fraternel, et que, la chose restant secrète, madame d'Elmeval ne
m'autoriserait pas à rendre de fréquentes visites à _ma sœur_ sous son
toit.
--Et c'est pour cela que, ne reculant devant rien pour marcher à ton
but, tu donnes des rendez-vous mystérieux à cette fille que tu as déjà
compromise, et que tu ne peux plus réhabiliter! Tiens, mon ami la
Florade, tu es comme tous les hommes qui ne veulent pas combattre leurs
passions.
--Je suis ... quoi? Voyons!
--Tu es un égoïste!
Il articula un jurement énergique, et je crus encore une fois que nous
allions nous couper la gorge; mais il s'assit sur la margelle de la
rigole qui était à sec, mit sa tête dans ses mains et resta absorbé.
--Tu vas coucher là? lui dis-je au bout d'un instant.
--Grâce à toi, mon cher, répondit-il en se levant, il y a des moments
où je me prends pour un coquin, et où j'ai envie de faire justice de
moi!... Mais cela n'arrivera pas, non! Mes fautes sont légères et
réparables. Je ne verrai plus Nama en secret. Diable de fille, qui ne
sait écrire qu'en _chinois!_ Pourquoi ris-tu, toi?
--Parce que tu t'épuises en intrigues de comédie quand tu pourrais
aller au bonheur par le grand chemin.
--Qu'est-ce qu'il faut faire? Dis!
--Il faut aimer, et tu n'aimes pas. Tu n'as que des désirs et de
l'imagination; le cœur ne t'inspire rien!
--Va toujours! Qu'est-ce que le cœur m'inspirerait, si j'en avais un?
--Le respect, le dévouement, la droiture et la patience. Bonsoir.
_Dixi._
Je m'éloignai rapidement, craignant de le conseiller trop bien.
Il essaya d'en profiter, car il laissa passer plusieurs jours sans agir
et sans reparaître. Pasquali n'y comprenait rien. Le baron s'en croyait
délivré. Mademoiselle Roque s'en inquiétait, et la marquise avait l'air
de ne pas s'en apercevoir.
Cette semaine fut un repos dont j'avais réellement besoin, et qui
acheva de réparer mes forces ébranlées. Il fit constamment beau; la
nature riait par tous ses pores. Les cistes blancs à fleurs roses, les
ornithogales d'Arabie, les gentianes jaunes, les scilles péruviennes,
les anémones stellaires, les jasmins d'Italie, les chèvrefeuilles
de Tartarie et de Portugal croissaient pêle-mêle à l'état rustique,
indigènes ou non, sur la colline de Tamaris, devenue un bouquet de
fleurs, en dépit de l'ombrage des grands pins. Le golfe était si calme,
qu'au lever du soleil on ne distinguait pas les objets du rivage de
la ligne marine où ils prenaient leur réverbération. L'horizon de la
pleine mer se remplissait de navires dont la vapeur nacrée se déroulait
en longs serpents sur le ciel rose, et des centaines de barques pêchant
autour des récifs tranquilles, empourpraient plus ou moins au soleil
matinal leur voile latine rouge ou blanche.
Dans la campagne, loin des routes, qui sont empestées par les ruisseaux
noirs et gras des moulins à huile d'olive, les collines étaient
embaumées par les siméthides délicates, par les buissons de cythise
épineux et de coronille-jonc, et par les tapis de coris rose, cette
jolie plante méridionale qui ressemble au thym, mais qui sent la
primevère, souche de sa famille. Des abeilles, butinant sur ces parfums
sauvages, remplissaient l'air de leur joie. Des lins charmants de
toutes couleurs, des géraniums rustiques, des liserons-mauves d'une
rare beauté, de gigantesques euphorbes, de luxuriantes saponaires
ocymoïdes, des silènes galliques de toutes les variétés et des
papilionacées à l'infini s'emparaient de toutes les roches, de toutes
les grèves, de tous les champs et de tous les fossés. C'était fête
partout et fête effrénée, car elle est courte en Provence, la fête
du printemps! Entre les tempêtes de mars-avril et les chaleurs de
mai-juin, tout s'épanouit et s'enivre à la fois d'une vie exubérante et
rapide.
