Comme la nuit approchait et que la lune était déjà levée, je résolus

d'attendre qu'elle fût assez haut sur l'horizon pour m'éclairer un peu.

L'air devenait très-froid. Je descendis de la dernière cime et me mis

à l'abri du vent au bord du précipice, dont la brisure est admirable.

Au bout d'un quart d'heure, je me levais pour partir, lorsque je me vis

reflété par une lueur étrange et tout à fait mystérieuse. Je remontai à

la cime et vis mon vieux sorcier livré à une conjuration capitale. Il

avait allumé un feu d'herbes sèches sur l'extrême pointe du rocher, et,

à mesure que la cendre se formait, il en ramassait le plus fin dans un

sachet de toile. Il avait coupé du thym, du romarin et de la santoline,

dont il avait fait trois paquets séparés. Il prenait dans chaque paquet

pour obtenir la cendre des trois plantes brûlées ensemble. Après cette

opération, accompagnée de gestes et de paroles que j'observais avec

curiosité, il fit trois bottes des mêmes plantes fraîches qu'il lia de

cordons noirs, jaunes et rouges; il chargea le tout sur ses épaules

et s'éloigna rapidement sans paraître m'avoir vu, bien que je fusse

très-près de lui.

Cet homme avait une tête caractérisée. En se livrant à son acte

cabalistique, il avait ôté le haillon qui lui servait de bonnet.

Quelques mèches de cheveux encore noirs voltigeaient sur son crâne

dégarni, très-élevé et très-étroit. Sa figure pâle, maculée d'un noir

de charbon indélébile, était assez régulière et assez distinguée. Ses

yeux saillants et brillants avaient une expression de terreur, comme

s'il eût craint sérieusement de voir apparaître les esprits évoqués, ou

comme s'il eût cru les voir en effet. Il n'était vêtu que d'une chemise

et d'un pantalon de toile dont le ton sale et blafard lui donnait à

lui-même quelque chose d'un spectre enfumé. Il fit le signe de la croix

sur le feu avant de le quitter, jugeant peut-être que cela suffisait

pour l'éteindre. Je ne crus pas devoir négliger d'étouffer sous mes

pieds un reste de braise qui eût pu porter l'incendie dans la forêt.

Je franchis sans difficulté les clairières situées entre les créneaux

de la montagne. Le passage de ces mêmes créneaux était plus pénible,

toute trace de sentier disparaissait sur le roc nu et sur les pentes de

pierres brisées où rien n'arrêtait le pied; mais cette solitude tour

à tour aride et boisée, ces gazons où les veines de sable entraîné

par les pluies dessinaient de folles allées sans but, ces massifs

d'arbrisseaux à feuilles luisantes qui scintillaient dans l'ombre,

ces grandes cimes de pierres blanchies par l'air salin et que la lune

blanchissait encore, pouvaient faire l'illusion d'un jardin de fées

planté dans un lieu inaccessible et illuminé par des pics de neige.

Le froid devenait très-vif; je pris le pas gymnastique pour me

réchauffer, et, pour la troisième fois, je rencontrai mon sorcier,

qui, au lieu de se diriger vers Turris, prenait un sentier abrupt pour

descendre dans la vallée. Comme le passage me paraissait périlleux sur

ce flanc encore très-peu incliné du Coudon, je lui demandai s'il le

connaissait assez pour s'y risquer au clair de lune, il me répondit

d'un ton préoccupé:

--Bah! bah! les loups connaissent tous les chemins.

--Vous avez donc la prétention d'être loup?

Il s'arrêta, et, comme s'il fût sorti d'un rêve:

--Est-ce vous, dit-il, qui étiez là-haut quand j'ai allumé un feu?

--Oui, c'était moi. Pourquoi ne m'avez-vous point parlé?

--Je n'osais pas.

--Vous me preniez pour le diable?

--Non; mais le diable s'habille comme il veut. Vous ne vous êtes donc

pas perdu dans la forêt?

--Non, le diable m'a servi de guide.

--Le diable!... il n'en faut point plaisanter!

--Non, il faut l'appeler respectueusement, faire du feu sur les

montagnes, cueillir des herbes poussées dans certains endroits, car

celles qui viennent en plaine, quoique toutes pareilles, n'ont pas la

même vertu: il faut en brûler, ramasser les cendres, dire des paroles,

faire trois paquets....

--Vous m'avez vu, et vous vous figurez un tas de choses!... Vous n'êtes

pas aussi savant que vous voulez bien le dire.

