extraordinaires. Il n'avait point l'usage du monde bien librement
acquis; mais la tenue aisée et ferme du marin militaire remplaçait chez
lui le convenu, et le remplaçait agréablement, je dois le dire. Il ne
pouvait pas être gauche, quelque troublé qu'il fût intérieurement, et
ce trouble se traduisait alors par un élan de précipitation heureuse
et dévouée qui ajoutait à son charme naturel. Fort, agile, bien portant
et bien trempé, jeune jusqu'au bout des ongles, expérimenté, sinon avec
l'amour vrai, du moins avec la femme, il savait deviner et prévenir
les moindres fantaisies, caresser les faiblesses, adorer les caprices,
ne s'alarmer d'aucune froideur, ne se blesser d'aucun refus, croire
toujours en lui-même, espérer toujours de la faiblesse du sexe, et se
laisser manier comme un cheval ardent et docile qui frémit de joie au
moindre appel de la volonté.
Tout ce que je dis là était résumé dans l'attitude de la Florade auprès
de la marquise, et je devais le dire pour expliquer la persistance
de son espoir devant la sérénité polie et froidement obligeante de
l'accueil qui lui fut fait. Il eût voulu être grondé plutôt que reçu
ainsi. Il fit son possible pour alarmer la marquise sur la manière
gaillarde dont il avait porté l'enfant à travers les petits dangers
de la montagne; il parla même de recommencer. Il eût donné l'univers
pour un mot d'inquiétude ou de reproche qui lui eût permis de dire
qu'avec Paul dans ses bras il pouvait marcher sur les eaux ou voler
dans l'espace. Et il l'eût dit sans trop de danger de faire rire, car
il l'eût dit avec cette ardeur de passion qui désarme; mais il ne put
pas le dire: la marquise, soit finesse supérieure à la sienne, soit
indifférence réelle, le tint constamment à cette distance où il est
impossible de lancer une déclaration sous forme de métaphore.
Elle s'était levée pour partir; mais, avant tout le monde, elle
remarqua que j'étais fatigué, et, se rasseyant:
--Le docteur a couru, dit-elle, c'était trop tôt! Donnons-lui le temps
de se remettre.
La Florade n'était pas homme à mordre ses lèvres avec dépit. Il
s'occupa de moi au contraire avec une sollicitude extrême. Il semblait
dire à la marquise: «J'aime tout ce que vous aimez, en attendant que
vous m'aimiez seul.» Il n'était pas invité à s'asseoir dans le groupe,
il vint se percher près de moi pour me questionner sur ma toux, sur
mes insomnies, de l'air le plus naturel et le plus affectueux. Et puis
il trouva moyen de reconquérir le baron, qui était froid pour lui, en
le prenant pour arbitre d'une discussion qui avait eu lieu entre les
érudits du bord à propos d'un texte latin que, grâce à sa bonne étoile,
il entendait dans le même sens que M. de la Rive. Et puis Paul, qui
l'adorait, le retint au moment où il se voyait forcé de partir, et il
eut des yeux d'aigle pour apercevoir un nid d'oiseau dans une crevasse
de rocher. Il fit monter l'enfant debout sur son dos, afin qu'il pût
y atteindre. Il tua d'un coup de talon, avec une adresse crâne, un
serpent qui effrayait Nama. Il fit pour Paul une botte de fleurs,
espérant que la marquise y puiserait, et sauta vingt fois le ruisseau
sans être essoufflé ni en transpiration, et n'ayant pour tout indice de
surexcitation que ses arcades sourcilières et ses paupières inférieures
injectées d'un sang rose et pur. Je l'étudiais physiologiquement, et
il me semblait impossible que cette gracieuse plénitude de vie ne fût
pas un irrésistible aimant pour la femme la plus méfiante et la mieux
gardée.
Il trouva moyen de nous suivre, ou plutôt de nous précéder jusqu'à
Ollioules, faisant allonger son cheval de louage beaucoup mieux que
Marescat ne pouvait activer ses vieilles bêtes, faisant ranger les
autres voitures, les charrettes, les piétons, tout ce qui pouvait gêner
ou inquiéter le trajet de la marquise sur cette route coupée d'angles
de montagne et bordée de précipices. A Ollioules, il prit Pasquali dans
sa carriole, afin de lui parler de la marquise, et aussi afin d'avoir
occasion de la faire arrêter un peu plus loin, pour lui rendre _son
passager_. Il ne manqua pas d'aller la saluer encore et de lui demander
quel jour elle voulait choisir pour visiter _la Bretagne._ Il offrait
son canot, ses hommes, son bras, sa tête, son cœur, tout cela dans
un regard. Elle n'accepta et ne refusa rien. Elle était préoccupée.