Nous fîmes plusieurs excursions intéressantes, et Paul devint
aussi savant que moi en botanique provençale de la saison. Sa mère
s'intéressait vivement à nos trouvailles, et consentait à s'extasier
devant des brimborions à peine visibles à l'œil nu. Mademoiselle
Roque aimait mieux les fleurs voyantes, les tulipes _œil de soleil_,
qui croissaient dans les blés, les grandes glaucées des falaises et
les nigelles de Damas, qui dans certains ravins atteignaient à des
proportions extraordinaires. Elle se faisait de singulières coiffures
avec ces riches corolles; elle s'en mettait sur les tempes, dans
les oreilles; elle regrettait de ne pouvoir s'en mettre dans les
narines. Elle était quelquefois à mourir de rire, et quelquefois aussi
très-belle avec cette ornementation sauvage. Quand la marquise la
coiffait avec goût d'une couronne de fleurs de grenadier mêlées à ses
cheveux noirs crépus, elle avait une tête remarquable.
C'était un véritable enfant, d'une innocence primitive et d'une
inaltérable douceur. Madame d'Elmeval me trouvait trop indifférent pour
sa protégée.
--Que lui reprochez-vous donc? me disait-elle. Elle n'est pas
intelligente _à l'œil nu_, comme vous dites en étudiant vos plantes
microscopiques, et je conviens qu'elle ne montre pas plus d'esprit
qu'une statue de bronze à qui l'on aurait mis des yeux d'émail; mais
elle est loin d'être ce qu'elle paraît: elle apprend très-vite. La
douceur et la volonté d'obéir remplacent chez elle l'habitude de
l'attention et de la mémoire. Elle vit un peu comme les autres rêvent;
mais il y a en elle une telle ignorance du mal que l'on se prend à
l'admirer au moment où l'on croirait devoir la gronder.
J'avouais ne pas tenir grand compte de cette absence de notion du mal
qui avait pour conséquence l'absence de la notion du bien.
--Ah! vous avez tort! répondait la marquise d'un air naïvement étonné,
comme si jusque-là elle m'eût jugé infaillible; oui, vrai, docteur,
vous avez tort de dédaigner cet état divin de l'âme qui fait la beauté
morale de l'enfance! Est-ce que vous croyez que Paul sait ce que c'est
qu'une mauvaise action?
--Non, sans doute; mais il faudra bien qu'il l'apprenne.
--Ah! il l'apprendra toujours trop tôt, et la bonne Nama aussi! C'est
leur mois de mai, à eux! Laissons-le fleurir.
Je voyais madame d'Elmeval presque à toute heure. Le matin, elle
amenait Paul au baron. La leçon durait deux heures, et, pendant ce
temps, je me promenais avec elle dans le jardin Caire, ou je lui lisais
au salon les journaux et les brochures nouvelles. Elle rentrait avec
Paul, qui déjeunait, jouait et travaillait. Pendant ce travail, elle
enseignait la lecture et l'écriture françaises à mademoiselle Roque.
A deux heures, à moins de courses exceptionnelles, nous montions en
voiture avec Nama, le baron, et quelquefois Aubanel ou Pasquali, pour
rentrer à six heures. Paul travaillait encore jusqu'à sept. On dînait
souvent tous ensemble, tantôt chez nous, tantôt chez la marquise, et
souvent on causait jusqu'à neuf heures du soir. Paul se couchait
alors, et sa mère veillait près de lui jusqu'à minuit.
