prendre, et, m'expliquant tous ses engins de pêche et la manière de
s'en servir, il m'emmena à quelque distance. Il ne pêchait guère que
des poulpes et des coquillages: il n'y a pas de bons poissons dans ce
golfe sans profondeur, et sa pêche était une affaire d'art et de ruse,
sans aucun but d'utilité personnelle. Il n'y goûtait jamais et donnait
tout aux pêcheurs de la côte, qui n'étaient pas moins jaloux pour cela
de son habileté, et prétendaient qu'il dépeuplait leurs eaux avec ses
malices. Il se servait principalement d'un long roseau tout simplement
taillé par un bout, en croix double ou simple. Les bouts écartés du
roseau forment ainsi une sorte de pince que l'on applique lestement et
adroitement sur le coquillage aperçu au fond de l'eau. On l'y fixe en
appuyant; les aspérités de la coquille se prennent aux bouts du roseau,
qui tendent à se rejoindre, et on ramène la proie bien entière et bien
vivante. La chasse aux poulpes et aux calmars est plus savante. Ces
animaux sont méfiants, voient et entendent on ne peut mieux: ils savent
se cacher ou fuir rapidement. Pasquali avait l'œil d'une mouette, pour
voir au fond de l'eau et pour distinguer dans les algues une patte mal
rentrée, que j'aurais cent fois prise pour un bout de plante marine.
Je m'amusai une heure avec lui de ses prises intéressantes, de ces
étranges polypes qui s'épanouissent comme une fleur à la surface de
l'eau, et qui rentrent tout à coup dans leur tige, de ces moules
délicates, appelées dattes de mer, qui habitent le cœur des plus durs
rochers, où elles savent se creuser une demeure dont il ne leur est
plus possible ni nécessaire de sortir, l'eau pénétrant leurs galeries
et leur apportant la nourriture. Les rochers de calcaire compacte
forés par ces patients coquillages arrivent à représenter un gâteau de
cire travaillé par les abeilles. J'aurais pourtant mieux aimé parler
de madame Martin; mais Pasquali était trop absorbé pour me répondre.
Couché à plat ventre sur sa barque, le corps penché sur l'eau et les
bras étendus pour manœuvrer son roseau, il ressemblait au féral de
proue d'une gondole vénitienne.
Quand je le quittai au bout de deux heures, j'avais retrouvé
l'équilibre de mes idées. Je m'étais rappelé avec quel respect M.
de la Rive m'avait parlé à diverses reprises de la vie austère et
méritante de madame d'Elmeval. C'était à ce point que, sans connaître
les particularités de son caractère et de sa situation, j'avais à peine
osé la regarder lorsque je l'avais rencontrée chez lui. Je traversai la
colline de Tamaris à distance craintive de la maison, et sans vouloir
observer si les fenêtres étaient ouvertes. Il faisait encore chaud.
Je fus donc étonné, après que j'eus dépassé la bastide Roque, de voir
marcher devant moi un homme enveloppé d'un burnous et la tête cachée
comme un blessé ou un malade. Il marchait vite et sans voir ni entendre
que j'étais derrière lui. Quand nous nous trouvâmes près de la Seyne,
dans un endroit très-encaissé, auprès d'une petite voûte de terre et
de verdure formée par le cours d'un égout pluvial, il s'enfonça sous
cet abri, se débarrassa de son burnous, qu'il mit sous son bras, et
se trouva en face de moi au moment où il reprenait la voie. Je fus
très-surpris: c'était la Florade.
Il faut croire que j'étais déjà envahi à mon insu par une passion
insensée; car, au lieu de l'aborder avec satisfaction comme de coutume,
je sentis en moi un mouvement de jalousie amère, et une seule idée me
vint à l'esprit: c'est qu'il venait encore de rôder autour de Tamaris,
peut-être de voir la marquise et de lui parler ou d'attirer son
attention.
