--Oui. Pasquali m'avait renseigné sur cette bizarre et mystérieuse

existence d'une fille toute jeune et très-belle abandonnée du ciel et

des hommes, enfermée volontairement dans ce coupe-gorge, devant lequel

je n'aime guère à passer le soir, et où j'ai pourtant pénétré ces

jours-ci, poussée par un sentiment de commisération bien naturel. J'ai

trouvé ce que l'on m'avait décrit: une maison à donner le _spleen_,

une espèce de terrasse plantée de cyprès qui ressemble à une tombe,

une vieille négresse fantastique, un escalier malpropre, le tout

conduisant à un riche salon et à une très-belle et douce personne,

moitié Provençale et stupide en tant que demoiselle française, moitié

Indienne et très-poétique sous cet aspect-là. Elle a été étonnée de

ma visite, elle n'y comprenait rien, quoique je la lui eusse fait

annoncer par Pasquali. Elle n'avait pas dit non, et elle ne disait

pas oui en me voyant. Elle se méfiait, elle avait peur: sa gaucherie

française n'était pas sans mélange de majesté asiatique; mais peu à

peu, voyant mes bonnes intentions, elle s'est humanisée, rassurée,

et, au bout d'une heure, elle m'appelait sa meilleure, sa seule amie;

elle m'accablait de caresses enfantines et consentait à tout ce que

j'exigeais d'elle.

--Et qu'exigiez-vous donc?

--Je n'exigeais pas, comme Pasquali, qu'elle quittât sa maison: c'était

trop demander du premier coup; mais je voulais qu'elle en sortît plus

souvent et plus longtemps chaque jour. Figurez-vous qu'elle ne sort

qu'à la nuit tombante ou à la première aube, pour aller de temps en

temps, à trois pas de là, prier sur la tombe de son père, dans le

cimetière de la Seyne! Elle ne connaît donc le soleil et la lune que de

vue; car elle parcourt cette petite distance sur son âne, et, dès que

la chaleur se fait sentir, elle s'enferme à triple rideau pour végéter

dans l'ombre, la rêverie oisive et l'immobilité délétère. Certes elle

ne peut pas durer à ce régime, et le moins qui puisse lui arriver,

c'est d'y devenir idiote ou paralytique. J'ai donc obtenu d'elle

que, deux fois par semaine, elle viendrait me voir, à pied, après sa

sieste, à midi, et que, deux autres fois par semaine, elle viendrait se

promener dans la calèche avec moi.

--Vous êtes bonne! mais elle vous ennuiera beaucoup, je le crains.

--On n'est pas précisément jeté en ce monde pour s'amuser, docteur;

mais j'ai peu de mérite à plaindre et à soigner les malades. J'ai passé

ma vie à cela. Mon pauvre père était couvert de blessures; mon mari....

--Payait une jeunesse orageuse par une vieillesse prématurée?

--Le baron vous l'a dit? Eh bien, c'est vrai, et puis mon Paul si

délicat, toujours languissant dans sa première enfance! Le voilà guéri,

je n'ai plus de malades, et cela me manque. D'ailleurs, mademoiselle

Roque m'est sympathique. Vous savez combien dans le cœur des femmes

la pitié est prête à devenir de l'affection. Vraiment cette fille est

touchante avec son respect filial, son inertie fataliste, et l'espèce

de terreur où elle vit sans se plaindre, car vous n'ignorez pas qu'elle

est fort mal vue parmi les paysans, et même parmi les bourgeois

campagnards des environs. Sa mère était restée musulmane, sa négresse

l'est encore, et on l'accuse de l'être elle-même, bien qu'elle ait reçu

le baptême. Je me suis fait expliquer par elle comme quoi son père,

ne croyant à rien, avait pourtant exigé qu'elle fût enregistrée comme

chrétienne aux archives de la paroisse. Il voulait ainsi la préserver

des persécutions et des répugnances dont sa mère et sa servante noire

étaient l'objet; mais, comme il ne se souciait d'aucun culte, il la

laissa pratiquer l'islamisme avec ces deux femmes, en exigeant qu'elle

fît de temps à autre acte de présence à l'église catholique. Il est

résulté de ce système un mélange très-extraordinaire des deux religions

dans l'esprit de cette fille, qui a des instincts très-mystiques, qui

se signe avec ferveur au nom de Mahomet, et qui professe une dévotion

passionnée pour la Vierge et les saints. Elle adore les pèlerinages,

et ce qui l'a décidée à sortir avec moi, c'est que je lui ai promis de

la mener à la chapelle de Notre-Dame-de-la-Garde, que, de sa fenêtre

et depuis qu'elle est au monde, elle voit à l'horizon en se persuadant

qu'elle en est aussi loin que de l'Afrique. En même temps, elle prie et

célèbre les fêtes en secret avec sa négresse selon les rites du Coran,

qu'elle sait par cœur, et toutes ses idées sont d'une islamite passive

et fataliste.

