Ces guérites sont des huttes de pierres brutes, de mottes de terre

et de branchages, avec un toit de roseaux ou de lames de schiste.

Comme elles sont tolérées plutôt que permises, elles sont l'ouvrage

des factionnaires, et il leur est interdit d'y avoir aucune espèce

de meuble, de couverture, de bien-être quelconque propre à favoriser

le sommeil. Un banc de pierre ou de briques leur permet cependant de

s'y étendre; mais, comme il n'y a ni porte ni fenêtre, le froid des

nuits mauvaises et le bruit assourdissant des tempêtes se chargent

probablement de tenir le factionnaire éveillé. Ces huttes doivent, en

outre, être placées de manière à dominer tout ce qui ferait obstacle à

la vue dans le rayon de la surveillance assignée au factionnaire. On

les trouve donc souvent perchées dans les sites les plus effrayants,

et le sentier battu qui entourait celle-ci n'avait pas, au bord du

précipice vertical, plus de quinze centimètres de large. Il n'y eût pas

fait bon d'être somnambule; mais on sait que là où passe la chèvre le

douanier peut passer.

Comme je regardais le beau spectacle de la mer écumante contre les

âpres racines de la falaise, le garde-côte, qu'on croit parfois absent,

mais qui est toujours là, guettant toutes choses, sortit je ne sais

d'où, et m'aborda d'un air grave et bienveillant. C'était un homme

d'une quarantaine d'années, d'une belle et douce figure.

--Êtes-vous le médecin? me dit-il.

Et, sur ma réponse affirmative:

--Alors vous venez du poste? Vous avez vu ma femme?

--Vous êtes donc maître Pierre Estagel? Eh bien, votre femme a besoin

d'être soignée; mais il y a de la ressource.

Le garde-côte secoua la tête.

--Elle se donne trop de mal, dit-il, elle n'a pas de repos, et Dieu

sait qu'elle n'est pourtant pas obligée de se tourmenter: nous avons

bien de quoi vivre; mais c'est une pauvre femme qui voudrait toujours

ce qu'elle n'a pas, et qui ne se contente jamais de ce qu'elle a.

Il resta pensif. C'était un homme doux, mais peu expansif, habitué

à la solitude, au silence par conséquent. Je vis qu'il fallait le

questionner; moyennant quoi, je sus toute l'histoire de sa femme.

Elle avait été riche. Son père était patron d'une grosse barque de

pêche et propriétaire de deux autres. Un coup de mer avait brisé toute

sa fortune. Estagel l'avait aidé à se sauver lui-même, et il avait

apporté au rivage Catarina (la Zinovèse), demi-morte de peur et de

froid. Elle était venue là en partie de plaisir avec son père, comme

cela lui arrivait souvent. Elle était déjà connue pour sa beauté et sa

_belle danse_ aux pèlerinages de la côte. Il y avait donc près d'un an

qu'Estagel l'avait remarquée. En la voyant ruinée et désolée, il lui

offrit le mariage, qu'elle accepta sous le coup du découragement; mais

elle se flattait d'un héritage qui leur échappa. On sait le reste, la

Zinovèse me l'avait dit. Le mari n'avait aucune espèce de soupçon sur

elle. Il la jugeait plus inaccessible que les rochers de son poste,

et sa confiance n'avait rien qui ne lui fît honneur à lui-même. On

sentait en lui une droiture de cœur et une patience de caractère assez

remarquables. Il ne s'exprimait pas mal, il lisait même quelquefois, et

je vis dans la hutte un vieux volume dépareillé du Plutarque d'Amyot à

côté de sa pipe.

--Mais vous ne faîtes plus de faction, lui dis-je, puisque vous voilà

gradé?

--Gradé et décoré, répondit-il en soulevant la capote qu'il avait jetée

sur ses épaules par-dessus son uniforme. On m'a donné cela pour un

sauvetage. Je ne le demandais pas. Quant au grade, il me dispense de la

faction, et vous me voyez ici en remplacement volontaire d'un camarade

qui s'est trouvé indisposé aujourd'hui.

