avec autorité. Allons, le médecin doit savoir cela, il faut le dire!
--Je ne peux pas vous le dire sans vous examiner et vous interroger.
Ce n'est pas ici le moment; où demeurez-vous?
--Là, derrière cette montagne, répondit-elle en me montrant les
premiers contre-forts du cap Sicier, tout auprès de la mer, au poste
des gardes-côtes. C'est moi la femme au brigadier Estagel.
--Alors vous avez le moyen de faire venir un médecin, ou la force
d'aller en consulter un à la ville, puisque vous avez pu monter à la
chapelle pour prier.
--Ce n'est pas la même chose! Je suis trop laide à présent pour aller
me faire voir à la ville, et, d'ailleurs, je ne crois pas à tous ces
médecins-là; ils ne m'ont rien fait.
--Mais vous, faites-vous ce qu'ils vous ordonnent?
--Je ferai ce que vous me direz. Voulez-vous venir chez moi demain?
--Soit. J'irai.
--C'est bien, fit-elle tranquillement du ton d'une reine qui accepte
l'hommage d'un sujet.
--Merci! lui dis-je d'un ton ironique.
--Oh! je vous payerai, reprit-elle, j'ai de quoi; je ne suis point une
pauvre pour demander la charité.
Son impertinence m'agaçait.
--Alors je n'irai pas, repris-je. Vous direz merci, ou vous ne me
verrez pas.
--Merci donc! répondit-elle avec ce sourire amer et presque haineux que
j'avais déjà remarqué.
Au lieu de s'en aller, elle resta fièrement plantée avec son bâton
sur le tertre au-dessus de nous. Elle examinait la marquise avec une
attention singulière, et celle-ci la regardait avec une certaine
curiosité.
--Savez-vous ce que c'est que cette femme? me dit-elle à voix basse.
C'est une beauté déchue de sa gloire. Elle a dû être ravissante,
coquette, adorée de tous les jolis cœurs de la plage; elle a régné
dans son milieu, elle a commandé, usé et abusé de son pouvoir; elle
s'est bien mariée pour sa condition: elle gouverne maintenant son mari,
elle bat ses enfants si elle en a, elle fait des pèlerinages, et elle
ne croit à rien; elle s'ennuie, elle regrette la danse, la parure et
les triomphes; elle est malade de mécontentement, et elle en mourra;
elle pleure sa fraîcheur, sa force et peut-être quelque fiancé pauvre
qu'elle avait dédaigné et qui s'est consolé trop vite. Voilà mon roman;
vous me direz demain si je me suis trompée.
La Zinovèse semblait chercher à lire dans nos yeux ce que nous disions
d'elle, car elle se sentait l'objet de nos commentaires, et elle posait
évidemment devant nous. Elle descendit quelques pas et nous demanda ou
plutôt nous réclama une orange qui lui fut donnée aussitôt. Alors elle
s'assit sans façon près de la marquise, et, pelant l'orange:
--Mauvais fruit! dit-elle. C'est de la vallée d'Hyères, ça ne vaut
rien. C'est dans mon pays que ça mûrit!
--De quel pays êtes-vous? lui demanda la marquise.
--De la montagne, du côté de Monaco.
--Je voyais bien à votre accent que vous n'étiez pas d'ici; mais
pourquoi vous appelle-t-on la Génoise?
--C'est un vilain nom que les femmes d'ici ont voulu me donner par
jalousie; mais je l'ai accepté et gardé pour les faire enrager.
--Pourquoi est-ce un vilain nom?
--Parce que ceux de la Provence détestent ceux de Gênes. Il y a une
_pique_ pour la pêche. Les Provençaux voudraient garder pour eux tout
le poisson des côtes. Autrefois, ils avaient le monopole; à présent,
la mer est à tout le monde, et les bateaux de la côte du Piémont et
des autres côtes plus près d'ici viennent prendre ce qu'ils peuvent.
Ça ferait des disputes et des tueries en mer, si on osait; mais les
gardes-côtes sont là pour empêcher. Il y en a qui voudraient tuer aussi
les gardes pour pouvoir se venger des pêcheurs étrangers et pour voler
l'eau de la mer.
--Comment! voler l'eau de la mer?
--Oui, oui, pour se faire du sel et ne pas le payer. La loi défend de
prendre un seul verre d'eau dans les ports, et, sur les côtes, on
n'en peut prendre qu'un seau de temps en temps; encore ça pourrait
être empêché, si on voulait. Soyez tranquille! quand je vois arriver
un baquet, je crie après les hommes du poste. «Est-ce que vous
dormez? que je leur dis. Faites donc votre ouvrage, et gardez l'eau du
gouvernement.»
