--Cela passera d'autant moins, que tu irrites sans doute sa jalousie,

tantôt par des mensonges qui ne l'abuseront pas longtemps, tantôt par

des aveux insensés qui l'exaspèrent. Pourquoi et comment as-tu cette

bague?

--Parce que j'avais une envie folle de l'avoir. Elle me la montrait

avec orgueil; elle était enivrée des bontés de la marquise, qu'elle

admire et qu'elle adore à présent, par parenthèse; dormez donc en paix

sur ce point! Moi, tout en lui parlant de toi et de la marquise comme

de deux bons amis dont je voyais l'union avec plaisir,... tout cela,

note bien, devant le mari, qui n'y entendait pas malice, j'ai pris

la bague; j'ai remarqué une petite cassure. La Zinovèse, brusque et

nerveuse, l'avait forcée en l'ôtant et en la remettant cent fois. Je

lui ai offert de la faire réparer, et j'ai promis de la lui reporter

ce soir ou demain. Or, ce soir ou demain, la bague ne sera pas prête,

l'ouvrier se sera absenté; dans quelques jours, j'en aurai fait faire

une toute pareille pour elle, et celle-ci me restera.

--Et tu crois que la Zinovèse, avec son œil inquisiteur et sa

pénétration agitée, est dupe de tout cela?

--Si elle n'en est pas dupe, elle se raisonnera et se soumettra. Elle

a déjà beaucoup pris sur elle, puisqu'elle a suivi tes ordonnances et

recouvré la santé. Elle respecte ses devoirs, elle craint d'affliger

son mari, elle craint encore bien plus de m'offenser et de perdre les

égards que j'ai maintenant pour elle et dont elle est fière.

--Mon cher ami, c'est possible, mais tu me permettras de ne m'en

rapporter qu'à moi-même. J'irai voir le ménage Estagel aujourd'hui,

comme par hasard; je tâcherai de causer avec la femme, et je te réponds

de pénétrer ses vrais sentiments et ses intentions bienveillantes ou

suspectes.

--Eh bien, vas-y, répondit la Florade en me serrant les mains. Oui,

c'est d'un bon et généreux ami, et je t'en remercie. Il faut que

j'aille faire mon service. Si tu restes au _baou rouge_ jusqu'à deux

heures de l'après-midi, j'irai t'y rejoindre.

--Alors, rends la bague, confie-la-moi! Je dirai à madame Estagel que

cela m'a causé un peu de jalousie, et que tu me l'as remise pour ne pas

l'en priver inutilement plusieurs jours.

Je ne pus obtenir ce sacrifice de la Florade. Il mit la bague dans

sa bouche et dit qu'il l'avalerait plutôt que de la rendre. Son

obstination m'irrita, je craignis de m'emporter, et je l'engageai à

obéir à la marquise en se retirant, et en ne revenant pas que je ne

fusse autorisé à le ramener. Il céda sur ce point, mais en m'arrachant

la promesse de faire révoquer cet ordre d'exil, si j'acquérais la

conviction des bonnes dispositions de la Zinovèse. Quant au dernier

point, c'est tout ce que j'avais à faire, et à faire avant tout.

J'écrivis à la marquise le résumé de l'entretien que je venais d'avoir

avec la Florade. Je chargeai Gaspard de lui porter ma lettre à l'heure

où elle s'éveillait ordinairement, et, tandis que le baron dormait

encore, je pris le chemin du _baou rouge._

Le vent s'était élevé tout à coup, et la mer déferlait sur le rivage.

Quoique le ciel fût d'une limpidité admirable, le cap Sicier présentait

un phénomène que j'avais déjà observé une ou deux fois dans la saison.

Un grand nuage, battu du mistral dans quelque région élevée du ciel,

s'était laissé tomber sur la haute falaise de la presqu'île et s'y

tenait littéralement collé comme un manteau. Le vent passait au-dessus

sans pouvoir l'en détacher, et, au milieu d'un paysage inondé de

lumière, ce linceul blanc, immobile sur la montagne verte, avait

quelque chose d'étrange et de lugubre.

