avons affaire à un enfant de six ans.
--Eh bien, M. Pasquali n'a pas de chien. Chargez-le de parler à votre
place, et, pour qu'il y mette le zèle d'un ami, dites-lui la vérité.
--Vous avez raison, je la lui dirai demain.
--Demain! m'écriai-je, saisi de nouveau d'une risible épouvante à
l'idée que, le lendemain, il repasserait à Tamaris.
--Eh bien, oui, demain, reprit-il. Faut-il ajourner ce qui est décidé?
Venez-y avec moi à neuf heures du matin. Je ne peux plus m'absenter le
soir d'ici à une semaine; voilà pourquoi, voulant en finir aujourd'hui
avec la maison maudite, j'y étais retourné en plein jour.
J'aurais préféré qu'il allât chez Pasquali le soir: à peine la nuit
venue, je savais que la marquise ne sortait plus de sa maison; mais
il fallait bien céder à la nécessité. D'ailleurs, la Florade ne me
fournissait-il pas un prétexte pour la revoir moi-même le lendemain?
Nous convînmes de nous rendre en canot à la bastide Pasquali sans
passer par la Seyne.
[Footnote 1: Par corruption, les géographes ont écrit quelquefois
_Tamarin,_ croyant traduire littéralement, et confondant le tamarinier
(_tamarindus_) avec le _tamarisc_, qui appartient à une tout autre
famille. Les géographes ne devraient jamais corriger les noms
traditionnels.]
II
Le lendemain donc, à neuf heures, nous touchions le rivage.
--Montez dans ma barque, nous dit Pasquali, puisque vous avez à me
parler de choses sérieuses. Je vous entendrai mieux dehors.
--C'est-à-dire, répondit la Florade, que vous n'écouterez pas du tout.
Vous aurez toujours quelque araignée de mer à guetter.
--Non; je n'emporte rien pour les prendre, tu vois.
Nous allions passer de notre embarcation dans la sienne, quand Nicolas,
descendant l'escalier de la villa Tamaris, nous héla de tous ses
poumons. Nicolas, c'était un jeune garçon de la Seyne que la marquise
d'Elmeval avait pris à son service pour fendre le bois, soigner l'âne
et faire les commissions. Nous l'attendîmes.--_Madame Martin_ priait
_le docteur_ de venir voir le doigt de M. Paul, qui était très-enflé.
Jamais collégien muni de son _exeat_ au moment où il redoutait une
retenue ne s'élança vers la liberté avec plus de joie que je n'en
ressentis en sautant sur la grève.
--Allez sans moi, dis-je à mes compagnons. Vous n'avez que faire de mon
avis, puisque je le maintiens; d'ailleurs, je reviens dans un quart
d'heure.
Le doigt de mon petit Paul n'était nullement compromis. Je fis faire un
cataplasme. J'annonçai à la marquise que, la veille au soir, j'avais
écrit quatre lettres, criant aux quatre coins de l'horizon pour avoir
un professeur. Elle me remercia comme si ce n'eût pas été à moi de la
remercier, moi si heureux de m'occuper d'elle!
--Puisque la blessure de Paul ne vous inquiète pas, me dit-elle, nous
allons sortir en voiture. Je vous rends donc votre liberté,... à moins
que.... Voyons, pourquoi ne viendriez-vous pas à la promenade avec
nous? Nous allons dans les endroits les plus déserts. Est-ce que nous
risquons d'y rencontrer des yeux malveillants? Les gens de Toulon ne
nous connaissent ni l'un ni l'autre.
--Mais les gens des bastides voisines nous connaissent déjà et savent
que je n'ai pas le bonheur d'être votre frère.... Dites-moi où vous
allez. Je peux m'y trouver comme par hasard, et, si c'est réellement un
désert, je m'y promènerai pendant quelques instants près de vous.
--Ah! quelle bonne idée! mais comment irez-vous? à pied?
--Certes! Je suis un peu botaniste, j'ai des jambes.
--Ah! vous êtes botaniste! Quel bonheur! Il y a ici tant de plantes qui
ne sont pas de notre connaissance! Eh bien, nous irons tout doucement
à la forêt de pins qui est au beau milieu du promontoire. Tenez, voilà
un plan détaillé. Vous ne pouvez pas vous égarer. Dès lors nous partons
tout de suite, nous allons au pas et nous vous attendons. Le temps sera
beau, n'est-ce pas?