Elle était d'une grande activité, toujours levée, coiffée et habillée
à huit heures du matin. Je n'ai jamais rencontré d'humeur plus égale,
d'âme plus sereine. Son activité n'avait rien d'emporté et passait sans
bruit sous les yeux comme l'eau d'un ruisseau bien rapide, bien clair
et bien plein, qui s'épanche sur un lit de mousse. Son entretien, comme
son silence, vous pénétrait du calme suave qui régnait dans sa pensée.
L'amour pouvait-il trouver une fissure pour pénétrer dans ce cristal de
roche!
Mademoiselle Roque avait-elle osé lui parler des sentiments de son
prétendu frère? Rien ne trahissait un air de confidence entre elles.
Mademoiselle Roque gagnait certainement chaque jour en beauté et
en santé depuis qu'elle habitait Tamaris; elle maigrissait; mieux
mise et plus assurée sur ses jambes, qui apprenaient à marcher, elle
perdait cette nonchalance lourde qui n'était pas une grâce à mes yeux.
Madame d'Elmeval s'efforçait de secouer la torpeur physique: elle lui
permettait de faire de beaux ouvrages d'aiguille, Nama avait un grand
goût d'ornementation; mais on lui prescrivait le mouvement, et la
marquise lui confiait quelques soins domestiques qui lui plaisaient.
Un matin, la marquise ayant demandé du café, mademoiselle Roque voulut
le préparer elle-même à sa manière, et j'étais là quand elle le lui
présenta; la marquise, l'ayant goûté, reposa la tasse avec dégoût en
lui disant:
--Ma chère enfant, ce n'est pas du café broyé que vous me donnez là. Je
ne sais ce que c'est, mais c'est fort désagréable.
Je vis mademoiselle Roque se troubler un peu, et, comme elle allait
remporter la tasse sans rien dire, je m'en emparai et j'en examinai le
contenu: c'était une véritable infusion de cendres qu'elle avait servie
à la marquise. Un souvenir rapide m'éclaira.
--C'est de la cendre de plantes aromatiques, dis-je à mademoiselle
Roque; cela vient de la cime du Coudon, et c'est un vieux charbonnier
qui la prépare.
Elle resta pétrifiée, et la marquise s'écria en riant que je dirais des
choses fantastiques. J'insistai. Mademoiselle Roque ne lui aurait-elle
pas déjà servi en infusion ou fait respirer certaines plantes
vulgaires, comme la santoline, le romarin ou la lavande stæchas?
--Vous êtes donc sorcier? dit la marquise. Elle ne m'a jamais rien
fait boire d'extraordinaire avant ce prodigieux café; mais elle a mis
dans ma chambre toutes les herbes de la Saint-Jean, pour combattre,
disait-elle, le _mauvais air_ de la mer; ce qui m'a paru fort plaisant.
--Et ces herbes sont divisées en trois paquets liés par des cordons de
laine _rouge, jaune, noire._
--Eh! mais précisément, je crois! D'où savez-vous tout cela?
Comme Nama s'enfuyait terrifiée, je la suivis pour lui adresser une
verte semonce. Elle risquait, avec ses drogues de sorcier de campagne,
d'employer à son insu des choses nuisibles et d'empoisonner son amie.
Elle eut grand'peur, pleura et jura de ne pas recommencer. Je feignis
de croire qu'elle n'avait eu d'autre dessein que celui de chasser de la
maison les mauvais esprits et les funestes influences; je ne voulus pas
lui dire qu'après avoir demandé ces amulettes pour se faire aimer de
la Florade, elle les employait maintenant pour faire aimer la Florade
de la marquise. Je ne pouvais me défendre de sourire de la naïveté de
cette fille, qui n'osait ou ne savait parler, et qui croyait faire
merveille pour son protégé en versant ses philtres innocents à sa
compagne.
--M'expliquerez-vous cette affaire mystérieuse? me dit madame d'Elmeval
quand je retournai auprès d'elle.