Et il se mit à réparer la cabane, qui tombait en ruine.

--Il paraît, lui dis-je, qu'on a peu de soin de ce pauvre abri, où

certes il n'y a rien de trop.

--Ah! que voulez-vous! on s'ennuie de réparer ce qui tombe toujours!

Quand je faisais mon quart de nuit, je n'entendais pas rouler une

pierre sans la relever.

--Vous y avez passé des nuits bien dures, n'est-ce pas?

--Oui! Une fois,--la guérite n'était qu'en terre et en feuillée dans

ce temps-là,--j'ai été emporté avec sur cette pointe de rocher que vous

voyez là-dessous. Heureusement, il s'est trouvé un petit arbre pour me

retenir. Les plus mauvais coups de vent ici sont ceux qui tournent tout

d'un coup de l'est au nord-ouest. Ça vous prend comme en tire-bouchon

et vous enlève; mais il y a aussi de bonnes nuits. Quand on étouffe

dans les villes et même dans les maisons à la côte, ici, l'été, on est

content de respirer, et, de temps en temps, on regarde la lune pour se

désennuyer de regarder la mer.

--Avez-vous affaire aux contrebandiers quelquefois?

--Non, la côte est trop mauvaise, la calangue est petite et trop facile

à surveiller. Vous voyez ces deux pointes de rocher qui sortent de la

mer à cinq cents mètres de la falaise. On les appelle les _freirets_

ou les _frères_, parce que de loin les écueils ont l'air d'être tout

pareils. Eh bien, toute la falaise est bordée de roches sous-marines du

même genre, et on appelle ces endroits-là les _mal-passets_. Ce n'est

donc pas une plage pour débarquer de la contrebande dans les mauvaises

nuits, et, quand la mer est douce, nous entendons tout. Notre affaire,

c'est de regarder, aussi loin que nous pouvons voir, s'il n'y a pas

quelque embarcation en détresse, afin d'aller avertir le poste et

porter secours. Vous voyez que nous faisons plus de bien que de peine

aux gens de mer, et nous sommes aimés dans le pays.

Après avoir arraché par lambeaux tous les renseignements que je

rapporte ici en bloc, car maître Estagel semblait compter ses paroles,

et ses yeux attentifs ne quittaient pas l'horizon, je pris congé de lui

en lui serrant la main et en refusant, bien entendu, d'être indemnisé

de ma visite à sa femme. Il me montra un sentier pour rejoindre la

route de mulets qui monte jusqu'au sommet du cap Sicier, celui de la

falaise étant trop dangereux.

--D'ailleurs, vous ne pourriez pas le suivre sans vous égarer, me

cria-t-il. Il n'y a que nous qui sachions au juste où il faut poser un

pied et puis l'autre.

Et, comme je me rapprochais de lui pour allumer un cigare, je lui

demandai si réellement un douanier était un chamois qu'aucun autre

homme ne pouvait suivre dans les précipices.

--Ma foi, répondit-il, je n'ai vu, en fait de messieurs, qu'un seul

jeune homme, un petit officier de marine, capable de me suivre partout.

Il venait là pour son plaisir, et, une fois, nous avons fait assaut

à qui descendrait le plus vite de la rampe de Notre-Dame-de-la-Garde

jusqu'au rivage.

--Et qui a gagné?

--Personne, nous sommes arrivés ensemble.

Je partais; je ne sais quelle induction rapide de mon cerveau me fit

revenir encore pour ramasser une plante que j'avais remarquée auprès de

la hutte.

--Comment l'appelez-vous? me dit le garde-côte.

--- _Épipacte blanc de neige_. Et l'officier de marine, comment

s'appelait-il?

--Ah! l'officier.... C'était, dans ce temps-là, un enseigne à bord du

_Finistère_; je crois qu'il a passé lieutenant à bord de _la Bretagne_,

mais je ne me rappelle pas son nom.

