Estagel avait les yeux secs et la parole plus brève que de coutume;

mais il avait retrouvé sa volonté et sa présence d'esprit. Je partis

avec les enfants, Marie pleurant en silence et me suivant avec

résignation, Louise accablée dans mes bras et dormant la tête sur mon

épaule.

J'allai ainsi jusqu'aux Sablettes, où je vis la marquise, qui venait

à ma rencontre avec Paul et Nicolas. Elle avait appris des douaniers

échelonnés sur toute la côte que la femme du brigadier de Fabregas

était au plus mal. Elle comprit tout en voyant les petites filles et ma

figure navrée et fatiguée.

--Ah! mon Dieu! dit-elle.

Et elle embrassa les enfants sans ajouter un mot et sans demander si

on les lui confiait pour une heure ou pour toujours. Les douaniers du

poste des Sablettes les prirent avec Paul et Nicolas dans une petite

barque pour remonter le golfe jusqu'à Tamaris, et la marquise, ayant

recommandé à Paul d'avoir le plus grand soin des pauvres petites, prit

mon bras et revint avec moi par le rivage.

--Eh bien, lui dis-je, après lui avoir communiqué les faits en peu

de mots, vous dormirez en paix maintenant! Cette femme si altière et

si vindicative, qui vous effrayait tant hier, s'est fait à elle-même

sévère et cruelle justice!

--C'est donc là le sort des maîtresses de la Florade? dit la marquise

d'un ton indigné, mais sans donner aucune marque de douleur personnelle.

--N'accusez pas la Florade plus qu'il ne le mérite, repris-je. Il a

été bien téméraire et bien léger; mais son intention était bonne: il

voulait, par l'amitié et des témoignages d'estime, ramener cette femme

à la raison et détourner de vous sa vengeance.

--S'il en est ainsi, il ne m'a pas trompée; mais C'est moi qui suis

cause de cette affreuse mort!

--Non, rassurez-vous, elle n'accusait plus que mademoiselle Roque.

--Qu'est-ce que cela signifie? s'écria la marquise après avoir jeté les

yeux sur le fatal billet de la Florade. Nama n'est donc plus sa sœur?

Il veut donc séduire aussi cette pauvre fille?

--Non! Qu'il soit ou non son frère, qu'il ait des doutes là-dessus ou

qu'il n'en ait pas, il la traite comme une sœur. Vous voyez bien qu'il

ne s'agit là que de vous. Ne vous a-t-elle jamais parlé de lui?

--Si fait, et lui ai imposé silence; mais c'est toujours moi qui suis

la cause indirecte du désespoir de la Zinovèse. Dieu sait pourtant

que je n'ai rien à me reprocher! C'est égal, je la verrai longtemps

dans mon sommeil, cette charmante brune, avec sa chemisette blanche

et ses colliers d'or! Quelle animation dans sa parole, quel feu dans

ses regards il y a vingt-quatre heures! Et aujourd'hui plus rien! Des

enfants qui pleurent, un mari désespéré, un coupable qui se repent trop

tard ... car il se repent, n'est-ce pas? Il doit être brisé?

--Il ne sait rien encore, je ne l'ai pas vu.

--Comment cela se fait-il? Il a passé par chez nous, il y a deux heures!

--Vous l'avez vu?

--Oui, et je lui ai parlé, répondit sans hésitation la marquise. Il

m'a juré de reporter la bague à l'instant même.

--Il aura pris par l'intérieur de la presqu'île et se sera arrêté en

route. A l'heure qu'il est, il est probablement arrivé.

--Et il est bien à plaindre alors à l'heure où nous parlons!

Je quittai le bras de la marquise.

--Où allez-vous? dit-elle.

--Je retourne là-bas. Je vais tâcher de guérir sa conscience, qui doit

être aussi malade que son cœur. Je vais lui dire que vous le plaignez

et ne le maudissez pas!

--Pourquoi le maudirais-je? reprit-elle. C'est à Dieu de l'absoudre ou

de le châtier. Notre devoir, à vous comme à moi, est d'avoir pitié pour

tous; mais vous le laisserez un peu à ses justes remords. Vous êtes

trop fatigué. Je ne veux pas que vous retourniez là-bas.

Elle reprit mon bras avec une sorte d'autorité et se remit à marcher

vite. J'étais confondu de son courage, de la mesure de douceur et

de sévérité qui présidait à son jugement sur la Florade. J'admirais

tristement la tranquillité de son âme au milieu d'un événement qui ne

parlait qu'à sa pitié miséricordieuse.