Cachait-elle ainsi une émotion secrète? Je fus étonné de voir le baron
inviter la Florade à déjeuner pour le lendemain avec Pasquali.
--Oui, oui, cela t'étonne, me dit-il quand nous fûmes seuls en
cabriolet, Pasquali étant monté avec Marescat sur le siége de la
calèche; mais il faut te dire que les la Florade sont plus à craindre
de loin que de près, et que j'aime mieux lui donner ses entrées
franchement que de le voir rôder sous les fenêtres.
--Vous commencez donc à craindre....
--Pour le repos de la marquise? Non; mais un don Juan amoureux
et sincère peut compromettre la réputation d'une femme par des
étourderies, si on irrite sa passion. Et puis je ne veux pas qu'il
aille s'imaginer qu'on enferme celle-ci et qu'on la surveille parce
qu'on le craint. Demain, je le conduirai chez elle. Il ne la connaît
pas assez, vois-tu; il s'imagine qu'on peut oser avec elle comme avec
toutes les femmes, et que l'occasion seule lui manque. Selon moi,
la véritable dignité d'une mère de famille n'est complète qu'à la
condition de ne pas fuir devant ces prétendus dangers qui n'existent
que dans les romans. Les romanciers, mon cher enfant, ne mettent pas
volontiers en scène les femmes vraiment fortes; ils ont peur qu'on ne
les trouve invraisemblables ou ennuyeuses. Le roman a besoin de drames
et d'émotions, par conséquent de personnages qui s'y prêtent par nature
et à tout prix; mais le roman est une convention, et l'art cesserait
peut-être de nous sembler de l'art, s'il voulait être absolument
gouverné comme la vie. Ici, nous sommes dans la réalité, mon ami, et
nous ne souffrirons pas que M. la Florade nous jette dans le roman.
Laissons-le venir, et nous verrons bien si ses prétentions survivront à
un tête-à-tête avec la marquise.
--Vous avez fait part de vos idées sur ce point à madame d'Elmeval?
--Oui, et elle les approuve d'autant plus en ce moment, j'en suis sûr,
que la Florade vient de nous montrer son audace.
--Prenez garde, mon ami, de vous exagérer la force de l'ennemi. La
Florade est aisément guéri d'une passion par une passion nouvelle.
Peut-être, si on avait la patience de reconduire poliment pendant
quinze jours, serait-il consolé, ce qui vaudrait mieux que d'avoir été
vaincu.
--Mais je tiens à ce qu'il soit vaincu, moi! répliqua le baron. J'y
mets mon amour-propre d'ami enthousiaste de la marquise, et je me
soucie fort peu que ton la Florade soit désolé ou non. Un homme de ce
caractère peut souffrir, et on ne doit rien à celui qui s'embarrasse si
peu de faire souffrir les autres.
Tout en parlant ainsi de la Florade, le baron avait peut-être un peu
de dépit contre lui-même, et, pour faire comprendre ce mélange de
bienveillance et d'antipathie, je dois esquisser, plus particulièrement
que je ne l'ai encore fait, le caractère du baron.
Si la forme extérieure est généralement le moule ou le reflet de
l'homme intérieur, il faut reconnaître pourtant un grand nombre
d'exceptions, et à première vue le baron en était une. Il était petit,
maigre et assez bien proportionné; mais sa figure, franchement laide,
comme il le proclamait lui-même en toute occasion, faisait naître
l'idée d'un esprit très-vulgaire et d'une âme sans élévation. Il avait
les traits vagues, avortés pour ainsi dire, l'œil terne, le regard
distrait, le sourire sans expression. Cela tenait à des excès de
travail et à de longues veilles qui avaient fait arrêt de développement
dans sa jeunesse. Plus tard, il avait lutté contre deux ou trois
maladies graves avec un grand courage, une remarquable patience, et
sans que l'activité de l'esprit parût en avoir souffert. Sa vie était
donc le résultat de victoires remportées autant par sa volonté que par
les secours de l'art, et sa figure annonçait une fatigue dont l'âme ne
se souvenait plus, mais dont elle gardait l'empreinte ineffaçable.