--Vous comprenez et vous résumez fort bien mademoiselle Roque; mais je

ne vois pas quel rapport vous établissez entre elle....

--Et le lieutenant la Florade? Attendez donc! Mademoiselle Roque, ou

plutôt Nama, car l'Hindoue domine en elle, a une peur effroyable des

chrétiens. Cela se comprend: elle n'a reçu d'eux que des menaces et

des insultes! Aussi, pour peu qu'un ou _une_ de nous s'humanise et la

traite avec bonté, elle est reconnaissante comme un pauvre chien perdu

et battu qui trouve un maître compatissant. M. la Florade est entré un

soir chez elle, croyant qu'elle appelait au secours. Il lui a témoigné

de l'intérêt et lui a offert ses services. Pasquali assure que tout

s'est borné là....

--Pasquali dit la vérité.

--Bien! tant mieux ... et tant pis! car cette fille s'est éprise de

la Florade, et n'aspire qu'à être aimée de lui. Voilà ce qu'elle m'a

confié dès la première entrevue, tant ma sollicitude l'avait gagnée.

Elle est venue me voir ce matin au moment où M. la Florade, dont

elle ne sait pas le nom--il le lui a caché, et Pasquali ne l'a pas

trahi--abordait sur la grève. Elle me l'a montré de la terrasse en

criant: «C'est lui! je le vois!...» Elle voulait descendre pour lui

parler. J'ai eu beaucoup de peine à l'en empêcher; j'ai dû même la

gronder comme on gronde une petite fille de six ans, pour l'engager à

retourner chez elle. Un quart d'heure après, je descendais moi-même au

rivage, en vue d'une promenade en mer pour mon compte. Vous savez le

reste, et vous comprenez maintenant que la curiosité est entrée pour

quelque chose dans la facilité avec laquelle j'ai accepté l'équipage

et la compagnie de votre ami le lieutenant; car il est votre ami: il

n'a fait autre chose que de me parler avec enthousiasme de vous qui ne

m'aviez pas du tout parlé de lui.

--J'ignorais, répondis-je en cachant mon amertume sous un air

d'enjouement, que votre curiosité dût être éveillée à ce point par le

récit d'une aventure de ce genre.

--L'aventure m'a été présentée comme innocente, reprit-elle.

M'avez-vous trompée? Voyons.

--La Florade est homme d'honneur, il m'a donné sa parole. Mademoiselle

Roque est pure, mais elle est trop dépourvue de toute idée des

convenances pour que sa passion ne vous suscite pas quelque désagrément.

--Mais pourquoi? Puisque M. la Florade l'aime, ne peut-il l'épouser?

--Mais s'il ne l'aime pas? Elle s'abuse étrangement, je vous le déclare.

--Ah! pauvre fille! Il l'a donc moralement trompée et séduite, car elle

jure qu'il l'aime. Elle avoue qu'il est un peu bizarre et quinteux

avec elle, qu'il a souvent l'air de l'abandonner, qu'il refuse d'aller

la voir par crainte d'être blâmé de _son peuple_, mais qu'en dépit de

tout cela il est très-ému auprès d'elle, et qu'il ne la quitte jamais

sans avoir les larmes aux yeux. Est-ce donc un perfide, votre ami la

Florade? Il n'a pas cet air-là. J'ai, au contraire, été frappée de sa

physionomie ouverte et de ses manières franches. Je crois bien plutôt

qu'il aime réellement Nama, mais que quelques empêchements de position,

de fortune ou de préjugé le forcent à renoncer à elle. Je voudrais les

connaître, ces empêchements, afin d'en apprécier l'importance et la

durée. Enfin je voudrais savoir quelle est ma mission auprès de cette

pauvre fille, si je dois lui conseiller le courage d'oublier, ou agir

de manière à renouer des liens encore tendres en vue d'un mariage

possible.