--Elle est sainte, me disais-je, elle aime saintement. Elle le grondera

sans doute, mais il est déjà pardonné. Elle pleurera ses fautes avec

lui, elle l'aidera à les réparer. Elle élèvera les enfants de la

Zinovèse, ou elle veillera sur eux avec tendresse. Elle réussira à

faire de lui un homme sage et fort, parce qu'elle aime avec force et

que son âme est remplie d'une équité souveraine. Heureux, trois fois

heureux, même avec un remords poignant, celui qui est aimé d'une telle

femme!

Nous trouvâmes Pasquali au seuil de sa bastide. Le soleil était couché,

et, contre son habitude, Pasquali n'était pas rentré à la ville. Il

m'attendait avec impatience. Il avait aidé Paul, Nicolas et les enfants

de la Zinovèse à débarquer. Il savait donc l'événement; mais il n'avait

pas osé leur parler de la Florade.

--Eh bien, me dit-il, est-ce qu'il a beaucoup de chagrin, ce pauvre

enfant? Au diable la méchante femme qui se donne au diable! Il n'avait

plus rien à se reprocher, lui! Vous l'avez laissé là-bas?

Quand Pasquali sut que je n'avais pas vu son filleul, il ferma sa

maison et sauta dans son canot en disant qu'il ne voulait pas laisser

la Florade devenir fou auprès d'un cadavre, et qu'il le ramènerait

coucher à son bord.

Le baron nous attendait à Tamaris. Il ne fit aucune réflexion sur ce

qui s'était passé, et il aida la marquise à installer les enfants du

brigadier, qu'elle consola et soigna comme s'ils eussent été à elle.

Elle les fit souper avec nous, elle présida elle-même à leur coucher,

et à huit heures on se sépara.

--J'avais beaucoup de choses à te confier, me dit le baron en rentrant;

mais voici une journée trop noire pour faire des projets. Laissons-la

passer. Tu as besoin de repos, tu étais malade hier, tu t'es levé avant

le jour, tu as eu des émotions très-pénibles. Dors, nous causerons

demain.

Ainsi l'horrible événement n'avait rien changé dans les projets de

la marquise, rien ébranlé dans ses sentiments! On laissait passer la

triste journée; le lendemain, on parlerait d'amour et de mariage!

Pourquoi non, après tout? Si le bonheur n'était pas égoïste, il ne

serait plus le bonheur, puisqu'il est un état de repos exceptionnel au

milieu d'une vie où tout s'agite autour de nous dans la tourmente sans

trêve et sans fin.

J'étais trop fatigué cette fois pour ne pas dormir. J'avais,

d'ailleurs, plus que jamais la ferme résolution de me reposer vite et

complétement, pour être encore prêt aux dévouements du lendemain. Ma

vie ne m'appartenait plus.

Bien me prit d'être endormi à neuf heures du soir: Marescat entra chez

moi à deux heures du matin. Il venait de la part de Pasquali savoir

si la Florade m'avait donné signe de vie. Pasquali n'avait encore pu

le joindre. On ne l'avait pas encore vu au poste du _baou rouge_, et

pourtant le garde de la forêt de _la Bonne-Mère_ affirmait lui avoir

parlé la veille, à sept heures du soir. C'est ce garde, déjà informé,

qui lui avait appris la mort de la Zinovèse. La Florade s'était mis à

courir à travers bois dans la direction du poste. Depuis ce moment,

personne ne l'avait revu. Les gardes-côtes n'avaient pas signalé

d'autre passant sur les sentiers de la falaise que Pasquali et Marescat

lui-même, qui avait marché et cherché en vain une partie de la nuit,

tandis que Pasquali cherchait de son côté.

--Le brigadier cherchait-il aussi? demandai-je à Marescat tout en

m'habillant à la hâte.

--Oui, c'était son devoir. Quoiqu'il fût en prière depuis sept

heures jusqu'à minuit auprès du corps de sa femme, il a commandé les

recherches, et il y a été aussi de temps en temps; mais dans tout ça

il n'y avait que M. Pasquali et moi d'inquiets. Tout le monde disait:

«Ça aura fait de la peine à l'officier, de voir la brigadière morte;

il n'aura pas pu se décider à entrer au poste, il sera retourné par les

bois, et, à présent, il est bien tranquille à son bord.»

