nu, et les hommes

n'avaient pas encore l'hypocrisie de protester contre un spectacle

que presque tous désirent dans leur cœur. Mais que les pudibonds le

sachent bien, les mœurs à ce sujet sont en train de revenir aux vieux

usages. A elle seule, l'anecdote de Munich le prouverait. Il y en eut

de pareilles chez nous.

LE COUP DE GRACE

On contait hier cette histoire. Sur une route, collision entre une

voiture et une automobile. Le cheval est massacré. On le roule vers un

fossé, on envoie quérir l'équarisseur, et on attend. C'est loin, enfin

il arrive. Mais alors on se ravise. Il faut que l'agent d'assurance

constate l'état de la bête. L'équarisseur s'en retourne navré, non

de n'avoir pas fait son métier, mais d'abandonner à sa souffrance le

pauvre cheval, car cet équarisseur est une manière d'homme sensible.

Enfin passe un monsieur encore plus sensible qui ne peut pas supporter

ce spectacle et prend sur lui de faire achever la bête qui durait

toujours et haletait toujours. L'équarisseur revient, donne le coup de

grâce. Sans doute, si cela avait été un animal humain, on l'eût porté

à l'hôpital; mais il n'aurait pas eu l'aumône du coup de grâce. Les

chirurgiens seraient arrivés, auraient recreusé son corps, l'auraient

recousu, retapé, prolongé, qui sait? peut-être remis en état de

se faire traîner dans un petit chariot. Figurez-vous le réveil du

monsieur qui s'aperçoit qu'il n'a plus de jambes, que son corps est

scié au ras du ventre. Vaudrait-il pas mieux qu'il ne se réveillât pas

du tout? C'est dans les souvenirs du baron Larrey, je crois, qu'on

trouve l'histoire de ce malheureux dont un boulet avait emporté la

moitié de la figure, toute la face avec les yeux, le nez, la bouche,

la langue et qu'on réussit à faire vivre dix-sept jours! Il mourut de

saisissement, en passant la main sur ce qui lui restait de tête. Cette

humanité n'est que de la cruauté. La vie n'a aucune valeur en soi, et

quand elle ne peut plus être qu'une souffrance de tous les instants,

les hommes devraient avoir le courage de se l'abréger mutuellement. En

vérité, l'animal dont je viens de dire la fin a encore été relativement

heureux. S'il s'était agi d'une créature humaine, elle souffrirait

encore, elle souffrirait sans espoir.

LE FLEUVE DE LAIT

J'aime beaucoup à m'arrêter un instant devant les faits qui montrent

clairement la solidarité de toute la nature, des nuages et de l'herbe,

de l'homme et des saisons. Un peu de pluie en excès, un peu de chaleur

de trop et on s'aperçoit aussitôt avec quelle étroitesse l'homme

dépend de la terre. Ses inventions, ses conquêtes ne sont rien si,

au cours d'une année, le soleil a brillé vingt ou trente jours de

plus que d'habitude. Il peut construire des machines volantes et les

diriger à peu près, il ne peut créer un verre de lait. Le lait coule

des nuages avant de jaillir au pis de la vache. Sans nuages, pas de

pluie; sans pluie, pas d'herbe; sans herbe, pas de lait. Les plantes

sont ingénieuses à extraire de la terre la plus desséchée l'eau dont

elles se nourrissent, mais la volonté des racines a des limites au

delà desquelles vient la résignation au destin, puis la mort. Et quand

l'herbe meurt, les enfants meurent aussi, car ils se nourrissent de

lait, que leur mère, trop civilisée, ne peut pas toujours leur fournir.

C'est tout ce qui n'est pas civilisé qui maintient d'abord la vie,

c'est l'eau, c'est l'herbe, ce sont les animaux. Le fondement de tout

est tout ce que nous méprisons. Nous croyons que le génie naît de la

civilisation. Elle le cultive seulement et encore c'est la nature seule

qui lui fournit les éléments de cette culture, et nous ne sommes jamais

que son humble collaboratrice. Tout ce qui nous fait vivre est né d'un

peu d'argile détrempé d'un peu d'eau; le fleuve de lait qui menace de

tarir n'a pas d'autre origine. C'était à peine un mythe que l'histoire

de la première fabrication de l'homme. La vie naquit le jour où la

première goutte d'eau tomba sur le sable qui l'attendait.