--Tout ceci est fort délicat, répondis-je, et je vous dois la vérité.

La Florade est mon ami, non un ami ancien, mais, si je peux parler

ainsi, un ami d'inclination. Il y aura donc peut-être un peu de

trahison de ma part à vous dévoiler les dangers de son caractère; mais

il a tellement le courage de ses défauts et de ses qualités, que,

s'il était ici sommé par vous de s'expliquer, il vous dirait, j'en

ai la certitude, tout ce que je vais vous en dire. C'est une nature

séduisante et généreuse, mais sans frein. Il se livre tout entier à

première vue, n'interroge rien, et se plaît en quelque sorte à braver

toutes les conséquences de ses entraînements.... Certes, il s'est

beaucoup dominé en présence de Nama; mais il n'est pas homme à jouer

le calme qu'il ne sait pas imposer réellement à son imagination. Il a

troublé la tête faible de cette fille par le trouble qu'il éprouvait

lui-même. Elle a donc quelque motif pour s'abuser, sinon pour se

plaindre.

--Alors me voilà fixée. Je ferai ce que Pasquali me conseille aussi:

j'ôterai toute espérance à la pauvre créature. Pourtant ... attendez!

Il faut, avant de me charger de ce rôle cruel, que vous me disiez

très-sérieusement votre dernier mot. Vous me jurez qu'épris d'elle,

peu ou beaucoup, la pitié, l'admiration pour sa beauté, l'estime

qu'après tout la naïveté de son cœur et de son esprit mérite, ne le

décideront jamais à en faire sa compagne? Vous êtes bien sûr que mes

représentations, ma conviction, mon éloquence de femme, si vous voulez,

ne pourraient absolument rien sur lui?

--Vous m'en demandez trop, répondis-je. Personne ne peut engager ainsi

sa responsabilité pour un absent. Vous voulez voir la Florade, vous le

verrez.... Quel jour voulez-vous que je vous l'amène?

La marquise sembla deviner mon désespoir. Elle me regarda

attentivement, avec une sorte de surprise. Je soutins bravement son

regard, je dois le dire, car elle reprit aussitôt avec la même liberté

d'esprit qu'auparavant:

--Amenez-le demain chez Pasquali. Je descendrai comme par hasard.

Ne prévenez votre ami de rien! Il s'armerait d'avance contre mes

arguments. En le prenant au dépourvu, je verrai bien plus clairement si

je dois espérer ou désespérer pour Nama. Et maintenant, ajouta-t-elle,

parlons de vous, docteur! Est-ce que les charmants projets du baron ne

vont pas modifier les vôtres? Est-ce que vous ne prolongerez pas de

quelques semaines votre séjour ici?

--J'y ferai mon possible, répondis-je, afin qu'elle ne combattît pas ma

résolution de fuir au plus tôt.

Je ne me sentais plus assez de force pour recevoir des témoignages

d'estime et de confiance qui me navraient.

--Dans huit jours, pensais-je, elle m'ouvrira peut-être son cœur, comme

Nama lui a ouvert le sien, et, au fond de ce cœur troublé ou souffrant,

je trouverai encore la Florade.

Je la quittai avec un peu de précipitation, prétextant un rendez-vous

donné à Toulon, et je partis la mort dans l'âme. A mes yeux, la

destinée suivait son implacable fantaisie de rapprocher ces deux êtres,

si peu faits, selon moi, l'un pour l'autre. Ils s'étaient vus, ils

se parleraient le lendemain; car, dans certaines situations, parler

ensemble sur l'amour, c'est déjà se parler d'amour. Et moi, j'étais là,

condamné à opérer ce rapprochement!

Je sentais que je n'aurais pas la force de m'y prêter. J'attendis

Pasquali sur le chemin de la Seyne. C'était l'heure où il y retournait.

Il venait d'échanger quelques mots avec la marquise en traversant la

colline. Il savait son projet, et n'y trouvait rien à reprendre.

--Elle est bonne, dit-il, bien bonne femme, le diable m'emporte! Il

faudrait que _le petit_ (il désignait encore ainsi quelquefois son

filleul) fût trois fois effronté pour lui lâcher des douceurs en

pareille circonstance. D'ailleurs, nous serons là.