--Et pourquoi n'en serait-il pas ainsi? Au lieu d'explorer les bois, ne

vaudrait-il pas mieux aller au port de Toulon?

--C'est ce que M. Pasquali est en train de faire. Il a été prendre un

bateau à la Seyne, mais il m'a dit: «Va voir au quartier de Tamaris,

et, s'il n'y est pas, tu diras au docteur de s'inquiéter.»

--Qu'est-ce qu'il craint donc, M. Pasquali? Le savez-vous?

--Oui et non, que je le sais! Il a l'idée que son filleul peut avoir

fait quelque bêtise dans le chagrin.

--Se tuer?

--Oui,--ou se battre.

--Avec le mari?

--Oui, peut-être! Pourtant le mari ne savait rien.

--Et la Florade n'est pas assez fou pour s'être confessé....

--Ah! dame, il est bien fou, vous savez, et, dans le moment d'une

mauvaise nouvelle, on parle quelquefois plus qu'on ne croit parler.

--S'étaient-ils vus hier au soir, lui et le brigadier?

--Le brigadier dit que non, et les hommes du poste ne savent pas. Vous

sentez qu'on ne peut guère questionner là-dessus. C'est des choses

délicates, encore que tout le monde par-là sache bien ce qui en était

de la brigadière et du lieutenant!

En parlant ainsi avec Marescat, j'avais gagné le rivage pour me rendre

au _baou rouge_. La course est longue et rude, mais moins longue

par la falaise que par les tours et détours des chemins de voiture.

D'ailleurs, ces chemins sont dangereux la nuit pour les chevaux, et

nous eussions pu être retardés par un accident. Ma première pensée

fut d'entrer au poste pour m'enquérir d'Estagel. Je le trouvai assis

près du lit mortuaire. La Zinovèse n'était plus qu'une forme vaguement

dessinée sous un drap blanc semé de branches de cyprès. A la clarté

des cierges qui brûlaient aux quatre coins de ce lit, je pus examiner

attentivement la physionomie austère du brigadier. Rien ne trahissait

en lui une pensée étrangère à la douleur morne et recueillie de sa

situation.

J'avoue que je n'osai l'interroger. Une vieille femme qui veillait et

priait au bout de la chambre vint à moi sur le seuil, et me dit à voix

basse:

--Vous cherchez aussi l'officier, vous? Bah! il n'est pas venu chez

nous. Il est sur son navire. Qu'est-ce que vous voulez qui lui soit

arrivé? Il n'y a pas de mauvaises bêtes par ici, et les voleurs n'y

viennent pas; il n'y a que de pauvres maisons, et si peu!

--Il pourrait avoir fait une chute le long des falaises.

--Lui, le plus beau marcheur qu'on ait jamais vu marcher, et qui

connaît si bien tous les passages? Oh! que non, qu'il ne tombe pas,

celui-là! C'est bon pour les enfants, pour ce pauvre petit de trois ans

qui, l'an dernier....

La vieille femme se mit à me raconter un accident très-pathétique sans

doute, mais que je n'avais pas le loisir d'écouter. Je la quittai

brusquement. Elle me rappela pour me dire:

--Prenez garde à vous tout de même, si vous ne connaissez pas la côte!

Emportez au moins une lanterne, et n'allez pas sans faire attention.

Je pris la lanterne, et je partis avec Marescat, qui avait en vain

cherché à s'enquérir de nouveau. Tout le monde était endormi encore

dans le poste. On avait veillé tard, le jour paraissait à peine; les

gardes-côtes de faction, trouvant nos recherches puériles et s'étant

d'ailleurs prêtés à toutes les explorations voulues, nous invitèrent

à ne pas troubler leur service par des cris et des appels qui ne

pouvaient plus avoir de résultat.