La marquise s'abstint de toute réflexion, et, voulant s'instruire avant
de juger, elle reprit:
--Alors c'est par dépit contre votre zèle de bonne gardienne que l'on
vous traite de _Zinovèse?_
--Oui, et parce qu'ils appellent Génois tous ceux qui ne sont
pas d'Hyères ou du côté de Marseille. Ils sont si bêtes par ici!
D'ailleurs, il y a encore autre chose!
--Oui, vous étiez la reine du pays, n'est-ce pas?
--Ah! vous avez entendu parler de moi? dit la Zinovèse en se redressant
avec orgueil et en perdant pour un instant sa livide pâleur. Eh bien,
c'est comme ça. Vous êtes jolie, tout à fait jolie, vous pensez? J'ai
été encore plus jolie que vous, et je n'aurais pas changé ma figure
pour la vôtre il y a dix-huit mois; mais fa fièvre est venue, et vous
voyez comme elle m'a menée! Me voilà maigre, vilaine et vieille à
vingt-six ans. Croyez-vous que ça fait plaisir à mes ennemis! Oh! si je
peux en réchapper.... Mais je ne pourrai pas, et je vois bien que tout
est fini!
Et la Zinovèse se mit à pleurer, les mains sur ses genoux et la figure
dans ses mains.
--Voyons! il faut tâcher de la guérir, me dit la marquise avec un
accent de bonté. Vous irez demain, docteur, et je suis sûre que vous
lui donnerez du courage.--Qu'est-ce que je vous disais? ajouta-t-elle
lorsqu'en rentrant sous la forêt nous nous retournâmes pour regarder
une dernière fois la Zinovèse immobile, absorbée dans sa douleur: elle
pleure son passé, comme la fille de Jephté pleurait son avenir. Elle
est moins intéressante; pourtant.... Si elle allait s'évanouir là?...
Non, elle se lève et s'en va d'un pas assez ferme. La jugez-vous perdue?
--Je ne peux rien juger ainsi; l'auscultation m'éclairera.
--Alors vous y allez demain? On vous verra peut-être?
--Est-ce que vous irez au cap Sicier?
--Je ne sais pas encore; mais, si je n'y vais pas, vous repasserez bien
par Tamaris?
--Oui, d'autant plus que j'ai à revoir Pasquali pour mon affaire.
--En vérité, je regrette que cette terre dont vous héritez soit mal
située, et que vous ne puissiez pas planter un chalet suisse au milieu
de vos artichauts! Quel honnête et bon voisinage c'eût été pour Paul et
pour moi! Vous lui auriez appris bien des choses excellentes. Je vous
l'aurais envoyé en toute confiance, vous auriez été le médecin des
pauvres.... Enfin il n'y faut pas penser, puisque vous n'êtes pas riche
et que le devoir vous appelle ailleurs. On est toujours bien là où on
se dévoue, et vous serez bien partout.
Ce que je rapporte des paroles de la marquise est comme le résumé
affectueux, enjoué et parfaitement calme de son attitude vis-à-vis de
moi. Il était bien évident que, renseignée par mon excellent baron,
elle m'accordait sans marchander une estime particulière, et que, les
circonstances s'y prêtant, je pouvais devenir son ami; mais il n'était
pas moins évident que des sentiments trop exaltés de ma part eussent
été accueillis avec surprise, regret et déplaisir.
--Elle est cependant bien imprudente, cette femme si réfléchie! me
disais-je en traversant la forêt avec elle. Elle ne semble pas se
rappeler que je suis jeune, et qu'il n'est pas nécessaire à mon
âge d'entretenir en soi des vanités et des chimères pour se sentir
très-agité et très-malheureux auprès d'une femme dont le type répond
à notre conception du beau idéal.... Agité, je le suis; malheureux,
je pourrais bien le devenir. Ah! tant pis pour moi! Pourquoi suis-je
devenu assez maître de moi-même pour savoir cacher ce que j'éprouve?
Pourquoi ai-je cherché et un peu mérité l'épithète d'_homme sérieux?_
C'est peut-être funeste en amour, ce sérieux-là! La Florade n'en
cherche pas si long, et peut-être aura-t-on à se défendre de son
prestige.