Quand on connaissait le baron, quand on l'avait étudié à toute
heure, on arrivait à découvrir dans sa physionomie terne le rayon
de son esprit toujours vif et clair, l'énergie toujours soutenue de
sa vitalité physique et artificielle, mais durable. Le sourire qui
effleurait à peine ses lèvres flétries, le regard qui passait comme un
éclair dans ses yeux myopes, avaient une grande signification et même
un grand charme. Il fallait les saisir au vol, les deviner peut-être,
ces rayons fugitifs du sentiment intérieur, car la contraction
nerveuse les traduisait parfois d'une manière infidèle; mais, pour qui
connaissait les trésors de dévouement et de bonté de cet homme rare,
tout plaisait en lui, même sa laideur. Le baron n'était peut-être pas
né avec de grandes facultés intellectuelles. Il avait plus d'aptitude
que de mémoire, plus de déductions que d'inductions à son service. Il
était en un mot de ces hommes qui, ne sentant pas en eux une spécialité
pour les appeler et les aider, veulent étendre le cercle de leurs
connaissances à tous les sujets. Il avait donc lutté contre son être
intellectuel, comme il avait lutté contre son être physique, et, là
aussi, il avait vaincu. Il était devenu ce qu'il voulait être, un
homme très-instruit, pensant bien, jugeant tout avec un grand sens, et
tirant de ses lumières le secret de son bonheur moral. Il était devenu
philosophe pratique en étudiant l'histoire, éclectique dans la bonne
acception du mot en examinant toutes les théories. L'enthousiasme, le
feu sacré lui avaient toujours manqué; mais que de raison, de tolérance
et de sécurité bienfaisante dans ces âmes où le jugement acquis
s'appuie sur la bonté naturelle! Quel paternel refuge pour les âmes
troublées! Quel appui solide et sûr pour les convictions généreuses!
En présence de la Florade, cette autre exception, cette antithèse
vivante qui épuisait la vie en croyant la développer, le baron était
indécis et troublé pour la première fois peut-être. Il avait envie
de le condamner et de le haïr, il avait besoin de l'excuser et de
l'aimer. J'ai eu souvent lieu d'observer ce combat intérieur que la
Florade, sans l'expliquer, devinait fort bien instinctivement, et que
je subissais moi-même sans m'en étonner et sans vouloir m'y soustraire.
La présentation à domicile eut lieu. La marquise se montra calme et
bienveillante. La Florade fut plus réservé qu'il ne l'avait été la
veille. Lui aussi sentait l'influence de ce milieu austère, de cet
intérieur chaste où la maternité semblait veiller et ne pas craindre
la surprise de ces voleurs du dehors dont parle l'Écriture. Au bout de
cinq minutes, le baron prit mon bras pour aller voir Pasquali, et la
Florade resta debout près du banc de coquillages où la marquise aimait
à s'asseoir. A quelques pas de là, Paul jouait avec le petit âne; à
dessein ou fortuitement, mademoiselle Roque était je ne sais où: la
Florade pouvait parler.
Je ne sus rien par le baron de ce qui s'était passé. Il n'interrogeait
jamais la marquise, et je comprenais bien cette exquise délicatesse
du confesseur qui attend les confidences. La marquise ne parla
point; mais, le lendemain, je vis la Florade chez Pasquali. Il était
bouleversé, fiévreux, irritable.
--Voyons, docteur, me dit le bon et rond Pasquali, qui commençait à me
tutoyer, viens donc m'aider à calmer cet animal-là! Sais-tu qu'il est
jaloux de toi comme un tigre?
--Eh bien, oui, s'écria la Florade, moitié riant, moitié provoquant; je
suis jaloux de toi, docteur endiablé!
--Il me tutoyait, lui, pour la première fois.
--Nous sommes ici dans le sanctuaire de la sincérité, dans la maison où
l'on dit tout haut ce qu'on pense, et devant l'homme qui ne comprend
rien aux artifices du langage, aux fausses convenances du monde.
Nous voici deux marins, et toi, le savant, l'expérimenté, l'homme à
grandes relations, tu es tout seul. Ta réserve ne tiendra pas contre
notre besoin de vérité: nous te sommons, lui et moi, de la dire. Es-tu
amoureux de la marquise?
Je répondis sèchement un _non_ bien articulé, et j'attendis la suite de
l'assaut.
--S'il dit non, c'est non, reprit Pasquali en voyant le sourire de
doute de la Florade. Le docteur est un homme, et, s'il dit non sans
qu'on le croie, tu mérites une giffle, et c'est moi qui vais te la
donner.