Comme je passais près du fort abandonné, j'en vis sortir Marescat

chargé d'une botte de plantes sauvages. Le brave homme ne préparait pas

de philtres comme le charbonnier du Coudon. Il semblait faire quelque

chose de pis, car je remarquai plusieurs variétés vénéneuses parmi les

ombellifères dont il s'était pourvu.

--Ah! ah! répondit-il à mon observation, j'étais bien sûr; n'est-ce pas

que c'est des méchantes herbes? Mais, puisque vous voilà, je n'aurai

pas la peine d'aller vous trouver, car j'ai des choses à vous dire.

Madame m'a fait _commander hier soir_ qu'elle n'irait pas en promenade

aujourd'hui s'il y avait mistral, et nous en tenons pour toute la

journée. J'ai donc donné récréation à M. Botte, qui n'en est pas fâché,

la pauvre bête, et je vas faire, ce matin, le _botanicien_ avec vous

tant que vous ne me direz pas: «Marescat, va-t'en, j'ai idée d'être

tout seul.»

--Fort bien, mon brave! Mettez là vos herbes, asseyons-nous....

--Non, non, monsieur, dans le fourré. J'aime autant qu'on ne nous voie

pas examiner ça.

Quoique nous fussions dans une solitude absolue, je cédai à la

fantaisie de Marescat, et je l'engageai à s'expliquer d'abord.

--Ah! voilà, répondit-il, c'est des choses qui sont difficiles, et

_que_ peut-être _que_ vous direz _que_ j'ai tort de m'en mêler?

--Non, je sais vos bonnes intentions, et, d'ailleurs, leurs, si vous

avez, tort, je vous le dirai de bonne amitié. Parlez.

--Alors, monsieur, voilà ce que c'est. Vous allez peut-être au poste du

_baou rouge?_

--Précisément.

--Eh bien, vous ferez attention, si vous pouvez, que la brigadière

compose des remèdes qui ne sont pas, c'est moi qui vous le dis, pour

faire engraisser ceux qui les avaleront. Depuis deux ou trois jours,

elle ramasse des herbes, oh!... mais des herbes que je connais, moi,

parce que, quand mes chevaux les rencontrent dans leur foin, ils

reniflent dessus que vous jureriez qu'ils vous disent: «Ote-moi ça

du râtelier!» Ainsi, monsieur, la brigadière en veut à quelqu'un,

peut-être à plus d'un, et je n'aimais pas hier de la voir, autour de

votre fontaine, à regarder couler l'eau qui s'en va sur le chemin.

Vous sentez, une mauvaise chose est bientôt jetée avec une pierre; ça

va au fond, ça se pourrit, on boit là-dessus; ça a beau être de l'eau

courante.... J'ai été en Afrique, moi, et ailleurs encore, et je sais

comment on joue ces tours-là quand on croit au diable. Je suis sûr

heureusement qu'elle n'a pas monté jusqu'à la source, qui d'ailleurs

est fermée à clef; mais faites-y attention, si elle va encore rôder par

là. Faites toujours puiser au creux de la source, et qu'on ne la laisse

pas ouverte.

--C'est bien, Marescat, on y veillera; mais à qui donc supposez-vous

qu'on en veut?

--Ah! vous savez bien que le lieutenant est retourné chez la brigadière

il n'y a pas longtemps, et pourtant vous savez bien qu'il aimerait

mieux aller tous les jours à Tamaris! Ça se voit et ça s'entend. Vous

me direz: «De quoi te mêles-tu?» Je ne me mêle pas, je vous dis qu'il

faut penser à tout, et voilà tout! A présent, regardez-moi mes herbes

et celles qui poussent là dans ce petit méchant fossé. C'est là que

j'ai vu la Zinovèse, pas plus tard qu'hier matin, faisant sa provision,

et, quand elle m'a entendu marcher, elle a fait celle qui chante et qui

ne pense point de mal.