En me faisant cette question, elle s'avança sur la petite terrasse
garnie de fleurs qui occupait la façade sud de la bastide et d'où l'on
découvrait la pleine mer au delà de la plage des Sablettes.
--Oui, oui, ajouta-t-elle, le cap Sicier est bien clair. Quelle grande
vue! Vous plaît-elle autant que celle de l'est?
--Non. Elle est plus grande, puisque l'horizon maritime est sans
bornes, et elle paraît plus petite.
--Vous avez raison; elle a des lignes trop plates, et le _baou_
(rocher) _bleu_, vu d'ici, a de vilaines formes. A gauche, au
sud-ouest, c'est très-beau, la haute falaise, et la plaine qui nous en
sépare est bien jolie au lever du soleil.
--Vous voyez donc lever le soleil?
--Toujours, sauf à me rendormir après, si Paul n'est pas éveillé. Il
dort dans ma chambre, et j'aime à le regarder au reflet du matin rose,
parce qu'alors il me paraît tout rose aussi, mon pauvre enfant pâle!
Et puis je savoure le bonheur inouï de la solitude avec lui. Songez
donc, j'ai aspiré à cela depuis qu'il est au monde, et j'ai toujours
été obsédée par un entourage où si peu de personnes me plaisaient!
Croiriez-vous que j'ai passé des années sans entendre chanter un
oiseau? Il y en a bien peu ici. Ces cruels Provençaux, après avoir
détruit tout le gibier, s'en prennent aux rossignols. Il y a encore
deux ou trois fauvettes sur les pins du jardin, et je les écoute.
Elles ne chantent qu'à la première aube; le reste du jour, elles ont
peur et se taisent.
--Mais, quand la mer est furieuse, et que les terribles vents de
Provence soufflent de l'est ou de l'ouest, luttant à qui sera le plus
méchant et le plus froid, ne souffrez-vous pas?
--Physiquement, oui, un peu; mais il y a du bien-être à regarder du
coin de son feu les petites roses hâtives qui se laissent secouer,
comme si elles y prenaient plaisir, pendant qu'à travers leurs
branches fleuries on aperçoit là-bas, bien loin, les grosses vagues
qui ont l'air d'être tout près et de vouloir battre les fenêtres. La
nuit, au milieu des plus furieuses rafales, les tourterelles roses
de madame Aubanel chantent à toute heure, et ces voix amies semblent
vouloir tenir en éveil les lares protecteurs de la maison. La petite
chienne n'aboie pas à autre intention, j'en suis sûre. Et puis ce
climat capricieux vous fait oublier en un jour les ennuis et les
impatiences d'une semaine. Tout pousse et fleurit si vite au moindre
calme qui se fait! tenez, mes matinées de soleil me consolent de tout.
De ma chambre, je vois tout ce qui se passe sur le rivage et dans le
petit golfe. Le premier en barque est toujours ce bon Pasquali: je
le reconnais à sa coiffe de toile blanche sur son chapeau gris. Sa
barque semble soudée au miroir du golfe, tant elle glisse lentement,
et lui, on le croirait soudé à sa barque, tant il est attentif à ce
qui se passe au fond de l'eau. La patiente occupation de ce digne homme
fait vraiment partie de ma sérénité.... Mais il n'est pas seul en ce
moment-ci? Je vois un officier de marine avec lui, il me semble....
Je ne répondis rien. Madame d'Elmeval regardait la Florade, et
ce regard jeté de si loin sur lui, ce regard qui pouvait à peine
distinguer son costume, m'enfonça des aiguilles dans le cerveau. Elle
venait de me peindre son bonheur moral et le calme de sa belle âme avec
tant de conviction et de simplicité! Extravagance ou pressentiment de
ma part, elle me fit l'effet d'une somnambule qui va s'éveiller au bord
d'un abîme.
Elle partit dans une vieille calèche qu'elle louait à la Seyne, et que
conduisait un bonhomme très-sûr et très-adroit avec des chevaux ou des
mulets habitués à tout gravir.
--Ceci n'est pas un équipage de luxe, me dit la marquise en riant;
mais c'est solide, ça passe dans des chemins impossibles, et avec ce
conducteur-là je n'ai peur de rien. Jamais je n'ai fait que bâiller
dans mon landau au bois de Boulogne; ici, je m'amuse de tout et je
m'intéresse à tout ce que je vois. Nous allons ainsi jusqu'où nos pieds
peuvent nous porter. Au revoir! nous vous attendrons à l'entrée de la
forêt, chez le garde....