Je pensais comme eux que Pasquali s'était laissé égarer par une

inquiétude sans fondement, et qu'avec le jour nous le reverrions

tranquillisé. Néanmoins je voulus examiner par moi-même. Marescat

était très-fatigué. Au bout d'une demi-heure de marche, je l'engageai

à se reposer dans une guérite abandonnée. Je continuai seul. Le nuage

qui, la veille au soir, s'était détaché du promontoire s'était reformé

durant la nuit. Je marchais donc dans une épaisse brume qui rendait

mon exploration assez vaine. Les troncs des arbres m'apparaissaient à

chaque pas comme de noirs fantômes, et les pâles touffes d'astragale

épineuse jetées sur les clairières semblaient des linceuls étendus

dans un cimetière disproportionné. Las de ces illusions continuelles,

je descendis, non sans peine et sans danger, au bas des falaises que

le brouillard n'atteignait pas. Je savais que les douaniers allaient

partout sur le flanc de ces rochers; mais il y avait un endroit où

Estagel seul passait quelquefois sans quitter le ras du flot. Il me

l'avait dit précisément la veille, durant notre promenade, en passant

sur le haut de la coupure à pic. Il fallait, pour suivre la base de

cet escarpement terrible, sauter d'une roche à l'autre, et ces roches,

mouillées d'écume et couvertes de varechs glissants, n'avaient rien de

rassurant; mais j'avais donné ma vie à la marquise, et il s'agissait de

retrouver celui qu'elle aimait sans doute plus que ma vie et la sienne

propre. Je passai sans crainte et sans accident, et j'arrivai à une

petite anse de sable au revers du cap Sicier, au pied d'une muraille

de schistes ébréchés et redressés verticalement. Le soleil était levé;

mais le rayonnement court de son gros spectre rouge ne m'arrivait

qu'à travers le brouillard encore étendu sur ma tête. Le lieu où je

me trouvais était sinistre; aucun moyen visible d'aller plus avant

ni de remonter la falaise. Une végétation dure, tordue et noire, des

passerines et des staticées desséchées par le vent salé, tapissaient

les flancs inférieurs de cette espèce de prison. Devant moi, de grosses

roches anguleuses, pics sous-marins plongés à demi dans le flot et à

demi dans le sable, s'enlevaient en blanc livide sur le bleu ardoisé

de la mer. Je remarquai rapidement l'horreur de cette retraite, qui

n'avait pas même tenté les oiseaux du rivage, et je repris haleine un

instant.

Comme je promenais un regard toujours attentif sur tous les détails

de ce lieu désolé, je distinguai comme une tache noire accrochée à un

buisson sur la paroi du rocher, à une certaine élévation. J'y courus,

certain, à mesure que j'en approchais, que c'était une coiffure

de marin, et, bien qu'elle fût placée trop haut pour que je pusse

l'atteindre, je distinguai parfaitement la coiffure de drap bleu à

galons d'or qui appartenait au grade de la Florade.

Il était donc là quelque part! il était tombé, ou il avait été

précipité du haut de l'effroyable falaise! J'allais le trouver brisé

dans les anfractuosités de la base, à moins que, lancé du surplombement

le plus élevé, il ne fût au fond de la mer. Je tournai deux ou trois

roches, et je le vis étendu sur un sable fin, la face tournée vers le

ciel, les jambes dans l'eau jusqu'aux genoux. Je n'oublierai jamais la

stupeur qui me paralysa un instant à la vue de ce jeune homme si beau,

si actif, si rempli de toutes les flammes de la jeunesse et si fier de

toutes les forces de la vie, ainsi couché sur le dos, dans l'attitude

sinistre de la roideur cadavérique, avec sa face blême, ses yeux grands

ouverts. On voit et on observe vite dans les moments de surexcitation.

Je remarquai le changement que la mort avait apporté dans sa

physionomie. Le cercle tantôt brun, tantôt rose qui semblait agrandir

ou rapetisser ses yeux, selon le genre d'émotion qu'il éprouvait,

s'était complètement effacé; ses traits, nullement contractés, avaient

une expression de calme béatitude, sa bouche pâlie était à peine

violacée par le froid, et son regard vitré s'était attaché à tout

jamais sur le bleu infini de la mer à l'horizon.

Mon premier soin fut de constater la mort; après quoi, j'en recherchai

la cause. Pas une fracture, pas une blessure sur le corps, des

écorchures profondes aux mains et aux doigts, les ongles presque

déracinés. Il s'était retenu longtemps peut-être aux rochers avant

d'achever la chute qui l'avait lancé dans l'eau, car il était noyé et

nullement frappé, meurtri ou brisé. Il avait pu nager, errer peut-être

longtemps dans l'obscurité parmi des écueils où il n'avait pu prendre

pied, et, poussé par le flot, le vent soufflant du large, il était venu

échouer et mourir sur la grève étroite.