LE TYMPANON

Hier, dans une soirée originale (il n'y a rien qui ne le soit en cette

rare maison), nous eûmes un concert de harpe et de tympanon. Les deux

instruments ne se connaissent pas assez pour marier leurs sons. Ils

se sont fait entendre l'un après l'autre et, malgré le charme de la

harpe, la sympathie allait au tympanon. C'est quelque chose comme l'âme

du clavecin avant qu'elle n'eût trouvé le corps d'érable ou de bois

de rose où elle s'emprisonne, l'âme toute nue et qui vibre éperdument

dans la fraîcheur de sa sincérité mélodieuse. Même disposition de fils

et de cordelettes métalliques, mais ce ne sont pas encore des marteaux

qui les frappent et les font résonner; ce sont de petits maillets

très légers, gantés de peau, dont une main habile dose le poids et la

touche. Pincé ou râclé avec le plectre, avec l'ongle, l'appareil du

tympanon a des sons de cythare. Frappé, il donne des sons de clavecin

ou de piano lointain, très doux et un peu cristallins, que renforce une

table de résonnance. Bref, le tympanon a le charme des instruments de

musique qui ne sont pas trop perfectionnés et dont les sons, nettement

divisés, ne s'unissent que furtivement grâce à la dextérité de

l'exécutant. Les harmoniques se développent avec franchise en petites

arabesques dont on suit le dessin grêle et charmant. L'instrument

même que nous entendîmes est ancien, don, nous disait l'artiste, de

Louis XIV à un de ses ancêtres. Lulli l'a peut-être essayé. Jouait-il

du tympanon? Sa musique semble faite pour cela autant que pour le

violon. Je réclame un air de tympanon quand on reprendra le _Bourgeois

Gentilhomme_, ou telle autre comédie d'alors comme _Arlequin, empereur

de la Lune_, où il est question du tympanon, comme d'un instrument à la

mode. Il le fut hier pour ceux qui l'entendirent et qui s'étonnaient

qu'il ait pu être si oublié. Que de choses anciennes nous croyons ainsi

avoir remplacées, sans nous douter que rien ne se remplace. Les choses,

comme les gens, se succèdent, voilà tout.

LES HOUYHNHNMS

Je n'ai pas parlé de ce cheval qui a la passion des racines carrées.

Quel être charmant! On lui donne un nombre et l'instant d'après, avec

ses pattes ou ses oreilles, je ne sais plus, il manifeste et prouve

qu'il a trouvé juste. Quelle est la racine carrée de 1146? Vous seriez

bien embarrassé, et moi encore plus que vous, ne sachant même pas ce

que c'est qu'une racine carrée, ni à quoi cela peut bien servir. Mais

cet excellent dada les adore et les préfère même aux carottes et aux

betteraves. On va le mettre prochainement, paraît-il, au régime des

binômes. Alors, il pourra converser avec M. Poincaré, de l'Institut,

qui n'attend que cela pour lui aller faire une petite visite dans son

pays, en Allemagne.

Il la lui rendra à l'Académie des sciences et cela fera une belle

séance, dont je vous promets la description. Swift n'avait pas prévu ce

développement des mathématiques dans l'intellect des HOUYHNHNMS, les

chevaux nobles, justes et bons dont il avait visité la république, où

ils sont devenus les maîtres des hommes, devenus, eux, les horrifiques

Yahous. Ce jeune savant descend évidemment des quadrupèdes modèles tant

vantés par Jonathan, mais il est tout de même moins émouvant. Pour

tout dire, je le trouve un peu cheval de cirque et je me demande de

combien de coups de chambrière, entremêlés de combien de morceaux de

sucre, il a payé sa science. Mais j'admire parfaitement la patience de

son dresseur et aussi la naïveté des commissions compétentes qui n'ont

point douté un instant de ce génie chevalin. A moins que les temps

prédits par l'écrivain anglais ne soient en train de s'accomplir. Cela

ne m'étonnerait pas autrement. Tant d'hommes autour de nous sont déjà

des Yahous!

COUSINS DE NORMANDIE

Tous les Normands étant cousins, Mme de Couvrigny, qui vient de se

faire condamner à mort par le redoutable jury du Calvados, est donc ma

cousine. Elle l'est même de façon plus authentique. Je n'ai pas besoin

d'en donner d'autres preuves que mon dire, car c'est une alliance

dont peu se vanteront. Je ne crois pas d'ailleurs qu'on en rougisse

beaucoup. Il ne s'agit après tout que d'un crime de folie alcoolique et

la vraie place de cette malheureuse serait à l'asile du Bon-Sauveur.

