d'être aimée. Elle est si près des idées de l'âge d'or, que je n'agis
pas avec elle comme avec une autre; mais elle pleurerait peut-être sa
vieille bastide, et nous ne voulons pas la consulter. Nous n'avons
pas pu lui persuader que M. Roque n'était pas son père, et même nous
n'avons guère insisté là-dessus en voyant qu'elle faisait tout à fait
fausse route et supposait la Florade fils de M. Roque. Comment cela
s'arrange dans sa cervelle, nous l'ignorons et nous ne voulons pas trop
le savoir, dans la crainte de l'éclairer ... car, au fond M. la Florade
s'est moqué de nous, n'est-ce pas?
--Mais ... je n'en sais absolument rien, répondis-je.
--Moi, je le crois. N'importe; Nama est guérie. Il s'agissait de la
sauver, et j'ai consenti à être dupe.
Je ne sais pourquoi le baron, avec qui je reprenais peu à peu mes
douces causeries de la veillée, me dit tout à coup ce soir-là:
--Est-ce que je ne t'ai jamais raconté l'histoire de la marquise?
--Jamais, lui répondis-je. Vous m'aviez dit plusieurs fois, en me
la citant comme la plus parfaite parmi les femmes que vous estimiez
beaucoup, qu'elle était fort à plaindre et armée d'un grand courage.
Son mari vivait alors. En Italie, vous avez appris qu'elle était veuve,
et vous avez dit: «Ma foi, je ne le regrette pas pour elle.» Depuis,
nous n'avons rien dit qui portât sur son passé. Je ne me serais pas
permis la moindre curiosité, et même en ce moment je ne voudrais pas
être initié sans sa permission....
--J'ai la permission, reprit le baron. Son histoire tient en peu de
mots, la voici:
»Elle avait déjà vingt ans quand elle s'est mariée. Jusque-là, elle
n'avait pas voulu songer à quitter son père, le général de T...,
toujours malade et souffrant de violentes douleurs par suite de ses
blessures. Sa mère ne valait rien, et, quand je dis rien, tu sais que
c'est beaucoup dire. Je ne suis pas intolérant, et, tout vieux garçon
que je suis, je plains beaucoup la situation faite aux femmes du monde
par l'immorale hypocrisie des temps où j'ai vécu. Celle dont je te
parle rendait sa fille si malheureuse, que le mariage s'offrit à elle
comme un refuge.
»C'est là une mauvaise position pour faire un très-bon choix. On est
moins difficile qu'on ne le serait, si on était moins pressé d'en
finir. Parmi les gens dont sa mère s'entourait, elle avisa le plus
âgé, le marquis d'Elmeval, un homme charmant d'esprit et de manières,
qui avait fait beaucoup de folies, mais qui était devenu hypocrite
et ambitieux avec les ans et les circonstances, et qui épris d'elle
assurément, la sachant riche et la voyant vertueuse, sut lui persuader
qu'il était le meilleur et le plus corrigé des hommes. Habituée à
soigner un vieillard, la pauvre Yvonne ne s'effraya pas de l'idée
que son mari serait aussi un vieillard avant qu'elle eût fini d'être
jeune. Elle trouvait dans l'entourage de sa mère les jeunes gens
insupportables de sottise et de nullité, et elle avait raison. Elle
crut trouver du sérieux dans l'aimable causerie du marquis. Il eut à
son service toutes les belles et bonnes idées dont elle s'était nourrie
avec son père, qui était un homme de mérite. Et puis une jeune fille ne
se doute guère de ce que peut être un homme dépravé. Bref, en croyant
faire le plus raisonnable des mariages, elle fit la plus grande des
folies.
»J'étais absent alors, je voyageais avec ce cher neveu que j'ai perdu,
et dont la santé m'inquiétait déjà beaucoup; je sus le mariage d'Yvonne
trop tard pour l'empêcher.
»Le marquis d'Elmeval, que je te présente non pas comme un homme
odieux, mais comme un esprit faussé et un cœur usé sans ressources,
s'était peut-être flatté d'aimer sérieusement sa femme; mais il n'en
vint pas à bout. Il était trop tard pour qu'il pût se passer d'une vie
d'excitation et de plaisirs déréglés. La chasteté d'Yvonne l'étonna
sans le charmer: il la vit si incorruptible, qu'il n'osa pas y porter
atteinte; d'ailleurs, il était trop fin pour chercher à démoraliser
cette jeunesse destinée à survivre à la sienne. Il s'ennuya de la
pureté de la vie conjugale; je crois aussi qu'il fut très-piqué, lui
qui avait encore des prétentions, de ne pas inspirer de passion à cette
jeune femme qui le traitait avec un respect filial. Il ne se fâcha ni
ne se plaignit; mais, au bout d'un an, il y avait scission absolue
dans leur intimité, et il courait de plus belle les amusements qui ne
rajeunissent pas.
