Cette menace mystérieuse et vague dont je m'avisais pour la frapper de

terreur produisit son effet.

--Ne craignez rien, docteur, reprit-elle, je ne suis pas folle, et je

ne veux de mal à personne.

--Je l'espère bien: le mal serait pour vous! Mais pourquoi montez-vous

à Tamaris? C'est à la bastide Caire que je demeure.

--Je veux voir la dame! Laissez-moi la voir.

--Pourquoi?

--Je veux la remercier. C'est elle qui vous a dit de venir chez moi

pour me guérir, vous savez bien! C'est une femme bonne, on dit.

--Eh bien, venez la remercier, rien ne s'y oppose; mais ne dites rien

d'inconvenant, ou gare au médecin!

Je l'amenai sous la varande où madame d'Elmeval était assise, et

celle-ci s'écria en la voyant:

--Ah! bravo, docteur! voilà comment il faut guérir les gens! Je vous

fais aussi mon compliment, madame, vous voilà redevenue charmante. Vous

ne pleurez plus votre beauté, n'est-ce pas? et, ce qui vaut encore

mieux, vous ne souffrez plus? Asseyez-vous et reposez-vous. Est-ce que

vous êtes venue à pied?

La Zinovèse fut imperceptiblement émue, mais sensiblement intimidée

de l'accueil de celle qu'elle regardait comme sa rivale. J'en fus ému

agréablement pour ma part. On se rappelle que la marquise connaissait

l'histoire de la Florade avec cette femme, et je pouvais constater

que, sans aucune préparation ni effort, elle la recevait avec la

plus parfaite aménité. La Zinovèse s'assit au bout du banc. Madame

d'Elmeval fut un peu surprise de me voir me placer entre elles. Au bout

d'un instant, elle comprit ou devina que je n'étais pas absolument

tranquille.

--Et comme ça, dit la Zinovèse après avoir remercié la marquise aussi

poliment qu'il lui était possible, vous ne venez donc plus vous

promener du côté de chez moi? Vous allez sur mer plus souvent que sur

terre, n'est-ce pas?

--Non, pas très-souvent.

--Il y a des officiers de marine qui vous promènent dans les canots de

l'État pourtant?

--Une seule fois, répondit la marquise avec un sourire de douceur

railleuse.

--Ah! une fois?

--Vous trouvez que c'est trop?

--Une fois suffit pour se perdre ... en mer!

--Certaines gens ont du bonheur et ne se perdent nulle part!

--Ah! oui? Quelles gens donc?

--Les bonnes personnes que Dieu protége.

--Les femmes qui aiment leurs maris, vous croyez?

--Ou celles qui aiment leurs devoirs, leur bonne renommée, leurs

enfants surtout!

--Et il y en a qui ne les aiment pas, vous dites? s'écria la Zinovèse

en se levant et en regardant Paul, qui jouait au bout de la terrasse.

--Je ne parle que pour moi, répondit la marquise en se levant aussi.

--Oh! vous êtes fière de vous! Eh bien, n'allez pas sur mer avec tout

le monde.

--Vous me le défendez?

--Peut-être!

--Alors je me soumets, non par crainte des dangers de la mer, mais pour

ne pas vous causer d'inquiétudes. D'ailleurs, je n'aime pas la mer, et

le docteur ne me la conseille pas.

--Le docteur ... vous ne faites peut-être pas toujours sa volonté?

--Pardonnez-moi; je n'en reconnais pas d'autre que la sienne!

--Oh! alors..., dit la Zinovèse en changeant de ton et en s'adressant

à moi, vous ne vouliez pas me le dire; mais je vois bien.... Adieu et

merci, madame; un grand bonheur je vous souhaite dans le mariage, plus

que je n'en ai. Prenez ce que je vous apporte pour votre souper avec le

futur, et rendez-moi mon panier.