--C'est bien simple. Votre métisse est superstitieuse, elle évoque la
vertu de certains dictames contre les esprits pernicieux de l'air,
et, comme elle est ignorante, elle s'en rapporte à la science des
charbonniers de la forêt, dont quelques-uns font métier d'enchanteurs.
Je lui racontai ma rencontre au Coudon avec l'homme chargé par Nama de
cette récolte. Elle devint pensive en m'écoutant.
--N'est-ce pas le 6 avril, me dit-elle, que ce feu a été allumé sur la
cime du Coudon?
--Précisément.
--Eh bien, je l'ai vu, je l'ai remarqué. Je me suis demandé si c'était
un signal pour quelque navire en détresse; mais il n'y a aucun poste
par là, et c'est trop loin de la mer, qui était, d'ailleurs, fort
tranquille. Comme cette nuit-là a été mauvaise à partir de onze
heures! Je ne sais pas pourquoi j'ai repensé à ce feu en me disant que
quelque voyageur attaqué par les loups était peut-être là en grand
péril, et j'ai été regarder encore; mais tout était dans les nuages,
la lune aussi bien que la montagne. Enfin j'ai pensé à vous, docteur;
vous aviez dit à Pasquali que vous comptiez faire cette excursion
prochainement avec M. la Florade?
--Et vous étiez inquiète de lui? repris-je en riant des lèvres.
--De lui? Ah! vous m'y faites penser; parlons de lui. Pourquoi
s'imagine-t-il que je suis si pressée de me remarier?
--Je ne sais s'il imagine quelque chose. Qui vous fait croire?...
--Pasquali qui me parle sans cesse de son filleul avec un zèle....
Dites-moi....
--Voulez-vous me permettre, madame la marquise, de ne pas vous en
parler du tout?
--C'est-à-dire que vous ne voulez être ni pour ni contre. Quand nous
avons parlé de lui à propos de Nama, vous étiez plus expansif. Vous
vous intéressez donc à elle plus qu'à moi?
--Je la voyais en péril; mais vous....
--Moi, vous me croyez à l'abri de toute folie?
--Si vous traitez de folie les rêves de Pasquali, la question est jugée.
--Je n'ai pas dit cela, je n'ai aucun dédain pour le nom, l'état et la
situation du protégé de Pasquali. Je ne sais de son caractère que ce
que vous m'en avez dit....
--Oubliez ce que j'ai dit et jugez par vous-même.
--Je ne suis pas pressée de juger telle ou telle personne, cher
docteur; je ne commence pas les choses par la fin. La question n'est
pas de savoir si M. de la Florade doit m'intéresser, mais bien de
savoir si je dois songer au mariage.
--Comment! vous me demandez conseil, à moi?
--Et en qui donc aurais-je confiance?
--Le baron....
--Le baron dit oui; et vous?
--Je ne peux pas avoir un autre avis que le sien.
--Votre jugement, oui; mais votre instinct? Voyons, si le baron disait
non?
--Je dirais non aussi. Ne voyez en moi qu'un esprit soumis au sien
pour tout ce qui vous concerne.
--Vous n'avez donc aucune amitié particulière pour moi?
--Ah! madame!... Pardonnez-moi, mais la question est trop grave et trop
délicate.
--Pas pour un homme comme vous. Je vous place dans mon estime à la
hauteur de cette question-là, et je vous demande d'avoir une opinion à
vous tout seul; si elle est contraire à celle de notre ami, je ne dis
pas qu'elle aura plus de poids que la sienne; mais je pèserai l'une et
l'autre, et ma conscience mieux éclairée prononcera plus clairement.
Parlez.
--Eh bien, madame, laissez-moi vous interroger d'abord ... tenez, en
médecin. Croyez-vous à l'empire sérieux des passions?
--Sur l'honneur, je n'en sais absolument rien.
--Alors vous n'y croyez pas, car vous sauriez bien s'il faut y croire.
--Attendez. J'aime mon enfant avec passion pourtant.
