--A l'utilité de votre dévouement pour la personne aimée, répondis-je.

Plus vous donnerez de votre cœur et de votre volonté, plus il vous en

sera rendu par l'influence divine de l'amour; mais, quand cette dépense

ne peut produire que le malheur des autres, soyez certain que vous vous

ruinez en pure perte.

--Pour conclure, dit-il après un instant de rêverie où il me sembla

prendre la résolution de respecter ma logique et de garder la sienne,

qu'est-ce que je peux faire pour cette pauvre Zinovèse? Vous n'allez

pas me dire, comme pour Nama, qu'il faut l'épouser ou la fuir. Je ne

peux que la fuir ou la consoler, et, dans les deux cas, je fais mal.

Je la laisse mourir ou la rends de plus en plus coupable envers un mari

qui vaut probablement mieux que moi.

--Laissez-la mourir, et tant pis pour elle!

--Vous n'êtes pas consolant, docteur.

--Vous n'êtes donc pas consolé, vous?

--Non; je plains cette pauvre femme, et, si je suivais mon instinct,

mon instinct sauvage comme vous l'appelez, j'irais lui dire que je

l'aime encore. Vous voyez bien que je me combats quelquefois. Il en

est de même à l'égard de mademoiselle Roque. Je l'aimerais de bien bon

cœur, si elle n'en devait pas souffrir.

--Ne profanez donc pas le verbe _aimer_! Vous n'aimez ni l'une ni

l'autre.

--Je les aime, comme je peux et plus que je ne devrais, car il est bien

certain qu'aucune d'elles ne réalise mon rêve d'amour. Vous avez beau

dire et croire que mon âme est dépensée en petite monnaie; je sais bien

le contraire, moi! Je sais et je sens que je n'ai pas commencé la vie

et qu'il y a en moi des trésors de tendresse et de passion qui n'auront

peut-être jamais l'occasion de se répandre. Où est la femme idéale que

nous nous créons tous? Elle existera pour nous un instant peut-être,

en ce sens que nous croirons la saisir où elle n'est pas et que nous

prendrons quelque nymphe vulgaire pour la déesse elle-même; mais

l'illusion ne durera pas. Vous voyez que je parle comme un sceptique,

mais du diable si je le suis! Puisque la vie est faite d'aspirations,

je veux toujours aspirer, et ce que je trouverai, je prétends m'en

contenter sans renier Dieu, l'amour et la jeunesse.

--Alors épousez mademoiselle Roque; vrai, épousez-la!

--Pourquoi? Je n'ai pas dit que je me bercerais toujours de la même

illusion. Je sais que ce n'est pas possible; je vivrai donc en simple

mortel. Je passerai d'une ivresse à l'autre, et je n'aurai jamais le

réveil triste, par la raison que je sais qu'il y a toujours du vin.

--Alors vous êtes gai? L'une pleure, l'autre rugit, toutes deux

mourront peut-être....

La Florade m'interrompit par un juron, et pour la première fois je

le vis en colère. Il m'accusait de pédantisme et de cruauté. Il se

disait et se croyait parfaitement innocent du malheur de ces deux

femmes, par la raison qu'il n'avait jamais consenti à être aimé d'elles

au détriment de leur honneur ou de leur devoir, ce qui n'était pas

rigoureusement vrai.

--Voyons! s'écria-t-il dans un mouvement d'entraînement oratoire aussi

naïf que paradoxal: vous qui parlez, êtes-vous plus prudent que moi?

Qu'est-ce que vous allez faire tous les jours chez cette madame Martin,

puisque Martin il y a, qui paraît être une femme vertueuse, dévouée à

son enfant malade, attachée à ses devoirs et jalouse de sa réputation?

--Ne parlez pas de madame Martin, repris-je avec vivacité. Elle n'est

pas ici en cause. Vous ne la connaissez pas. Vous ne pouvez rien dire à

propos d'elle qui ait le sens commun!