La marquise m'empêcha de répondre en me serrant le bras à la dérobée,

fit prendre le poisson par Nicolas, remercia la Zinovèse, et la pria

d'accepter une jolie bague qu'elle ôta de son doigt. La Zinovèse

hésita, sa fierté se refusait à l'échange des cadeaux; mais les

bijoux la fascinaient: elle accepta la bague avec un plaisir qu'elle

ne put dissimuler. Je voulais la reconduire, la marquise me retint

en s'emparant de mon bras, qu'elle serra encore avec une émotion

extraordinaire, et la Zinovèse partit en me disant:

--Restez, restez avec votre dame! Le bonheur ne dure pas toute la vie,

allez! il n'en faut pas laisser perdre une miette!

--Vous voilà étonné? me dit la marquise quand nous fûmes seuls. Vous

allez prétendre que je me compromets vis-à-vis de cette femme? Oh!

tant pis, docteur! Que l'on dise et pense tout ce qu'on voudra de nos

prétendues fiançailles, sachez que, malgré mon air brave et tranquille,

j'ai très-peur de la Zinovèse. J'ai vu dans ses yeux qu'elle avait le

génie du mal, et j'ai remarqué que, quand j'étais sur le point de la

blesser, elle a regardé Paul avec une expression diabolique. Si elle

croit avoir à se venger de moi, c'est par lui qu'elle cherchera à me

faire souffrir. Savez-vous? plus j'y pense, plus j'ai peur. J'ai envie

de quitter le pays pour quelque temps.

--Ne serait-il pas plus simple de prier la Florade de ne pas revenir de

quelque temps?

--Aura-t-il la bonté d'y consentir? dit la marquise en rougissant de

dépit contre lui ou d'émotion secrète.

--La Florade est homme de cœur, repris-je, et, quelque désagréable pour

moi que soit la commission, je m'en charge ... si vous me l'ordonnez!

--Eh bien, je vous en prie, allez le trouver demain. Dites-lui ce qui

s'est passé, et ma frayeur maternelle. Qu'il ne devine surtout en

aucune façon que j'ai le moindre soupçon de ses prétentions. Il ne me

conviendrait pas d'avoir l'air de m'en garantir.

--Mais, si demain il a revu la Zinovèse, si elle lui a dit....

--Que je me mariais avec vous, docteur? Eh bien, laissez-le-lui croire,

à lui aussi! Demandez-lui le secret, et ensuite.... Mais je ferais

mieux de m'en aller, ce serait plus sûr. Que me conseillez-vous?

En parlant ainsi avec une animation demi-enjouée, demi-inquiète, la

marquise, que j'avais suivie auprès du banc de coquillages, se détourna

comme pour regarder où était Paul, et je crus voir qu'elle essuyait

furtivement des larmes soudaines. Je fus si troublé, si consterné

moi-même, que je ne sais ce que je lui répondis. Pensait-elle avec

effroi à son fils, menacé par une furie?... L'effroi ne se traduit

pas ordinairement par des larmes! Sentait-elle avec déchirement la

nécessité de renoncer à la Florade, ou de s'en séparer pour quelque

temps? Était-elle jalouse, ou honteuse d'elle-même, ou désespérée?

J'étais éperdu, moi, et, à mon tour, je me détournai pour lui cacher

ma douleur. Elle renouvela sa question avec un visible effort sur

elle-même.

--Tenez, lui répondis-je au hasard en lui montrant la Zinovèse, qui

s'éloignait sur le golfe, enlevant d'un bras vigoureux sa petite

barque; elle s'en va, elle ne vous hait pas en ce moment, Paul est bien

en sûreté, je suis là, et vous avez le temps d'aviser. Calmez-vous

donc! Pourquoi vous affecter ainsi?

--Savez-vous ce que je remarque? répondit la marquise en regardant avec

attention l'élégante batelière. C'est qu'elle a sans façon détaché un

des canots de pêche de Pasquali, et qu'elle s'en sert pour retourner

chez elle. Elle n'ira que jusqu'à la plage de sable qui ferme le

golfe, et, là, je vois une autre barque qui est sûrement la sienne....