--Pourriez-vous aimer quelqu'un autant que lui?
--Autant ... non, mais autrement, peut-être.
--Peut-être plus ou peut-être moins?
--Si ce quelqu'un-là aimait aussi mon Paul avec passion, je ne sais pas
où s'arrêterait l'enthousiasme de ma reconnaissance.
--Alors votre cœur vivrait deux fois plus qu'il ne vit, et vous seriez
deux fois plus heureuse?
--C'est bien dit, docteur, je vous crois; mais, si ce quelqu'un-là me
trompait ou se trompait lui-même?
--Quand vous en serez là, demandez à Dieu la réponse.
--Vous pensez qu'aucun homme ne peut répondre de lui-même? C'est
singulier! je répondrais si bien de moi!
--Le jour où vous aimerez, vous ne demanderez pas à l'homme aimé de
vous donner des garanties: vous croirez. Celui dont vous douteriez
encore, vous ne l'aimeriez pas?
--C'est encore vrai! Alors ... vous croyez que le cœur ne se trompe pas?
--Un cœur comme le vôtre ne doit pas se tromper.
--Expliquez-moi cela. Je suis une femme très-ordinaire ... et je me
suis trompée une fois ... en amitié.
--En amitié conjugale?
--Oui, puisque vous le savez. Je n'aime pas à me plaindre; n'y revenons
pas. Expliquez-moi comment l'amour, qui est aveugle, à ce qu'on dit,
peut apporter la lumière dans un cœur qui la cherche.
--Vous faites la question et la réponse, chère madame. Si ce cœur-là
ne cherche réellement que la vérité, il la tient déjà, et l'amour y
entrera en pleine lumière.
--Comment peut-on chercher autre chose qu'un amour vrai?
--On le cherche rarement, parce qu'on l'éprouve rarement soi-même. On
prend si souvent pour de l'amour des instincts ou des passions qui sont
tout le contraire! Mais soyez certaine que, quand on aime avec l'unique
passion de rendre heureux l'être aimé, sans songer à soi-même, à ce
que les autres en penseront, au profit, plaisir ou gloire qui vous
en reviendra, on est dans la vérité. Voilà du moins ce que je pense.
Ayant, comme vous, passé ma vie sans connaître et sans pouvoir chercher
l'amour, je ne peux vous apporter le tribut de l'expérience.
--Alors nous sommes tous ici sans expérience, car le baron n'a jamais
aimé non plus. C'est peut-être Nama qui aime? Et quand j'y songe,
cette passion de chien fidèle qu'elle a pour la Florade, ce dévouement
aveugle, tranquille, soumis, qui n'est ni amour ni amitié....
--Prenez garde, c'est un instinct fanatique dans une intelligence sans
clarté, et ces engouements-là ne viennent pas sans motif dans les têtes
bien saines. Je ne veux pas dire que la Florade en soit indigne; mais
elle le connaît si peu et elle est si incapable de l'apprécier, qu'elle
eût pu en aimer tout autant un autre sans savoir pourquoi.
--Alors vous êtes persuadé qu'une tête saine peut se fier à son cœur?
--Quand le cœur est aussi sain que la tête, quand il a conscience de
sa dignité, de sa pureté et de sa force, peut-il donner place à des
fantômes et adorer au hasard une figure incertaine? Se laisse-t-il
troubler et surprendre? Ces grands magnétismes dont on parle ne
s'adressent-ils pas aux sens plus qu'à l'esprit? L'âme éprise d'un
type idéal peut-elle descendre aux agitations vulgaires et se laisser
envahir par des nuages grossiers? Je ne le crois pas, et voilà pourquoi
je vous dis, madame: Ne prenez conseil que de vous-même.
--Vous avez raison, docteur! répondit la marquise en me tendant la
main. Tout ce que vous me dites là est ce que je pense. Vous venez de
me donner une consultation, et vous reconnaissez que je ne suis pas
trop malade?