--Ah! pardonnez-moi, mon cher; je sais par Pasquali, qui est homme

de bon jugement, que c'est une femme adorable, et j'ai vu par mes

yeux qu'elle est belle à faire tourner des têtes plus solides que la

mienne. La vôtre a beau être défendue par les sophismes d'une fausse

expérience; vous êtes jeune, que diable! et je vous dirai ce que vous

me disiez l'autre jour: vous n'êtes ni plus laid ni plus sot qu'un

autre. Vous n'êtes pas non plus un dieu, je le constate, et je suis

certain que vous ne versez pas de philtres sous forme de potion à vos

malades; mais cette femme est veuve, elle est seule, elle est sage,

elle s'ennuiera demain, si elle ne s'ennuie déjà aujourd'hui. Elle

aura besoin d'aimer; plus elle est pure et vraie, plus ce besoin sera

impérieux. Vous serez là, vous, épris, éperdu peut-être, tout prêt à

parler, si vos yeux et vos pâleurs subites n'ont parlé déjà,--car vous

avez, depuis deux jours, des yeux distraits et des pâleurs subites,

je vous en avertis! Vous êtes amoureux, mon cher, je m'y connais; la

semaine prochaine vous serez fou,--et peut-être aimé,--car les femmes,

si austères et si haut placées qu'elles soient, ne nous demandent

pas autre chose que de les aimer ardemment et naïvement. Eh bien,

quelle est la position de madame Martin? Tout fait pressentir dans les

réticences de ses confidents une grande fortune et une haute naissance.

Pourra-t-elle vous épouser, et le voudrez-vous? Non, votre fierté,

votre dévouement pour elle s'y refuseront; car, en vous épousant,

elle attirera peut-être des malheurs très-grands sur elle-même. Dans

certaines familles, la veuve est tenue de ne pas se remarier, ou de

perdre la tutelle de son fils. La voilà donc ruinée, séparée peut-être

de cet enfant qu'elle idolâtre, ou bien forcée de vous éloigner, et

mourant de chagrin ni plus ni moins que la très-placide et très-bornée

mademoiselle Roque, ou que la très-illettrée et très-emportée Zinovèse.

Vous viendrez me dire alors, comme je vous disais tout à l'heure:

«Comment cela se fait-il? Je vous jure bien, ajouterez-vous, qu'en

allant tâter le pouls à son marmot, je ne croyais pas en venir là, et

lui causer tout le mal qui lui arrive. Certes je n'ai pas prévu, je

ne m'attendais pas....» Et moi, votre confident, si je vous réponds

alors: «Mon cher, c'est votre faute; il fallait prévoir, il ne fallait

pas y retourner, il ne fallait pas être jeune, il ne fallait pas voir

qu'elle est belle; enfin tant pis pour elle et tant pis pour vous!» si

je vous dis tout cela, mon cher docteur, ne penserez-vous pas que je

suis un orgueilleux sans pitié et un ami sans entrailles?

La vive déclamation de la Florade portait si juste à certains égards,

qu'elle me troubla beaucoup intérieurement; mais je n'en fus pas

atterré, et ma réponse était toute prête dans ma conviction et dans ma

bonne foi.

--Tout ceci serait parfaitement raisonné, lui dis-je, si l'édifice ne

péchait par la base. Vous commencez toujours par établir qu'on est

autorisé à manquer de raison et de volonté en amour; je n'admets pas

cela, moi. Supposons tout ce que vous voudrez à propos d'une femme

quelconque, car je me refuse absolument à faire intervenir dans nos

thèmes celle qu'il vous a plu de nommer, et que je connais trop peu

pour pouvoir me permettre....

--Passons, passons!... Supposons qu'elle s'appelle madame Trois-Étoiles.

--Madame Trois-Étoiles étant donnée, je suppose que j'en devienne

épris. Sachant fort bien d'avance que je ne puis que l'offenser en

laissant paraître mon enthousiasme, il me paraît très-simple de

m'abstenir de toute émotion apparente, et, si je ne suis pas capable

de cela, je ne suis qu'un enfant sans raison! Mais supposons que je

sois cet enfant-là. Madame Trois-Étoiles, pour peu qu'elle ne soit pas

folle, se dira: «Cet ingénu n'est pas mon fait; je suis une femme de

bien, et je n'irai pas risquer mon avenir et celui de mon fils pour

charmer les loisirs de ce monsieur, qui n'a pas seulement le bon goût

de me cacher son émotion, et qui dès lors n'est certes pas capable

de devenir mon appui et celui de mon fils dans l'avenir.» Voilà mon

raisonnement, cher ami; il manque d'éloquence, mais il vaut bien le

vôtre.

--D'où il résulte qu'étant un fou, je n'ai eu affaire qu'à des folles?

--Eh mais!...

--Savez-vous, dit-il en riant, la morale de tout ceci? C'est que vous

me donnez une envie furieuse de devenir un homme raisonnable et d'aimer

éperdument une femme gouvernée par la raison!