Mais vous savez si Pasquali aime qu'on touche à ses canots, et comme

les pêcheurs du rivage sont avertis de ne pas s'en servir sans sa

permission! Eh bien, il faudra qu'il aille chercher celui-ci demain

aux Sablettes, si la Zinovèse daigne l'y amarrer et ne pas le laisser

flotter au hasard. Cette femme ne connaît pas d'obstacles à sa volonté,

elle est partout comme en pays conquis. Je la crains, vous dis-je, et

j'ai raison de la craindre! Elle fera quelque malheur, comme on dit.

Elle tuera Paul, ou moi, ou la pauvre Nama, si ses soupçons tombent

sur elle, ou bien vous, si elle apprend que nous la trompons, ... ou

la Florade lui-même.... Que sais-je? Elle est entrée ici comme un

interrogatoire, et elle s'en va comme une menace. Ah! pourquoi m'a-t-on

amené ce la Florade? A quoi bon? J'étais si heureuse et si tranquille

ici! Voilà tout mon bonheur gâté!

En disant cela, la marquise n'avait pas perdu cet accent de douceur que

la plainte et le reproche ne pouvaient aigrir; mais elle ne retenait

plus ses larmes, et je les vis couler jusque sur son corsage de soie.

Je perdis la tête, je tombai presque à ses genoux sur le gazon, et,

prenant ses mains dans les miennes, je lui parlai, pleurant aussi, sans

trop savoir ce que je lui disais; mais je me rappelle bien le sentiment

de douleur, de tendresse et de pitié qui débordait en moi. Elle

l'aimait, celui qu'elle maudissait avec une colère de colombe, celui

qui avait détruit la paix de son âme angélique, celui qui attirait

l'orage sur sa tête, ou tout au moins la terreur sous son toit. Elle

l'aimait, elle souffrait par lui, pour lui peut-être; elle ne savait à

quelle inquiétude s'arrêter entre son fils et lui. Aux combats qu'elle

avait dû se livrer déjà venait se joindre l'effroi de le perdre ou le

chagrin mortel de le quitter. Elle avait fini d'être heureuse, elle

entrait dans la vie d'émotions, de périls et d'angoisses! Il n'était

plus temps de chercher à la préserver des tempêtes. Je ne le pouvais ni

ne le devais d'ailleurs. Comprit-elle ce scrupule qui m'échappait sans

doute sous forme de réticence?--Mais, qu'elle fût ou non blâmable de

n'avoir pas mieux défendu son bonheur, et peut-être celui de son fils,

était-ce une raison pour qu'elle fût abandonnée dans sa détresse?

Était-elle moins chère à ses amis parce qu'elle souffrait? N'était-ce

pas le moment de l'entourer de dévouement, de consolations, et de la

défendre contre les dangers extérieurs? Oui, certes, il ne s'agissait

plus de songer à soi-même, de calculer le plus ou le moins de chances

de sa destinée, le plus ou le moins de confiance et de sympathie que

pouvait inspirer la Florade. Il fallait précisément aimer, conseiller,

préserver, diriger la Florade, et faire que cette affection pleine

d'écueils eût au moins ses jours de bonheur et ses refuges assurés dans

le sein de l'amitié vraie. Oui, on lui devait cela, à lui si jeune

et si téméraire, mais marqué par la destinée pour cette grande tâche

de devenir en tout digne d'elle. On lui devait cela, à elle surtout,

elle si pure, si douce, si maternelle et si vraie! On se le devait à

soi-même, pour échapper à la lâcheté du rôle d'ami pédant qui s'éloigne

sans porter secours.

Et, comme elle pleurait encore en rendant à mes mains leur fraternelle

étreinte et en m'interrompant pour me dire d'une voix entrecoupée

que j'étais le meilleur des êtres, je la grondai de me parler ainsi.