--Ce n'était pas la Florade?

--Juste! Vous l'avez dit; un charmant garçon! Vous le connaissez?

--Oui. Adieu, merci!

De déduction en déduction, j'arrivai, tout en marchant, à me persuader

que la Florade devait être l'amant volage et maudit de la Zinovèse.

Était-ce vraisemblable? On le saura plus tard.

Et puis je pensai à l'existence de ces gardes-côtes, humble providence

des navigateurs, si longtemps haïs et menacés par la population

côtière. Il n'est pas de situation particulière dont l'examen ne

produise en nous un retour personnel et qui n'amène cette question

intérieure: «Si j'étais à la place d'un de ces hommes, quel effet

en ressentirais-je?» Et j'allais m'identifiant par la rêverie à

cette rêverie continue de la sentinelle de mer, seule dans un endroit

terrible, écoutant les arbres se briser autour d'elle dans les nuits

sinistres, et cherchant à distinguer l'appel suprême de la voix humaine

au milieu des sifflements de la bourrasque et des rugissements du

flot. Je rêvais aussi aux délices des belles nuits d'été, aux harmonies

de la brise marine, à la succession de spectacles enchanteurs, que

la lune prodigue aux montagnes désertes et aux noirs écueils plongés

dans la vague phosphorescente. Être sans besoins, sans appréhensions

personnelles sous ce toit de branches, sans souvenirs et sans projets,

et posséder à soi tout seul, pendant des saisons entières, le tableau

grandiose de la nature à tous les moments de sa vie mystérieuse,

compter ses pulsations, respirer ses parfums sauvages, étudier ses

moindres habitudes, connaître les moindres phases de tous ses modes

d'existence et de manifestation depuis le sommeil du brin d'herbe

jusqu'à la marche du nuage, et depuis le réveil bruyant de l'oiseau

de proie jusqu'au muet travail de décomposition du rocher! L'homme

du peuple sent vaguement ces jouissances, mais la continuité de sa

contemplation forcée le blase et l'attriste. Il arrive à participer

au calme stupéfiant de la pierre rongée par la lune ou à la monotonie

du mouvement des ondes fouettées par le vent. L'homme intelligent

résisterait davantage, mais il pourrait bien s'exaspérer tout à coup

contre l'assouvissement de sa jouissance; car, il n'y a pas à dire,

c'est un idéal pour tous les amants de la nature que de se trouver aux

prises avec elle dans un lieu déterminé, sans être rappelé à chaque

instant aux obligations de la vie sociale; mais l'habitude de cette

vie devient impérieuse, et ceux qu'elle fatigue ou irrite le plus sont

peut-être ceux qui s'en passeraient le moins.

Je voulus gravir jusqu'à la pointe du promontoire; mais, de là, je ne

vis que la mer immense et la garigue déserte jusqu'à la forêt parcourue

la veille. Je me flattais de reconnaître la robe noire de la marquise,

si elle était en promenade de ce côté. Je ne vis pas un être humain

entre la falaise et la forêt. Je redescendis, et, comme j'approchais

d'une source où, sur quelques mètres de terre fraîche entourés d'une

palissade, croissaient au beau milieu du désert des légumes, Dieu sait

par qui plantés, je vis un homme assis au bord de l'eau qui se leva

à mon approche: c'était Marescat. Le cœur me battit bien fort, mais

j'appris vite qu'il était seul.

--Je suis venu, dit-il, vous chercher de la part de _madame_. M. Paul

s'est un peu enrhumé hier à la chapelle. On n'a pas voulu sortir

aujourd'hui; mais madame a dit: «Peut-être que le docteur nous

cherchera. Il ne faut pas qu'il revienne à pied, c'est trop loin.

Conduisez-lui la calèche et priez-le de venir nous voir s'il a le temps

de s'arrêter; si ça le dérange, vous le mènerez tout droit au paquebot

de la Seyne.»