--Vous y serez, cher monsieur. Moi, j'ai oublié, en m'engageant à être

de la partie, que cela m'était impossible; mais vous n'avez pas besoin

de moi, vous me raconterez l'affaire un autre jour. J'ai à acheter

quelques meubles pour installer un mien ami au nom de qui je viens de

louer la maison Caire; il faut que je passe le contrat....

--Ah! vous m'amenez un voisin? Bon! tant mieux!

Et, sans s'informer de son âge, de ses goûts et de son caractère, il

m'offrit pour lui ses barques, ses engins, son vin d'Espagne et ses

services personnels avec cette cordialité simple et brusque qui le

caractérisait.

J'envoyai une lettre à la Florade pour lui dire que son parrain

l'attendait encore le lendemain à sa bastide; puis je m'occupai

activement de l'installation prochaine du baron. Je consacrai encore

toute l'après-midi de ce lendemain à passer le contrat avec le

propriétaire de sa nouvelle demeure, et je partis pour Hyères, où

j'avais un ami. Je croyais devoir m'éloigner un peu du théâtre de mes

agitations.

III

Hyères est une assez jolie ville, grâce à ses beaux hôtels et aux

nombreuses villas qui la peuplent et l'entourent. Sa situation n'a rien

de remarquable. La colline, trop petite, est trop près, la côte est

trop plate et la mer trop loin. Tout l'intérêt pour moi fut d'examiner

ses jardins, riches en plantes exotiques d'une belle venue. Les

pittospores et les palmiers y sont des arbres véritables. L'ami que

je comptais rencontrer était parti. J'errai seul aux environs durant

quelques jours, et je revins convaincu que, si le climat y était moins

brutal qu'aux environs de Toulon, la nature de ceux-ci, pittoresquement

parlant, était infiniment plus grandiose et plus belle.

Ce qu'il y avait de plus remarquable à Hyères, c'était précisément

la vue des montagnes de Toulon, les deux grands massifs calcaires du

_Phare_ et du _Coude_, dont les profils sont admirables de hardiesse.

Vu de face, c'est-à-dire de la mer, le Pharon n'est qu'une masse grise

absolument nue et aride, qui, par ses formes molles, ressemble à un

gigantesque amas de cendres moutonnées par le vent; mais les lignes du

profil exposé à l'est sont splendides. Le Coudon est beau sur toutes

ses faces. Peu pressé de rentrer à Toulon, je résolus d'aller voir le

pays du haut de cette montagne, qui est en somme la plus intéressante

de la contrée. Je retournai donc vers Toulon par la route qui vient de

Nice, et que je quittai à la Valette. Je m'enfonçai seul, à pied, dans

la gorge qui sépare le Coudon du Pharon, et je commençai à monter le

Coudon par une route de charrettes qui s'arrête au hameau de Turris.

Le terrain de ces collines ne m'offrit aucun intérêt botanique. J'en

profitai pour contempler le défilé des blocs de calcaire traînés vers

la vallée sur cette route très-rapide par les plus forts chevaux et

les plus forts mulets que j'aie jamais vus. Ces attelages descendent

par convois de cinq, et je rencontrai cinq convois dont je dus me

garer, car ces masses roulantes ne peuvent s'arrêter sur place.

C'était, du reste, un beau spectacle que celui de ces monstrueux chars

portant des quartiers de montagne. Les roues étaient bandées par des

arbres fraîchement coupés, tendus en arcs et passés sous les moyeux.

Le calme des chevaux énormes placés dans le brancard, l'ardeur des

mulets moins dociles secouant leurs ornements rouges, les figures et

les cris sauvages des conducteurs à pied, le bruit des chaînes qui

servent de traits, le grincement des moyeux souvent trop larges pour

les parois du chemin encaissé, le bruit, sourd des roues descendant et

brisant les escaliers de rocher, tout cela présentait un ensemble de

vie énergique dans le cadre d'une région âpre et morne. Le travail de

l'homme était là en pleine émission de puissance. Les animaux, soignés

et nourris comme méritent de l'être des bêtes d'un grand prix, étaient

magnifiques, caractérisés comme les études de Géricault, mais d'un type

plus noble. A un endroit aplani où l'un de ces convois faisait halte,

j'interrogeai les conducteurs. J'appris que les vingt-cinq chars,

attelés de cinq chevaux chacun, ne pouvaient être évalués à moins d'un

total qui dépassait deux cent mille francs, sans parler du chargement.