La Florade ne comprit rien à ma figure bouleversée, sinon que la
fantaisie de sa promenade en capuchon par un si beau temps m'étonnait
beaucoup. Il se hâta, après m'avoir serré la main avec autant de
cordialité que de coutume, de me dire qu'il avait été pris le matin
d'une insupportable névralgie dans l'oreille, et qu'il venait de se
guérir en se promenant au soleil la tête empaquetée.
--Je suis sujet à cela, ajouta-t-il; mais je sais le remède, et pour
moi il est infaillible: porter le sang à la tête.
--C'est très-ingénieux! lui répondis-je d'un ton probablement assez
aigre, car il en fut frappé et me demanda brusquement ce que j'avais.
--Peut-être une douleur d'oreille aussi! repris-je du même ton maussade.
Mais je me sentis parfaitement ridicule, et j'essayai de simuler
l'enjouement en lui faisant entendre que je n'étais pas sa dupe, et que
son capuchon arabe ne couvrait pas une ruse digne d'un Arabe, mais une
très-peu discrète entreprise sous quelque balcon d'alentour.
--Ah çà! qu'est-ce qui vous prend? répondit-il en s'arrêtant à l'entrée
du chemin de la Seyne à Balaguier. On dirait que vous avez de l'humeur.
De qui êtes-vous, en ce pays si nouveau pour vous, le garde du corps ou
le chevalier?
Après l'échange de quelques plaisanteries un peu acides, il me prit le
bras en me disant:
--Mon cher docteur, il y a ici un quiproquo; je n'ai été hier qu'à
Tamaris, et vous, vous avez été aujourd'hui ailleurs qu'à Tamaris,
n'est-ce pas?
La lumière se fit.
--Ah! m'écriai-je, c'est de la bastide Roque que vous venez?
Comme il s'en défendait, je lui racontai l'indiscrétion de la
négresse, les propos des paysans et la coïncidence d'un personnage
mystérieusement _emmitouflé_ avec l'accoutrement dont il venait de se
débarrasser. Il rêva quelques instants, et, regardant sa montre:
--J'ai encore une heure de liberté, dit-il; et vous?
--Et moi aussi.
--Voulez-vous que nous prenions par ici, à droite, un sentier qui nous
reconduit au pied du fort? La promenade est jolie, et je pourrai causer
avec vous.
Nous traversâmes un champ et gravîmes le revers de la colline qui
regarde l'ouest par un escalier dans des schistes lilas, à travers les
arbres et les buissons. Il n'était pas facile de causer sur une pente
si roide; mais, quand nous eûmes gagné un joli coin herbu, en vue de
la mer, sous les cytises, nous nous arrêtâmes, et la Florade me parla
ainsi:
--J'aime autant vous dire tout. Vous êtes un homme sérieux, vous serez
discret, et puis vous me donnerez un bon conseil. J'en ai besoin. Je ne
suis pas l'amant de la personne que vous avez vue, et je ne le serai
pas, je vous en donne ma parole d'honneur. Si je l'avais rencontrée
dans son pays, je ne me serais pas fait grand scrupule d'être le
premier ami d'une fille de seize ans. A cet âge-là, les femmes de
l'Orient d'une certaine classe savent fort bien ce qu'elles font, et
comptent pour l'avenir sur une succession plus ou moins florissante
d'amis de passage. L'opinion n'est pas sévère pour elles, car elles
trouvent fort bien à se marier dans leur race, surtout quand elles ont
mis de côté quelque argent.