Voulait-elle flatter mon orgueil et me faire perdre la douceur de la

servir? Non, non, il ne fallait pas m'attribuer un rôle au-dessus de

moi. Mon dévouement n'était que l'accomplissement du devoir auquel

j'avais consacré ma vie. Ne m'étais-je pas donné aux souffrants et aux

menacés de ce monde en me faisant médecin? Et peut-on être médecin du

corps sans être celui de l'âme? Pouvais-je renier ma tâche au moment où

je la voyais le plus nécessaire? Le mérite était mince avec une amie

comme elle, qui m'avait accueilli avec confiance dès le premier jour,

dont l'estime m'avait récompensé des labeurs de ma jeunesse, et dont

les soins délicats et généreux m'avaient probablement sauvé la vie?

Je ne sais ce que je lui dis encore. Elle ne pleurait plus, elle

m'écoutait, les yeux attachés sur mes yeux, les mains endormies dans

les miennes, les joues animées d'une sainte rougeur et les lèvres émues

d'un sourire sérieux et profond. Tout à coup elle se pencha vers moi,

et, comme si dans sa chasteté parfaite elle n'eût jamais rien pressenti

de ma passion, elle posa sur mon front brûlant un baiser aussi tendre

et aussi pur que ceux qu'elle donnait à Paul. Puis elle se leva en me

disant:

--Vous m'avez fait un bien que je ne peux pas vous dire à présent;

voilà Paul qui vient. Allez-vous-en; qu'il ne vous voie pas pleurer.

J'ai beaucoup de choses à vous confier, ainsi qu'au baron, demain!...

ou après-demain! Mais, si vous voyez M. la Florade, pas un mot qui

puisse l'enhardir auprès de moi. Dites-lui simplement de ne pas revenir

ici sans ma permission; rien de plus! Au nom d'une amitié dont le pacte

est aujourd'hui sacré, je vous le défends.

Elle alla au-devant de Paul. Je courus m'enfermer chez moi; j'étais

brisé, je ne voyais plus clair, les larmes me suffoquaient, et je me

sentais aussi faible qu'un enfant.

[Footnote 1: On s'en sert à Montluçon, dit-on, pour polir les miroirs.]

IV

Je ne pus dîner avec le baron. Je parlai d'une migraine violente, il

s'inquiéta, et vint plusieurs fois me voir. Il craignait une rechute.

Je fis semblant de dormir, et il fut mandé, je crois, par la marquise,

car j'entendis la voix de Nicolas dans la maison. Deux heures après,

le baron rentra, m'interrogea, et, me croyant mieux, me dit qu'il

remettait au lendemain de me parler de choses intéressantes.

--Oui, oui, lui répondis-je; en ce moment, j'ai vraiment besoin de

repos. Demain, je serai tout à vous.

J'espérais retremper mes forces morales en imposant l'inaction à mes

facultés; mais je ne pus trouver le sommeil, et je dus y renoncer. Je

me levai; j'écrivis à mes parents que ma santé était rétablie, mais que

d'impérieux devoirs devaient retarder de quelques jours, de quelques

semaines peut-être encore le moment de notre réunion. Je sentais, en

effet, que ce n'était pas au début de sa carrière d'agitations et

peut-être de malheurs que je devais quitter la marquise. Le baron était

bon pour le conseil, mais pas assez ingambe pour courir de la Florade

à la Zinovèse, si le péril devenait sérieux de ce côté-là. La marquise

avait sans doute pressenti l'horrible vérité; Paul était peut-être

menacé. Ses craintes m'avaient paru exagérées; mais, dans le calme

sinistre des nuits sans sommeil, les fantômes grandissent, et celui-là

se présentait devant moi. J'aimais Paul avec une sorte d'adoration, moi

aussi! Que ce fût à cause de sa mère ou parce que l'enfant avait par

lui-même un charme irrésistible, je me sentais pour lui des entrailles

de père, et l'idée de quelque tentative contre sa vie me faisait venir

au front des sueurs froides.