--Je suis plus savant que toi, lui répondis-je avec aplomb, et je lui

débitai en latin quelques préceptes de la cabale des bergers, que

j'avais apprise autrefois dans mes montagnes. Il me regardait avec

stupeur et méfiance; il ne comprenait rien à ma traduction latine;

mais certaines formules prétendues arabes ou juives, et qui, sans être

réellement d'aucune langue, sont communes à presque tous les sorciers

de campagne, le frappaient de respect.

--Où allez-vous? demanda-t-il.

--C'est à toi de me répondre, lui dis-je d'un ton emphatique; où vas-tu?

--A un endroit que tu ne connais pas, répondit-il avec un accent

craintif malgré le tutoiement qu'il se croyait forcé d'adopter.

--Je connais tous les endroits, repris-je, curieux de pénétrer le

mystère de ses pratiques.

--Comment s'appelle, dit-il, la maison qui est _de travers_, entre la

Seyne et Tamaris?

--La bastide Roque.

--Combien y a-t-il d'ici?

--Par terre, sept lieues.

--Et qu'est-ce qui demeure dans la bastide Roque?

--Une belle fille.

--Qu'est-ce qu'elle demande?

Ici, je fus embarrassé, car la surprise des questions a moi adressées

égalait la surprise produite par mes réponses. Après un instant

d'hésitation, je repris:

--La belle fille demande un philtre pour être aimée.

--Qui doit le boire?

--Un officier de marine.

--Qui s'appelle?...

--Tu le sais, toi, comment il s'appelle?

--Oui. Son nom commence par _la_.

--Et finit par _de_.

--Et le milieu fait....

--_Flora_; y sommes-nous?

--Elle vous a donc consulté aussi, la fille?

--Non; mais je sais.

--Vous mentez, elle vous a envoyé aussi pour cueillir et consacrer!...

Où sont vos herbes? et vos cendres?

--Là! lui dis-je en lui montrant mon front avec une forfanterie

bouffonne qu'il prit au sérieux.

--Alors, reprit-il triste et mécontent, je n'ai rien à faire; je peux

m'aller coucher!

--C'est le cas de dire que je t'ai coupé l'herbe sous le pied, n'est-ce

pas?

--Ça m'est égal, répondit-il avec dédain, je suis payé; mais, si les

bourgeois s'en mêlent à présent!...

Et il descendit le sentier avec l'agilité d'un chat, grommelant aussi

longtemps que je pus l'entendre.

J'allai passer la nuit à Turris, songeant à cette bizarre rencontre,

à l'imprudente superstition de cette métisse qu'on accusait de

sorcellerie et qui donnait prise aux persécutions par ses folles

croyances. Je songeais surtout à ce la Florade dont je fuyais la

présence, et dont le nom me poursuivait jusque dans les lieux où

je croyais pouvoir être seul avec les loups. Je comptais retourner

voir lever le soleil de la cime du Coudon, afin de posséder dans mon

souvenir ce grand spectacle d'un immense et magnifique pays éclairé

dans les deux sens opposés; mais le vent d'est s'éleva durant la

nuit, et, bien que le hameau fût un peu préservé de sa rage par la

cime crénelée de la montagne, des tourbillons refoulés vers le nord

arrivaient dans l'échancrure de la croupe avec des hurlements et des

chocs formidables. Je m'étais casé dans une vieille maison occupée

par des gens propres et hospitaliers. Le chef de famille était

contre-maître dans une verrerie située auprès des sablières, à la

porte du hameau. La tempête et l'excitation de la marche m'empêchèrent

de dormir. J'ai pu étudier, durant ce printemps-là, l'accent et

l'intonation des vents de la Provence. Le mistral, qui vient de la

vallée du Rhône et qui passe à travers les montagnes, a l'haleine

courte, le cri entrecoupé de hoquets qui arrivent comme des décharges

d'artillerie. Le vent d'est, qui passe au pied des Alpes de Nice et

rase la mer, apporte, au contraire, sur le littoral de Provence des

aspirations d'une longueur démesurée, des sanglots d'une douleur

inénarrable.

Je songeais malgré moi à la villa Tamaris, exposée par le prolongement

de la presqu'île à cette fureur des rafales. Je songeais surtout à

l'austère veillée de la marquise, seule dans sa chambre, étiquetant des

plantes ou repassant ses auteurs pour la leçon du lendemain à son fils,

maintenant endormi sous ses yeux.--Mais était-elle toujours seule, la

sainte et digne femme? Le petit salon du rez-de-chaussée n'était-il

pas déjà envahi par les amis nouveaux? La Florade n'était-il pas là,

avec Pasquali ou quelque autre, pendant qu'au sommet du Coudon brûlait

peut-être encore un peu de cette flamme magique destinée à raviver

celle de son amour pour la pauvre Nama?