»J'aurais donc pu aimer Nama sans avoir de grave reproche à me faire;
mais je n'aurais pas fait la sottise de l'enlever à son milieu pour
la transplanter dans le mien, comme M. Roque a enlevé la mère de Nama
à un riche musulman en voyage pour la transplanter dans sa triste
bastide; on ne peut pas s'attacher à ces femmes déclassées et dépaysées
qui sont vieilles à vingt ans, et qui, n'ayant rien de commun avec
nous dans l'esprit et dans les habitudes, ne sont ni des compagnes
ni des servantes. Une des, causes de la mélancolie noire à laquelle
a succombé votre vieux parent--je sais qu'on vous a tout dit--est
certainement cette association impossible qu'il a eu la charité de ne
pas rompre, mais qui lui a pour ainsi dire ôté peu à peu la moitié de
son cœur et de son cerveau.
»Or, je ne veux pas faire comme lui. Je ne veux pas vivre
conjugalement avec Nama; mais je ne veux pas non plus être son amant,
car Nama est mademoiselle Roque, Française et passible des mœurs et
usages de la société française. Elle a beau n'y rien comprendre, avoir
été élevée dans une cave et ne pas savoir les conséquences d'une faute,
je les connais, moi, et je serais un misérable si je la séduisais pour
l'abandonner. Vous me croyez, j'espère, je ne suis pas menteur!
--Je vous crois parfaitement; mais permettez-moi de vous dire....
--Ce que vous allez me dire, je le sais! je me le suis dit à moi-même.
J'ai eu tort, grand tort de rendre quelques visites à mademoiselle
Roque. Écoutez l'aventure, elle n'est pas compliquée.
»Un soir, il y a six semaines, en revenant seul de chez Pasquali,
c'était trois jours après la mort tragique du vieux Roque, j'entendis
des cris effroyables partir de la bastide. Je crus qu'on assassinait
les femmes restées seules en cette maison en deuil. Je ne fis qu'un
saut; j'enfonçai la porte d'un coup de poing, et je vis Nama pour la
première fois. Étendue sur un tapis avec sa vieille négresse, elle
était vêtue d'une courte tunique de laine blanche, les cheveux épars,
belle comme une statue grecque....
--Sauf l'embonpoint?
--C'est vrai; mais la tête, les bras, les épaules, les pieds;... enfin
elle est très-belle; vous ne le niez pas?
--Je ne le nie pas. Continuez.
--Je vous ai dit que je ne l'avais jamais vue. Je ne savais donc pas
à quel point elle est musulmane, et combien, malgré une éducation à
moitié catholique, elle a conservé les usages, les idées religieuses
et jusqu'aux rites orientaux. Elle était là, je ne peux pas dire
pleurant, mais _criant_ son père à la manière antique; c'était comme
une cérémonie qui devait durer un certain nombre d'heures, de jours ou
de semaines.
»Mon apparition l'effraya un peu. La négresse s'enfuit tout à fait
épouvantée. J'allais me retirer, lorsque Nama me retint d'un geste, me
montrant un siége, et semblant me prier d'attendre qu'elle eût fini
ses lamentations. J'aurais dû m'en aller; mais ce spectacle me parut
si curieux à observer sur la terre française, que je restai immobile
et très-respectueux, je vous assure, à la regarder et à l'écouter.
Elle parlait tout haut, en je ne sais quelle langue, et je devinais
à sa pantomime et à son accent quelque étrange et saisissante
improvisation. C'était entrecoupé de sanglots tragiques et de
hurlements sauvages. Il y avait des poses superbes, des larmes plutôt
gémies que pleurées, une douleur parlée plutôt que sentie; c'était beau
comme une scène de Sophocle ou d'Eschyle, ou, encore mieux, comme un
chant de l'_Iliade_; c'était naïf en même temps qu'emphatique.
»Je fus très-ému sans que mon cœur fût précisément attendri. Ces cris
et ces soupirs, qui durèrent encore une demi-heure, me causaient une
excitation nerveuse que je ne peux guère définir, car les sens n'y
étaient pour rien. Quelque bizarre que fût cette manifestation de ses
regrets, je ne pouvais pas oublier un seul instant que c'était une
fille pleurant son père enseveli la veille.