Bien résolu à ne pas le perdre de vue, à faire la ronde chaque nuit

autour de sa maison s'il le fallait, à jouer le rôle, atroce pour

mon cœur, de fiancé de la marquise, si elle l'exigeait, pour cacher

jusqu'à nouvel ordre ses fiançailles avec un autre, à être, quand elle

me l'ordonnerait, le confident de cet autre et le sien propre, à les

suivre pour les installer où besoin serait; à me consacrer en un mot,

âme et corps, à l'œuvre effrayante de leur salut, j'épuisai dans cette

nuit d'insomnie le calice de ma souffrance. Je voulus regarder tout au

fond et en savourer tout le fiel, afin d'être préparé à tout. Et je

ne voulus pas lutter contre moi-même, ni me dissimuler que mon amour

insensé grandissait dans cette épreuve; mais au fond de tout cela je

trouvai, sinon le calme, du moins une persistance de résolution et de

résignation qu'aucun démon ne put ébranler.

A trois heures du matin, je sentis que j'étais fort pour la journée

du lendemain, que je pourrais écouter les confidences, connaître

l'histoire mystérieuse de cette passion dont les fils déliés avaient

échappé à ma clairvoyance inquiète, enfin me mettre en campagne

pour les autres, en guerre ouverte contre moi-même. Je dormis deux

heures. Le soleil se levait quand un méchant rêve, résultat de mes

préoccupations de la nuit, m'éveilla brusquement. Il me semblait

entendre la voix de la marquise m'appeler avec un accent de détresse

inexprimable. Était-ce un pressentiment, un avis de la destinée?

Sous l'empire des perplexités, on croit aisément à des instincts

exceptionnels. Je m'habillai, je traversai les jardins, je m'approchai

de Tamaris, et, au versant de la colline, j'écoutai attentivement. Un

calme profond régnait partout. Un petit oiseau chantait. Le golfe, déjà

rose, reflétait encore le fanal de quelques pêcheurs de nuit. Je montai

encore quelques pas. Je regardai la maison de Tamaris, éclairée à demi

par le rayon matinal. Tout était fermé, tout était muet. Rien n'avait

troublé le pur sommeil de la mère et de l'enfant.

Comme je redescendais vers ma demeure, j'entendis un frôlement d'herbes

et de branches. Je regardai avec soin. Je vis la Florade enveloppé

dans son caban, à cinq ou six pas de moi, dans les buissons. Il ne

me vit pas, il s'en allait furtivement du côté de l'escalier qui

conduisait chez Pasquali.... Demeurait-il là toutes les nuits, et

voyait-il la marquise au lever du jour?--Je ne voulais rien savoir

que d'elle-même. Je rentrai chez moi, maudissant l'imprudence de ces

rendez-vous, qu'un jour ou l'autre la Zinovèse pouvait surprendre et

faire payer si cher.--Mais, après tout, puisque la Florade avait appelé

le danger, son devoir n'était-il pas de faire bonne garde, et le plus

près possible, pour avertir ou porter secours?

J'étais depuis peu d'instants dans ma chambre lorsque j'entendis ses

pas et sa voix sous ma fenêtre. Il m'appelait avec précaution. Je

descendis aussitôt et le trouvai fort agité.

--La Zinovèse a vu la marquise hier! me dit-il. Et, comme, en raison

de la défense qui m'avait été faite de donner aucune explication,

j'essayais de feindre l'ignorance:

--Je sais tout! ajouta-t-il. J'ai vu la Zinovèse hier au soir. Tiens,

voici la preuve!

Et il me montra à son petit doigt la bague que la marquise avait donnée

la veille à madame Estagel.

--Ah! la Florade, m'écriai-je, tu lui as pris cette bague! Tu lui

avoues donc que tu aimes la marquise? Et tu viens ici, la nuit, au

risque d'être suivi! et tu ne crains pas la vengeance d'une femme

poussée à bout!