A peine eus-je acquis toutes ces certitudes, que j'appelai de toutes

mes forces, et, la voix de Marescat m'ayant répondu, je me mis en

devoir de ranimer ce cadavre, sans aucune espérance, je le déclare,

tant la mort me paraissait un fait accompli; mais, dans les cas

d'asphyxie, j'ai toujours regardé comme un devoir de ne pas croire sans

appel au témoignage de mes sens. J'arrachai les vêtements mouillés de

la Florade, je le couvris des miens, et, avec mes mains pleines de

sable, je pratiquai des frictions violentes. J'obtins alors au moyen

de la lancette quelques gouttes de sang, et, bien que ce fut une

très-faible preuve de vitalité, je redoublai d'énergie.

Marescat m'avait signalé aux gardes-côtes. Ils arrivaient avec une

barque, mais trop tard à mon gré, car mes forces s'épuisaient, et je

sentais se ralentir l'action de mes bras. Il m'était impossible de me

rendre compte de l'état du pouls et du cœur, je ne sentais plus que le

battement exaspéré de mes propres artères. Quand la barque arriva, je

prescrivis à Marescat de me remplacer, et je tombai évanoui dans les

bras d'Estagel, qui commandait la manœuvre.

Je revins vite à moi, et je vis qu'on nous débarquait, non au poste,

mais à une maison de pêcheurs de l'autre côté du cap. C'était bien vu,

puisque c'était le gîte le plus proche. Il s'agissait de continuer à

réchauffer ce pauvre corps inerte jusqu'à ce que la rigidité, plus

apparente que sensible, se fût dissipée ou prononcée. Je vis employer

là par les gens de la côte un moyen très-efficace et très-ingénieux

de réchauffement prompt et complet dont j'ai dû prendre note. Ils

rassemblèrent une douzaine de poulies de navire en bois de gaïac,

épaves qu'ils recueillent toujours avec soin; ils les mirent près

du feu; au bout d'un instant, elles fumaient en se couvrant d'une

sueur résineuse à odeur de benjoin, et elles acquéraient une chaleur

forte et persistante. Ils en remplirent le lit où j'avais fait

déposer l'asphyxié. Ils lui en appliquèrent sur la poitrine, sur le

dos, sur tous les membres, et, les frictions violentes continuant

sans interruption, au bout d'un quart d'heure les joues reprirent

couleur, les yeux rougirent et s'ouvrirent avec égarement, un grand

cri déchirant sembla vouloir briser la poitrine, et je n'eus plus à

combattre qu'une crise nerveuse terrible, douloureuse, mais de bon

augure.

Quand elle s'apaisa, je regardai fixement Estagel, qui ne nous avait

pas quittés. Il leva les yeux au ciel, joignit les mains et dit

simplement:

--Dieu est bon!

Ceci fut un mouvement si peu étudié et si religieusement vrai, que tous

mes soupçons se dissipèrent. La Florade avait dû être victime d'une

cause fortuite.

Quand Pasquali arriva, la Florade était vivant, ce qui ne voulait

pas dire qu'il fût sauvé. Des accidents imprévus pouvaient survenir;

mais il vivait, il entendait, il voyait, il s'étonnait et faisait des

efforts de mémoire pour comprendre sa situation.

--A présent, dis-je à Pasquali, envoyez à Tamaris, où l'on doit être

mortellement inquiet, et faites dire que tout va bien, sans autre

explication. Je ne puis vous répondre de rien; j'ai un résultat

inespéré, voilà tout, et on ne peut rien demander de plus et de mieux

aujourd'hui à la nature.

La journée fut agitée, mais la nuit fut bonne, et, le lendemain,

nous pûmes faire transporter le malade à la bastide Pasquali sur un

brancard. Je m'étonnais de ne pas voir paraître la marquise; elle

ne descendit pas. Nous ne trouvâmes chez Pasquali que le baron,

mademoiselle Roque et les gens des deux bastides envoyés là pour nous

attendre et se mettre à nos ordres. Quand la Florade fut couché,

réchauffé de nouveau et réconforté par quelques gouttes de vin vieux et

de bouillon, je témoignai mon étonnement à M. de la Rive. Je craignais

que la marquise ne fût malade aussi.

--Non, me dit-il, elle a supporté courageusement toutes ces émotions;

mais elle ne descendra pas. C'est à mademoiselle Roque qu'il appartient

de soigner son frère. On s'est assuré qu'il ne manquerait de rien. On y

veillera. Tous les serviteurs et toutes les ressources de, nos maisons

seront à la disposition du bon Pasquali; on a fait même tendre les fils

d'une sonnette pour que les gens d'en bas puissent appeler ceux du haut

de la colline à toute heure; mais la marquise ne verra pas la Florade.