»D'ailleurs, le cadre de la scène était lugubre. J'ai horreur du
suicide, je ne le comprends pas; j'aime la vie, j'en ai toujours
savouré le bienfait, en me reprochant de n'en pas savoir assez de gré
au divin pouvoir qui l'a inventée. Cette chambre à demi éclairée par
une lampe, ces murs blancs chargés d'ornements rouges que par moments
je prenais pour des taches de sang, cette belle fille arrachant ses
cheveux et meurtrissant sa poitrine et ses bras, c'était beau, mais ce
n'était pas gai.
»Quand minuit sonna, elle s'apaisa tout à coup; mais, comme je
craignais, en la voyant immobile, qu'elle ne se fût évanouie, je
la pris dans mes bras et je la portai sur le divan, où elle resta
inerte et comme épuisée pendant quelques instants. Puis, sortant comme
d'un rêve et véritablement égarée, elle se jeta à mes pieds, voulut
embrasser mes genoux et baiser mes mains en me suppliant de ne pas la
chasser de la maison de son père.
»Je n'y comprenais rien. La vieille négresse rentra avec une
couverture rayée dont elle enveloppa sa maîtresse et un verre d'eau
qu'elle lui fit boire. Elle s'en alla de nouveau et revint encore avec
des gâteaux qu'elle la pressa de manger, et, comme elle m'en offrait
aussi, et que je refusais, Nama me supplia, en s'agenouillant de
nouveau, de partager son repas.
»Je voulus faire des questions; on me fit signe que l'on était
condamné à garder le silence, et que, par _decorum_, je devais le
garder aussi. Je mangeai donc d'un air hébété des pâtisseries préparées
par la négresse. On me fit prendre du café, on m'alluma un cigare
qu'on me mit dans la main, puis on me montra la porte d'un air abattu
et respectueux en me disant: _A demain_. Comme je me retournais pour
saluer, je vis les deux femmes, qui avaient fort bien mangé, se
recoucher sur le tapis et se mettre en devoir de recommencer leur scène
de désespoir. Elles s'étaient donné des forces pour accomplir jusqu'au
bout cette solennité.
»Arrivé à l'endroit où nous nous sommes rencontrés tout à l'heure,
j'entendais encore des accents de désolation. Un peu plus loin, je vis
de la lumière à la fenêtre d'un maraîcher du faubourg de la Seyne. La
fenêtre était ouverte, et j'entendis une voix d'homme dire à sa femme,
probablement réveillée par ces cris:
»--Rien, rien! Ce sont les sorcières de la bastide Roque qui font leur
sabbat. Ferme donc la fenêtre!
»J'aurais dû ne pas retourner à cette bastide maudite. J'y retournai,
poussé par la curiosité, par l'imagination, si vous voulez; j'y
retournai le soir, avec mystère, m'avisant bien de cette idée que je
ne devais pas compromettre mademoiselle Roque. Ce fut effectivement
mademoiselle Roque, et non plus Nama que je vis ce soir-là. Il paraît
que le rite était accompli quand j'arrivai. On m'attendait. Le
café était servi. Mademoiselle Roque, parlant patois et vêtue à la
française, grave, froide et polie, s'expliqua, et je vis alors, à ses
discours, qu'elle me prenait pour vous.
--Pour moi?
--Oui. Elle avait appris vaguement, le lendemain de la mort de son
père, qu'elle n'héritait que de la moitié de son avoir, qu'un parent
avait droit au reste et viendrait probablement bientôt s'occuper de
vente. Elle avait supposé que l'étranger arrivé si brusquement chez
elle vers minuit ne pouvait être qu'un héritier pressé de réclamer,
et, ne sachant pas si vous ne lui contesteriez point la bastide, elle
vous suppliait de la lui laisser.