--Non, je ne crains rien, répondit-il, rien que de n'être pas aimé de

celle que j'aime.

--Mais c'est d'un affreux égoïsme, ce que tu dis là? Tu ne songes qu'à

toi!

La Florade ne me comprenait pas. Quand je lui racontai les terreurs de

la marquise et la défense qu'elle lui faisait de la voir jusqu'à nouvel

ordre, il fut en proie à l'étonnement le plus sincère.

--Comment! s'écria-t-il, on craint pour Paul? Mais c'est fantastique,

cette idée-là! Ah çà! vous prenez donc cette Zinovèse pour une mégère

ou pour une Brinvilliers?

Et, passant tout à coup à la joie:

--Ah! mon ami, s'écria-t-il, est-ce que la marquise la craint? est-ce

qu'elle a un peu souffert en la voyant? est-ce qu'elle l'a trouvée

belle à présent qu'elle est guérie?

--Ainsi tu voudrais voir la marquise jalouse? tu voudrais la faire

souffrir?

--Je ne veux rien que la voir émue. Sa froideur et son empire sur

elle-même me tueront!

--Toi, toujours toi! jamais son bonheur et son repos! Voyons, puisque

c'est à moi d'y songer à ta place, parle-moi de cette Zinovèse. Tu ne

la crois donc pas aussi méchante qu'elle le paraît?

--Elle est méchante, si fait; mais, entre la colère et le meurtre,

entre la jalousie et le crime, il y a des degrés qu'une crainte

ridicule fait vite franchir à ton imagination! Que la marquise, une

femme, une tendre mère, rêve de la sorte, je l'admets; mais toi,

l'homme sérieux, le physiologiste,... c'est absurde, je te le déclare!

--C'est possible, mais je veux tout savoir.

--Permets! Moi d'abord, je suis l'égoïste, c'est réglé; je veux savoir

avant tout ce que signifie ce prochain mariage de la marquise avec toi.

--N'est-ce pas toi qui as inventé cette fable?

--Oui, pour détourner les soupçons de Catherine Estagel et avoir la

paix; mais comment la marquise a-t-elle pu s'y prêter? Elle a donc une

grande confiance en toi? Elle t'estime donc bien?

--J'ai droit à son estime et à sa confiance. Tant pis pour toi si tu le

nies; ce n'est pas d'un grand cœur!

--Non, non, mon ami, je ne le nie pas. Je ne doute plus de toi, je

doute de moi-même. La marquise a peur pour son fils, et voilà tout.

Elle n'est pas jalouse, elle ne m'aime pas! Elle sait tout au plus que

je l'aime!

--Tout au plus?... Mais tu le lui as dit?

--Tu sais bien que je n'ai pas osé.

--Mais Nama, qui jurait de te servir!

--Ah! voilà! Elle a dû parler; mais tu me fais un crime de la voir en

secret, je ne peux rien savoir.

--N'était-ce pas pour tâcher de lui parler que tu rôdais tout à l'heure

sur la colline?

--Oui, pour lui parler, ou lui lancer un billet qu'elle se serait fait

lire par Pasquali, elle l'a mis dans toutes nos confidences. Mais

comment m'as-tu vu? Est-ce que d'ici on peut ...?

--Apparemment.

--Malédiction! rien ne me réussit maintenant! Vrai, la destinée, qui me

souriait, qui me protégeait, qui me rendait invulnérable et invisible

dans toutes mes aventures, m'abandonne depuis quelque temps. Il y a

partout des yeux qui me guettent, des oreilles qui m'entendent....

Et voilà une femme que j'aime avec frénésie, et qui ne se laisse ni

émouvoir ni deviner! Ah! je n'ai plus de chance, et je crains de

n'avoir plus de bonheur!