On dérangea notre tête-à-tête, et, quand je rentrai à mon hôtel,

j'écrivis au baron de la Rive. J'étais assez content de moi, la Florade

m'avait rappelé à moi-même. J'étais bien résolu à me défendre de mon

propre cœur, et je ne pouvais admettre un seul instant qu'à propos de

moi la marquise pût jamais avoir à combattre le sien.

Je passai huit jours sans la revoir. J'avais des nouvelles de Tamaris

par Aubanel et Pasquali. Paul allait bien. La marquise vivait dans une

sérénité angélique. Je hâtai la conclusion de mon affaire. Mademoiselle

Roque ne se décidait à rien, et, ne voulant pas attendre indéfiniment

son caprice, je vendis ma zone d'artichauts le moins mal possible à un

riche maraîcher de la Seyne. Je fis une visite à la Zinovèse, et je la

trouvai mieux. Mes calmants faisaient merveille. Elle avait recouvré

le sommeil, ses yeux s'étaient un peu détendus, son regard était moins

effrayant. J'évitai de lui parler de son moral, craignant de réveiller

l'incendie, et je portai cette bonne nouvelle d'une amélioration

sensible à la Florade, que je cessai de sermonner, dans la crainte

qu'il ne revînt à ses commentaires sur mon propre compte. Je ne voulus

même pas savoir s'il avait de nouveau aperçu la marquise, et je ne sus

réellement pas s'il était retourné à Tamaris.

Toutes choses ainsi réglées, je me disposais à quitter la Provence et à

faire ma visite d'adieux à madame d'Elmeval, lorsque je reçus du baron

la lettre suivante:

«Mon cher enfant, je me sens assez fort pour quitter Nice, où je

m'ennuie depuis notre séparation; mais tu me trouves encore _trop

jeune_ pour habiter le nord de la France. Puisque Toulon est un terme

moyen, et qu'il y a toujours là de braves gens, puisque ma chère

Yvonne, c'est le nom d'enfance que je donnais à la marquise, se

trouve bien dans ces parages, je veux aller passer mes derniers trois

mois d'exil auprès d'elle. Mon voisinage de soixante et douze ans ne

la compromettra pas, et elle sait fort bien que je ne serai pas un

voisin importun. Cependant je ne veux rien faire sans sa permission.

Va donc la trouver de ma part, et, si elle a autant de plaisir à me

voir que j'en aurai moi-même à me sentir près d'elle, occupe-toi de

me caser dans une villa au quartier de Tamaris ou de Balaguier. Tu

vois que je me rappelle le pays. Je me rappelle aussi une assez belle

maison dans le goût italien avec une fontaine en terrasse, l'ancienne

bastide Caire. Je ne sais à qui elle est maintenant. Tâche de la louer

pour moi. Ce doit être tout près des bastides Tamaris et Pasquali, au

versant de la colline, près du rivage. Sacrifie-moi encore quelques

jours pour m'installer, et compte que, si ta réponse n'y fait pas

obstacle, ton vieux ami philosophera et radotera avec toi d'aujourd'hui

en huit.»

Une heure après la lecture de cette lettre, j'étais à Tamaris. La

marquise était à la promenade; je résolus de l'attendre, et j'allai

examiner la maison Caire, que je n'avais vue encore qu'extérieurement.

C'était un _palazzetto_ génois assez élégant, et la fontaine avec

ses eaux jaillissantes, les escaliers du perron tapissés d'une belle

plante exotique, le jardin en terrasse bordé d'une étrange balustrade

de niches arrondies, la serre chaude assez vaste, le petit bois de

lauriers formant une voûte épaisse au-dessus du courant supérieur de

la source, la prairie bien abritée par la colline du fort, le bois de

pins et de liéges descendant jusqu'au pied de la colline même, une

ferme à deux pas, qui touchait l'enclos de Tamaris et qui communiquait

avec le jardin par une allée de beaux platanes garnie de rigoles à

eaux courantes, tout était agréable et bien disposé pour les courtes

promenades pédestres de mon vieux ami. Je m'informai auprès de fermiers

fort bourrus; la maison était inhabitée, on pouvait la visiter et la

louer en tout ou en partie. Je vis les appartements, qui me parurent

sains et assez confortables. Je demandai le prix, et, avant de rien

conclure, je retournai à Tamaris. _Madame_ n'était pas rentrée.