»Quand j'eus réussi à lui faire comprendre que je n'étais pas _vous_,
mais que je vous connaissais, elle me pria de vous parler d'elle. Il
me semblait avoir entendu dire que la maison lui était spécialement
réservée; mais je n'en étais pas sûr, et je promis de le lui faire
savoir le lendemain. Quant à elle, consternée et comme stupéfiée par
le suicide de son père, elle n'avait absolument rien compris à la
communication qui lui avait été faite du testament, et elle avait
peut-être regardé comme indigne de sa fierté de se faire expliquer quoi
que ce soit. Je questionnai Aubanel comme par rapport à vous, et, sans
lui rien dire de mes deux entrevues avec mademoiselle Roque, je sus
qu'elle n'avait rien à craindre de ce qu'elle redoutait, et je pensai à
lui écrire; mais je ne sais pas écrire en indien, et j'avais découvert
qu'elle ne savait pas lire le français. On n'a aucune idée de l'abandon
intellectuel où son père l'a laissée vivre. Sans sa mère, qui lui a
appris le peu qu'elle sait, et les enfants du fermier, qui lui ont
parlé provençal, elle n'eût su, je crois, s'exprimer dans aucune langue.
--Elle parle pourtant un français assez correct.
--Elle est fort intelligente à certains égards, et sa douceur cache
une grande force de volonté. Elle a toujours compris le français,
mais elle s'obstiqait à ne pas le parler. Quand elle a vu que je ne
trouvais pas grand charme à notre dialecte méridional, dont la musique
est si rude et les intonations si vulgaires, elle s'est résolue à
parler français, et ceci a été l'affaire de quelques jours, une sorte
de prodige qu'elle n'a pas su m'expliquer et dont je n'ai pu me rendre
compte.
--L'amour?
--Oui, l'amour! C'est très-ridicule à dire, mais il faut bien que je le
dise, puisque je suis ici pour confesser et demander la vérité!
»Je n'écrivis donc pas, je revins la voir. Cette troisième fois,
je ne me le reproche pas, je n'étais poussé que par un sentiment de
compassion pour cette malheureuse fille abandonnée de tous, n'inspirant
d'intérêt à personne, livrée aux soins d'une vieille négresse à demi
en enfance, et réduite à chérir le triste asile dont les passants se
détournaient avec terreur et dégoût. Oui, mon cher ami, je vous jure
qu'il n'y avait pas en moi autre chose. Mademoiselle Roque en robe et
en bottines, parlant comme les femmes du pays, dépouillée de tout son
prestige oriental et ne disant que des choses niaises ou insensées eu
égard à la vie pratique, n'avait plus pour moi aucune espèce d'attrait.
»Ce qui acheva de me glacer, c'est l'engouement subit et spontanément
avoué dont cette créature hybride, demi-bourgeoise et demi-sauvage, se
prit pour moi. Elle s'imagina tout d'un coup que mon obligeance pour
elle cachait un autre sentiment, et que j'allais l'épouser et l'emmener
_sur mon beau navire_. Voilà où elle en était de son appréciation des
choses du monde.
»Je me promettais bien de ne plus retourner chez elle; j'aurais dû
ne jamais repasser devant sa maison, mais le hasard m'y ramena, et la
vieille négresse, se traînant comme une panthère blessée et sortant
de derrière la haie, me força de prendre un billet en caractères
hiéroglyphiques. Je ne pus le lire, je le brûlai pour n'être pas
tenté de me le faire traduire; mais j'appris par Aubanel que cette
pauvre fille était très-malade et qu'elle ne voulait voir personne.
Madame Aubanel, mue par un sentiment de charité, n'avait pu pénétrer
chez elle. La femme du fermier se mourait, et, au milieu de tous ces
désastres, on craignait que mademoiselle Roque n'eût hérité de la
fatalité du suicide.