La Florade se mit à rire comme un homme habitué à ces paternelles
menaces, et, me prenant la main avec une force convulsive:
--Je te crois, dit-il; mais donne-moi ta parole d'honneur.
--J'ai dit non, répondis-je, et je veux que cela suffise. Après?
--Oui, c'est juste, reprit la Florade. Eh bien, puisque tu n'aimes pas,
tu n'es pas aimé?
--Cela va sans dire, observa Pasquali.
--Alors? dis-je à mon tour.
--Alors, s'écria la Florade, tu ne dis pas de mal de moi à la marquise?
--Je ne dis pas de mal de vous à la marquise en ce sens que, si j'ai
eu occasion de parler de vos défauts, j'ai parlé beaucoup plus de vos
qualités.
--Mais tu me hais ou tu me méprises! s'écria-t-il en me menaçant de son
regard de feu; tu ne veux pas me tutoyer?
--Je t'aime et ne te méprise pas; je te plains souvent, je te blâme
quelquefois. Qu'est-ce qu'il y a encore?
Il se jeta dans mes bras, et, pleurant comme un enfant:
--Ne me juge pas trop sévèrement, s'écria-t-il; ne dis pas au baron,
qui _lui_ redit tout, que je suis un Lovelace de bord, un don Juan
de guinguette, un libertin, un sot, un étourdi, un homme sans cœur,
sans conduite et sans cervelle. Je ne suis rien de tout cela, vois-tu!
Je suis un bon garçon, un enfant, si tu veux. J'aime cette femme à
en mourir, et elle ne m'aime pas, et je ne peux rien lui dire pour
me faire aimer. Elle me fait peur, elle est plus qu'une femme pour
moi; c'est une divinité ou un démon. Elle me glace et me pétrifie.
Dès qu'elle a le dos tourné, je brûle, j'enrage, j'ai des torrents
d'éloquence à mon service; mais, si personne ne m'aide, si je n'ai
pas d'amis, de bons et vrais amis pour lui expliquer mon mutisme
d'imbécile, pour lui dire que je ne vis plus, que je ne travaille plus,
que je n'ai plus ma raison, que je suis capable de manquer à tous mes
devoirs, de me faire casser la tête pour un mot, enfin que je suis
digne de pitié et hors de moi, jamais elle ne saura que je l'aime!
--Alors voici la question, répondis-je, ému de son désespoir, mais non
convaincu par son raisonnement: il faut que le baron, Pasquali ou moi,
nous nous chargions de faire ta déclaration? Est-ce sérieusement que tu
nous demandes de jouer un pareil rôle?
--Attends donc, attends donc! dit en s'adressant à moi Pasquali, qui
écoutait tout cela en comptant d'un air abasourdi les bouffées de sa
pipe, on sait bien que tu es trop jeune pour porter la parole; mais
le vieux baron? Il ne s'agit pas ici d'une déclaration d'amour en
l'air. Quand on s'adresse à une femme honnête et respectable, c'est
une supplique en vue du mariage, et, ma foi, toute réflexion faite, la
Florade est bien posé pour son âge; il est homme d'honneur, il ne sait
pas si madame Martin est riche ou pauvre, dûment ou indûment titrée....
--Je ne veux pas le savoir! s'écria la Florade. Vous l'appelez
marquise, et son vrai nom commence à circuler; mais ce nom et ce titre
ne m'apprennent rien, à moi qui ne connais pas le plus ou le moins
d'importance relative des positions dans le monde. Notez que je ne
sais absolument rien de sa fortune, que je la vois vivre comme une
simple bourgeoise, et qu'elle peut n'avoir qu'un douaire très-mince,
révocable même. Notez aussi que je ne sais rien de son passé. Il a
été irréprochable, mes yeux et mon cœur le sentent; mais elle a pu,
elle a dû aimer quelqu'un, elle aime peut-être encore! Elle pleure
peut-être un ingrat, elle se cache peut-être, parce qu'un misérable l'a
compromise. Voilà ce que j'ai le droit de présumer. Eh bien, tout cela
m'est indifférent. Je suis sûr, si elle prend confiance en moi, de lui
faire oublier ses peines, de venger ses injures, de faire respecter son
avenir. Je lui donne tout mon être, ma jeunesse, mes deux bras, mon
courage, mon âme à tout jamais, un nom que l'honneur ne désavoue pas,
une volonté indomptable, une passion dévorante. Qu'est-ce qu'un autre
homme lui offrira de mieux? Des écus, des parchemins? Je l'ai entendue
parler, je sais qu'elle est au-dessus de tout cela, et qu'elle ne
cherche que la vérité. La vérité, c'est moi, vérité farouche d'énergie
et de conviction, entends-tu, docteur? c'est la bonne, c'est la seule
vraie. Dis tout cela au baron, et fais qu'il le voie et le comprenne.