J'examinai les plantes et reconnus diverses variétés d'_œnanthe_ et

d'_æthuse_ extrêmement suspectes.

--Il y en a encore d'autres qu'elle rapportait de je ne sais où, reprit

Marescat, de manière que je ne peux pas tout vous dire et tout vous

montrer; mais ce n'est pas d'hier qu'elle a commencé à travailler dans

les herbes, car un des douaniers qui a les fièvres m'a dit l'autre

semaine: «Je ne sais pas si c'est avec ce qu'elle ramasse qu'elle

s'est guérie, mais je ne voudrais pas en donner à mon chien.»

Tout cela était à considérer. Je remerciai Marescat, et le priai

d'aller tout de suite à Tamaris et à la bastide Caire examiner les

sources et faire les recommandations nécessaires. J'écrivis un billet

au crayon pour que la marquise ne prît pas trop au sérieux cet avis

inquiétant et pour lui dire que c'était probablement, de la part de

Marescat et de la mienne, un excès de zèle, mais que la prudence

n'était jamais regrettable, lors même qu'elle ne conjurait que les

souffrances de l'imagination. Je continuai donc ma route, et j'arrivai

au poste des douaniers vers neuf heures du matin.

Le brigadier avait déjà commencé sa ronde. Je trouvai la Zinovèse seule

avec ses deux petites filles, repassant du linge qu'elle plissait avec

grand soin, et en apparence avec une grande présence d'esprit. L'aînée

des enfants donnait à sa sœur une leçon de lecture, et de temps en

temps se levait pour reporter près du feu les fers dont sa mère s'était

servie et lui en rapporter d'autres chauffés à point. Avant de me

montrer, j'examinai un instant par la porte entr'ouverte cet intérieur

propre, rangé, luisant, ces enfants bien peignés, soumis et attentifs,

cette femme active et sérieuse, ces images de dévotion, ce lit d'un

blanc irréprochable, orné au chevet d'une palme dorée et bénite passée

dans le bras d'un crucifix noir. Rien n'annonçait là des préoccupations

sinistres, et la délicate figure de la Zinovèse avait même une

expression de recueillement austère que je ne lui connaissais pas.

Pourtant son œil s'arrondit sous sa paupière contractée en me voyant.

--Ah! vous voilà! dit-elle.

Et, allant droit au but de sa rêverie:

--Me rapportez-vous ma bague?

--Quelle bague? Celle que la marquise vous a donnée hier? Vous l'avez

déjà perdue?

--Mieux vaudrait! Je la retrouverais peut-être, tandis que celui qui me

l'a prise ne me la rendra pas!

Je feignis d'ignorer tout afin de me faire raconter l'incident. La

Zinovèse, voyant que l'aînée de ses filles écoutait d'un air étonné,

l'envoya dehors avec sa sœur, et continua en s'adressant à moi:

--Il faut pourtant que vous sachiez cela, vous! Je ne veux pas vous

rendre jaloux; mais, s'il est vrai que vous soyez pour épouser la dame,

vous devez prendre garde à l'officier!

--Je ne prendrai pas garde à l'officier, répondis-je, empressé de

détourner avant tout les projets de vengeance dont madame d'Elmeval eût

pu être l'objet. La dame dont vous parlez ne s'occupe pas plus de lui

que vous ne vous occupez de moi.

--Oui, je sais ça. C'est une femme de cœur, elle! Que Dieu vous la

conserve, et aussi le pauvre petit! Mais l'officier, quand il veut

quelque chose, est capable de tout, et vous ne devez pas lui laisser la

bague!

--Non certes, elle vous sera rendue, et il vous la rapportera lui-même,

j'en suis certain.

J'essayai alors de ramener la Zinovèse à des sentiments plus dignes

de la confiance de son mari et de sa propre fierté. Comme elle me

racontait tout ce que la Florade m'avait dit, j'avais le droit de la

prêcher, et je le fis d'autant mieux qu'elle m'écoutait par moments

avec une douceur inusitée.