J'étais fort surpris de voir la Florade si peu informé de sa victoire

et si découragé à la veille du triomphe. D'un mot, je pouvais l'enivrer

de joie; mais cela m'était défendu expressément, et, mon cœur ne s'y

fût-il pas refusé, la délicatesse s'opposait à toute confidence. La

marquise n'en était encore qu'aux larmes. Elle voulait combattre

encore; elle devait avoir consulté le baron; elle voulait probablement

me consulter aussi. La Florade avait bien le temps d'être heureux, et

j'avais beau vouloir m'intéresser à lui, je ne pouvais me résoudre à le

plaindre.

--Ah çà! reprit-il impatienté de mon silence, tu ne sais donc rien?

--Je sais qu'elle est mortellement inquiète pour son fils, et je vois

que tu ne veux rien faire pour la tranquilliser, puisque tu ne veux

rien me dire des résolutions de madame Estagel.

--Est-ce que madame Estagel a des résolutions! madame Estagel est un

enfant terrible, et rien de plus. Vraiment, vous lui faites un rôle

dramatique qui n'a pas le sens commun!

--Fort bien; mais ne peut-on savoir ce qui s'est passé entre elle et

toi?

--Tu y tiens? C'est bien facile à dire, et je ne crains pas que la

marquise l'apprenne. J'ai rencontré madame Estagel la dernière fois

que nous nous sommes vus, toi et moi,... il y a huit jours, huit

jours entiers! Tu te souviens de tes derniers mots, _le respect, la

soumission, la patience_; j'ai senti que tu avais raison, que tu me

conseillais bien, que j'agissais follement, grossièrement, que je

me montrais trop, que j'effrayais, et qu'il fallait savoir jouer le

rôle d'un homme qui peut se contenir. Énorme hypocrisie! N'importe!

en amour, Dieu pardonne tout. Je retournais à mon bord avec cette

résolution, lorsque la Zinovèse m'est apparue plus belle et plus éprise

que jamais. Je me suis dit qu'il fallait faire diversion à ma passion

par une amitié de femme, et j'ai renoué celle-là. C'est une amitié, je

te le jure sur l'honneur, ce n'est pas autre chose! C'est un aliment

donné à mon imagination et un peu aussi à mon cœur, car je ne sais

pas haïr et dédaigner une femme qui m'a plu et qui m'aime toujours.

La Zinovèse vaut mieux que tu ne penses. Ce n'est pas une créature

sensuelle, c'est une âme passionnée, ce qui est fort différent. Elle

ne demandait ni ne désirait de redevenir ma maîtresse. Elle avait des

remords de ce passé-là, car elle est pieuse et nullement corrompue ni

dégradée. Elle ne réclamait qu'une affection pure, le repentir de mes

fautes et un sentiment qui la relevât à ses propres yeux; je ne me

le dissimule pas, c'est surtout son orgueil que j'avais froissé par

l'abandon. Tout cela, je le lui devais, et, comme dans ces nouvelles

relations rien ne s'opposait à ce que je fusse en bons termes avec

son mari, j'ai promis d'aller la voir, chez elle, ouvertement, dans

sa famille, et j'ai tenu parole. J'y suis retourné trois fois; j'ai

chassé et poché avec le brave Estagel, un digne, un excellent homme;

j'ai mangé chez eux, et hier au soir, comme nous avions été loin sur la

côte, lui et moi, à la poursuite d'un lièvre endiablé, j'ai passé la

nuit sous leur toit, moi dans une chambre où dormaient les deux petites

filles, les époux dans une autre chambre. Tu vois que tout est pour le

mieux, et qu'il n'y a pas de sujet de mélodrame dans tout cela.

--Pourtant madame Estagel est toujours jalouse, et tu le sais, puisque

tu avais cru devoir lui dire que j'épousais....

--Oui, sans doute, elle était jalouse d'abord, elle ne savait encore

comment prendre notre nouveau sentiment et gouverner son propre cœur;

mais à présent....

--A présent, elle le gouverne moins que jamais,... je te le jure!

--Cela passera; patience!

Tamaris · 第 13 / 16 段