Je savais que la Florade devait retourner à son bord à onze heures. Je
m'excusai de ne pas partir avec lui sous le prétexte de faire un peu de
botanique aux environs, et je le laissai remonter seul dans son canot.
--Il me laisse sur les bras une affaire très-ennuyeuse, me dit Pasquali
en le regardant s'éloigner. Il n'en fait jamais d'autres, lui! Toujours
des histoires de femme! Il faudra pourtant bien le tirer de ce
pétrin-là. C'est un si charmant enfant! Allons, j'y vais tout de suite,
chez cette folle; revenez par ici, je vous dirai ce qu'elle aura décidé.
Deux heures après, en marchant comme un Basque, j'arrivais à la
forêt dite de _la Bonne-Mère_, au pied des montagnes qui terminent
le promontoire au sud. Bien que le centre de la presqu'île forme un
plateau assez élevé, les chemins sont si ravinés et si encaissés, qu'un
piéton se fait peu d'idée du pays qu'il traverse. Un seul point sert
presque toujours à l'orienter: c'est la montagne conique de Six-Fours,
qui porte les ruines pittoresques d'une ville à peu près abandonnée. Je
trouvai la marquise au rendez-vous, et Paul buvant du lait de chèvre
chez le garde avec sa bonne, une belle vieille Bretonne que la marquise
traitait comme sa compagne et menait partout avec elle. Marescat,
le conducteur, avait fini de loger et de frotter ses chevaux; il se
disposait, selon sa coutume, à servir de guide pédestre et d'escorte à
la famille.
Je m'étonnai de trouver dans un pays si pauvre et si négligé une entrée
de forêt dont le terrain, propre et battu, ressemblait à une immense
salle de bal champêtre.
--Vous ne vous trompez pas, me dit la marquise, c'est ici une salle de
bal dans un désert. Cette petite fabrique blanche que vous apercevez
là-haut dans les nuages est une des mille chapelles que les marins
de tous pays ont nommées Notre-Dame-de-la-Garde. Dès le 1er mai, les
processions commencent, et toute la population y afflue le dimanche.
Les dévots montent à la chapelle, et reviennent boire et danser ici
avec ceux qui ne font pas le pèlerinage, mais qui ne manquent pas à la
fête. Il paraît que le spectacle est plus animé qu'édifiant. Vous savez
que la dévotion des matelots et des Méridionaux en général n'est rien
moins qu'austère. Nous ne viendrons donc pas ici pendant le mois de
mai. Profitons de la solitude absolue qui règne encore dans ce désert,
et marchons!
Je ne voulus pas lui offrir mon bras, craignant de prendre des airs
d'intimité avec elle devant ses gens. J'aurais désiré me persuader
que nous avions quelque chose à leur cacher, mais elle ne songeait
déjà plus aux précautions à prendre pour leur faire penser que j'étais
là par hasard. Elle avait consenti à cette dissimulation, mais elle
n'était pas capable de la soutenir. Le courage et la franchise de son
caractère s'y opposaient. Elle avait tant de calme dans l'esprit et
dans le cœur, qu'elle n'admettait pas sans peine le soupçon. Elle se
croyait vieille parce qu'elle avait trente ans, et ne supposait pas,
d'ailleurs, qu'un homme raisonnable pût s'éprendre d'une femme qui
ne voulait pas aimer. Elle consentait donc à se garer des apparences
quand on appelait son attention sur le danger des mauvais propos, parce
qu'elle n'avait nullement le goût des bravades, et qu'elle voulait
passer désormais inconnue ou inaperçue dans la vie; mais, à force de le
vouloir, elle s'y croyait déjà arrivée, et il lui était difficile de
se rappeler à tout instant ce qu'il fallait faire pour cela. Cet oubli
de sa personnalité la rendait adorable. Il semblait qu'elle ne sut pas
ce qu'elle était et ce qu'elle valait. Je n'ai jamais vu de femme plus
détachée d'elle-même. Que s'était-il donc passé dans sa vie? quelle
sagesse ou quelle vertu avait-elle donc étudiée pour être ainsi?