Le lendemain, quand je me levai, le Coudon avait disparu, le hameau

était dans un nuage. La pluie ruisselait en torrents fantasques sur

les pentes de la montagne. Les pluies de cette région sont insensées,

sans intervalle d'un instant. Personne ne sort. Les Provençaux aspirent

continuellement à ce rare bienfait, qui les consterne par son abondance

quand il arrive.

Il n'y avait aucun moyen de transport pour retourner à Toulon.

Je restai là, enfermé durant trois jours et trois nuits dans une

maison pauvre et sombre, livré à un grand ennui, faute de livres et

d'occupation forcée. J'en profitai pour causer beaucoup avec ma raison

et avec ma conscience. La nature est bonne et maternelle; mais la

locomotion solitaire nous exalte, et ces arrêts forcés dans le hameau

de Turris me rendirent la gouverne de mon être moral et intellectuel.

On sut vite que j'étais médecin, car je soignai les malades de la

maison, et, le troisième jour, sitôt que la pluie s'arrêta un peu,

je vis accourir tout le village. Je n'attendis pas que le ciel fût

éclairci: le baron devait arriver le soir même. Je louai un cheval,

j'empruntai un manteau, et je courus à Toulon m'assurer d'une voiture

fermée pour conduire mon vieux ami à Tamaris par la route qui longe la

rade de la Seyne; la houle lui eût rendu le trajet par mer trop pénible.

Le baron, aussitôt qu'il m'eut serré dans ses bras, me regarda

attentivement.

--Qu'as-tu? me dit-il. Tu es malade?

--Nullement, mon ami.

--Mais si! Tu es très-changé. D'où sors-tu?

--Je viens de passer trois nuits dans un mauvais gîte et de faire

quatre lieues sur un mauvais cheval, par un très-mauvais temps; voilà

tout.

Il dut se contenter de ma réponse; mais je vis que, durant tout le

trajet, il m'examinait avec une sollicitude insolite. Il faut croire

que ma figure était effectivement très-altérée. Je le conduisis jusqu'à

la porte de la marquise, et, ne voulant point gêner leurs premiers

épanchements, je courus à la maison Caire pour faire allumer les

cheminées et préparer les lits; mais madame d'Elmeval avait pensé à

tout: elle était venue dix fois dans le jour malgré le mauvais temps.

Les appartements étaient propres et bien chauffés. Ma chambre, dont je

ne m'étais pas occupé le moins du monde, comptant ne passer là qu'un ou

deux jours, était arrangée avec autant de soin que celle du baron. Une

cuisinière et un domestique avaient été engagés. Le dîner était prêt,

le baron n'avait plus qu'à mettre ses pantoufles pour être chez lui. De

grands rameaux de bruyère blanche et de tamaris exotique embaumaient,

le salon. Je retournai à la villa Tamaris pour prendre le baron, qui

avait faim, et qui, ne voulant pas se séparer sitôt de la marquise,

l'avait décidée à venir dîner chez lui avec Paul.

Les trois bastides Tamaris, Caire et Pasquali se touchaient par leurs

enclos, et, quand je dis _enclos,_ c'est faute d'un mot pour désigner

ces terrains qui ne sont ni parcs ni jardins, et qu'aucune clôture ne

sépare. En cinq minutes, nous pouvions communiquer les uns avec les

autres. Quelle heureuse vie, si le souvenir de la Florade ne m'en eût

fait redouter la durée!

Je croyais un peu rêver en dînant avec la marquise et le baron, dans

une salle chaude et bien éclairée, au sortir de ce triste gîte de

Turris, où j'avais fait de si durs retours sur moi-même; mais je

m'étais préparé au péril, et je ne pouvais plus oublier qu'il fallait

fuir. Ni la marquise ni le baron n'étaient préparés à ma résolution,

et j'étais en tiers dans tous leurs projets de doux voisinage et de

promenades. Je ne crus pas devoir les détromper encore. Je comptais

inventer une lettre de mes parents et partir sans annoncer que je ne

reviendrais pas.