--Elle ne tardera guère, me dit le petit Nicolas en s'avançant sur la

terrasse; et, tenez, la voilà qui revient!

Je ne voyais sur la rive que des pêcheurs et des douaniers.

--Elle n'est pas là! dit Nicolas; regardez donc du côté de

Saint-Mandrier, là-bas, en mer! Elle a été voir le jardin botanique

avec le petit et M. Pasquali, dans le canot au lieutenant la Florade.

--Et le lieutenant?...

--Et le lieutenant aussi; voyez!

Je regardai à la longue-vue dressée sur la terrasse,--c'est le meuble

indispensable de toutes les habitations côtières,--et je distinguai la

Florade assis sur son manteau étalé à la poupe de l'embarcation. Paul

était debout entre ses jambes, la marquise à sa droite, Pasquali à sa

gauche, la bonne auprès de sa maîtresse, et les douze rameurs, assis

deux à deux vis-à-vis de ce groupe, enlevaient légèrement le canot,

qui filait comme une mouette.

Je quittai brusquement Nicolas et la longue-vue, et je descendis à

la _noria_ située dans le rocher au revers du côté maritime. C'était

comme une petite cave profonde à ciel ouvert, tapissée de lierre et

de plantes grasses rampantes à grandes fleurs blanches et roses. Là,

bien seul, je maîtrisai mon mal. La Florade s'était introduit dans

l'intimité de la marquise. Certes, il l'aimait déjà.... Avais-je

mission de la protéger contre lui? Et, d'ailleurs, n'était-il pas

capable de la bien aimer, lui avide d'idéal, intelligent, sincère

et doué d'un charme réel? A quoi bon lutter contre les mystérieuses

destinées? «Elle est seule, elle est austère, avait-il dit; elle

a besoin d'aimer, c'est fatal: elle aimera dès qu'elle sera aimée.»

Eh bien, pourquoi non? Si une mésalliance compromet son avenir,

ne trouvera-t-elle pas dans la passion d'un homme enthousiaste et

charmant des compensations infinies? Faut-il qu'elle ignore l'amour

parce qu'elle est mère? Et qui prouve que cet enfant n'aimera pas la

Florade avec engouement et ne luttera pas pour lui avec elle? Il l'aime

aujourd'hui pour sa figure riante, pour son uniforme et son canot. Ce

qu'il rêve déjà, c'est d'être marin, je parie! Demain, il l'aimera

pour ses tendres caresses et ses fines gâteries.... Il ne connaît de

moi que la tisane et les cataplasmes! Vais-je donc être jaloux de

Paul?... Non, pas plus que je ne veux l'être de sa mère. La Florade

est aventureux. Il recule sans doute encore devant l'idée de conquérir

la fortune avec la femme; mais il est homme à accepter et à dominer à

force de cœur et d'audace les plus délicates situations.... Oui, oui,

il osera ce que je n'oserais pas, et ce sera tant mieux pour elle. Il

saura l'étourdir sur les dangers et les déboires de la lutte engagée

avec le monde en s'étourdissant lui-même, et tout ce qui me paraît

obstacle et malheur sera pour eux l'aiguillon de l'amour. Allons! pas

un mot, pas un regard qui trahisse ma souffrance. Dans huit jours,

j'installerai le baron et je fuirai, laissant à la marquise un conseil

et un appui sérieux.--Moi, j'oublierai, puisqu'il le faut!

J'essuyai la sueur froide qui coulait de mon front, je remontai les

degrés de la noria, je redescendis ceux de la bastide, et j'étais au

rivage quand le canot y déposa ses passagers. Malgré moi, mon premier

regard fut pour la Florade. Sa physionomie était sérieuse et comme

éteinte par le respect. Il n'y avait certes rien à reprendre dans son

attitude. J'en fus d'autant plus consterné. Trop confiant en lui-même,

il eût certainement déplu.

La marquise me fit le bon accueil des autres jours, et témoigna du

plaisir à me voir; mais elle rougit sensiblement. Pasquali eut un

sourire de sphinx, qui n'était peut-être qu'un sourire de cordialité.

Il me sembla que Paul ne faisait de lui-même aucune attention à moi.

Cependant la scène changea au bout d'un instant. La marquise remerciait

Pasquali, en désignant la Florade, de lui avoir procuré un si bon

pilote. Elle remerciait le pilote aussi; mais elle n'invitait personne

à la suivre, et, comme la Florade m'offrait de me remmener dans son

embarcation, elle mit sa main sur mon bras en disant:

--Non! j'ai à parler au docteur, il faut qu'il me sacrifie au moins

dix minutes. La calèche est là-haut comme tous les jour; je le ferai

reconduire à la Seyne, et, s'il est pressé, il arrivera aussitôt que

vous, car vous avez le vent contraire.