La forêt était très-belle. Cette salle de fête que chaque année les
pieds de la foule privaient d'herbe et préservaient de broussailles
était jetée sans forme déterminée sur une pente largement dessinée et
sur un fond de ravin nivelé naturellement. Des pins élancés, droits
comme des colonnes, couvraient d'ombre et de fraîcheur le vallon et la
pente. Tout au fond, et rasant le bord de l'autre versant, coulait un
petit ruisseau. Une profonde clairière traversée d'un chemin sinueux,
s'ouvrait à notre droite, et devant nous un autre chemin qui coupe en
longueur toute la forêt en remontant le ruisseau devait nous conduire
au véritable désert.
Ce chemin plein de méandres, traversé en maint endroit par le ruisseau
qui saute d'un bord à l'autre, tantôt serré entre des bancs de rochers,
tantôt élargi par le caprice des piétons dans les herbes, est ridé et
valonné comme la forêt; mais nulle part il n'est difficile, et il offre
une des rares promenades poétiques qu'on puisse faire sans fatigue,
sans ennui ou sans danger dans le pays. Le ruisselet a si peu d'eau,
que, quand il lui plaît de changer de lit, il couvre le sable du
chemin d'une gaze argentée qu'on verrait à peine, si son frissonnement
ne la trahissait pas. Des herbes folles, des plantes aromatiques se
pressent sur ses marges, comme si elles voulaient se hâter de tout
boire avant l'été, qui dessèche tout. Les pins sont beaux pour des pins
de Provence: protégés par la falaise qui forme autour de la forêt un
amphithéâtre assez majestueux, ils ont pu grandir sans se tordre. Les
terrains phylladiens de cette région sont d'une belle couleur et vous
font oublier la teinte cendrée des tristes montagnes calcaires dont la
Provence est écrasée. La nature des rochers et même celle des pierres
et de la poussière des chemins ne m'ont jamais été indifférentes. Dans
les terrains primitifs, le granit ou les roches dures feuilletées
ou pailletées ont toujours je ne sais quel aspect de fraîcheur qui
réjouit. Le calcaire a des formes puissantes qui imposent; mais
l'uniformité de sa couleur est implacable et produit dans l'esprit une
idée de fatigue et de soif.
Cette esquisse est le résumé des courtes remarques échangées entre la
marquise et moi durant une demi-heure de marche sur ce beau chemin, qui
rappelle un peu certains coins ombragés de la Suisse. Madame d'Elmeval
n'avait jamais voyagé; elle n'avait conservé de souvenirs pittoresques
que ceux de son enfance passée en Bretagne. Elle s'exagérait donc
facilement la beauté de tout ce qu'elle voyait. Cette disposition de
son esprit, cette joie de posséder, après de longues aspirations, le
spectacle de la nature, rendaient sa compagnie vivante et charmante.
Elle n'avait pas d'emphase descriptive, pas de cris d'admiration
enfantine. Elle gardait bien le sérieux et la dignité d'une femme qui
approche de sa maturité intellectuelle; mais elle savourait à pleins
yeux et à plein sourire la vie des choses de Dieu. On la sentait
heureuse, et on était heureux soi-même auprès d'elle sans avoir besoin
de l'interroger.
Vers la lisière de la forêt dont nous traversions le plus court
diamètre, les herbes diminuent, les arbres s'étiolent, les lentisques
et les genêts épineux, amis du désert, reparaissent, et la garigue
s'ouvrit tout à fait devant nous, creusée en bassin, rétrécie en
rides sur ses bords et entourée des montagnes du cap Sicier et de
Notre-Dame-de-la-Garde. Quand nous eûmes gagné un de ses relèvements,
nous pûmes voir, en nous retournant vers le nord, toute la presqu'île
en raccourci, c'est-à-dire le grand tapis vert de la forêt et des
autres bois voisins, cachant par leurs belles ondulations les plans
insignifiants de la région centrale, et ne se laissant dépasser que par
le cône sombre de Six-Fours et les montagnes bleues d'Ollioules et du
Pharon. De cet endroit-là, tout était ou tout paraissait désert; rien
que des arbres et des montagnes autour de nous; auprès et au loin, pas
une bastide, pas un village, rien qui trahît la possession de l'homme,
puisque Six-Fours est un amas de ruines, une ville morte.
--Ne se croirait-on pas ici dans quelque île déserte? me dit la
marquise.
Et, comme je cherchais à m'orienter en apercevant la mer si loin de
nous, au sud-est:
--Ne dites rien, ajouta-t-elle, écoutez! Vous entendrez la mer qui
parle à droite, à gauche et derrière nous. Elle bat le pied de ces
montagnes dont nous suivons le versant intérieur. Voulez-vous monter
au cap ou à la chapelle? En trois quarts d'heure, nous serons là-haut.