--Oui, vous avez raison, me dit-elle comme pour résumer. Vous êtes un

homme sage et un homme bon, vous! Si, au lieu de lui, je vous avais

aimé, vous ne m'auriez pas fait manquer à mes devoirs, ou bien, si

ce malheur-là était arrivé, vous m'auriez aidée à m'en repentir et à

vouloir le réparer, tandis qu'il m'a abandonnée, et qu'il m'aurait

laissée mourir de chagrin sans se déranger. C'est un homme bien

aimable, mais c'est un cœur dur, je vous le dis!

--Moi, je peux vous assurer, repris-je, qu'il ne vous savait pas

sérieusement malade, qu'il l'a appris de moi, et qu'il en a montré

beaucoup de chagrin.

--C'est possible, mais il n'est pas venu me voir! Il a peur de me

trouver laide, et, si vous ne m'aviez pas rendu ma figure, il n'aurait

jamais voulu la regarder.

J'essayai de lui démontrer que l'amitié de la Florade était désormais

désintéressée et honorable pour elle, mais je ne pus mettre sa

pénétration en défaut.

--Je vous dis qu'il en aime une autre, reprit-elle: que ce soit votre

dame ou la demoiselle étrangère qui demeure avec elle à présent, il

n'est revenu à moi que pour donner de la jalousie à une femme, ou pour

amuser un peu son temps en attendant qu'on l'écoute ailleurs.

Mes remontrances parurent enfin la calmer, et, pour avoir l'occasion de

jeter un coup d'œil dans ses armoires, je lui demandai la permission

d'y prendre un verre d'eau et un morceau de pain, car en réalité

j'avais faim et soif. Elle s'empressa de me servir des coquillages

frais, base de la nourriture des gens du peuple de toute la contrée,

et de me faire cuire des œufs. En allant et venant, elle laissait tous

ses meubles de ménage grands ouverts; je pus même être seul quelques

instants et me livrer à un rapide examen qui n'amena aucune découverte,

aucun indice de préparation suspecte.

Quand elle m'eut servi, avec obligeance et empressement, je dois le

dire, elle sortit pour voir où étaient ses filles, resta quelques

instants absente, et rentra avec une physionomie bouleversée qui me

frappa.

--Vous souffrez? lui dis-je: qu'est-ce que vous avez?

--Rien! répondit-elle d'un ton sinistre. Ne me dites plus rien, voilà

_l'homme_ qui rentre.

En effet, le brigadier arrivait. Il me fit un accueil aussi affectueux

que le permettait sa manière d'être, timide ou réservée, et s'assit

devant moi pour déjeuner avec moi. Il parlait à sa femme avec une

extrême déférence, et il était aisé de voir qu'il l'aimait de toute la

force de son cœur; mais il semblait craindre de lui déplaire en le lui

témoignant, et il prodiguait à ses enfants les caresses qu'il n'osait

lui faire. Ces pauvres petites, jusque-là tremblantes devant leur mère,

devinrent plus expansives et vraiment charmantes de douceur et de grâce

dès que le père fut là. Il les tenait tour à tour et quelquefois toutes

les deux sur ses genoux en mangeant, disant tantôt à l'une, tantôt à

l'autre, avec sa figure sérieuse et froide:

--Eh bien, on ne m'embrasse donc pas?

Et les enfants collaient leur bouche rose à ses joues hâlées. La mère

rentrait, les grondait de leur importunité à table, et les ôtait de ses

bras. A peine avait-elle le dos tourné, qu'elles revenaient à lui, et

on se caressait comme en cachette. Cet innocent manége résumait à mes

yeux toute la vie du père de famille frappé au cœur par une mystérieuse

et incurable blessure. Il ignorait tout, il ne soupçonnait rien; mais

il se sentait dédaigné, et chacun de ses regards aux enfants semblait

dire: «Au moins vous, vous m'aimerez!»

Il me proposa un tour de promenade dans les bois. J'acceptai, présumant

qu'il avait quelque chose à me dire; mais il n'avait rien préparé,

et je dus l'amener, par des questions détournées, à me parler de ses

chagrins.