C'était aimable et bon de la part de la marquise; mais il n'y avait

pas lieu de s'enfler d'orgueil. Paul était enrhumé, et on désirait mes

soins avant tout.

--N'importe, chère et digne femme, pensai-je, j'irai avec joie.

--Eh bien, me dit Marescat en me ramenant à Tamaris, vous avez revu

la Zinovèse? Mais elle ne vous a pas tout dit, allez! Et moi, je vous

dirai tout, si vous voulez. Elle est malade d'amour.

J'essayai de changer la conversation, il y revint plusieurs fois.

Il aimait à causer dans un langage impossible, dont je ne saurais

donner aucune idée. Il avait beaucoup voyagé, il avait été conducteur

d'omnibus en Afrique, où il avait appris un peu d'arabe; il avait été

au siége de Sébastopol, et puis en Grèce et en Turquie, pour voiturer

des vivres et des effets de campagne. Il savait donc s'expliquer en

russe, en grec moderne et en turc. Il joignait à cela un peu d'anglais

et d'italien à force de conduire des étrangers de Toulon à Nice et

réciproquement, si bien qu'à force de cultiver les langues étrangères,

il n'en savait aucune et parlait le français le plus étrange que

j'aie jamais entendu. Je l'écoutais avec plaisir et curiosité. La

construction de sa phrase était aussi originale que le choix de ses

mots; mais je n'essayerai guère de l'imiter, j'y perdrais ma peine.

Quand je vis à son insistance qu'il était en possession de quelque

secret dont il avait besoin de se débarrasser, plutôt par tourment de

conscience que par bavardage, je l'interrogeai sérieusement.

--Eh bien, me dit-il, gardez ça pour vous tout seul et pour _lui_;

mais dites au lieutenant la Florade de faire attention.

--Vous pensez donc?...

--Je ne pense rien; j'ai vu! Une fois que je dormais dans un fossé,

attendant un homme de la campagne avec qui j'avais affaire de fourrage

pour mes bêtes,--c'était un soir qu'il faisait un grand brouillard

sur le cap,--j'ai été réveillé par des pas, et j'ai vu passer le

lieutenant, qui s'en allait suivi de la femme au brigadier. Il s'est

arrêté deux fois pour lui dire: «Adieu, va-t'en!» Mais, à la

troisième fois, comme elle le suivait toujours, il s'est fâché, et il

l'a un peu poussée, en disant: «T'en iras-tu? Veux-tu te perdre? Je

veux que tu t'en ailles!» Elle est restée là plantée comme un arbre

au bord du chemin, et elle l'a regardé marcher du côté de la mer tant

qu'elle a pu le voir. Elle était tout à côté de moi, et moi de ne pas

bouger, car qui sait quelle dispute elle m'aurait cherchée! Alors je

l'ai vue qui levait son poing comme ça au ciel, et elle a juré dans son

patois italien en disant: «Tu mourras! tu mourras!» Vous sentez que

je n'ai parlé de ceci à personne, et, si je vous en parle, c'est pour

que vous avertissiez votre ami de ne pas retourner par là tout seul.

Une femme n'est qu'une femme; mais il y a, dans nos pays de rivages,

des bandits qui sortent on ne sait pas d'où, et qui, pour une pièce de

cinq francs.... Vous m'entendez bien. Faites ce que je vous dis et ne

me nommez pas, car la _brigadière_ pourrait bien me le faire payer plus

cher que cent sous!

Marescat étant un excellent homme, je crus devoir prendre son avis en

considération, et je promis d'avertir la Florade le soir même.