La Florade devint pourpre. Pasquali continua de sourire mystérieusement.

Ce fut à mon tour de montrer une soumission impassible.

--Arrêtons-nous chez le voisin, me dit la marquise dès que la Florade

eut crié: «File!» à ses rameurs. Je veux l'interroger en même temps

que vous.

Elle s'assit dans le jardinet de Pasquali. La bonne remonta vers la

bastide Tamaris avec Paul, qui criait la faim.

--Mon brave voisin et mon bon docteur, nous dit la marquise, qu'est-ce

que c'est que M. de la Florade? Vous d'abord, voisin, c'est votre

filleul, le fils d'un de vos meilleurs amis. Il est très-jeune,

très-décoré, très-gradé pour son âge. Il est doux, brave et

intelligent, et après?

--Après, dit Pasquali, c'est le meilleur enfant de la terre. Pourtant,

je ne vous l'aurais jamais présenté _chez vous_. Il venait me chercher

dans son canot d'officier; vous partiez pour le même but dans une

grosse barque, un vrai fiacre. Vous auriez mis deux heures, Paul se

serait enrhumé. Je vous ai conseillé d'accepter l'offre du lieutenant.

Votre santé et celle du petit avant tout!...

--Oui, oui, reprit-elle, nous avons tous bien fait. La promenade a été

charmante, votre ami très-obligeant. J'aurais été prude de refuser son

embarcation avec votre compagnie; mais pourquoi me dites-vous que vous

ne me l'eussiez jamais présenté chez moi?

--Parce que c'est un jeune homme, et que vous ne voulez pas recevoir de

jeunes gens, en quoi vous avez raison.

--Je reçois pourtant le docteur, qui n'est pas précisément un vieillard.

--Oh! moi, répondis-je avec un rire forcé, je ne compte pas: un médecin

n'est jamais jeune.

--Alors, reprit la marquise en souriant et en s'adressant au voisin,

vous n'avez pas d'autre motif pour ne pas m'amener votre filleul que sa

qualité de jeune homme?

--Ma foi! vous m'embarrassez, répondit Pasquali. Questionnez donc un

peu le docteur; c'est à son tour de parler.

--Oui, voyons, docteur! reprit la marquise.

Pasquali, qui était fin sous son air d'insouciance habituelle, me

regardait dans les yeux. Je fis l'éloge de la Florade sans restriction

et avec un peu de ce feu héroïque dont j'avais fait provision sous les

pampres de la noria.

La marquise m'examinait aussi avec une attention extraordinaire.

--Alors, dit-elle quand j'eus fini, vous ne m'approuveriez pas de

fermer ma porte à votre ami, s'il venait me voir avec son parrain ou

avec vous?

Je ne pus surmonter un peu d'amertume. Je lui témoignai ma surprise

d'avoir à examiner une question de prudence et de convenance avec une

femme qui savait le monde mieux que moi. Je me récusai quant au conseil

à donner, et j'ajoutai que je n'aurais probablement pas l'occasion

d'accompagner la Florade chez elle, puisque je partais dans huit jours.

Et, comme ce sujet de conversation commençait à dépasser mes forces, je

la priai de vouloir bien m'écouter sur un autre sujet plus intéressant

peut-être pour elle et pour moi. Pasquali se levait par discrétion: je

le retins et présentai à la marquise la lettre du baron; après quoi,

pendant qu'elle en prenait lecture, je suivis notre hôte au fond de son

petit jardin.

--Quelle diable d'idée a-t-elle, me dit-il, de vouloir inviter la

Florade? J'ai peur que ce gaillard-là ne lui fasse une déclaration à la

seconde visite!

--Eh bien, qu'est-ce que cela vous fait? répondis-je avec une

indifférence très-bien jouée.

--Cela ne vous fait donc rien, à vous?

--Il me semble que cela ne me regarde pas du tout.

--Eh bien, moi, c'est différent; c'est mon filleul, et je l'aime, _le

mâtin!_ Croyez-vous que ça m'amuse, de le voir flanquer à la porte? Et

qu'aurai-je à dire? Il l'aura mérité! Elle m'en fera des reproches, la

brave femme!