»Yvonne se vit délaissée sans y rien comprendre. Elle était mère et se
croyait à l'abri du chagrin; toute l'énergie de ses affections s'était
concentrée sur cet unique enfant. Elle eût voulu l'emporter à la
campagne et lui consacrer tous les instants de sa vie; mais le marquis
haïssait la campagne, et, comme il nourrissait l'espoir d'une haute
position, il tenait à ce que son salon ne désemplît pas. Il trouvait
que sa femme en faisait parfaitement les honneurs, et lui permettait
ainsi de mener de front ses intérêts et ses plaisirs. La révolution de
février le surprit au milieu de ses rêves et lui porta un coup mortel.
Il perdit tout à coup l'énergie factice qui avait soutenu son activité.
Il essaya d'être républicain sans conviction; il perdit la tête, il
tomba malade, et du jour au lendemain le vieux beau devint un vieux
laid, cacochyme, irrité, quinteux, despote insupportable, maniaque,
malheureux, et voulant que personne ne fût plus heureux que lui. C'est
la fin de ces hommes qui n'ont pas assez de cœur pour faire pardonner
leurs vices; mais ces fins-là ne finissent pas toujours assez vite; le
marquis a langui plus de six ans sans pouvoir ni vivre ni mourir. Sa
femme a tout supporté avec un dévouement et une patience inaltérables.
En dépit de ses efforts pour se rattacher au gouvernement nouveau,
le marquis s'est vu abandonné de tous ceux qu'il avait caressés
tour à tour sous les deux régimes précédents. Il s'est acharné à ne
pas quitter Paris, espérant être quelque chose, avoir une influence
quelconque, jusqu'à son dernier souffle de vie. Malgré les soins de
la marquise pour lui conserver quelques relations capables de le
distraire, comme il n'avait jamais eu d'amis sérieux, la solitude s'est
faite autour de lui, et, quand cet homme riche et bien né s'est éteint
au milieu des agitations politiques d'un règne nouveau, personne ne
s'en est aperçu.
»Ceci t'explique comment la marquise, n'ayant plus de son côté aucun
proche parent et ne trouvant, dans la famille en partie éteinte de son
vieux mari, aucun appui et aucun obstacle, a pu mettre ordre à ses
affaires, quitter un monde qui se disloquait sans songer à elle, et
venir ici achever son deuil avec le désir et le projet de se retirer
tout à fait dans une vie d'entière liberté maternelle.
Après ce récit, le baron me parla de l'avenir de la marquise avec un
épanchement complet, et je me prêtai à ces confidences de manière à le
confirmer dans l'opinion d'un entier désintéressement de ma part. On
se rappelle qu'en lui écrivant de longues lettres, où je lui parlais
d'agitations intérieures et de victoires remportées sur moi-même,
je ne lui avais fait pressentir en aucune façon que la marquise pût
m'inspirer jamais une folle passion; c'est à ce point qu'il avait
accusé en lui-même l'inoffensive beauté de mademoiselle Roque de porter
le trouble dans mes esprits, et que depuis quelques jours seulement il
en était dissuadé. Était-ce donc pour me sonder et m'observer sur un
autre point qu'il me parlait ainsi, à cœur ouvert de madame d'Elmeval?
Cet examen n'eût pas été d'accord avec la franchise nette et ferme de
son caractère et de ses habitudes. Je dus croire qu'il s'abandonnait
pour son compte au plaisir de penser tout haut à sa jeune et digne amie.
--Son avenir me préoccupe beaucoup, disait-il. Voilà une femme
adorable qui n'a pas connu l'amour. Elle a cru trouver l'amitié dans
le mariage; elle n'y a même pas trouvé ce sentiment d'estime qui, dans
le cœur d'une femme vertueuse, ne remplace pas l'amour, mais amortit
respectueusement l'absence d'une vive affection. Elle a contemplé
pendant près de dix ans l'égoïsme grimaçant ses vilaines souffrances
à son côté, et la voici dans toute sa floraison de santé morale et
physique, cette belle Ariane, délivrée du monstre! Où est le Thésée
qu'elle voudra suivre? En connais-tu un qui soit digne d'elle?