C'est très-beau, le sentier n'est pas trop rapide, et nous nous
reposerons avant de redescendre.
Des nuages rasaient la cime de la falaise, mais ils étaient roses et
sans densité. Marescat remarqua qu'ils tendaient à se fixer à la
pointe du cap et qu'ils abandonnaient la chapelle. C'est la chapelle
qui devint notre point de mire et notre but.
Les schistes violacés et luisants de la montagne, recevant le soleil
d'aplomb, brillaient comme des blocs d'améthyste. Un instant après,
tout s'éteignit. Nous entrions dans l'ombre de la grande falaise
déchirée, brisée en mille endroits, aride, sauvage et solennelle.
Marescat se disputa avec moi pour porter le petit Paul, qui ne voulait
être porté par personne. Madame d'Elmeval marchait d'un pas égal et
soutenu.
Au pied de la chapelle, le précipice est vertigineux. On plonge à pic
et parfois en encorbellement sur la mer. La paroi est très-belle: des
brisures nues traversées tout à coup par des veines de végétation
obstinée, des arbres nains, des astragales en touffes énormes, des
arbousiers et des asphodèles qui s'accrochent avec une rage de vie
à d'étroites terrasses de sable et de racines prêtes à crouler avec
les assises qui les portent. C'est un spectacle désordonné, une
fantaisie vraiment grandiose. Sous nos pieds, le jardin du sacristain,
c'est-à-dire quelques mètres de terre cultivée en légumes avec une
dent de rocher pour support et une échelle pour escalier, fit beaucoup
rire le petit Paul et son ami Marescat. A notre gauche, le cap Sicier
précipitait dans la mer son profil sec, dentelé en scie, d'une
hardiesse extrême; à droite, la falaise boisée arrondissait peu à peu
l'âpreté de ses formes et s'en allait en ressauts élégants jusqu'à la
plage de Brusc et aux îles. En face, il n'y avait plus que la mer.
Nous étions à la pointe sud de la France, et nous enveloppions Paul de
son manteau, car le vent était glacial. Une brume irisée au bord, mais
compacte à l'horizon, faisait de la Méditerranée une fiction, une sorte
de rêve, où passaient des navires qui semblaient flotter dans le vide.
Au bas de la falaise, on distinguait les vagues claires et brillantes,
encore diamantées par le soleil. Cent mètres plus loin, elles étaient
livides, puis opaques, et puis elles n'étaient plus; les derniers
remous nageaient confondus avec les premières déchirures du nuage
incommensurable. Une barque parut et disparut plusieurs fois à cette
limite indécise, puis elle se plongea dans le voile et s'effaça comme
si elle eût été submergée. Les voix fortes et enjouées des pêcheurs
montèrent jusqu'à nous, comme le rire fantastique des invisibles
esprits de la mer.
--Ils se sont donc envolés? s'écria l'enfant.
--Non, répondit Marescat, ils sont en _plein clair._ Le nuage est entre
eux et nous.
--Nous voici bien réellement au bout du monde, dit la marquise, dont je
me rappelle la moindre impression. Tout le bleu qui est là devant nous
n'appartient plus qu'à Dieu.
Un instant le vent fit une trouée dans le nuage, et nous pûmes
distinguer à l'est les côtes vraiment romantiques de la Ciotat et le
_Bec-d'Aigle_, ce rocher bizarre d'une coupe si aiguë, qu'il ressemble
effectivement à un bec gigantesque béant sur la mer et guettant
l'approche des navires pour les dévorer. Nous allions descendre, pour
nous mettre vite hors du vent et du nuage, car la chapelle était
déserte, fermée, et son extérieur blanchi et empâté n'offre rien
d'intéressant, lorsqu'en quittant l'étroite terrasse bordée d'un
garde-fou écroulé, qui en fait le tour, nous vîmes, au pied d'une des
croix de station des pèlerins, une femme agenouillée.
Sa pose et son vêtement pittoresques dans un cadre si austère, le châle
rouge noué sur sa tête et rabattu sur ses épaules, tranchant sur sa
robe brune aux plis roides et droits, en laissant échapper quelques
mèches de cheveux noirs séchés et crépelés par l'air salin, sa figure
d'une pâleur de marbre, ses mains amaigries, un bâton passé dans l'anse
d'une bannette et posé devant elle au pied de la croix, une paroi
de roches blanchies par les lichens faisant ressortir cette sombre
silhouette de Madeleine repentante, tout en elle et autour d'elle nous
frappa simultanément, la marquise et moi. Paul eut peur, et, lancé en
avant, il recula vers nous.