--La pauvre femme est guérie de sa fièvre, dit-il, et je vous dois

ça, que je n'oublierai jamais; mais vous ne pouvez pas lui guérir sa

mauvaise tête. Elle s'ennuie ou se tourmente toujours. Elle voudrait

être une grande bourgeoise, ça ne se peut pas! Quand elle voit des

dames ou des messieurs, elle est contente; mais c'est pour être plus

fâchée après, quand elle se retrouve avec moi et les pauvres petites,

qui sont pourtant gentilles, n'est-ce pas?

Il me parla de la Florade.

--C'est un jeune homme comme il y en a peu, dit-il, aussi peu fier avec

nous qu'un camarade. Lui aussi, quand il voit la femme de mauvaise

humeur, il lui dit de bonnes raisons. Elle ne le prend pas toujours

trop bien, mais elle l'écoute tout de même, et devant lui elle n'ose

pas trop se plaindre et crier; mais il ne peut pas être là toute sa

vie, et, quand il y est, vous sentez bien qu'il aime mieux chasser ou

pêcher avec moi que de la regarder coudre et de l'entendre dire qu'elle

voudrait être une reine. Quelquefois il se moque d'elle tout doucement,

et elle rit, et puis après je vois qu'elle a pleuré, et elle nous

gronde quand la mer est mauvaise et que nous ne voulons pas la prendre

avec nous dans la barque, ou quand nous restons à la chasse trop

longtemps. Est-ce que vous ne pourriez pas la guérir de ces ennuis-là?

--Vous pensez donc que c'est un malaise physique, un reste de maladie?

--Oui, il y a de ça, et puis quelquefois je me rappelle comme elle a

été effrayée et à moitié folle quand elle a naufragé par ici avec son

père. Je vous ai raconté ça, mais je ne vous ai pas dit que, depuis ce

moment-là, elle avait toujours eu quelque chose dans l'idée, comme des

rêvasseries, des fantaisies. Je l'ai épousée malgré ça. Je l'aimais,

comme je l'aime toujours, et je pensais la rendre heureuse et lui faire

oublier tout. Ça est resté, et, la nuit, quand le vent est fort, elle

a des frayeurs, elle crie, ou il lui prend des colères, et si fort

quelquefois, que j'ai peur pour les enfants. Ah! on n'est pas toujours

heureux, allez, dans ce monde, et on a beau faire de son mieux, il faut

souffrir!

Tel est le résumé des courtes réponses arrachées à Estagel par mes

nombreuses questions. Je lui en fis dire assez pour avoir lieu de

craindre, avec lui et plus que lui, que sa femme ne fût menacée

d'aliénation.

Au bout de deux heures, comme nous rentrions au poste, l'aînée des deux

petites filles assises au seuil de la maison se leva et nous dit:

--Ne faites pas de bruit, maman dort.

--- _Est-ce qu'elle est donc malade?_ dit le brigadier en baissant la

voix.

--Non, elle a dit qu'elle était fatiguée et que nous nous taisions.

--Mais qu'est-ce que Louise a donc à se cacher la figure? Elle a

pleuré?

--Oui, un peu; maman l'a grondée.

Le brigadier savait apparemment comment grondait sa femme; il prit

Louisette dans ses bras, la força de relever la tête, et vit qu'elle

avait du sang plein les cheveux et sur les joues. Il devint pâle, et,

me la remettant:

--Voyez ce qu'elle a, dit-il; moi, ça me fait trop de mal!

Il me suivit à la fontaine, où je lavai l'enfant; elle avait été

frappée à la tête par une pierre. Je sondai vite la blessure, qui eût

pu être mortelle, mais qui heureusement n'avait pas dépassé les chairs.

Je dépliai ma trousse sur le gazon, et je fis le pansement en rassurant

de mon mieux le pauvre père.

--Ce n'est rien pour cette fois, dit-il; mais, une autre fois, elle

peut la tuer.