--Non; et vous?
--Qui sait? Je cherche! Si j'avais seulement quarante ans de moins et
la figure que je n'ai jamais eue, je ne chercherais pas longtemps. Je
serais sûr de l'aimer tant et si bien, qu'elle serait la plus heureuse
des femmes; mais je suis venu trop tôt ou elle est venue trop tard.
Il est rare que les âmes se rencontrent dans cette vie à l'heure
propice et sous les dehors qu'il faudrait. Elle est certainement la
seule femme que j'aurais pu aimer et pour qui j'aurais sacrifié sans
regret mes études et mes habitudes. Malheureusement, j'ai toujours
été laid comme un singe, et, quand même j'aurais eu la jeunesse, je
n'aurais pas eu le prestige. Au moins le marquis avait encore une jolie
figure à cinquante-cinq ans; mais avec sa figure je n'aurais pas été
plus avancé. Jamais je ne me serais contenté de l'amitié d'une femme
comme Yvonne. N'es-tu pas étonné qu'elle n'inspire pas quelque grande
passion, que quelque enragé sans espoir ne l'ait pas suivie et ne rôde
pas la nuit sous son balcon?
--On n'est pas enragé quand on n'a pas le moindre espoir, répondis-je,
et, d'ailleurs, les hommes de ce temps-ci se piquent de n'avoir plus de
jeunesse. L'amour est passé de mode, il tend à disparaître, comme tout
ce que l'hypocrisie change en vice, ou la cupidité en calcul.
--Eh bien, voyons, reprit le baron après une pause, qu'est-ce que tu
penses de ce la Florade, qui érige en principe l'amour avant tout et
au-dessus de tout?
--Mon ami, répondis-je avec le calme d'un homme qui se réveille dans
une autre vie après avoir rompu avec toutes les joies de la terre,
parlez-moi ouvertement. La Florade est épris de la marquise, je le
sais; la marquise songe à se remarier, cela doit être, et vous n'êtes
pas éloigné de protéger la Florade? Voilà pourquoi vous m'interrogez.
--Il n'y a de certain que le premier point, dit le baron. Quant au
second, je n'en sais rien; quant au troisième, je te consulte, et ton
opinion fera la mienne.
Cette fois, je ne devais point être arrêté par un vain scrupule.
J'avais un devoir trop sérieux à remplir; je rappelai au baron le
portrait bien fidèle que, sans le nommer, je lui avais tracé de la
Florade dans mes lettres. Je soumis à son jugement le bien et le
mal que je pensais de son caractère, je lui racontai l'histoire de
la Zinovèse et plusieurs autres qui m'avaient été dites à bord de
_la Bretagne_ et à Hyères. Selon la chronique, la Florade avait
plu à beaucoup de femmes, et ne s'était abstenu d'aucune; il avait
des victimes éplorées sur tous les rivages de l'Océan et de la
Méditerranée. Les maris cachaient leurs femmes, et les pères leurs
filles à son approche. Tout cela, dans le pays de l'exagération, était
exagéré sans nul doute; mais il n'en ressortait pas moins une légèreté
de conduite et une facilité d'embrasement qui me paraissait à redouter
dans le mariage, ou une mobilité d'imagination qui, à mes yeux,
contrastait péniblement avec la dignité et la pureté de cœur d'une
femme comme la marquise.
--Tu as raison, tu as raison! répondit le baron, il n'y faut point du
tout penser.
Cela était facile à dire; mais qui nous prouvait que la marquise
n'y avait point pensé déjà? Je n'osai pas émettre ce doute; il ne
m'appartenait pas de veiller sur cette femme et d'épier les secrets
de sa méditation. Pourtant j'exprimai au baron mon étonnement sur un
point capital. La Florade était sans fortune, presque sans nom; bon et
brave officier sans doute, mais trop jeune encore pour avoir une grande
consistance assurée dans l'avenir. D'où vient que le baron n'avait pas
été frappé tout d'abord de la disproportionnés convenances?
--Pour ce qui est de cela, répondit-il, je connais la marquise, et je
sais qu'elle ne s'y arrêterait pas un instant, si elle rencontrait un
homme de mérite qui l'aimât véritablement. Je sais bien qu'elle devra y
prendre garde, sa position peut tenter un ambitieux; mais, si Dieu me
prête vie, et qu'elle ne s'éloigne pas de moi malgré moi, j'y veillerai
cette fois!... Quant à elle, je trouve qu'elle a bien le droit de ne
pas demander autre chose à un homme d'honneur qu'un dévouement absolu
et durable, et elle fera bien de ne pas le prendre plus âgé qu'elle.