Lequel valait mieux d'être l'ami qu'on accepte, ou l'amant qu'on
repousse?
Si j'avais eu trente ans de plus, je ne me serais pas fait cette
question; j'aurais été fier de mon lot.
Et tout cela était insensé, je le sentais bien. Toutes ces questions
que je m'adressais à moi-même restaient sans réponse. Je ne pouvais,
pas plus que la Florade, aspirer à la main d'une personne si haut
placée. Nous ne devions ni l'un ni l'autre nous exposer à lui paraître
mus par une ambition vulgaire dont nous eussions rougi, lui certes
autant que moi, car il avait l'âme élevée. Donc, tout nous empêchait et
nous défendait d'aimer la marquise, car il ne fallait pas la voir deux
fois pour être certain qu'elle ne séparerait pas le don de son cœur de
celui de sa vie entière.
Et pourtant j'étais _touché_, comme on dit à l'escrime. Je ne sais même
pas si je n'étais pas déjà grièvement blessé. Je m'en allais cachant et
tâchant de fermer vite ma blessure, riant avec Paul et ramassant des
plantes au bord du ruisseau. C'était le temps des orchidées. Je lui fis
connaître les signes caractéristiques qui distinguent l'ophrys mouche
des ophrys abeille, araignée, bourdon, etc. J'eus même le plaisir de
trouver l'ophrys _lutea_, le plus beau de tous ceux du Midi et le plus
rare de la région toulonaise. La marquise le mit soigneusement dans son
herbier de promenade, et elle écrivit pour mémoire mon nom au crayon
sur l'étiquette.
--Eh bien, me dit Marescat avec sa bonhomie confiante quand il nous
vit de retour à la maison du garde, vous avez vu la Zinovèse? Est-ce
qu'elle vous a parlé de sa maladie? Elle mourait d'envie de vous prier
de la guérir.
Et, quand il sut que je me promettais d'aller chez elle le lendemain:
--Faites attention à vous, reprit-il. La Zinovèse est une mauvaise
femme!
Il fut interrompu par une frasque de son mulet de devant, qui voulait
partir avant les chevaux, et la marquise ne voulut pas consentir à me
laisser retourner à pied.
--Non pas, dit-elle, vous êtes venu pour nous, je ne vous laisserai pas
faire cinq ou six lieues à pied en si peu d'heures. Je vous déposerai
tout auprès de la Seyne, à un sentier que Marescat vous indiquera.
J'acceptai, mais je ne voulus point monter dans la calèche. J'ignorais
encore combien Marescat était un homme sûr et bienveillant. Je ne
voulais pas qu'il pût se livrer à un commentaire quelconque. Je me
plaçai sur le siége à côté de lui.
--Voyons, lui dis-je, pourquoi la Zinovèse est-elle une mauvaise femme?
--Oh! bien des choses, répondit-il. D'abord, elle passe pour une
enragée ramasseuse d'épaves. Il n'y en a que pour elle! Et puis elle
bat ses enfants.
--Elle bat ses enfants! dis-je à la marquise en me retournant vers
elle, la calèche découverte me permettant de lui parler.
--J'en étais sûre, je vous l'avais dit.
--C'est pour cela que je vous proclame grande devineresse et grande
physionomiste.... Bat-elle aussi son mari? demandai-je à Marescat.
--Non, c'est un homme, lui! mais elle gouverne tout de même. C'est _une
femme que beaucoup en ont été fous_. Elle a été la plus jolie qu'il
n'y ait pas à dix lieues autour d'ici, elle aurait pu épouser un gros
bourgeois si elle avait su tenir sa langue; mais elle pense et elle dit
du mal de tout le monde, et colère, c'est _une serpent_ quand elle vous
en veut.
--Est-ce qu'elle vous en veut, à vous?
--A moi? Non! Personne n'en veut à un pauvre homme comme moi. Je n'ai
ni argent ni malice, tout le monde me laissa tranquille.... Mais je
vous dis ce que je sais. J'ai vu la Zinovèse _périr_ son âne sous les
coups. Faire du mal aux bêtes qui sont bonnes, ça me fait du mal à moi!
Tenez, voilà mon cheval de droite que, si je le battais, je le ferais
pleurer comme une personne! Et croyez-vous que c'est bien de faire
souffrir un animal qui a du cœur?
--Et l'âne de la Zinovèse, est-ce qu'il pleurait?