Et, se tournant vers l'aînée:

--Pourquoi s'est-elle fâchée comme ça, la mère? Louise avait donc fait

quelque chose de mal?

--Oui, répondit l'enfant: elle avait trouvé ce matin une lettre par

terre, dans notre chambre, une lettre écrite, et, au lieu de la donner

à maman, elle en avait fait un cornet pour mettre des petites graines.

Dame, aussi, elle ne savait pas, pauvre Louise! Maman a vu ça dans ses

mains, elle s'est mise bien en colère, elle voulait la fouetter; alors

Louise s'est sauvée, elle a eu tort; maman a voulu courir, elle est

tombée, elle a ramassé une pierre, et je n'ai pas eu le temps de me

mettre au-devant. Seulement, j'ai empêché Louise de crier, maman n'aime

pas ça. Elle est rentrée, maman, et puis elle est revenue sur la porte

et elle a dit: «Ne faites pas de bruit, il faut que je dorme!» Nous

n'avons pas bougé, et Louise a pleuré tout bas, vrai, mon petit père,

Louise a été bien sage!

--Est-ce que ça ne vous étonne pas, me dit Estagel, qu'elle puisse

dormir tout d'un coup comme ça après une colère pareille?

--Si fait, un peu, répondis-je. Restez avec les enfants, distrayez ma

petite blessée, faites qu'elle oublie. Je vais voir l'autre malade.

J'entrai, et, ne voyant pas la Zinovèse, je passai dans la chambre

voisine et la vis étendue sur son lit, non loin du lit de ses petites

filles. C'est là que la Florade avait passé la nuit.

La pièce était très-sombre, je ne distinguais que vaguement les traits

de la Zinovèse. J'ouvris le volet de la fenêtre, et je fus frappé de

la pâleur livide répandue sur les traits de la malheureuse femme.

Elle dormait les yeux à demi ouverts, sa peau était froide et comme

visqueuse. En cherchant son pouls, je trouvai dans sa main un papier

froissé qu'elle voulut machinalement retenir par une légère contraction

des doigts, mais que je saisis et me hâtai de lire, certain de trouver

là le plus prompt des éclaircissements. C'était écrit au crayon et en

peu de mots:

«Ma bien-aimée Nama, fais-moi répondre par Pasquali, je t'en supplie;

je meurs d'impatience et de chagrin.»

Ce billet avait été écrit par la Florade, la veille ou le matin

même, sur une feuille de son carnet, pour être remis secrètement à

mademoiselle Roque. On a vu qu'il n'avait trouvé aucun moyen de le

remettre, et, dans son trouble, il ne s'était pas aperçu de la perte

de l'objet compromettant. Il l'avait peut-être laissé tomber près du

poste, peut-être oublié dans la chambre des petites filles, où il avait

passé la nuit et où il avait dû l'écrire.

Dans cette même chambre, sur ce même lit encore tiède du sommeil de

son amant, la Zinovèse semblait mourante. Sans doute elle croyait

avoir saisi la preuve d'une intrigue d'amour entre Nama et la Florade,

elle avait été en proie au délire; mais, après avoir voulu tuer son

enfant, que s'était-il donc passé dans son organisation bouleversée?

Une congestion cérébrale s'était-elle déclarée, ou bien la malheureuse

s'était-elle donné la mort?

Oui, sans aucun doute, elle avait bu du poison, bien que je n'aie pu

retrouver ni fiole, ni breuvage ni aucun indice du fait. Je n'attendis

pas ses aveux pour me convaincre. Divers symptômes que j'avais déjà pu

étudier sur un autre sujet et les avertissements donnés par Marescat me

fixèrent vite, et je recourus à tous les moyens indiqués par la nature

du mal pour le combattre. Je fis emmener les enfants, j'appelai les

femmes des autres douaniers, j'envoyai Estagel chercher les objets

nécessaires au Brusc, le plus prochain village, et j'eus une heure

d'espoir, car j'obtins un mieux sensible, la peau se réchauffa un peu,

les traits se détendirent, la connaissance et la parole revinrent. J'en

profitai pour éloigner mes aides et interroger la malade.