Comme la journée s'avançait et que je ne voulais pas perdre mon temps à

errer, je cherchai un guide à Turris, qui est situé sur la croupe de la

montagne, à l'entrée de la forêt. Un vieux charbonnier qui s'y rendait

m'offrit de me conduire: j'acceptai; mais, au bout d'un quart d'heure

de marche, je vis qu'il allait au hasard; il m'avoua qu'il n'était pas

du pays même et n'était pas monté là depuis vingt ans.

--Alors, lui dis-je, allez où bon vous semblera; j'en sais aussi long

que vous.

Il haussa les épaules sans rien dire et disparut dans le fourré.

Évidemment, il m'avait déjà égaré, car on m'avait parlé d'un sentier

commode à suivre, et il n'y en avait plus trace autour de moi. La forêt

n'était plus qu'un taillis de petits arbres bossus et malheureux; mais

ils masquaient partout la vue, et, tout en gravissant la pente, je

cherchai une clairière pour m'orienter.

Au bout d'une heure de marche, je me trouvai auprès d'une tête blanche

que je crus devoir être celle du mont. Je gagnai le pied de sa

paroi verticale; mais, là, je vis que c'était un simple contre-fort

de la cime réelle, et que j'avais une clairière à traverser pour

atteindre celle-ci. La clairière franchie, la cime n'était qu'un autre

contre-fort. Cette longue terrasse lisse et montant en ligne douce vers

la brisure de la montagne, cette surface blanche et plane que j'avais

vue d'Hyères et de Tamaris, et que, du pied même du Coudon, on croit

voir encore, offrait une suite de créneaux assez réguliers séparés par

des vallons. J'en traversai ainsi une demi-douzaine, tous plus jolis

les uns que les autres et semés de massifs très-frais percés de roches

bien pures, et tapissés tantôt d'un beau gazon, tantôt de grandes

plaques de sable fin piétinées par les loups, qui vivent là fort

tranquilles, à une lieue à vol d'oiseau au-dessus du grand mouvement et

du grand bruit de la ville et de la rade de Toulon.

J'avais laissé loin derrière moi les dernières huttes des charbonniers

de la forêt; j'étais en plein désert par une soirée magnifique. Ma

vue était complétement enfermée par les créneaux successifs de la

montagne; mais, abrité de tous les vents, je respirais un air souple et

délicieux. Ma tristesse s'en allait. Les plantes des régions élevées

se montraient et commençaient à m'intéresser; enfin la sensation de

la solitude absolue exerçait sa magie sur mon imagination, quand

j'entendis une voix forte qui semblait déclamer avec emphase dans le

silence profond de ce sanctuaire.

Je marchai dans la direction de la voix, et vis mon vieux charbonnier

qui courait les bras étendus vers la cime, parlant haut, gesticulant et

comme en proie à une sorte de vertige. Je l'observai et me convainquis

bientôt qu'il était un de ces sorciers de campagne qui croient à

leurs conjurations. Je me rappelai que, dans le pays, la race des

charbonniers et des autres ouvriers forestiers de montagne passe pour

très-exaltée. On m'avait assuré que beaucoup d'entre eux devenaient

fous, ou tombaient dans une mélancolie noire qui les conduisait au

suicide. C'est, qu'en effet l'austérité des montagnes de Provence

semble un milieu impossible pour cette race éminemment matérialiste et

portée à l'activité de la vie pratique. Le Provençal est poëte à la

manière des Italiens: tout est image pour lui, et son langage figuré,

orné de comparaisons et de métaphores, prouve qu'il ne subit pas la

contemplation à l'état de rêverie; il a besoin de réagir contre la

nature, et quand elle réagit sur lui, il doit en être écrasé.