La marquise remarqua aussi que j'avais l'air souffrant: elle

m'interrogea plusieurs fois avec intérêt, et il me sembla qu'elle

aussi était changée. Sa figure et ses manières n'étaient plus aussi

confiantes, ou bien quelque chose avait altéré son calme élyséen. Il

n'y paraissait pas avec le baron, pour qui elle était d'une touchante

coquetterie de cœur; mais avec moi elle n'était plus la même. Plus

affectueuse peut-être, elle me semblait avoir moins d'abandon. Il y

avait comme un secret entre elle et moi. Il me vint des frissons en

dînant, et, après le dîner, je sentis un grand mal de tête; cependant

je n'en parlai pas. Je voulus attendre le moment où elle se retirerait,

afin de la reconduire, de tenir le parapluie, s'il pleuvait encore, ou

de porter Paul, si les bras manquaient. J'étais complétement détaché

de toute espérance et me croyais débarrassé de tout vain désir; mais

je sentais bien que je l'aimais toujours autant, cette femme parfaite,

et que lui épargner une souffrance, une inquiétude, une fatigue

quelconque, serait toujours un besoin et une satisfaction pour mon âme.

Quand je l'eus ramenée chez elle et que j'eus confié le baron aux soins

de Gaspard, son fidèle valet de chambre, je m'aperçus de la fièvre

qui faisait claquer mes dents, et je tombai sur mon lit comme une

pierre tombe de la falaise dans la mer. Je fus malade. J'avais pris

une fluxion de poitrine au Coudon ou à Turris. Je ne pus recouvrer mes

esprits qu'au bout de huit jours, et je me sentis alors trop faible

pour sortir de mon lit; mais je me vis admirablement soigné: le baron

ne me quittait presque pas; la marquise et Pasquali venaient tous les

jours et restaient plusieurs heures. La Florade venait aussi souvent

que le lui permettait son service. Un excellent médecin, le docteur

A..., de Toulon, m'avait traité parfaitement. M. Aubanel, sa femme et

sa belle-sœur, deux femmes charmantes et pleines de bonté, s'étaient

aussi intéressés à moi. Les serviteurs étaient bons et dévoués. Le

vieux Gaspard, qui m'aimait comme un fils pour avoir sauvé son maître,

pleurait de joie en me voyant sauvé. Je n'aurais pas été mieux choyé

dans ma propre famille.

Comme, après des insomnies agitées dont je ne m'étais pas rendu

compte, j'éprouvais un grand besoin de sommeil, on se tenait dans une

pièce voisine dont on avait fait une espèce de parloir, et, quand je

commençai à observer et à comprendre, je vis avec attendrissement que

la marquise apportait là son ouvrage, ses livres, son enfant, et qu'une

grande partie de la journée m'était consacrée de moitié avec le baron.

Elle lui faisait la lecture; lui ensuite donnait à Paul de bonnes

et sérieuses leçons. Le baron était grand latiniste, très-érudit,

très-patient et très-clair dans son enseignement. Il avait fait

lui-même l'éducation d'un neveu charmant qu'il avait eu la douleur de

perdre. Il prétendait, sinon faire celle de Paul, du moins la commencer

et la continuer autant que les circonstances le permettraient. Cela

venait très à propos, car j'avais échoué dans mes tentatives pour

amener là un précepteur digne de sa tâche. Cependant ni les lectures

ni les leçons n'empêchaient qu'à chaque instant on n'entrât dans ma

chambre. Chacun tour à tour venait me faire boire ou s'assurer de

l'égalité de température autour de moi. Le gentil Paul réclamait

souvent l'office de garde-malade, car il n'avait pas encore une grande

soif d'études classiques.

Quand je fus en état de causer, chacun vint passer une heure avec

moi. Pasquali tenait plus longtemps la place dans la journée, disant

aux autres qu'ils eussent à travailler sans s'inquiéter de lui, qui

n'avait rien à faire. L'excellent homme, en me sacrifiant sa pipe et

son batelet, faisait pourtant une grande chose. Enfin je pus me lever

et vivre un peu au salon avec ces généreux amis. Il m'était prescrit et

je sentais bien devoir de prescrire à moi-même de ne pas m'exposer à

l'air extérieur avant une semaine encore: le temps passant du mistral

au vent d'est et réciproquement avec opiniâtreté, la chaleur du

printemps ne se faisait pas. J'étais très-calme, soit que la maladie

m'eût beaucoup affaibli, soit que le sacrifice de ma passion fût

accompli sérieusement; je voyais la marquise sans trouble pénible et je

lui parlais sans effort. J'avais pourtant lieu de m'étonner de ce que,

par le menu, on m'avait appris.