--Non; après ce que vous venez de lui dire....

--Vous croyez?

--Ses reproches seraient injustes. S'il l'offense, elle ne pourra s'en

prendre qu'à elle-même. Elle est suffisamment avertie par votre silence.

--Allons, je m'en lave les mains alors!

Pasquali ralluma philosophiquement sa pipe, et alla donner un coup

d'œil à ses engins, la porte de son jardin n'étant séparée du flot

paisible que par un chemin étroit, élevé d'un mètre sur les galets.

--Venez donc que je vous dise ma joie! s'écria la marquise en se levant

et en me tendant la lettre. Oui, je veux qu'il vienne, notre excellent,

notre meilleur ami! Je vais lui écrire moi-même. Venez vite là-haut; la

lettre peut encore partir aujourd'hui. J'enverrai Nicolas au galop du

petit âne d'Afrique.... Au revoir, voisin! cria-t-elle à Pasquali par

la porte ouverte. Je monte.... Une lettre pressée! à tantôt!

Elle monta légèrement l'escalier rapide et difficile. Elle arriva

sans être essoufflée. Je remarquai la force et l'équilibre de son

organisation, qui m'avaient déjà frappé à la promenade. Ce n'était

pas une femme du monde étiolée par l'oisiveté ou usée par l'activité

sans but. Elle était toute jeune encore, solidement trempée comme une

Armoricaine de forte race, et la délicatesse de ses linéaments cachait

une vie arrivée à son développement sans solution de continuité.

N'était-elle pas faite pour l'expansion du bonheur, cette femme sans

tache et sans remords? Était-il possible que la Florade ne comprît pas

qu'elle méritait une vie de dévouement sans partage et d'adoration

sans défaillance? Elle était si belle dans son activité et dans son

rayonnement, que je faillis tomber à ses pieds et lui promettre de tuer

celui qui la rendrait malheureuse.

Son premier mouvement fut d'embrasser son fils, et, tout en se mettant

à son bureau, elle lui demandait s'il n'avait pas oublié le vieux baron

et s'il allait être content de le revoir. Elle écrivit avec effusion,

me priant de lire à mesure par-dessus son épaule pour voir si, dans sa

précipitation, elle n'oubliait pas quelques mots. Puis elle se leva et

me tendit la plume.

--Écrivez, écrivez dans ma lettre, dit-elle; ce sera convenable ou non:

avec lui, il n'y a pas de malice à craindre. Nous n'avons pas le temps

de faire deux lettres. Faites vite! je vais presser Nicolas.

--Mais non, je pars aussi; je porterai la lettre....

--Je vous dis que non! _Boumaka_ (c'était l'âne) ira plus vite que tout

le monde.

Malgré son ordre, j'écrivis trois lignes sur une autre feuille. Je

cachetai rapidement les deux lettres, et l'envoi partit.

--A présent, dit la marquise, allons vite à la maison Caire!

--Non, j'y ai été; tout est vu, tout est réglé; je n'ai plus qu'un mot

à dire en passant pour que l'affaire soit conclue.

--Allez-y et revenez; je vous attends sous les pins. N'oubliez pas le

denier à Dieu, et, ce soir, à Toulon, vous verrez les propriétaires

pour plus de sûreté.

A peine étais-je de retour, oubliant presque déjà ma blessure au

rayonnement de son beau et franc sourire, qu'elle me consterna de

nouveau en me disant:

--A présent, parlons du _fameux la Florade!_

Et, comme elle s'aperçut de la stupeur où me plongeait sa trop naïve

insistance, elle ajouta en riant:

--Vous n'en revenez pas! C'est que j'ai un roman à vous raconter.

Pourquoi êtes-vous resté huit jours absent? Il se passe tant de choses

en huit jours! Allons, venez vous asseoir sur mon banc favori, je vais

vous raconter cela pendant que vous regarderez le point de vue que vous

aimez.

Elle s'assit sur un banc creusé en demi-cercle dans le rocher et revêtu

de coquillages à la mode italienne. De là, on découvrait la grande rade

prise dans le sens de sa longueur, avec ses belles falaises et ses eaux

irisées; mais je n'étais guère disposé à goûter ce spectacle, j'avais

un poids atroce sur le cœur.

--Figurez-vous, reprit la marquise, que j'ai été rendre visite à

mademoiselle Roque, et que je suis au mieux avec elle.

--Vraiment!

Tamaris · 第 7 / 16 段