C'est l'inconvénient des familles indéfiniment étendues qu'il s'y

passe toujours quelque drame. Il y a une dizaine d'années, des jeunes

filles s'amusèrent un jour à compter combien, elles comprises, je

pouvais avoir de cousines sur la terre normande. Elles en trouvèrent,

je crois, plus de cent cinquante, ce qui suppose autant de cousins,

et elles en oubliaient sans doute. Depuis, tout ce monde a crû, car

les anciennes et vraies familles normandes ont conservé une fécondité

effroyable et qui les mène à la ruine et parfois à la dégradation, ce

dont les Couvrigny sont un bel exemple. Le mari, la victime, était

retombé à la condition des paysans qui jadis lui payaient fermage. Il

labourait lui-même, nettoyait les étables, entassait son fumier dans

la cour. Sa femme buvait, peut-être pour oublier sa misère. Le couple

procréa des malingres, parmi lesquels une sorte d'idiot, que sa mère

abrutie poussa au crime. Il n'y a rien de plus terrible que ces fins

de familles déchues et l'on comprend la terreur des plus intelligents

devant de telles perspectives. L'affaire Couvrigny apparaît de temps en

temps sous des formes diverses, mais qui ont toutes une cause unique:

la déchéance.

LE BONHEUR EN PRISON

C'est une histoire très vraie qui fut contée à l'Institut général

psychologique par M. A. Laguesse, directeur honoraire des

établissements pénitentiaires. Le nommé J. est un habitué des prisons.

Non qu'il soit un grand criminel; c'est surtout un grand paresseux.

Mais il sait commettre à propos le menu délit qui lui fera passer en

prison la saison mauvaise. M. Laguesse le qualifie de débauché et

d'ivrogne. Soit. Ce ne sont en tout cas que débauches et ivrogneries

d'un sans le sou, c'est-à-dire bien médiocres. Un jour donc qu'il

était en cellule pour avoir refusé de se livrer au travail imposé aux

prisonniers, le directeur eut pitié de lui, je ne sais pour quelle

cause, et voulut lui faire grâce, à condition qu'il irait à l'atelier

où l'on effiloche des étoupes. Mais il ne voulut rien savoir. Le

cachot, où l'on n'effiloche pas d'étoupes, lui paraissait beaucoup

plus séduisant que l'atelier où l'on réduit en charpie de vieux

câbles goudronnés. Etonné de ce refus des faveurs administratives, le

directeur insistait. En vain. «Pensez donc, lui dit le prisonnier,

comme je suis heureux étendu sur ma paillasse, moi qui couche à même

les quais toute l'année! Ce n'est qu'en prison que je goûte à la viande

et que je bénéficie d'une chemise propre tous les huit jours!» Lui

parler repentir et conscience le mettrait dans un ahurissement profond,

remarque l'excellent M. Laguesse, qui a peut-être essayé. Habitué à

toutes les privations, à toutes les souffrances, le régime le plus

dur de la détention est un bienfait pour lui. Le malheureux croit que

les prisons sont des manières d'asiles où les traîne-misère trouvent

un abri, mais il n'arrive pas à comprendre pourquoi la société exige

que l'on commette un délit pour que l'on puisse y entrer. Il serait si

simple, pense-t-il au fond de lui-même, sans oser le dire, de supprimer

cette formalité absurde. Je suis assez de son avis.

AUX GOBELINS

Il paraît que les Gobelins sont en décadence, parce qu'on y chauffe

les cuves à couleur avec du bois. Ce feu est difficile à régler, les

ouvriers y perdent leur temps et la besogne est ratée. C'est bien

possible, mais comment donc faisaient les ouvriers d'autrefois, ceux

d'avant la vapeur, d'avant l'électricité, d'avant même le pétrole? Sans

rien connaître à la question, je ne puis comprendre en quoi ce système

de chauffage met les ouvriers d'aujourd'hui en état d'infériorité sur

ceux de jadis. Si cette industrie des tapisseries, cet art plutôt,

était victime de la concurrence, je comprendrais ces plaintes, mais les

Gobelins sont seuls de leur espèce. Ni en France, ni à l'étranger, on

n'a monté d'ateliers rivaux. Demande-t-on aux artistes des Gobelins de

faire mieux que les contemporains de Le Brun ou de Watteau? Nullement.

On ne leur demande que de faire aussi bien et je ne vois pas la raison

pourquoi ils n'y parviendraient pas. Mais précisément, répondent leurs

défenseurs, ils pourraient faire mieux, s'ils étaient mieux outillés.

