j'aurais cru la bastide abandonnée. Les petits bâtiments, dégradés et
lézardés, tombaient en ruine. Le châssis sans vitres de ce qui pouvait
avoir été la fenêtre du fermier pendait le long du mur, à une corde
fatiguée de le disputer au vent d'est. Il y avait pourtant derrière
le logis principal une espèce de jardin, quelques légumes dans un
carré de cyprès. Le cyprès pyramidal est encore une des grâces de la
bastide: on en plante une haie serrée qui forme péristyle devant les
fenêtres, cache la vue, et jette dans les chambres basses une ombre
de cimetière. J'avisai une porte entre-bâillée, je frappai: rien ne
répondit. Je voulais simplement demander le nom de l'habitation, et
j'allais y renoncer, lorsque je vis, au fond du couloir sombre, une
vieille femme assise par terre et courbée dans l'attitude du sommeil.
J'élevai la voix en l'appelant _madame_; elle se leva, comme en colère,
en grommelant qu'elle n'était pas _madame_, et, quand elle fut dans le
rayon de jour que projetait la porte entr'ouverte, je vis que c'était
une négresse d'un âge très-avancé et vraiment hideuse.
--Moi _madame_ donc aujourd'hui? dit-elle d'un ton grondeur. Vous plus
aimer personne ici donc? Vous méchant de plus jamais venir! Maîtresse
toujours pleurer!
En me tenant cet étrange discours, la vieille Africaine, presque
aveugle, marchait devant moi vers un horrible escalier noir.
--Vous vous trompez sûrement, lui dis-je. Je ne connais personne ici;
je suis un passant qui vient vous demander le nom....
Elle ne me laissa pas achever, et, donnant les signes de la plus
grande terreur, elle fit entendre des cris inarticulés. Ne pouvant lui
faire comprendre que je n'étais pas un voleur, j'allais me retirer,
lorsqu'un petit chien furieux, s'élançant par l'escalier, vint ajouter
au ridicule de la scène.
--Qu'est-ce qu'il y a donc? cria d'en haut une voix dont le timbre doux
et voilé contrastait avec la rudesse de l'accent provençal.
Et une très-belle jeune femme se montra comme une apparition dans le
cadre noir de l'escalier.
Dès que je lui eus expliqué, pour la rassurer, l'objet de ma demande,
elle me regarda avec attention, et me dit:
--Ne seriez-vous pas le docteur ***?
--Précisément.
--Eh bien, vous êtes ici chez mademoiselle Roque. Entrez, monsieur, on
s'attendait à l'honneur de votre visite.
Je montai une douzaine de marches derrière elle, et je me trouvai avec
surprise dans un très-joli salon entièrement meublé à l'orientale.
Je me rappelai alors que la défunte mère de mademoiselle Roque était
une Indienne de Calcutta, et je crus reconnaître là les vestiges de
l'héritage maternel; mais je ne fus pas longtemps occupé de l'étrangeté
de ce riche mobilier dans une maison si misérable. Mademoiselle Roque,
car c'était elle en personne qui m'introduisait dans son sanctuaire,
devenait tout d'un coup pour moi un bien autre objet de surprise et de
curiosité. Elle offrait dans toute sa personne un mélange singulier de
races, et ce mélange avait produit un de ces types indéfinissables que
l'on rencontre parfois dans les régions maritimes commerçantes, et en
Provence particulièrement. Elle était petite et grasse, très-brune,
mais non mulâtre; une peau unie magnifique, des yeux superbes, un peu
trop longs pour le reste de sa figure, qui était courte et sans autre
expression que celle d'une curiosité enfantine; le nez arqué, les
lèvres fortes et fraîches, de beaux bras, de petites mains effilées
et paresseuses, de belles poses, de la grâce dans les mouvements,
un air de nonchalance qui semblait trahir l'absence complète de la
réflexion; un ensemble de séductions toutes physiques qui n'éveillait
dans l'esprit aucun intérêt puissant ou délicat. «Elle est très-belle!
» voilà tout ce qu'on pouvait dire d'elle. L'idée ne venait pas de
chercher dans son cœur ou dans son cerveau l'âme de sa beauté. Comme
elle était trop belle pour sourire, rougir ou s'effrayer de quoi que
ce soit, son accueil était impassible. La tranquille froideur de ses
manières mit les miennes à l'unisson.
Sa toilette, car elle était en toilette, était métissée comme sa
figure. Sur une robe de soie de Lyon très-garnie de franfreluches
et très-mal faite, elle portait une sorte de draperie en foulard
qui n'était ni châle ni manteau; ses cheveux, divisés en nombreuses
petites nattes, pendaient sur son dos, et je vis sur la table, auprès
d'elle, un de ces petits chapeaux de feutre à plumes blanches, que les
Françaises ont eu l'esprit de mettre à la mode pour la campagne, et
qu'elles devraient avoir celui de porter à la ville.