--Quel poison avez-vous pris? lui dis-je.

--Je n'ai rien pris.

--Si fait, je le sais. Qu'y avait-il avec la ciguë?

--Ah! vous savez! Eh bien, il y avait plusieurs herbes.

Et elle me nomma des plantes dont le nom en patois local ne m'apprenait

rien. Je pus lui arracher la révélation vague des doses et de la

préparation, mais elle ne se laissa pas interroger complétement.

--Laissez-moi mourir tranquille, dit-elle, vous n'y pouvez rien. Il

faut que je parte, et, si vous me sauvez, je recommencerai.

--Vous aviez donc depuis longtemps la volonté de vous ôter la vie?

--Non. Je voulais l'ôter à celui qui m'a jouée et avilie!... mais

j'espérais toujours. Aujourd'hui ... quand donc? je ne sais plus le

temps qu'il y a,... j'ai trouvé une lettre.... Ah! où est-elle?

--Je l'ai. Cette lettre est d'un frère à sa sœur.

--Non, vous mentez. Je ne vous crois plus. Rendez-la-lui, sa lettre,

et dites-lui ce qu'elle a fait, dites-lui qu'elle m'a rendue folle et

que j'ai voulu ... je ne sais plus quoi.... Ah! si, j'ai voulu tuer ma

petite! Et je l'ai tuée, car je ne la vois pas ici. Mon Dieu! où est

Louise? Louise est morte, n'est-ce pas? Ah! vous pouvez tout me dire,

puisque je suis morte aussi!

--Non, Louise n'a presque rien. Repentez-vous, et Dieu vous sauvera

peut-être.

--Je ne veux pas vivre! Non, je tuerais les deux enfants, et le mari,

et tout, puisque je n'ai plus ma tête. Quand j'ai vu ça, je me suis

punie. J'ai dit: «Tu ne peux pas te venger, puisque tu ne sais plus

ce que tu fais; eh bien, il faut en finir.» C'est un bien pour les

enfants, allez, et pour l'homme aussi! Dites à votre ami l'officier

qu'il soit bien heureux, lui, et qu'il s'amuse bien! Moi, j'ai fini de

souffrir.

Une violente convulsion jeta la malheureuse à la renverse sur son

oreiller. De nouveaux soins la ranimèrent une seconde fois. Elle

reconnut son mari, qui rentrait, et demanda à être seule avec lui.

Ils restèrent quelques minutes ensemble, puis Estagel me rappela. Il

semblait frappé d'idiotisme et sortit en disant que sa femme demandait

le prêtre; mais il s'en alla au hasard, comme un homme ivre.

A partir de ce moment, la Zinovèse n'eut plus que de faibles lueurs

de mémoire. Je la voyais rapidement s'éteindre. Je fis rentrer les

enfants, qu'elle demandait à embrasser; mais elle ne les reconnut pas,

et, vers six heures du soir, elle expira sans en avoir conscience.

Estagel revenait quand je le rencontrai en sortant de la maison et

conduisant les deux petites filles loin de l'affreux spectacle de cette

mort désespérée.

--Tout est fini? dit le brigadier en recevant les enfants dans ses bras.

--Oui, occupez-vous de ces chères créatures-là. C'est pour elles qu'il

faut vivre à présent. Elles n'ont pas été heureuses, vous leur devez

tout votre cœur et tout votre courage.

--Bien! répondit-il; mais j'ai quelque chose à faire, et je ne pourrai

penser aux enfants que demain. Faites-moi amitié et charité de

chrétien jusqu'au bout. La dame de Tamaris est bonne et sainte femme;

conduisez-lui mes filles pour vingt-quatre heures. Moi, je veux ne

penser qu'à _ma pauvre!_ Je veux l'ensevelir moi-même et la pleurer

tout seul. Après ça, j'aurai du courage, et j'irai chercher les enfants.

Tamaris · 第 14 / 16 段