Elle a bien été assez garde-malade. Il est temps qu'elle trouve un cœur
jeune pour l'adorer et un bras solide pour la soutenir.
--Mais le monde?
--Le monde est partout pour les bons esprits. On se trouve tout aussi
bien entouré par ce qu'on appelle les petites gens que par les grands,
quand ces petites gens ont de l'âme et du jugement. Or, dans le cours
de ma vie de soixante et douze ans, j'ai pu m'assurer d'un fait, c'est
qu'il n'y a pas de classe privilégiée dans les règlements de là-haut.
La sagesse et la bonté tombent partout du ciel, comme le soleil sur les
plantes, et dans tous les terrains de la plaine, à tous les étages de
la montagne, il y a des ombres malsaines, des insectes nuisibles, des
oiseaux voraces qui détruisent la graine malade ou errante à côté de la
graine qui s'enfonce et prospère. Tu m'as toujours vu rechercher avec
le même intérêt des personnes placées très-haut et d'autres placées
très-bas sur l'échelle sociale. C'est que moi, l'homme des habitudes
régulières et le défenseur des choses normales, je n'ai rien trouvé
dans ma provision d'expérience qui me fît priser ou chérir une classe
plus ou moins qu'une autre classe. Croire que, pour être aimé et
compris, il faut des gens qualifiés, décorés, vêtus, dressés de telle
ou telle façon, est le plus vain des préjugés. Je trouverais ridicule
un républicain qui ne pourrait supporter que des gens en blouse, et
tout aussi ridicule un aristocrate qui se trouverait mal à l'aise et
déplacé au milieu des blouses. Sous ce rapport, la marquise pense
absolument comme ton vieux ami. Elle ne s'ennuie et ne se déplaît
qu'avec les sots et les prétentieux, quelle que soit leur livrée. Elle
s'intéresse et s'épanche avec quiconque a du cœur et de la raison.
--Et son fils? repris-je.
--Son fils ne perdra rien à penser comme elle, et, comme à sa majorité
il pourra vivre à sa guise, grâce à son sexe et à sa fortune
indépendante, s'il lui plaît de retourner au grand monde, il y portera
de meilleures idées et de meilleurs sentiments que ceux que lui eût
inspirés monsieur son père.
--Parce que vous supposez que le second mari de sa mère sera un homme
de mérite, qui la secondera dignement dans cette éducation, qui
l'aimera, lui, qui le rendra heureux, qui ne sera pas jaloux de la
passion maternelle, qui ne lui préférera pas ses propres enfants....
Ah! que de devoirs sacrés pour un homme de bien! Mais que les hommes de
bien sont rares!
--C'est parce qu'ils sont rares que, si on en rencontre un, il faut ne
pas hésiter à le choisir, fût-il le plus pauvre et le plus obscur des
hommes. Voilà le conseil que je donnerai à la marquise le jour où elle
me consultera.
Cet entretien avec le baron me fit du mal. J'y rêvai toute la nuit, et
il me sembla voir en lui une secrète intention d'encourager un rêve de
bonheur qu'il avait deviné en moi, ou qu'il cherchait à y faire naître.
Et puis je m'épouvantai de ma présomption, et je recommençai à trembler
que la Florade ne fût aimé.
Deux jours plus tard, comme, après une nouvelle froidure, le temps
était redevenu superbe, Marescat vint nous chercher avec deux voitures
pour nous mener tous à la promenade. La marquise connaissait déjà
presque tous les beaux sites des environs, et elle nous fit conduire
aux grès de Sainte-Anne, au delà des gorges d'Ollioules, dans une
gorge de montagnes qu'elle avait découverte. Les abords en sont
pourtant très-fréquentés, puisque la route de Marseille passe tout
auprès des derniers mamelons de cette chaîne. Les voyageurs ont pu
remarquer et les itinéraires signalent une ou deux buttes de forme
singulière qu'on prendrait, disent les derniers, pour de gigantesques
œufs blancs amoncelés. Ce sont des amas d'un sable très-légèrement
cohérent, qu'une croûte plus ferme a maintenus en boules pétries et
mêlées ensemble à leur base. On commence à exploiter ces sablières
pour la verrerie[1] et on les aura bientôt détruites, sans égard pour
l'intérêt géologique; mais ce qui subsistera, ce qui est beaucoup plus
intéressant et nullement connu, c'est le puissant rempart de grès
friable qui, au temps des grands accidents terrestres, s'est redressé
au delà de ces buttes, qui n'en sont que les derniers remous détachés.