--Je crois bien qu'il avait pleuré toutes les larmes de son corps,
pauvre bête d'âne qu'il était! C'était un âne d'Afrique, un de ces
petits bourriquets gros comme des chiens qu'on achète à Toulon quand
les navires en amènent. Il y en a un comme ça à Tamaris _chez madame_.
C'est fort qu'on ne s'en fait pas d'idée, et ça a de l'idée plus qu'on
ne croit. Celui de la Zinovèse en avait bien enduré. Une fois, il en
a eu assez; il l'a jetée par terre, et, avec ses pieds de devant, sa
bouche et ses dents, il s'est mis après elle, comme s'il avait voulu
en finir et se venger en un jour de tout ce qu'il avait souffert dans
sa pauvre vie de bourriquet. Il y avait là des garçons qui riaient au
lieu d'aller au secours de la femme. Alors la femme s'est relevée et a
commencé à leur jeter des pierres, et puis elle a attaché l'âne à un
arbre, et à coups de bâton, et avec des épines qu'elle lui fourrait
dans le nez, et avec des rochers qu'elle lui faisait rouler sur le
corps, elle l'a forcé de casser sa corde et de sauter comme un fou dans
la mer, où il s'est noyé. Croyez-vous que c'est une femme? Je n'en
voudrais pas pour tirer ma charrette! Son mari en fait pourtant bonne
estime, parce qu'elle est très-propre et très-courageuse; malade comme
la voilà, elle fait encore l'ouvrage d'un homme qui se porterait bien.
Elle a aussi pour elle qu'elle a toujours été sage; dame! fière comme
une reine, contente d'être courtisée, mais ne souffrant pas qu'on la
touche! C'est égal, j'aime autant qu'il la garde que de me la prêter
seulement pour une semaine: je n'aurais qu'à dire un mot de travers,
elle serait dans le cas de m'arracher les deux yeux.
--Mais, docteur, prenez garde à vous en effet! dit la marquise, qui,
penchée en avant, écoutait le babil de son conducteur; si vous ne la
guérissez pas, elle vous assassinera.
--Oh! elle n'est pas traître! reprit Marescat; c'est la colère, voilà
tout!
--Cela doit tenir à un état maladif. A-t-elle toujours été ainsi?
--Mais non. Au commencement de son mariage, elle était un peu
braillarde et _reprocheuse_, et puis les autres femmes la faisaient
monter. On n'aime ni les Niçois, ni les _Monaquois_, ni tous ceux de
par là, et on en voulait aux garçons qui la trouvaient de leur goût.
Oh! dame, les femmes d'ici ne sont pas bien commodes non plus, il faut
le dire, et menteuses!... Savez-vous comment ça s'appelle, ce petit
lavoir que vous voyez là au bord du chemin?
--Dans mon pays, on appelle cela _une babille,_ parce que c'est le
rendez-vous des femmes de la campagne.
--Ici, ça s'appelle _une mensonge_, reprit Marescat en riant, et c'est
bien appelé, je vous dis!
--Êtes-vous marié, Marescat? lui demanda la marquise.
--Oh! moi, répondit-il, j'ai une bonne femme qui travaille et qui est
savante pour deux, car elle fait mes comptes, et moi, je ne sais ni
lire ni écrire.... Mais voilà un mauvais pas; regardez un peu comme _M.
Botte_, c'est mon cheval de droite, va passer là dedans et donner du
collier!
Les chemins de la presqu'île étaient insensés, nous ne faisions que
nous enfoncer dans des trous ou gravir des escaliers de rochers. Le
bonhomme conduisait avec certitude, toujours riant et causant. Les
promenades en voiture dans les mauvais chemins m'ont toujours beaucoup
plu. Chaque pas est une aventure. La marquise, déjà habituée à ce genre
de locomotion difficile et périlleuse, s'amusait de ma surprise, car il
est certain que Marescat, son mulet et son cheval favori faisaient des
prodiges.
Je les quittai au sentier de la Seyne, et je courus rejoindre la
Florade à Toulon. Pasquali l'avait grondé et ne lui avait pas promis
de réussir; mais, loin d'être soucieux, il était porté par son heureux
tempérament à voir tout en beau. Il se croyait déjà débarrassé de
l'inquiétante aventure de la bastide Roque, et il respirait à pleins
poumons comme un homme qui a craint de perdre sa liberté. Je ne lui
parlai pas de ma promenade avec la marquise. J'évitai de lui parler
d'elle, et, malgré tout, je trouvai le moyen de me sentir très-jaloux
de lui. Il me sembla qu'il m'examinait avec surprise, qu'il devinait
en moi quelque trouble insolite, et qu'en s'abstenant de m'interroger
il se réservait d'en apprécier la cause par lui-même.