Ce ne serait peut-être pas bon pour lui, et pour elle ce ne serait pas

convenable. A présent, tu peux le quitter pour quelques instants; on

désire te voir à Tamaris.

La marquise était seule au salon avec Estagel, qui revenait chercher

ses filles et la remercier. Il avait enseveli sa femme dans la matinée.

Peu s'en était fallu que le brancard qui rapportait la Florade à

Tamaris n'eût rencontré le modeste convoi qui transportait la Zinovèse

au cimetière de Brusc. Le brigadier était calme dans son abattement; sa

reconnaissance, sans expansion, était profonde. Quand la marquise lui

offrit de garder ses enfants et de les faire élever, une larme vint au

bord de sa paupière; mais il la retint, et, ne sachant pas remercier,

il fit le mouvement involontaire, aussitôt réprimé par le respect, de

tendre la main à la marquise. Celle-ci le comprit, et lui tendit la

sienne. La grosse larme se reforma et tomba sur la moustache épaisse du

douanier.

--Vous comprenez, dit-il après un moment de silence. Mes enfants, c'est

tout, à présent! je ne pourrais pas vivre sans ça. D'ailleurs, j'ai

de quoi les élever, et je ne voudrais pas leur voir prendre des idées

au-dessus de leur état; ce serait le plus grand malheur pour des filles.

Les petites rentrèrent et caressèrent avec adoration la marquise, qui

permit à Paul de les reconduire avec Marescat jusqu'aux Sablettes. Le

bon et généreux cœur de Paul se montrait là tout entier. Il embrassa si

tendrement Estagel, que la force de l'homme fut vaincue par la grâce

de l'enfance. Il fondit en larmes, et cet attendrissement le soulagea

beaucoup.

La marquise me parla de la Florade avec le même calme et la même

douceur que les jours précédents. Je remarquai avec surprise que sa

figure n'était presque pas altérée, et qu'elle ne me faisait aucune

espèce de question sur l'accident terrible auquel il échappait par

miracle. Elle ne paraissait occupée que de moi; elle savait par

Marescat et par le brigadier les soins que j'avais prodigués à

la Florade après avoir couru quelques risques pour le retrouver.

Elle me témoignait, pour cette chose si simple, un attendrissement

extraordinaire, sans aucune expression de reconnaissance personnelle.

Au bout d'une heure, je retournai auprès de mon malade. Il était animé

et demanda à être seul avec moi; mais à peine eut-il dit quelques

mots, que je le sentis divaguer. Il voulait me parler de moi, de Nama,

de la marquise; mais le nom de la Zinovèse se mettait malgré lui à

la place des autres noms. Il avait l'esprit frappé, et je craignis

un sérieux désordre du cerveau, car il n'avait pas de fièvre. Je le

fis taire. Peut-être avait-il bu un peu trop de vin. Je guettai tous

les symptômes, et bientôt la fièvre se déclara sans cause déterminée.

Le lendemain, j'hésitais encore sur la nature du mal. Vers le soir,

une fièvre cérébrale se déclara franchement, elle fut très-grave;

mais la belle et jeune organisation du malade me permit un traitement

énergique, et il fut promptement hors de danger; après quoi, j'augurai

avec raison que la convalescence serait longue et tourmentée par un

état nerveux fort pénible. L'image de la Zinovèse revenait avec la

présence d'esprit, et le malade ne trouvait d'allégement que dans

l'abattement de ses forces. Il ne parlait plus jamais de la marquise;

je remarquai que, même dans le délire de la crise, son nom ne lui était

pas revenu une seule fois.

Un soir, tout à coup il se fit en lui une lumière, et il me dit:

--Mon ami, j'ai eu la tête si troublée, que j'ai oublié beaucoup de

choses. Comment se porte la marquise? Êtes-vous mariés?

--Tais-toi, lui dis-je, tu ne sais pas encore ce que tu dis; je n'ai

jamais dû épouser personne.

--Je n'ai pourtant pas rêvé, ... non, non, je n'ai pas rêvé cela! Le

jour..., l'affreux jour de la mort ... tu sais!... Je ne savais rien,

moi. J'avais réfléchi, je reportais la bague.... Oui, c'est bien cela;

mais je voulais voir Nama, je suis monté à Tamaris. C'est bien tout

près d'ici, Tamaris? Où suis-je à présent?

--Tais-toi donc! Je te défends de te préoccuper de rien!

Tamaris · 第 15 / 16 段