--Puissiez-vous ne pas l'être du tout!
--Vous en doutez donc?
--Et vous, madame?
--Ah! docteur, vous êtes trop curieux, répondit-elle avec un sourire
dont je fus ébloui. Attendez que je vous interroge une autre fois. Pour
aujourd'hui, en voilà assez: il faut que j'aille rejoindre Paul, qui
travaillerait trop ou trop peu. Je connais sa dose!
Cet entretien réveilla en moi le trouble inexprimable que j'avais tant
combattu. Le sourire, le dernier sourire, si clair, avec un regard si
beau, dont le fluide divin m'avait enveloppé de confiance ardente et de
reconnaissance passionnée;... mais c'était un regard et un sourire de
femme qui n'a pas aimé, qui n'aime peut-être pas, et qui ne sait pas
la portée de ses manifestations sympathiques. Qu'est-ce que le regard
et le sourire? Des choses infiniment mystérieuses qui échappent à la
volonté, et qui s'adressent quelquefois à l'un parce qu'on pense à
l'autre. Est-ce que toutes les paroles, toutes les questions et toutes
les réponses de la marquise ne pouvaient pas ou ne devaient pas se
résumer ainsi: «J'ai pensé malgré moi à la Florade, et je veux savoir
si je l'aime? Vous me prouvez que j'aurais tort de l'aimer si vite, et
je vais me méfier un peu plus de lui et de moi. Réussirai-je? Je vous
le dirai plus tard.»
--Oui, oui, pensais-je en descendant au hasard chez Pasquali, voilà
certainement comment il faut comprendre: c'est le vrai sens! Ah! pauvre
homme! tu te croyais fort! Tu ne sais ni guérir ni combattre.
Quand je fus au bas de l'escalier, je m'aperçus de ma distraction.
Je n'avais aucune envie de voir Pasquali, je redoutais au contraire
d'avoir à parler de ce qui me serrait la poitrine. Je passai outre
furtivement, sans regarder par la petite barrière qui fermait son
jardin du côté des degrés, et j'allais m'élancer sur le sentier de la
plage, lorsqu'une voix m'appela:
--Hé! par ici, le médecin!
Et, tournant la tête, je vis la Zinovèse, qui, n'ayant trouvé personne
chez Pasquali, s'était assise sur les marches de la maisonnette.
--Comment, c'est vous? lui dis-je. J'ai peine à vous reconnaître!
--Vous voyez, vous m'avez guérie! Eh! on n'est pas trop vilaine à
présent, qu'est-ce que vous en dites?
En effet, madame Estagel, encore un peu mince et pâle, avait recouvré
sa beauté, qui était peu ordinaire. Beauté n'est pas le mot qui
convient, si par là on entend une forme idéale animée d'une expression
sympathique. La Zinovèse n'était jolie que par la délicate régularité
de ses traits. Il n'y avait en elle ni charme, ni distinction réelle.
Ses yeux, ramenés à leur expression normale, ne parlaient qu'aux sens.
Ils offraient un mélange plus piquant qu'agréable de dédain et de
provocation.
Elle était fort bien mise à la mode de je ne sais quel pays méridional,
un costume de fantaisie peut-être, mais élégant, simple, sombre, et,
comme d'habitude, d'une propreté recherchée. Une grosse chaîne d'or
faisait huit ou dix fois le tour de son cou, et de longues boucles
d'oreilles de corail de Gênes se détachaient sur sa chemisette d'un
blanc de neige. Je ne me sentis pourtant pas porté à lui faire le
compliment qu'elle réclamait. Je me contentai de la questionner sur sa
santé et de lui demander si elle en devait réellement le retour à mes
ordonnances.
--Oui, répondit-elle, évidemment blessée de mon peu de galanterie;
je crois que je vous dois le mieux que j'ai eu tout de suite, et, à
présent, il y a autre chose. Je suis plus contente.