Comme je descendais de voiture à l'entrée de la petite terrasse

de Tamaris, j'eus comme un éblouissement en voyant la Florade en

personne vis-à-vis de moi, à l'autre bout de cette même terrasse. Il

avait été voir Pasquali pour connaître le résultat de sa conférence

avec mademoiselle Roque; il s'en retournait à pied par la Seyne avec

Pasquali. La marquise, en voyant passer son voisin, l'avait appelé

pour lui dire bonjour. Elle échangeait avec lui quelques mots à

travers la grille du rez-de-chaussée. La Florade se tenait à distance

respectueuse. Je ne sais si elle le savait là ou si elle remarquait

la présence d'un étranger; mais il la voyait, lui, et, à travers le

buisson d'arbousiers, il la contemplait avec tant d'attention, qu'il ne

me vit pas tout de suite. Toutes les furies de la jalousie me firent

sentir instantanément leurs griffes. Je n'avais jamais aimé, et j'avais

trente ans! Je feignis de ne pas l'apercevoir. Je saluai rapidement

Pasquali et j'entrai brusquement dans le vestibule, comme si j'eusse

voulu défendre la maison d'un assaut.

En me voyant, la marquise exprima une vive satisfaction et dit à

Pasquali:

--Ah! voilà notre providence, à Paul et à moi! Mais où cours-tu?

ajouta-t-elle en rappelant l'enfant, qui voulait s'échapper à travers

mes jambes par la porte entr'ouverte.

--Laisse-moi aller voir l'officier de marine qui est dans le jardin,

répondit Paul; je veux regarder de près son uniforme!

--Non, lui dis-je, vous n'irez pas! Quand on est enrhumé, on ne doit

pas courir dehors!

En lui parlant ainsi, je le retins et le ramenai vers sa mère avec une

vivacité tout à fait en désaccord avec ma manière d'être habituelle,

et dont il s'étonna et se piqua même un peu. On devine de reste le

motif secret de ma brusquerie. Je ne voulais pas que Paul devînt un

lien entre sa mère et la Florade, comme cela avait eu lieu pour moi.

Elle m'approuva sans me comprendre, et prit son fils sur ses genoux; je

regardai si la Florade épiait toujours: il avait disparu. Pasquali, qui

ne voulait pas le faire attendre, prenait congé.

Paul avait un peu de fièvre. Je prescrivis vingt-quatre heures de

claustration, à moins qu'il ne fît très-chaud le lendemain, et la

marquise me conduisit à sa petite pharmacie de voyage pour que j'eusse

à choisir les infusions convenables. J'hésitais, je réfléchissais,

j'étais minutieux comme s'il se fût agi d'une grosse affaire, le tout

pour prolonger ma visite. Je vis que ma stupide ruse inquiétait la

pauvre femme. Je me la reprochai et me hâtai de la tranquilliser.

Au fond, j'étais honteux de moi, j'étais troublé, j'avais une idée

fixe: avait-elle aperçu la Florade? avait-elle rencontré le feu de son

regard? Pauvre homme que j'étais, avec toute ma force lentement amassée

et ma longue confiance en moi-même!

La marquise ne me parut pas avoir fait la moindre attention à

l'officier de marine, et je me gardai bien de lui en parler.

--Quoi de nouveau? dis-je à la Florade en le retrouvant le soir sur son

navire, où j'étais invité à dîner par le médecin du bord.

--Rien. Elle me met dans une impasse. Elle dit qu'elle ira vivre où

je voudrai, pourvu que je promette d'aller l'y voir. Pasquali n'a pu

trouver d'autre moyen de l'ébranler qu'en lui disant qu'on devait obéir

à la personne qu'on aime, et que, ma volonté étant de l'éloigner,

elle avait à me prouver son affection en se soumettant sans condition

aucune. Elle a demandé deux jours pour réfléchir, ajoutant que j'avais

bien tort de ne pas lui dire moi-même ce que j'exigeais, marquant

quelque défiance de la validité des pouvoirs de l'intermédiaire, ne

luttant que par son inertie, et montrant à Pasquali étonné cette

douceur têtue qui est plus difficile à manier que la violence.

--Alors vous faites bon marché de la violence? vous ne craignez pas

les femmes franchement irritées?

--Pourquoi me demandez-vous cela?

--Parce que j'ai vu ce matin une autre de vos victimes qui me paraît

plus fâcheuse encore que mademoiselle Roque.

--Vous plaisantez?