Cette femme était pourtant remarquablement jolie, ses traits fins et
d'un type délicatement accusé. Son costume n'annonçait ni la misère ni
l'incurie, et n'appartenait à aucune profession déterminée: c'était
une femme du peuple; mais paysanne, ouvrière des villes ou des côtes,
rien ne le précisait. L'extrême propreté de son vêtement grossier
était faite pour attirer l'attention sur elle, car en aucune province
française on ne voit les femmes de cette classe plus exemptes de ce
souci que dans la Provence maritime.
Mais ni sa beauté ni sa propreté exceptionnelle ne triomphaient de
la méfiance que sa physionomie nous inspira. Elle avait la pupille
très-noire, petite pour le globe de l'œil, et, quand elle relevait la
paupière supérieure pour regarder fixement, cette pupille, entourée de
trop de blanc, avait quelque chose d'irrité ou de hagard. Les sourcils,
bien dessinés, se joignaient presque au-dessus du nez, ce qui est
réputé un signe de violence, de ruse ou de jalousie. Il n'en est rien,
j'ai vu des personnes très-douces et très-franches présenter cette
particularité; mais ici la sécheresse dédaigneuse du sourire la rendait
caractéristique de quelque habitude de mauvais vouloir.
La marquise saluait toutes les personnes qu'elle rencontrait, sachant
que, dans cette région, le pauvre veut être salué le premier. Il ne
provoque aucune politesse; mais, quand on ne la lui accorde pas, il en
est blessé: il vous la rend brusquement et d'un air de mauvaise humeur.
Au contraire, adressez-lui la parole, il est tout de suite votre ami.
La femme pâle ne priait pas, ou elle priait à la provençale,
c'est-à-dire en s'interrompant sans façon pour regarder, examiner et
interroger les passants. Quand la marquise s'inclina légèrement en
passant auprès d'elle, elle se leva et lui envoya d'un ton bref le
salut redoublé du pays: _Bonjour, bonjour_, et elle reprit son panier
de tresse et son bâton pour s'en aller. Nous passâmes outre; elle se
mit à marcher derrière nous, et nous entendîmes que Marescat lui disait:
--Bonjour, la _Zinovèse_; ça ne va donc pas mieux?
Nous n'entendîmes pas la réponse; nous avions déjà quelque avance. La
descente est très-rapide; mais le sentier, coupé en zigzags, est assez
facile. Paul le prit au pas gymnastique. Sa mère, ne voulant pas le
perdre de vue, se mit à courir, et en dix minutes nous étions en bas.
Là, on s'arrêta dans un pli de terrain bien abrité. La bonne ouvrit un
petit panier pour le goûter de l'enfant, et madame d'Elmeval partagea
une orange avec moi.
Cette petite halte permit à la Zinovèse et à Marescat de nous
rejoindre. Ils avaient continué de causer ensemble. Marescat prit alors
les devants pour aller faire boire ses chevaux, et la femme pâle nous
accosta.
--Il paraît, dit-elle en s'adressant à moi, que vous êtes médecin?
--Oui, et vous êtes malade, vous?
--Beaucoup malade; mais prenez-vous bien cher?
--Je ne prends rien.
--Ah!... Vous êtes donc bien riche?
--Non, mais je n'exerce pas dans le pays.
--Vous n'en êtes pas? Alors vous ne voulez pas me dire ce que j'ai!
--Si fait; vous avez la fièvre presque continuellement.
--C'est vrai; je ne dors ni ne mange.
--Où souffrez-vous?
--Partout et nulle part. Le plus dur, c'est de tousser et d'étouffer.
Le capelan de là-haut,--et elle désignait la chapelle,--qui vient tous
les ans au mois de mai, m'a dit, l'an passé, que j'étais phthisique, et
que je ne m'en sauverais pas.
--Et que vous a-t-il prescrit?
--De me confesser et de me mettre en état de grâce.
--Et vous y êtes?
--Non.
Elle me fit cette réponse d'un ton farouche et hautain. Sa figure
était de plus en plus sinistre. Madame d'Elmeval la regardait avec
étonnement, la bonne et l'enfant avec crainte.