Un superbe narghileh était posé à terre devant une pile de riches
carreaux. Était-ce pour l'ingrat dont la négligence, au dire de sa
négresse, la faisait pleurer? Mais ces beaux yeux d'émail, fixes comme
ceux d'un sphinx, connaissaient-ils les larmes?
Je m'adressais rapidement ces deux questions, lorsque je vis
mademoiselle Roque repousser du pied le tapis, comme s'il n'eût pas dû
être profané par un étranger, m'offrir un siége et s'asseoir elle-même
sur le divan, ni plus ni moins qu'une Française qui se dispose à faire
la conversation; mais elle ne trouva rien à me dire, et ne chercha
rien; ce qui, je le reconnus, valait mieux que de parler à tort et
à travers. J'avais donc à faire tous les frais de la conversation.
J'allai droit au but en lui parlant du projet de notre avoué dans mon
intérêt comme dans le sien.
Quand elle m'eut bien écouté sans donner le moindre signe d'assentiment
ou de répugnance:
--Que voulez-vous que je pense de cela? me dit-elle. Je n'y entends
rien. Je sais que me voilà très-gênée. J'avais toujours compté sur la
petite fortune de mon père. Ma pauvre mère ne savait seulement pas
qu'elle ne fût pas bien mariée avec lui, et il n'y a pas longtemps
que je le sais moi-même. J'ai toujours vécu sans rien comprendre à
l'argent, et je ne savais pas qu'il faut en avoir beaucoup pour vivre
en France. Je suis pourtant Française; mais on ne m'a rien appris de
ce qu'il faudrait savoir. Mon père disait que j'en aurais assez. Je
croyais qu'il avait pensé à tout; mais vous savez comment le pauvre
homme est mort!
--D'un coup de sang, m'a-t-on dit?
--Oh! non, d'un coup de pistolet.
--Comment! il s'est battu?
--Mais non! il s'est tué.
Mademoiselle Roque me fit cette réponse avec un sang-froid tout
fataliste, et elle ajouta en bonne chrétienne: «Dieu lui pardonne!»
du ton dont elle aurait dit la phrase sacramentelle des Orientaux:
«C'était écrit.»
--Vous ne savez donc pas? reprit-elle en voyant ma surprise. Je croyais
qu'on vous l'aurait dit en confidence. On l'a caché parce que les
prêtres lui auraient refusé la terre sainte, et parce que le peuple
d'ici aurait peut-être brûlé la maison. Ils ont bien assez crié contre
nous dans le pays, parce que ma mère était de la religion de ses pères.
Ils auraient dit que c'était la cause du péché de suicide commis ici.
Vous voyez qu'il ne faut pas en parler à ceux qui n'ont rien su.
--Je m'en garderai bien! mais M. Roque avait donc quelque grand chagrin?
--Non, il s'ennuyait. Il disait qu'il avait assez vécu. Il avait
la goutte, il ne pouvait plus sortir, il n'avait plus de patience.
Voulez-vous voir ce qu'il a écrit avant de mourir?
--Oui; si c'est quelque disposition en votre faveur, je vous réponds
que ma famille la respectera, fût-elle illégale.
--Oh! il n'est pas question de moi, reprit mademoiselle Roque en tirant
d'un sachet de soie parfumé un papier maculé de sang qu'elle toucha
sans frémir. Je lus ces mots:
«Cachez mon suicide, si c'est possible; mais, si
quelqu'un était soupçonné, produisez cet écrit. Je meurs
de ma propre main.
»JEAN ROQUE.»
--Il ne vous aimait donc pas? dis-je à mon hôtesse impassible.
--Je ne sais pas, répondit-elle sans aucune amertume.
Et je vis alors deux grosses larmes se détacher de ses yeux et tomber
sur ses joues, qu'elle ne songea point à essuyer. Ces larmes ne
rougirent pas ses paupières et ne leur imprimèrent pas la moindre
contraction. Elle pleurait sans effort et sans que le cœur parût
prendre aucune part à l'acte de sa douleur. Elle me paraissait si
extraordinaire, que je ne pus me défendre de lui demander, bien ou mal
à propos, dans quelle religion elle avait été élevée.
--Je suis chrétienne, répondit-elle. J'ai été baptisée et j'observe la
vraie religion.
--Mais votre mère?...
--Ma mère était de race mêlée. Elle était de l'Inde; mais elle y avait
été élevée dans la loi du Coran, et mon père n'a jamais exigé qu'elle
changeât sa manière d'aimer Dieu, qui était bonne aussi.