Durant ces trois semaines qui venaient de s'écouler, mademoiselle

Roque avait fréquenté assez régulièrement la marquise. La Florade ne

s'était pas présenté chez cette dernière; mais on s'était rencontré

chez Pasquali d'abord, chez le baron ensuite; car, le lieutenant étant

venu me voir durant la période la plus grave de ma maladie, mon vieux

ami l'avait accueilli paternellement et engagé à revenir le plus

souvent possible. La Florade plaisait au baron: à qui ne plaisait-il

pas? Il savait mettre tout son cœur sur sa figure et dans sa parole. On

m'expliquait tout cela du ton le plus naturel; mais il y avait quelque

chose qu'on ne disait pas et que je n'osais pas demander: c'était le

résultat de la conférence entre la marquise et la Florade par rapport

à mademoiselle Roque. A quoi s'était-on arrêté? Quelles relations

existaient maintenant entre ces trois personnages? Je me décidai enfin,

tout en affectant plus de désintéressement que je n'en éprouvais, à

interroger le baron.

--J'ai à te confier, répondit-il, un secret qui te concerne

indirectement. Mademoiselle Roque n'est mademoiselle Roque que sur les

registres de l'état civil de Marseille, où elle est née avant que sa

mère eût jamais vu M. Roque. Comme elle est bien et dûment reconnue, il

n'y a pas à y revenir; mais son véritable père pourrait bien être celui

de ton ami la Florade.

--Quelle histoire est-ce là? m'écriai-je; la Florade serait le frère de

Nama?

--Histoire ou roman, reprit le baron, la Florade paraît convaincu du

fait.

--Mais où a-t-il pêché ce renseignement inattendu?

--Il assure qu'un vieux ami de sa famille, averti de ses visites à

la bastide Roque, lui a dit ce que je te rapporte. Une des femmes du

commerçant asiatique établi pendant deux ans à Marseille avait eu des

relations avec le père de la Florade, capitaine marchand au long cours.

Une autre femme, ou la même femme, voyant qu'en France elle était libre

de par la loi, s'est enfuie avec Roque. Il y a donc présomption, et

dans le doute abstiens-toi, dit le proverbe. Voilà ce que ton ami le

lieutenant a répondu à la marquise, lorsqu'elle a tâché de l'amener

à épouser sa protégée, et il lui a démontré qu'il était urgent de

détruire en elle, par la crainte d'un inceste, une passion qui n'était

et ne pouvait jamais être partagée.

--Ainsi la Florade, auteur de cette fabuleuse aventure, vous en a faits

les éditeurs responsables auprès de mademoiselle Roque?

--Ah çà! reprit le baron étonné, tu le crois donc capable d'avoir

inventé cette histoire pour les besoins de sa cause?

Je l'en croyais fort capable, mais je me méfiai de ma méfiance. Je

craignis d'être influencé à mon insu par l'ancienne jalousie et de

retirer à la Florade l'estime de la marquise et du baron, qu'après tout

il méritait peut-être encore. Je réfléchis un instant, et je conclus

tout haut à la possibilité, sinon à la probabilité du fait; mais je

ne pus me défendre d'exprimer quelque étonnement sur la facilité avec

laquelle on s'était prêté à donner pour certaine à mademoiselle Roque

une simple éventualité. Le motif était bon assurément; néanmoins

avait-on le droit de jouer ainsi en quelque sorte avec la certitude

dans une chose aussi grave qu'une histoire de famille?

--Mon cher enfant, répondit le baron, tu dis là ce que disait la

marquise. Elle a même beaucoup hésité à se laisser persuader; mais,

Pasquali aidant, j'ai cru devoir appuyer le raisonnement de la

Florade. Je regarde mademoiselle Roque comme un enfant qu'il faut

sauver, et tu sais qu'avec les enfants on ne se gêne pas beaucoup pour

arranger la vérité. Si tu avais à arracher une dent au petit Paul, tu

lui promettrais de ne pas le faire souffrir.

--Non, je lui persuaderais d'avoir un peu de courage, et je crois que

madame d'Elmeval eût pu faire l'éducation morale de Nama.

--Elle la fera, sois tranquille; mais il fallait aller au plus pressé

et l'empêcher de mourir.

--En était-elle là?

--Le médecin était inquiet de cette maladie sans nom qui ne la

maigrissait pas et qui avait son siége dans le cerveau. Quand elle sera

guérie et forte, si elle le devient, il sera temps de la détromper.