Oh! comme c'est inutile! Comme c'est dangereux! Mais, dit-on encore,

et le progrès? Songez que si les cuves étaient chauffées à la vapeur,

nous obtiendrions très facilement et à peu de frais 14.000 nuances!

Les créateurs du genre étaient bien loin d'en connaître autant, ce qui

les rendait incapables de rendre, comme il faut, toutes celles d'un

tableau. Aussi, répondrais-je, moi qui décidément n'y entends rien,

ils faisaient des tapisseries et non des copies de tableaux. On répond

encore: «Nous le pouvons, nos couleurs sont inaltérables!» Ah! dis-je à

mon tour, laissez-moi dans ma barbarie. Je n'aime que les couleurs qui

passent, qui sont déjà passées, les couleurs qui promettent, si elles

ne l'ont déjà, la grâce des choses fanées!

LA NAVETTE

La navette de Soudeilles nous est rendue. L'antiquaire belge entre les

mains de qui elle était parvenue, ne pouvant la vendre, s'est décidé

à la restituer. Le chef de saint Martin est déjà revenu. Ainsi, comme

disent les gens qui ont des entrailles pour l'archéologie, le Trésor

d'art de la France est provisoirement au complet. Ce n'est pas que cela

soit très beau, mais puisque cela nous appartient, c'est à nous de le

conserver, au moins par curiosité et comme spécimen d'une civilisation

disparue. L'art religieux est si loin de nous! Je n'ai pas vu cette

navette, mais il suffit qu'elle soit du XIIIe siècle (autant qu'il

m'en souvienne) pour demeurer précieuse. Les artisans de ces temps

anciens avaient une telle ingénuité! C'est qu'il n'y avait pas d'écoles

d'art, avec des élèves et des modèles. Il n'y avait que des apprentis

qui conquéraient leur métier avec patience et des maîtres qui ne le

leur enseignaient qu'en leur mettant l'outil à la main. Il n'y avait

pas d'écoles, mais de ces maîtres, il y en avait partout, dans les plus

petites bourgades, qui étaient devenus maîtres à force d'avoir été

apprentis, forgerons à force de forger. Ils arrivaient rarement à la

perfection, à l'odieuse perfection, mais leurs œuvres avaient presque

toujours cette originalité que l'enseignement de l'art a tuée à jamais.

Si l'art d'écrire a échappé à la médiocrité qui règne sur les arts

plastiques, c'est qu'on n'a pas encore osé l'enseigner officiellement,

mais cela viendra sans doute et, comme il y a des prix de poésie, on

verra des écoles de poésie, des professeurs de poésie et des modèles

de poésie qu'on copiera éternellement. L'art ne s'enseigne pas, sinon

dans ses éléments les plus élémentaires. Il faut que l'artiste, qui

redeviendrait alors un artisan, le découvre lui-même. Qu'il fuie

l'école, c'est la seule chance qu'il ait de retrouver l'ingénuité

perdue.

LA RAVIVEUSE DE PERLES

C'est un joli métier que celui pour lequel une jeune actrice espagnole

a quitté sa profession. Elle est maintenant raviveuse de perles.

Quand un collier de perles est malade, languissant, qu'il perd son

éclat, on le passe à son cou, elle le porte quelque temps sur sa gorge

et les perles retrouvent à ce contact leur vie et leur jeunesse.

Il ne faut pas chercher là, disent les gens de science, on ne sait

quelle magie; c'est de la chimie, tout simplement. Les perles malades

guérissent quand on les soumet à une chaleur douce et continue,

analogue à celle que dégage le corps humain. Très bien, mais pourquoi

se ternissent-elles au cou de certaines femmes et se ravivent-elles

au cou de certaines autres? Voilà ce que la chimie n'explique pas et

ce que je ne me soucie pas qu'elle explique. J'aime mieux rêver à la

sympathie entre les perles, ces jolies choses, et la gorge d'une femme,

cette douce chose, rêver au mystère des tiédeurs et des effluves. Tous

les seins ne palpitent pas du même rythme, tous ne donnent pas la même

chaleur. Demandez aux amants. Il y en a même qui sont calmes comme un

lac et froids comme leurs eaux. Il y en a qui s'agitent tumultueusement

et qui répandent une tiédeur d'oiseau. Or la chaleur de l'oiseau est

bien supérieure à la chaleur humaine. C'est peut-être là le secret de

la belle Espagnole? Car je la veux belle, aussi, afin de compliquer

le problème, et que sa poitrine ait l'harmonie de celle de la _Maja

Nuda_, où Goya mit toute la voluptueuse insolence de l'Espagne. Des

perles ne pourraient se plaire sur une gorge médiocre, ni y retrouver

la fraîcheur de la vie. Peut-être aussi, certainement même, que cette

femme élue est plus qu'une autre capable d'amour et qu'elle a pour les

perles une dilection particulière. Le miracle de la raviveuse de perles

est un miracle d'amour.