--Non. J'ai vu la Zinovèse. Savez-vous qu'elle est très-malade?

--Au diable le médecin! Qu'alliez-vous faire là? Elle vous a parlé de

moi? elle a eu la folie de me nommer?

Je lui racontai toute l'affaire sans lui dire un mot de la marquise,

et, quand il sut que le bon Marescat était seul avec moi en possession

de son secret, il se calma et me parla ainsi:

--Cette Monaquoise était une beauté incomparable, et je suis sensible

à la beauté plus que je ne peux le dire. Elle était coquette. Rien

ne ressemble à une femme qui veut aimer comme une femme qui veut

plaire. Une coquette ressemble également beaucoup à une femme de

conscience large et de mœurs faciles. J'y fus trompé. Je crus qu'on

ne me demandait qu'un effort d'éloquence et un élan de passion pour

succomber avec grâce. Est-ce ma faute, à moi, si, croyant rencontrer

une aventure, je tombe dans une passion? Vous voyez que je ne suis pas

un fat. Plus la Zinovèse me disait que j'étais sa première et unique

faute, moins je voulais le croire, et, ne lui demandant aucun compte de

son passé, je lui savais mauvais gré de se faire inutilement valoir.

Je fus vite dégoûté, non pas d'elle, mais de cette importance qu'elle

voulait donner à nos relations. Il était question de quitter son mari

et ses enfants! Elle se disait si malheureuse avec son garde-côte,

assujettie à tant de travail et de privations, que je lui offris le peu

que je possède. Elle refusa avec hauteur, et je commençai à voir que

j'avais affaire à une femme plus fière et plus à craindre que je ne

l'avais prévu.

»Elle commença bientôt à se dire malade de chagrin et à m'assigner

des rendez-vous qui l'eussent perdue. J'avais déjà bravé le danger

dans l'enivrement de ma fièvre, car j'ai eu de l'emportement pour

cette nature énergique, et je ne le nie pas. Elle a une exaltation

d'esprit et une âpreté de formes qui la rendent souvent très-vulgaire,

mais sublime par moments. Il n'est pas dans ma nature d'avoir peur

d'une panthère. Je n'ai donc jamais craint sa violence; mais je devais

craindre de commettre une mauvaise action, et je fus renseigné trop

tard sur la véritable situation de cette femme. Le hasard me fit

rencontrer et connaître son mari; dois-je dire le hasard? Non! il

faillit surprendre un de nos rendez-vous. La femme eut le temps de

se cacher, et je payai d'audace en abordant le garde-côte et en le

priant de me servir de guide au bord des falaises. Je trouvai en lui

une bonté et une droiture remarquables. Je connus ses ressources;

je vis qu'il était le plus aisé et le plus considéré de son poste,

qu'il adorait sa femme, qu'ils avaient des enfants charmants, que la

Zinovèse jouissait d'une réputation de sagesse, et que j'arrivais comme

un fléau, comme un voleur, si vous voulez, dans l'existence de ces

gens-là. Je me jurai à moi-même de ne pas amener une catastrophe, et

je ne revis la Zinovèse que pour lui faire mes adieux, lui donner ma

parole d'être à tout jamais à son service en quelque détresse de sa vie

que ce fût; mais, comme je n'avais jamais songé à la disputer à ses

devoirs de famille, je la conjurai d'y revenir et de m'oublier. Elle

me fit des menaces; elle m'en fait encore, soit! ceci ne m'occupera

pas plus que tous les autres périls dont la vie se compose, depuis la

chute d'une pierre sur la tête jusqu'à une attaque de choléra; mais me

voilà fort inquiet de sa santé, que je ne savais pas si compromise.

Croyez-vous réellement que le chagrin en soit la cause?

--Je le crois, surtout parce que le chagrin agit sous forme de colère

perpétuelle et de soif de vengeance.

--Mais enfin ce n'est pas moi qui l'ai rendue méchante? Elle l'a

toujours été; je l'ai vue ainsi dès le premier jour.