La marquise s'est laissée attendrir par la pitié que cette fille lui

inspire, et, grâce à la complaisante crédulité de Nama, elle a pu se

dispenser de l'espèce de mensonge qui lui coûtait tant. A peine lui

a-t-on eu dit que sa mère était _veuve_ de la Florade père avant de

connaître M. Roque, qu'elle a tout accepté sans questions et presque

sans étonnement. «Je vois pourquoi, a-t-elle dit, la Florade est venu

me voir aussitôt la mort de M. Roque, et pourquoi tout de suite j'ai

senti que je l'aimais.»

--Allah est grand, répondis-je, et la Florade est son prophète! Tout

est pour le mieux, puisque vous êtes tous contents, même la crédule

Nama.

--La crédule Nama est enchantée. On s'attendait à une grande émotion de

sa part: eh bien, il n'y a eu chez elle qu'un grand sentiment de joie.

Cette fille est si calme, et, disons-le à sa louange, si naturellement

chaste, qu'elle n'a senti aucune terreur, aucun remords de mélodrame.

«Je suis bien heureuse! a-t-elle dit; je pourrai l'aimer toujours, et

je ne croirai plus à présent qu'il ne peut pas m'aimer. Je le verrai

quand il pourra venir, et, quand il ne le pourra pas, je ne serai ni

inquiète ni fâchée. Je quitterai la bastide Roque quand il voudra,

j'irai où il me dira d'aller, j'épouserai celui qu'il me commandera

d'aimer. Il est mon chef et mon maître, et j'en remercie Dieu.» Ils se

sont donc revus chez moi et se sont fraternellement embrassés sous nos

yeux. Mademoiselle Roque quitte son affreuse maison; elle va demeurer à

Tamaris avec la marquise, qui se charge de son présent et de son avenir.

--Dès lors, répondis-je, je retire mes objections, habitué que je suis

à croire que vous ne pouvez pas vous tromper.

Et je parlai d'autre chose.

Je songeais toujours à m'en aller, non plus pour fuir un danger que je

regardais comme surmonté, mais pour revoir ma famille, dont j'étais

séparé depuis deux ans, et pour entrer dans l'humble carrière à

laquelle je me destinais. Je voyais le baron parfaitement guéri, et

même beaucoup plus fort que moi pour le moment. Je lui parlai de mon

prochain départ.

--Ton prochain départ n'aura pas lieu avant un mois, répondit-il. S'il

fait froid ici en avril, c'est bien pis en Auvergne. Tes parents, qui

ont su ta maladie en même temps que ta guérison, m'écrivent de te

garder le plus possible. Ils sont encore en pleine neige, mais ils

se portent bien; ils n'ont plus de sujet d'inquiétude; l'héritage de

Roque, que tu as liquidé, leur permet d'attendre les fruits de ton

travail et ton entier rétablissement.

Je dus me soumettre, et l'apaisement du mistral me permit enfin de

sortir. Il me tardait de reprendre mes forces et de ne plus retenir le

baron, qui s'obstinait à ne pas me laisser seul. Je montai lentement la

petite colline, appuyé sur le noble vieillard que tant de fois j'avais

soutenu et porté dans mes bras, et je revis madame d'Elmeval dans sa

bastide de Tamaris. Je la voyais mieux là que partout ailleurs. Quelque

naturelle qu'elle soit, une femme d'un caractère sérieux est toujours

plus elle-même quand elle est chez elle, au milieu de ses occupations

intimes. Il me sembla que je la retrouvais après une séparation, et

qu'elle reprenait avec moi tout l'abandon de ses manières, toute la

confiance de son cœur. Je ne me permis aucune question sur ce qui

s'était passé au sujet de mademoiselle Roque. Je la vis très-calme

et très-heureuse auprès de la marquise. J'appris qu'on allait démolir

la bastide Roque, racheter la part de terrain que j'avais vendue, et

chercher sur cet emplacement un site agréable pour bâtir une nouvelle

habitation. Le baron et la marquise se cotisaient à l'insu de Nama,

et sans souffrir qu'elle vendît un seul de ses étranges et précieux

joyaux, pour lui créer une retraite saine et riante dans sa propriété

reconstituée.

--Je ne suis pas étonné de ce que vous faites-là, dis-je à madame

d'Elmeval; ce que j'admire, c'est la délicatesse que vous mettez à

tromper cette pauvre ignorante sur ses véritables ressources, pour ne

pas l'humilier.

Tamaris · 第 9 / 16 段