VIEUX LIVRES

J'ai acheté hier, en flânant sur les quais (où on ne trouve plus rien,

disent ceux qui savent chercher, mais qui ne savent pas trouver),

deux petits livres, plus curieux encore qu'ils ne sont rares. L'un,

_De l'abus des nudités de gorge_, insinue que les femmes montrent

trop de leur peau, et l'autre, _Apothéose du beau sexe_, est d'avis

qu'elles n'en montrent pas assez. Il va même beaucoup plus loin dans

la galanterie, mais tenons nous en à ce point de vue. Le premier de

ces livrets présente l'opinion du XVIIe siècle; le second donne celle

du XVIIIe. Comme il faut peu de temps pour que les idées des honnêtes

gens changent du tout au tout! Quarante ans à peine séparent les deux

traités et tandis que l'un réprouve l'usage qu'avaient les femmes de

sortir les épaules et la gorge nues, l'autre ne serait nullement

choqué d'une mode encore un peu plus libertine. L'époque du Directoire

réalisa ses vœux, mais notre époque a réalisé ceux du premier auteur,

qui était, dit-on, l'abbé Jacques Boileau, le frère de Despréaux.

Serait-ce donc lui qui aurait eu raison? Momentanément, oui; mais au

temps de Mme Tallien, on aurait cru le contraire, et d'ailleurs

les femmes recommencent un peu, surtout quand il fait très chaud, à

se dénuder le col. Il est vrai, il n'y a point d'abus. Mon époque est

encore très collet-monté, on peut le dire. Si janséniste qu'il fût,

l'abbé Boileau eût peut-être été fâché de voir ses conseils de modestie

si bien suivis et je crois qu'il eût frémi devant ces hauts cols,

maintenus rigides par des épingles spéciales, où les femmes s'engoncent

si douloureusement. Ainsi murées, elles ressemblent à ces doctrinaires

de la Restauration dont la cravate était aussi étroite que leurs idées.

Allons, c'est au tour de l'_Apothéose du beau sexe_ de gagner. L'auteur

était philosophe aussi, mais pas du genre de Royer-Collard.

LES NÉCROPHORES

J'ai été frappé, l'autre jour, de la ponctualité avec laquelle les

journaux se sont trouvés prêts à chanter la louange funèbre de

Hyacinthe Loyson, qui venait de mourir. Ce n'était pourtant pas une

célébrité très boulevardière et on ne voyait guère son nom que dans ces

journaux d'une religiosité spéciale et secrète que l'on reçoit parfois,

tel un prospectus. Mais il avait été célèbre et cela suffisait. Sa

notice attendait sur le marbre nécrophorique. Quand on est journaliste

ou qu'on tient par quelque côté à la presse, il faut en passer par

là. On a été ou on sera nécrophore. On enterre les siens. C'est une

besogne humaine. Mais j'aurais été bien embarrassé s'il m'avait été

donné d'embaumer cet homme qui avait voulu mourir entouré de prêtres

vieux-catholiques, protestants, arméniens, etc., etc. Il ne faut pas

tenter l'ironie, la nécrophorie demande un sérieux considérable. Je ne

savais d'ailleurs rien sur lui, sinon qu'il avait été carme et qu'il

était éloquent. Cela ne devait pas être amusant d'être carme. Pourtant,

on portait une bien belle robe (couleur carmélite, naturellement)

et on pouvait exhiber aux foules la blancheur de ses pieds nus. Les

carmes étaient très peu nombreux à Paris et n'y avaient plus aucune

réputation, ni bonne, ni mauvaise. Quelle déchéance! Sous l'ancien

régime, où ils pullulaient, une des apostrophes les plus usitées dans

le populaire était «Fils de carme!» Ils avaient la réputation d'être

des repopulateurs remarquables et de surpasser, en ce genre d'exploit,

leurs ennemis les capucins, gens bonasses et timorés. On les recrutait

d'ailleurs parmi les plus beaux hommes. C'étaient les cent-gardes

de l'Eglise. Voilà tout ce que j'aurais pu dire à propos de feu M.