»Je crus qu'il serait lâche de l'abandonner; j'y courus le premier
soir dont je pus disposer. La négresse me fit attendre, puis elle
m'introduisit dans ce salon asiatique que vous avez vu, où l'on avait
exhibé tous les objets curieux et précieux rassemblés par M. Roque au
temps de son amour pour la mère de Nama. On avait fait de l'ordre et
de la propreté, brûlé des parfums, débarrassé la fenêtre de son épais
rideau. Vous n'avez pas remarqué sans doute que de cette fenêtre on
voit la mer et les montagnes. Un store transparent, à demi baissé et
éclairé par la lune, jetait sur la muraille une mosaïque pâle et d'un
effet charmant. Il y avait des fleurs partout. Nama parut, vêtue à
la manière des almées, dans les riches atours qui lui venaient de sa
mère. Elle était superbe; elle parlait français pour la première fois.
Elle se plaignait de mon abandon, elle pleurait, elle aimait avec une
complète innocence et surtout avec une hardiesse de cœur qui me tourna
la tête. Elle flattait par son courage et sa foi ma manière de voir
et de sentir la vie, et elle agissait ainsi sans le savoir, ce qui la
rendait bien puissante.
»Eh bien, mon cher ami, je fus très-fort, et je suis encore étonné
d'avoir pu résister à l'emportement de ma nature. Non-seulement je lui
refusai un baiser, non-seulement je m'acharnai à lui faire comprendre
mon devoir et le danger de sa confiance, mais encore je la quittai
brusquement sans lui dire: _Je t'aime._ Je l'aimais pourtant diablement
dans ce moment-là.
»Le lendemain, je n'étais pas dégrisé. Croyez-moi si vous voulez, j'ai
passé plusieurs nuits sans fermer l'œil. Je voyais toujours cette belle
fille chaste et même froide me regarder d'un air de reproche et se
jeter dans le sein de sa négresse en disant:
»--Il ne veut pas m'aimer!
»Je ne l'ai donc jamais trompée! Non, pas un instant! mais elle m'a
vu ému malgré moi. Elle n'a pas compris l'espèce de combat dont je
voulais triompher. Elle ne sait pas la différence qui existe entre le
cœur et l'imagination. Elle n'y comprendra jamais rien. Elle croit
que je l'aime, mais qu'un autre engagement me défend de le lui dire.
Elle espère toujours. Elle croit que mes rares et courtes visites sont
aussi un engagement que j'ai contracté avec elle. Elle me dispute à
une rivale imaginaire. Elle est malade et abattue quand elle ne me
voit pas; elle préfère mes duretés et ma froideur à mon absence. Je
l'ai revue encore une ou deux fois. Aujourd'hui, elle m'a dit qu'elle
ne se marierait jamais qu'avec moi, et qu'elle se tuerait si j'en
épousais une autre. Il n'y a rien de plus stupide qu'un homme qui
croit à ces menaces-là et qui les raconte: pourtant voyez la situation
exceptionnelle de cette fille! Songez à la fin horrible de son père, à
l'hérédité possible de certaines affections du cerveau, à l'abominable
influence de la bastide Roque.... Voilà où j'en suis; dites-moi ce que
vous feriez à ma place....
--Je ne sais pas, répondis-je.
--Comment, vous ne savez pas?
--Non, il m'est impossible de me mettre à votre place, précisément
parce que je ne m'y serais pas mis. Je ne serais pas retourné chez
mademoiselle Roque, si je m'étais senti inflammable comme vous l'êtes!
--Mais ce n'est pas moi qui suis inflammable, c'est elle qui a pris feu
comme l'éther!
--On s'enflamme pour vous parce que le feu vous sort par les yeux. Ces
aventures-là n'arrivent qu'à certains hommes. Voyons, vous n'êtes pas
plus laid ni plus sot qu'un autre, je le sais bien; mais vous n'êtes
pas un dieu, et vous ne faites pas boire de philtres à vos clientes!