--Oui, oui, dites-le au baron, répéta Pasquali; moi, je ne saurais pas;
mais, si vous le dites comme il vient de le dire, le vieux brave homme
le croira, puisque moi ... qui certes ne le gâte pas, ce drôle ... me
voilà persuadé que, cette fois, il aime pour tout de bon.
--La Florade, répondis-je, il faut parler toi-même. En fait d'amour, on
n'est éloquent et persuasif que dans sa propre cause. Va le trouver,
dis-lui tout ce que tu as dit là et attends sa décision. Nul autre que
lui ne peut t'aider.
--Mais on peut me nuire! s'écria-t-il avec une impétuosité soudaine.
Docteur, tu blâmes mon passé, tu ne me l'as pas caché, je ne t'en veux
pas. Tu m'as grondé, raillé, repris sévèrement, je t'en remercie; mais,
à présent, c'est fini, entends-tu? Je suis corrigé, je suis purifié et
rebaptisé par une passion vraie. J'ai rencontré la femme que je n'osais
pas rêver; je la veux à tout prix. Oui, je la veux!... répéta-t-il en
posant son bras nerveux sur la table, entre Pasquali et moi. Tenez,
prenez une hache, si vous en doutez, et coupez-moi ce bras-là, le
droit! J'y consens tout de suite, si à ce prix vous jurez de ne pas me
nuire!
Il parlait avec cette _furia_ méridionale qui rend acceptables toutes
les hyperboles de l'exaspération.
--Finis donc, imbécile! lui dit Pasquali en secouant la table avec
humeur; tu sais que je n'aime pas qu'on parle pour ne rien dire!
--Mais je dis quelque chose, reprit la Florade avec le même
emportement; je ne veux pas qu'on me nuise, je ne veux pas qu'on dise
au baron: «Ne croyez pas, c'est un feu de paille.» Non, je ne le veux
pas; je tuerai celui qui me nuira!
J'étais à bout de patience.
--Allons nous battre tout de suite, lui dis-je en me levant; car ceci
est un ordre, une menace et une provocation; j'en ai assez. Sortons.
Pasquali s'élança sur la Florade, qui me suivait, et, avec une vigueur
magistrale, il le cloua sur sa chaise en lui disant:
--Et moi, je ne veux pas que tu bouges, je veux que tu expliques ta
menace ou que tu la retires, ou bien je te donne ma parole que je monte
à l'instant chez la marquise pour lui dire de ne jamais te recevoir.
Et, comme la Florade se débattait un peu, il lui fit, comme en dépit de
lui-même, une révélation qui changea pour un instant le cours de ses
idées.
--Écoute-moi bien, dit-il: je comptais te doter d'une somme assez
ronde et qui sauvait ta dignité, car se présenter avec une boussole,
une lorgnette et un étui à cigares pour épouser une grande dame, c'est
humiliant. Il faut pouvoir lui dire: «J'ai de quoi vivre et j'entends
être séparé de biens au contrat....» Mais le diable m'emporte, si tu
te conduis comme un fou, si tu offenses les gens de cœur et si tu romps
avec tes meilleurs amis, je ne te _flanque_ pas un sou et je te renie
par-dessus le marché!
La Florade était très-monté. La délicate bonté de son parrain fit
couler ses larmes; il vint se jeter dans mes bras en me demandant
pardon de son injustice, et, après m'avoir supplié de ne pas douter de
lui, il alla trouver le baron.
Je restai avec Pasquali à commenter tout ce que nous venions
d'entendre. Pasquali était un homme très-ferme; quand il avait, comme
il disait, viré de bord, il ne voulait plus regarder que devant lui.
Peut-être, lorsqu'il n'était plus sous l'action magnétique de son fils
adoptif, avait-il quelque doute, mais il ne se permettait plus de s'y
arrêter. Ma loyauté me défendait, d'ailleurs, de chercher à l'ébranler.
J'avais dit au baron tout ce que ma conscience m'ordonnait de lui dire.
Mon rôle était d'attendre désormais les événements en silence. Je ne
voulus pourtant pas cacher le fait à Pasquali, je désirais qu'il fût
connu de la Florade. Je le lui aurais dit avec calme à lui-même, s'il
m'eût laissé le temps de m'expliquer au lieu de me pousser à bout.