--Vous avez oublié....
--Rien du tout! personne! mais on m'a demandé grâce et pardon, c'est
tout ce que je voulais. Ne parlons plus de ça. Je suis venue ici pour
vous. Je vous apporte un présent.
--Je ne veux pas de présent.
--Alors vous méprisez le monde?
--Non, puisque j'ai été chez vous pour le plaisir de vous être utile.
--Gardez le plaisir, c'est bien; mais ne refusez pas ce que mon mari
vous envoie.
Et elle me montra un grand panier qui était près d'elle, et qui
contenait un très-beau poisson de mer.
--C'est moi qui l'ai pêché, reprit-elle, moi et l'_homme_ (le mari)!
Nous l'aurions mangé, car nous ne sommes pas marchands. Vous voyez que
ça ne nous coûte rien et ne nous prive guère. Si vous refusez, vous
ferez de la peine au brigadier.
--Alors j'accepte, et je vous remercie. Laissez cela ici, je l'enverrai
chercher.
--Non, nous allons le monter là-haut, à Tamaris, chez vous; je serai
contente de voir votre dame.
--Que diable croyez-vous là? Je ne demeure pas à Tamaris, moi, et je ne
suis pas marié.
--Ah! vous ne l'êtes pas encore; mais vous le serez bientôt!
--Je vous jure que je n'ai encore jamais pensé à cela, et que je ne
connais personne....
--Comment! s'écria la Zinovèse, dont les yeux reprirent pour un instant
leur ancienne contraction, vous n'êtes pas pour épouser la dame de
Tamaris, celle qui était avec vous et _un petit_ le jour où je vous ai
rencontrés à la chapelle de là-bas?
--Quel imbécile vous a fait une pareille histoire?
--Ce n'est pas un imbécile, c'est un menteur et un lâche!
Il ne fallait pas réfléchir longtemps pour conclure de tout ce qui
précède que la Florade avait revu la Zinovèse, qu'elle était de nouveau
éprise et jalouse, qu'elle surveillait ses démarches, que ses soupçons
s'étaient portés sur la marquise, et que, pour la tranquilliser, la
Florade lui avait fait croire que j'étais l'époux ou le fiancé de
celle-ci. Je me trouvai assez embarrassé, je devais ou compromettre la
marquise, ou exposer la Florade au ressentiment de sa maîtresse. Je
n'aurais pas hésité à sacrifier les plaisirs de l'amant de la Zinovèse
au respect dû à madame d'Elmeval; mais la vindicative créature pouvait
s'en prendre à la marquise elle-même, et je cherchai un moyen de la
rassurer.
--La dame de là-haut se marie, lui dis-je, mais ce n'est ni avec moi ni
avec celui que vous pensez.
--Pourquoi m'a-t-il menti?
--Je ne sais pas; peut-être s'est-il imaginé....
--Vous meniez aussi, vous; mais je saurai bien la vérité!
Et, poussant avec vigueur la mince barrière du jardin Pasquali, qui
céda sous son impulsion nerveuse, elle s'élança sur l'escalier avant
que j'eusse pu m'y opposer. Je l'y suivis à la hâte, mais j'avais déjà
eu le temps de me dire qu'il valait mieux la surveiller que de la
contraindre ouvertement. Elle était femme à s'exaspérer en se croyant
redoutable. Je la rejoignis en riant, et, comme elle n'avait pas songé
à se débarrasser de son grand panier, je le lui ôtai des mains et lui
offris mon bras, en lui disant qu'elle se fatiguait trop pour mon
service.
--C'est bien, c'est bien, répondit-elle, vous vous moquez de moi, ou
vous croyez m'empêcher de faire ce que je voudrai!
--Je n'aurai pas la moindre peine à vous faire tenir tranquille, ma
chère malade. Les médecins ne craignent pas les fous, et vous allez
voir comment je m'y prends pour arrêter l'accès!