Mon sorcier était, à coup sûr, à moitié fou; mais il n'agissait

pourtant pas au hasard. Il se baissait et se relevait, s'arrêtait et

parlait avec une idée suivie, peut-être selon un rite prescrit. Il

interrogeait attentivement les pistes nombreuses des animaux sauvages,

et je le soupçonnai même d'être un peu lycanthrope. Je le perdis de

vue, et gagnai enfin avec quelque fatigue le sommet à angle presque

droit de la montagne. C'est, après tout, une promenade qui n'est pas

exorbitante, d'autant plus qu'on peut la faire en grande partie à

dos de quadrupède, et je la conseille à tous les amants de la nature

pittoresque. La grande masse, brusquement coupée, ne plonge pas dans

la mer: une vaste plaine et des falaises l'en séparent; mais elle est

assez élevée pour dominer toutes les hauteurs environnantes et pour que

la vue embrasse tout le littoral de Marseille jusqu'à Nice. Les Alpes

montrent leurs cimes neigeuses à l'horizon est, et on y distingue à

l'œil nu les fortes brisures du col de Tende.

Mais ce n'est pas l'étendue qui fait, selon moi, la beauté d'un

tableau, c'est la composition, et celui-ci est un des mieux composés

que j'aie vus. Ces rives austères, hardiment festonnées de la région

toulonaise, ne paraissent pas de petits accidents en face de la mer

incommensurable, car ces festons sont des golfes et des rades d'une

étendue majestueuse et d'une grâce de contours parfaite. Leur grâce a

cela de particulier qu'elle n'est jamais empreinte de mollesse: partout

des falaises puissantes font ressortir les plages adoucies, et partout

le dessin trouve le moyen d'être imprévu en restant logique.

Il était huit heures du soir. Le soleil couchant abreuvait de ses

splendeurs la mer et le continent. Quand j'eus savouré ce spectacle,

je me retournai pour voir l'aride Provence dans l'intérieur des

terres. Je ne vis par là que chaînes dénudées se perdant à l'horizon

en lignes sombres, quelques-unes si droites, qu'on les eût prises pour

des murailles sans fin. Ce sont ces hauteurs stériles, complétement

inhabitées sur une étendue de dix à douze lieues, que dans le pays

on appelle proprement le désert. Entre ces désolantes masses et moi,

les reflets du couchant s'éteignaient rapidement sur de larges abîmes

de verdure coupés de collines fertiles et d'accidents calcaires fort

étranges, sur des cirques de monticules coniques portant ou semblant

porter un ou plusieurs cônes plus élevés au centre, mais tout cela

sur une grande échelle, reposant sur des plateaux très-vastes, et

renfermant des lits de torrents, des gouffres, des vallons profondément

creusés, et des cultures ondoyantes ou des abîmes impénétrables. Il

n'y a pas de grandes élévations en Provence: le Coudon lui-même n'est

qu'une montagne de troisième ordre; mais le dessin de ces aspérités

est toujours fier et large. Le laid même, car il y a de très-laides

régions, n'a rien d'étroit et de mesquin.

Je jetais un dernier regard sur le panorama maritime, quand je me

rappelai que, de Tamaris, madame d'Elmeval regardait tous les soirs

au coucher du soleil la cime où je me trouvais. Je l'avais regardée

avec elle une fois justement à l'heure où le pic recevait le reflet

rose vif du couchant. Nous l'avions vu devenir couleur d'ambre, puis

d'un lilas pur, et enfin d'un gris de perle satiné à mesure que le

soleil descendait derrière nous dans la mer. La colline Caire, avec

son bois de pins et de liéges noirâtres, servait de repoussoir à cette

illumination chatoyante.

L'idée me vint naturellement qu'à ce moment même la marquise consultait

le temps pour sa promenade du lendemain, en regardant si le sommet du

Coudon était clair, et, comme j'étais dans des flots de lumière pure,

si par hasard elle se servait de la longue-vue, elle pouvait distinguer

un imperceptible point noir sur les masses blanches de la cime. Je me

trompais, la distance est trop grande, et, malgré d'excellents yeux,

je ne discernais pas même la microscopique colline de Tamaris au bord

de la mer. Il est vrai qu'elle était noyée dans l'ombre du cap Sicier.

Je me servis de la lunette portative que je m'étais procurée, et je

crus reconnaître la bastide comme un point pâle dans la verdure des

pins; cela était flottant comme un rêve, et toute ma tristesse revint.

Je me répétais ce sot et amer proverbe: «Loin des yeux, loin du cœur!»

Cela pouvait être vrai pour elle; pour moi, cet éloignement, cette

impossibilité de communiquer avec elle à travers l'espace irritaient ma

douleur.

Tamaris · 第 8 / 16 段