--Ainsi, dit Pasquali, il va trouver sous quelques rapports le baron
prévenu contre lui? Allons, à la garde de Dieu! Vous avez fait votre
devoir; écoutez votre cœur maintenant. Il est vraiment fou de chagrin,
cet enfant, et il est si bon!... Mais j'oublie que tu es mon enfant
aussi, et que je veux te tutoyer. Au revoir, j'entends le premier coup
de ton dîner qui sonne à la maison Caire. Renvoie-moi mon _possédé;_ je
veux savoir comment le baron l'aura reçu.
Le baron n'avait pas aperçu la Florade.
--Est-ce qu'il va venir tous les jours? me dit-il avec un peu de
sécheresse.
Je lui répondis que la Florade, étant chez Pasquali, avait annoncé
vouloir lui demander un conseil ou un service. Je ne crus pas devoir
m'expliquer davantage. M. de la Rive s'étonna un peu de mon silence, et
puis tout à coup, pendant le dîner, et comme si sa pénétration l'eût
fait lire dans ma conscience, il répondit de lui-même à mes pensées:
--Tu diras ce que tu voudras (je ne disais quoi que ce soit); je ne
ferai jamais grand fonds sur les hommes qui ne savent pas se vaincre.
C'est peut-être la manie d'un pauvre petit vieux qui a passé sa vie à
souffrir et à s'en cacher pour ne pas attrister les autres, mais je ne
peux faire cas que de ceux qui ont ce courage-là. La vie ne se passe
pas à se jeter dans l'eau ou dans le feu pour ceux qu'on aime: elle se
passe en petits maux et en petites tristesses de tous les instants,
dont il faut leur épargner le spectacle ou la contagion. Faut-il que
personne ne dorme quand nous ne pouvons pas dormir? Et ne sommes-nous
pas à moitié guéris déjà de nos souffrances quand nous les avons
épargnées aux dignes objets de notre affection? Qu'est-ce que tu dis de
cela, toi?
--Je dis comme vous, répondis-je, et je sens que, si je pouvais
l'oublier, votre exemple me le rappellerait à toute heure.
Nous quittions la table, il se leva avant moi, prit ma tête brûlante
entre ses deux mains et la serra un instant sans rien dire. Avait-il
donc deviné combien je souffrais et combien j'avais besoin d'être aimé
de lui? Il me chargea de porter à Paul un livre qu'il lui avait promis,
et de lui expliquer je ne sais plus quel passage qui devait servir à
sa version du lendemain. La soirée était douce. Je sortis nu-tête,
comptant demander Paul et ne pas déranger sa mère.
Comme je prenais par le plus court à travers les lauriers, j'entendis
près de la source, qui était renfermée dans une voûte couverte, une
voix que je ne reconnus pas tout de suite, et qui prononçait mon nom.
Je m'arrêtai involontairement: c'était la voix de mademoiselle Roque.
--Il n'est pas pour toi, disait-elle; mais, moi, je suis ton amie,
ta sœur et ta servante. C'est moi qui parlerai, sois tranquille, et
va-t'en.
Au bout d'un instant, pendant lequel mademoiselle Roque s'éloigna, la
personne à qui elle s'était adressée vint droit à moi sans me voir:
c'était la Florade.
--Eh bien, lui dis-je en l'arrêtant, vous avez trouvé l'avocat qui
plaidera votre cause? Vous n'avez plus besoin de personne?
--Docteur, docteur, tu m'en veux! répondit-il en secouant la tête,
tu m'épies ... car tu n'allais pas sans chapeau chez la marquise, je
suppose! Tu n'as pas confiance en moi, comment veux-tu m'en inspirer?
--La Florade, repris-je, mademoiselle Roque est donc ta sœur?
--Tu le sais bien! fit-il en levant les épaules.
--Qui a inventé l'histoire?
--Inventé?... Personne! L'idée en est venue au commissaire du bord;
elle est assez vraisemblable....
--Elle est venue de lui, et à lui tout seul?
--Ah! tu m'ennuies! s'écria la Florade, qui savait inventer et
développer un roman, mais non pas affirmer un mensonge; qu'est-ce que
cela te fait, à toi? Le résultat n'est-il pas excellent? La voilà
sauvée, cette pauvre fille, qui serait morte de consomption; elle est
tranquille, elle est heureuse. La bastide maudite est déjà par terre....
--Et tu as un prétexte pour aller à Tamaris quand tu veux!