Hyacinthe Loyson. Je crois que j'ai bien fait de m'abstenir, d'autant

que les nécrophores ne lui ont pas manqué. Ils sont toujours prêts.

Nous l'avons ou nous l'aurons tous sur le marbre, chers confrères,

selon l'importance que l'opinion nous accorde, la notice émue du

nécrophore qui nous survivra.

LA LIGNE ET LA POCHE

M. Ribot, le philosophe, a dit que l'attention était entrée dans

le monde par les femmes. Mais il y a si longtemps qu'elles ne s'en

souviennent plus. C'est à l'étourderie qu'elles donnent maintenant

leurs soins. On a prétendu que les actrices, les femmes de tout genre

et de toute vertu, qui oubliaient sur une table, dans une voiture,

perdaient dans la rue, un bracelet, une aumônière, un collier de

prix, le faisaient à dessein, par manière de réclame et pour que

personne ne puisse douter de leur valeur. Semer cent mille francs de

perles comme on perd un parapluie, pensez! Mais sont-elles capables

de tant d'astuce? Je ne le crois pas. Elles sont étourdies, voilà

tout, quoique, probablement, pas beaucoup plus que les hommes. Car,

songez qu'elles n'ont pas de poches! Mettons-nous à leur place.

Qu'adviendrait-il de ce que nous portons sur nous, si nous étions

obligés de le tenir à la main ou dans un petit sac? On ne trouve pas

dans les fiacres bien plus d'objets féminins que d'objets masculins.

Dès que l'homme s'encombre de quelque chose qui ne peut tenir dans

sa poche, il y a beaucoup de chances pour qu'il l'oublie en chemin.

La femme qui porte toujours ce quelque chose hors de ses poches doit

nécessairement l'oublier encore bien plus souvent que nous. Ne nous

moquons donc pas d'elle et plaignons-la plutôt. Son tort n'est pas

là. Il est dans cet esclavage de la mode auquel elle se soumet si

docilement. Pas de poches, cela gâterait la ligne. La ligne! En vérité,

elles se croient des statues, quand elles ne sont que des mannequins.

Et puis, les hommes, à qui elles croient plaire davantage, aiment-ils

tant que cela la ligne? Je crois qu'ils goûtent surtout ce qui

l'excède, ce qui la gonfle, ce qui la courbe.

L'EXPIATION

Voici le châtiment!

V. H.

La voiture s'est arrêtée rue de Rivoli, pas loin de Jeanne d'Arc.

Soudain une vieille Anglaise, de mine décente, heurte les vitres et

débite d'une voix rapide et rude je ne sais quel boniment implorateur,

en brandissant des feuillets de papier. On lui ouvre et le papier,

échangé contre quelque monnaie, reste votre propriété. Quelque tract

biblique? Quelque appel dissimulé à la charité? Non, la vieille

Anglaise fait un petit commerce fort décent. Elle vend aux curieux

ou aux pèlerins une _Ode à Jeanne d'Arc_ qui ne s'étend pas sur

moins de trois pages et qui respire le plus pur, le plus fulgurant,

patriotisme. Voilà le châtiment! Ce n'était vraiment pas la peine

de la brûler, messieurs les Anglais, pour être obligés, quelque

cinq siècles plus tard, de déléguer à Paris une de vos honorables

compatriotes pour vendre, à ses pieds même, une «Ode en son honneur»!

Elle est très mauvaise, à la vérité, cette ode, qui d'ailleurs n'est

pas une ode, mais une suite de strophes d'une belle platitude, mais

pas beaucoup plus, peut-être, que tout ce qu'a inspiré l'illustre

guerrière. Le châtiment n'en est que plus éclatant. Il est véridique.

La pseudo-ode en question ne se recommandant nullement par sa valeur

poétique, l'hommage à Jeanne d'Arc n'en est que plus sincère, étant

plus nu. On n'achète pas ces couplets pour l'amour de l'art, mais pour

l'amour de Jeanne d'Arc, et c'est une Anglaise qui les vend. Il faut

que les cantiques soient médiocres. Les saints comme les dieux en

sont mieux honorés. Pindare chantait les héros avec son génie. Aussi

n'est-il guère populaire. L'ode de la rue de Rivoli, étant sans génie,

sera mieux appréciée de la foule. Puis ce sont les Anglais qui nous

l'offrent. Enfin!

LE PIED DE MOUTON

Le chat de misère: Idées et images · 第 1 / 4 段