D'où vient donc que vous avez partout des amourettes et que vous passez
pour un homme à bonnes fortunes? C'est que cela vous plaît, allez! et
que vos regards, vos manières, vos paroles trahissent, même malgré
vous, cette inquiétude fiévreuse que vous avez de dépenser toute votre
vie dans un jour!
En parlant ainsi à la Florade, j'étais irrité, j'étais cent fois plus
fou que lui; je me disais qu'avec son fluide électro-magnétique et la
naïveté de ses émotions, aussi vives à vingt-huit ans, après une vie
orageuse, que celles d'un jeune écolier, il pourrait bien plaire à la
marquise, si elle venait à le rencontrer. J'étais donc jaloux de cette
femme, dont il ne savait pas le nom et qu'il n'avait pas encore vue.
Ma vivacité le fit rire. Il prétendit que j'étais épris de mademoiselle
Roque. Je me souciais vraiment bien de mademoiselle Roque!
--Enfin, mon ami, me dit-il, «tire-moi du danger, tu feras après ta
harangue.»
--C'est juste; voyons!--Eh bien, il ne faut jamais remettre les pieds
chez elle, ou il faut l'épouser. Quoi que vous en disiez, vous y avez
songé, puisque vous eussiez voulu pouvoir acheter pour elle le sot et
aride terrain que j'ai sur les bras.
--Vous n'avez pas daigné le regarder, ce terrain, reprit la Florade en
riant. Moi, je l'ai contemplé ce matin, et vous pouvez, je crois, le
voir d'ici. Oui, c'est cette bande de terre humide, là-bas, tout en
bas; regardez.
--Qu'est-ce que ça? des artichauts?
--Eh! oui, mon cher. Un champ d'artichauts de cette vigueur-là
représente de la terre à cinq pour cent. Vous avez le meilleur
lot; mais ça ne fait pas que je doive épouser une bayadère. Si vos
artichauts eussent été des lentisques ou des genêts épineux, si, avec
deux ou trois mille francs, j'eusse pu assurer le sort de cette pauvre
fille, je me serais payé cette satisfaction-là, afin de ne plus avoir
à y penser; mais endetter toute ma vie pour elle,... en réparation de
quoi? je vous le demande.--Pourtant si vous pensez que ma conscience y
soit engagée,... car enfin voilà qu'on sait mes visites et qu'on jase,...
je ferai ce que vous conseillerez. Je ne vous consulte pas pour
n'agir qu'à ma guise.
--Vous voilà bien, cœur d'or et folle tête! Non, je ne vous conseille
pas cela. Tâchez de décider mademoiselle Roque à quitter cette maison
où elle deviendra folle, et à s'en aller vivre ailleurs où elle
n'espérera plus vous voir. Décidez-la aussi à vendre quelques bijoux
inutiles, Pasquali m'a dit qu'elle en avait pour une certaine valeur;
alors, qu'elle vende ou non la bastide, elle pourra échapper aux propos
qui ne font que d'éclore, et trouver, à deux ou trois lieues d'ici,
dans un coin où vous aurez soin de ne jamais passer, un bon paysan
riche ou un rude marin qui l'épousera sans lui demander compte de
quelques battements de cœur apaisés et oubliés.
--Fort bien; mais, pour lui persuader cela, il faut que je retourne
la voir, et j'ai juré que ce serait aujourd'hui la dernière fois, car
chaque visite ramène ses illusions. Voulez-vous vous charger de lui
faire entendre raison?
--Elle m'a défendu, à cause de vous, de revenir.
--Mais si je vous en prie!
--Mon cher, cette maison me fait un mal horrible. Moi aussi, je déteste
le suicide, et je ne peux pas oublier que ce malheureux Roque était le
proche parent de ma mère. Et puis je suis jeune, et mes visites feront
jaser. Il faut employer Aubanel.
--Elle ne veut pas entendre parler de lui.
--Pourquoi?
--Parce que son chien a voulu dévorer le sien.
--Voilà une belle raison!