Rentré chez moi, je me débarrassai l'esprit de toutes ces vapeurs
fantastiques en écrivant au baron. Durant tout le temps que nous
avions passé ensemble, nos journées s'étaient généralement terminées
par une ou deux heures de causerie intime, où nous résumions toutes
les impressions reçues pour les analyser et les juger en commun. Nous
étions le plus souvent d'accord dans nos appréciations, et, quand il
nous arrivait de discuter, c'était un plaisir de plus. Le baron avait
une lucidité d'esprit, une jeunesse de cœur et une aménité de formes
qui me faisaient chérir son commerce et regarder son amitié comme une
bonne fortune dans ma vie.
L'entretien journalier de cet excellent vieillard me manquait. Celui
de la Florade, plus animé, m'avait rendu un peu infidèle peut-être
dans les premiers jours; mais je ne sentais pas en lui cet appui, ce
conseil, cette sagesse qui m'avaient été si salutaires, et, repentant
de n'avoir encore écrit à mon vieil ami que de courtes lettres, je me
mis à lui écrire un volume que je lui envoyai à Nice. Je me gardai
cependant de lui dire combien la marquise était liée à mes agitations
intérieures; mais ces agitations, je ne les lui cachai pas, et,
m'accusant de faiblesse et de folie, je promis à mon cher mentor de
terrasser l'ennemi.
Je me rendis chez la Zinovèse par mer jusqu'à la plage des Sablettes.
Là, je renvoyai la barque et marchai devant moi, sur le rivage de
la Méditerranée, me renseignant sur le poste des douaniers du _baou
rouge_. On me dit qu'il ne fallait point passer le _baou_, mais
regarder sur ma droite l'ouverture du val de Fabregas. Je passai
le fort Blanc, puis un autre fort ruiné, et, par des sentiers d'un
mouvement hardi, tantôt dans les pinèdes, tantôt sur la falaise rouge,
je découvris dans un pli de terrain, au bord d'un ruisseau et près
d'une petite anse très-bien découpée, la maison que je cherchais. Ces
rainures dans la montagne, qu'on appelle trop pompeusement en Provence
des vallons, sont produites par l'écoulement des pluies dans les veines
tendres du roc ou dans les schistes désagrégés. Le ruisseau est à sec
huit mois de l'année; mais il suffit qu'il ait amené quelques mètres
de terte meuble, pour que la végétation et un peu de culture s'en
emparent. Le poste des douaniers était très-agréablement situé sur
une terrasse dallée qui permettait de surveiller la côte; cependant
l'habitation adossée au roc ne regardait pas la mer, et ne présentait
au vent d'est que son profil. Malgré cette précaution, j'y trouvai la
température fort aigre. Une varande et des mûriers taillés en berceau
ombrageaient la maison, ou plutôt les cinq ou six maisons basses
construites sur le même alignement en carré long. Là vivaient cinq ou
six familles, les gardes-côtes ayant presque tous femmes et enfants.
La Zinovèse était assise avec les siens sur la terrasse. C'étaient deux
petites filles charmantes, très-proprement tenues, mais dont l'air
craintif révélait le régime de soumission forcée.
--Entrez dans mon logement, me dit-elle, et soyez tranquille; vous n'y
attraperez point de vermine, comme dans ceux des autres! Quant à vous,
dit-elle à ses filles, restez là, et, si je ne vous y retrouve pas,
gare à moi tantôt!
--Vous n'êtes pas phthisique, lui dis-je quand je l'eus auscultée, vous
avez le foie et le cœur légèrement malades. Votre toux n'est qu'une
excitation nerveuse très-développée, et je ne vois rien en vous dont
vous ne puissiez guérir, si vous le voulez fortement. Tenez-vous à la
vie?
--Oui et non. Qu'est-ce qu'il faut faire?
Je lui prescrivis une médication et un régime; après quoi, je lui
demandai si elle entretenait quelque habitude de souffrance morale
impossible à surmonter.
--Oui, dit-elle, j'ai une grosse peine, et je vais vous parler comme au
confesseur. J'aime un homme qui ne m'aime plus.
--Est-ce votre mari?