--C'est possible, et vous n'en êtes que plus à blâmer. On doit plaindre

les méchants et s'efforcer de les calmer. Quand on les enflamme et

les excite par la passion, on n'a que ce qu'on mérite, s'ils vous

étranglent.

--Qu'elle m'étrangle donc, mais qu'elle guérisse!

--Cela pourrait bien arriver. Prenez garde!

--Je vous répondrai comme Paul-Louis Courier: «Eh! mon ami, quelle

garde veux-tu que je prenne? Celle qui veille à la porte du Louvre....»

--Soit, ce qui est fait est fait. J'ignore si mes pilules d'opium vous

serviront de préservatif contre une _coutelade;_ mais vous devriez

bien songer à ne pas vous replonger dans de pareils embarras. Pour peu

que votre passé nous en révèle encore deux ou trois du même genre, je

crains de fortes atteintes à la tranquillité de votre avenir.

--Oh! _tranquillité_, je me ris de toi, s'écria-t-il. Voilà bien la

plus forte attrape que les hommes aient inventée. Eh! mon cher, le

cœur de l'homme est fait pour la tranquillité comme un oiseau pour

la cage. Amassez donc une provision de tranquillité pour vos vieux

jours! Enseignez-moi où ça se trouve, où ça se vend, et dans quelles

bouteilles ça se conserve! Pendant que je m'amuserai à ficeler et à

cacheter ma tranquillité dans une cave, la voûte s'effondrera sur ma

tête, ou un tremblement de terre nous engloutira, ma tranquillité et

moi! Nous voici bien tranquilles sur ce navire monumental et bien

amarrés dans un port tranquille: où serons-nous dans cinq minutes?

Peut-être aurai-je un coup de sang et serez-vous en train de vouloir

retenir ma pauvre âme déjà envolée, ou bien, en descendant tout à

l'heure dans le canot, peut-être ferez-vous un faux pas et irez-vous

voir l'Achéron pendant que nous perdrons tous notre tranquillité pour

vous retirer de la mer. Mon cher docteur, ne me parlez jamais de cette

chose que je n'admets pas et dont je ne puis me faire aucune idée. La

vie, c'est le mouvement, l'agitation, la dépense incessante des forces

physiques, morales et intellectuelles. Aimons, souffrons, risquons et

acceptons tout gaiement, ou tuons-nous tout de suite, car elle n'est

pas ailleurs que dans la mort, votre dame tranquillité! C'est la chaste

épouse qui nous attend dans le tombeau, et je vous réponds que nous

l'y trouverons bien vierge, car nous n'aurons pas seulement aperçu sa

figure durant notre vie!

--Alors lâchons la bride à tous nos instincts sauvages, et, comme le

repos est un rêve, accablons de fatigues et de désespoirs à notre

profit l'existence des autres âmes!

--Non pas! ne me faites pas dire des choses injustes et cruelles!

--Si vous vous en privez, vous n'êtes pas logique!

--Mais quelle est donc votre logique, à vous? Voyons.

--Elle est tout le contraire de la vôtre. La vie est un orage, soit!

Nous sommes orage et convulsion nous-mêmes. Laissons-nous aller à

cette loi, qui emporte tout dans l'abîme, et il n'y a plus de société,

plus d'humanité, plus rien: nous finissons comme les sauvages, par

l'eau de feu; si nous croyons à la civilisation, c'est-à-dire à Dieu

et à l'homme, luttons contre l'orage extérieur et contre l'orage

intérieur; exerçons-nous à la force, réservons le peu que nous

en acquérons chaque jour pour un noble emploi. Abstenons-nous de

curiosités qui ne peuvent nous donner qu'une sensation égoïste et

passagère, ne courons pas après tous les feux follets de la passion:

cherchons le soleil durable et vivifiant de l'amour.

--Oh! ce soleil-là,... à quoi le reconnaîtrais-je? dit la Florade,

railleur, mais un peu pensif.

Tamaris · 第 6 / 16 段