Ce rempart ou plutôt cet amas de sable, de deux à trois cents mètres
d'élévation, semble s'être arrêté et coagulé entre deux remparts plus
solides et plus anciens formés par un redressement calcaire, dernier
pli des grands calcaires d'Ollioules. Un cataclysme postérieur ou une
action lente a emporté une partie du sable et creusé une étroite et
profonde vallée entre les deux parois de l'arête restée debout. Cette
arête de grès tendre adossée au calcaire qu'elle empâte et cache en
grande partie offre, sur un de ses flancs en particulier, les accidents
les plus fantastiques; l'infiltration des pluies, par d'invisibles
fissures, a creusé la roche en mille endroits, et des niches arrondies,
tantôt en arcades surbaissées, soutenues par des piliers inégaux et
trapus, tantôt en cellules profondes comme les alvéoles d'une ruche
colossale, criblent la montagne du haut en bas à tous les plans, aussi
bien sur les hautes parois que sur les grosses buttes détachées qui
accidentent gracieusement les contours de la gorge.
Autour de ces buttes et le long de la muraille ébréchée que percent
tout en haut des dents calcaires, le terrain s'est aplani et
comme nivelé sous un détritus de sable fécond, et on s'y promène
littéralement parmi des tapis de fleurs, sur des sentiers d'un sable
fin, sec et blanc, que la pluie a formés avec ce mouvement fantaisiste
dont la main de l'homme ne saurait égaler la souplesse. C'était la
vraie promenade qui convenait au baron, dont le jarret était encore
ferme, mais la respiration courte. Il pouvait donc errer là avec moi,
convalescent, durant des heures entières, parmi tous ces gracieux
méandres, à l'abri du vent et sous l'ombrage de la forêt qui remplit la
gorge. Le long des buttes, les arbres clair-semés forment de charmants
massifs où l'arbousier, toujours vert, domine, et où le soleil faisait
tomber de grandes lumières chaudes et riantes sur les tapis bleus de
l'aphyllanthe fleurie. C'était un jardin naturel d'une belle étendue et
d'une grande variété d'aspects, les accidents bizarres de la montagne
formant une suite de tableaux inattendus.
Le baron critiqua d'abord un peu la bizarrerie du site géologique, mais
il fut promptement gagné par le charme de la végétation environnante
et par la belle couleur de ces masses de grès, énormes blocs compactes
dont la gangue durcie s'est couverte d'une mousse noirâtre. A mesure
que nous avancions, la forêt devenait plus serrée et les formes de la
montagne plus sauvages. On eût dit tantôt d'une ville inaccessible
destinée à des êtres d'une nature inconnue, tantôt d'un amas confus
d'ossements antédiluviens aux dimensions insensées. Ailleurs, c'était
un écroulement effroyable avec des débris géants, plus loin une
fantaisie d'architecture colossale appartenant à quelque race éteinte
des temps fabuleux. Une de ces roches haut montée sur une sorte de
piédestal informe, vue et éclairée d'une certaine façon, représentait
une statue de lion fantastique assis au-dessus de la cime des pins et
dominant de son impassibilité barbare la fraîcheur de l'oasis semée sur
les ruines de son temple écroulé.
Les niches innombrables tournaient la tête au petit Paul, qui voulait
grimper dans toutes. Elles sont pour la plupart inaccessibles.
Quelques-unes ont servi de refuge aux bûcherons durant les pluies,
et on y monte par des entaillures faites de main d'homme dans la
roche. D'autres, à mi-côte ou sur le sommet des buttes, paraissent
très-faciles à explorer; mais la mousse courte et adhérente, le
mouvement arrondi des dômes sans aucune aspérité pour arrêter le pied,
rendent l'escalade dangereuse. Après avoir examiné le terrain, je
permis à l'enfant de se risquer pieds nus, avec Marescat, qui était
prudent et paternel, sur une masse inclinée d'une grande étendue, où
un sentier tracé dans la mousse était de plus indiqué par des croix
entaillées dans le grès. Quand ils eurent disparu derrière une région
un peu plus élevée, madame d'Elmeval fit contre fortune bon cœur; mais,
lorsque Paul n'était plus sous ses yeux, elle devenait visiblement
préoccupée. On s'assit sur les rochers et sur les fleurs pour attendre
le retour de l'enfant bien-aimé, et mademoiselle Roque, qui commençait
à savourer le charme de la vie au grand air, s'éloigna un peu pour
explorer le ruisseau qui formait, au milieu du vallon, de ravissantes
cascatelles.