--Non, _l'homme_ est un brave homme qui m'aime trop, et que je n'ai
jamais pu aimer. Ça ne fait rien, on faisait bon ménage quand même. Je
suis une femme honnête, moi, voyez-vous, et ceux qui vous diraient le
contraire, c'est des menteurs et des canailles!
--Calmez-vous: personne ne m'a dit le contraire.
--Non, vrai? A la bonne heure; mais je vais vous dire tout. Dans ma vie
de femme raisonnable et courageuse, j'ai fait une faute: j'ai eu un
amant, un seul, et je n'en aurai pas d'autre, j'ai trop souffert. C'est
ce qui m'a tuée.
--Oubliez-le.
--Ça ne se peut pas. J'y penserai jusqu'à ce qu'il meure. Ah! s'il
pouvait mourir! Que Dieu me fasse la grâce de le faire périr en mer, et
je crois bien que je serai guérie!
--Étiez-vous vindicative comme cela avant d'être malade?
--Avant d'être malade, je m'ennuyais un peu du mari et des enfants,
voilà tout. Ça n'allait pas comme je voulais, je ne me trouvais pas
assez riche. Pierre Estagel m'avait trompée: il croyait hériter d'un
oncle riche, et le vieux gueux n'a rien laissé. J'ai bien eu des robes
et des bijoux à mon mariage, et puis, après, rien que la place du mari.
Il a fallu travailler sans jamais s'amuser. J'ai fait mon devoir, mais
j'avais bien du dégoût, quand j'ai rencontré ce damné qui m'a aimée.
Je croyais bien que je ne lui céderais pas. J'étais contente et fière
de ses compliments, voilà tout; par malheur, il n'était pas comme les
autres, lui, il savait parler! Enfin j'ai été folle, et pendant deux
mois j'étais contente, je ne me reprochais rien. J'endurais tous mes
ennuis, je ne pensais qu'à le voir! J'étais toute changée, un petit
enfant m'aurait fait faire sa volonté. Le mari disait: «Qu'est-ce que
tu as? Je ne t'ai jamais vue si douce!» Et il m'aimait d'autant plus,
pauvre bête d'homme!... Mais l'autre s'est lassé de moi tout d'un coup.
Il a dit qu'il avait eu occasion de voir Estagel, que c'était un homme
de bien, qu'il était fâché de le tromper, que ça lui paraissait mal!
Qu'est-ce que je sais? tout ce qu'on ne se dit pas quand on aime, tout
ce qu'on veut bien dire quand on n'aime plus. Et moi, je ne peux pas
pardonner ça, vous pensez! Je le garderai sur mon cœur tant que le sien
sera dans son corps!
--Alors, quand vous voulez vivre, c'est pour vous venger?
--Si je dois rester laide, il faudra que je le voie mourir! Si je
redeviens jolie, je me ferai fière, j'irai dans les fêtes, je mettrai
mes chaînes d'or et tout ce que j'ai, et on parlera encore de la
Zinovèse, et je ferai celle qui se moque de lui, et il me reviendra;
mais je le chasserai d'autour de moi comme un chien, et il vivra pour
me regretter.
J'essayai de calmer par le raisonnement cette âme irritée; je
ne l'entamai pas d'une ligne, et je la quittai sans espérance de
la guérir. Son état physique n'était certes pas désespéré; mais
la passion, et la passion mauvaise et persistante, combattrait
vraisemblablement l'effet de mes ordonnances et les derniers efforts de
la nature. On ne sauve pas aisément ceux qui s'appliquent à détruire
leur âme, car c'est le grand moteur que nos remèdes n'atteignent pas.
Comme aucune espèce de voiture ne pouvait venir au cap Sicier par le
bord de la mer, je montai sur le _baou rouge_, afin de voir si, de
là, je découvrirais dans la vallée intérieure de la presqu'île la
vieille et déjà bien-aimée calèche de Marescat, amenant de ce côté
la marquise et son fils. Le _baou rouge_ est bien nommé. La pierre
et la terre y sont d'un rouge sombre à teintes violacées. Une forêt
de pins maritimes, maigres et tordus par le vent, l'enveloppe de la
base au sommet; mais les buissons de chêne coccifère, de globulaires
en broussailles, ainsi que les cistes, les romarins et les lavandes,
donnent de la grâce et de la fraîcheur aux éclaircies. Un unique
sentier gravit rapidement jusqu'au sommet. Là, je trouvai une guérite
de garde-côte, et je fus curieux d'en visiter l'intérieur.