Nous étions là depuis un quart d'heure, et la marquise interrogeait à
chaque instant le sentier sans nous avouer son malaise, lorsqu'un cri
de Nama la fit tressaillir. Elle fut debout avant que nous eussions
levé la tête; mais l'attitude et la physionomie de mademoiselle Roque,
qui était fort près de nous, sur une éminence, nous eurent bientôt
rassurés. Elle voyait Paul avant nous, et agitait son mouchoir en
signe de bienvenue. Mademoiselle Roque, bien qu'elle montrât beaucoup
d'affection pour le petit Paul, n'était pas habituellement si
démonstrative. Bientôt son cri de joie nous fut expliqué. Paul, riant
et chantant, descendait la montagne sur les épaules de la Florade, qui
nous le rapportait au pas gymnastique, et que le gros Marescat avait
peine à suivre.
Comment s'était-il trouvé là? Quelle navigation aérienne avait fait
aborder le lieutenant de marine au sommet de ces récifs terrestres pour
recevoir à point nommé le fils de la marquise _à bord_ de ses épaules?
Nama l'avait-elle averti secrètement de notre but de promenade? ou
bien Pasquali par hasard? ou bien encore la marquise elle-même? Il n'y
avait donc pas de solitude inconnue aux promeneurs toulonnais où l'on
ne dût voir apparaître ce beau gymnaste et ce grand marcheur? Je me
rappelai douloureusement la première promenade que j'avais faite avec
madame d'Elmeval à la forêt et à la chapelle de Notre-Dame-de-la-Garde.
Elle m'y avait donné rendez-vous; je devais l'y rencontrer par
hasard: rien n'était plus innocent. La même simplicité de relations
s'était-elle établie avec la Florade? Mais qui l'empêchait alors de
partir ostensiblement avec nous? Cette apparition, qui ne surprit et
ne troubla que moi, me fit sentir que j'avais toujours des frissons de
fièvre.
Je regardai la marquise, qui me parut encore plus émue et plus charmée
que mademoiselle Roque. Le retour de Paul, si impatiemment attendu,
était-il l'unique cause du rayonnement de son regard? Tout à coup elle
se troubla.
--Docteur, me dit-elle, cela me fait mal de voir votre ami courir
sur ces roches glissantes! S'il tombait avec Paul! Criez-lui donc de
s'arrêter.
Elle oubliait que j'avais encore de la peine à parler et qu'un cri me
déchirait la poitrine. Je criai quand même et je courus au-devant de
la Florade. J'étais si essoufflé du moindre effort, que je ne pus dire
un mot; mais je lui fis ralentir le pas avec un geste d'autorité qu'il
comprit.
--Est-ce que madame d'Elmeval est par là? osa-t-il répondre, quoiqu'il
la vît fort bien.
Il mit Paul sur ses pieds, et, m'offrant son bras:
--Voyons, mon pauvre camarade, reprit-il avec un aplomb enjoué et
affectueux, ça ne va donc pas encore? C'est un peu loin pour vous,
cette promenade! Et puis il fait chaud!
--C'est Pasquali qui vous a dit où nous étions?
--Pasquali? Je l'ai rencontré à Ollioules, où il vous attend pour que
vous le rameniez à la Seyne.
--Avec vous?
--Non, j'ai à Sainte-Anne une carriole. J'allais me promener à Évenos;
mais ce que Pasquali m'a dit des grès de Sainte-Anne m'a donné envie de
les voir. Je viens d'y grimper par le revers du côté du hameau. C'est
très-curieux!
Nous arrivions auprès de la marquise. Il débita son récit avec
assurance et baisa la main de Nama, qui baisa sa propre main aussitôt
à la dérobée d'un air de respectueuse dévotion. Quel sentiment mixte
cette fraternité fictive faisait-elle naître ou endormait-elle dans
le cœur de la métisse? Je fus frappé, comme l'avait été le baron, de
la chasteté de son attitude souriante et charmée; mais je ne m'en
préoccupai qu'un instant. Il m'importait bien davantage d'étudier
la marquise et la Florade. C'était la première fois que, depuis ma
maladie, je les voyais ensemble.