Il fallait conclure sur nos intérêts respectifs, et je vis bien
qu'elle ne le pouvait pas, faute des plus simples notions sur le monde
pratique. Elle me paraissait en proie à un découragement complet de sa
situation, acceptée avec la plus complète inertie. Je voulus en vain
réveiller en elle quelque esprit de prévoyance; je me permis quelques
questions. Elle m'apprit qu'elle ne possédait rien au monde que la
terre qui entourait sa maison, les meubles et bijoux qui remplissaient
la pièce où nous nous trouvions.
--A quoi évaluez-vous tout cela? me dit-elle. On m'a dit que j'en
tirerais un peu d'argent.
--Pour cela, lui dis-je, je n'en sais pas plus que vous. Avez-vous
confiance en quelqu'un dans votre voisinage?
--J'ai confiance en tout le monde, répondit-elle avec une candeur qui
me toucha.
--Me permettez-vous d'en causer avec M. Pasquali et M. Aubanel?
--Certainement.
--De leur confier vos intérêts comme les miens propres, et de chercher
avec eux le moyen de tirer de ce qui vous reste de quoi assurer votre
existence dans des conditions peut-être meilleures que celles où je
vous vois?
--Oui, oui; mais écoutez: je veux bien vendre, mais je ne veux pas
quitter la bastide.
--Comment! vous y tenez, à cette horrible masure qui vous rappelle à
toute heure de si tragiques souvenirs?
--Où voulez-vous que j'aille? Je n'ai jamais habité d'autre maison.
Je me trouve bien où je suis née. Je ne suis pas loin de l'église pour
dire mes prières, et, quant à mon pauvre papa, je ne veux pas l'oublier.
Je trouvai une certaine grandeur d'âme dans cette stupidité de
caractère, et, bien que cette fille de seize ans, qui paraissait en
avoir vingt-cinq, n'exerçât sur mes sens aucune espèce de fascination,
je me promis de la servir malgré elle du mieux que je pourrais.
--Est-ce que vous reviendrez? me dit-elle en me reconduisant jusqu'au
bas de l'escalier.
--Si cela peut vous être utile, oui.
--Ne revenez pas, reprit-elle sans aucun embarras. Je vous remercie
d'être venu; mais, une autre fois, si vous avez quelque chose à me
dire, il faudra m'envoyer le vieux Pasquali.
--Ou vous écrire?
--Oh! c'est inutile, reprit-elle en souriant sans confusion aucune, je
ne sais pas lire!
Je m'en allai stupéfait. Je venais de voir un être tout exceptionnel
probablement, et comme une anomalie de type et de situation. Je
m'expliquai ce phénomène en me rappelant que c'était la fille d'une
sorte d'esclave amenée par un Turc ou un Persan à Marseille, et d'un
homme atteint peut-être depuis longtemps de la monomanie la plus
sinistre. Je m'expliquai pourquoi Pasquali m'avait dit d'elle:
«C'est une grosse endormie.» Pourtant cette endormie avait un ami de
cœur, un amant peut-être. N'était-ce pas à lui d'arranger ses affaires
et de veiller sur son sort? Il la négligeait, au dire de la négresse;
mais il ne l'abandonnait pas, puisqu'il était jaloux et que je _ne
devais pas revenir._
Je quittai avec empressement cette lugubre bastide, et je ne me
retournai pas pour la regarder. J'étais bien sûr de la trouver plus
hideuse depuis que je savais la catastrophe dont elle avait été le
théâtre, et que sans doute elle avait provoquée en partie par sa
laideur. Il est des lieux qu'on n'habite pas impunément. Je me croisai
dans le sentier avec le fermier ou régisseur de mademoiselle Roque et
sa fille, assez jolie, vêtue de haillons immondes comme toutes les
paysannes des environs. Il m'aborda en me demandant si j'étais le
propriétaire de la moitié qu'il cultivait encore, et si je voulais le
garder. Je lui demandai s'il avait un bail; mais il me répondit d'une
façon évasive ou préoccupée. Lui aussi semblait atteint de spleen ou
d'imbécillité. Sa fille prit pour lui la parole.
--Mon père ne comprend pas beaucoup le français, dit-elle d'une voix
glapissante; il ne sait que le provençal. Pauvre homme, il est en peine
et nous de même! Nous avons perdu la pauvre maman il y a quinze jours.
Pauvres de nous! elle nous fait bien faute, elle avait du courage,
oui. Il n'y a plus que nous pour servir la demoiselle et la vieille
sorcière noire, qui n'est plus bonne à rien. C'est de l'ouvrage, allez!
des femmes qui ne s'aident non plus que deux pierres! Et aller aux
champs, et tout faire, et gagner si peu! Bonsoir, monsieur, il faudra
avoir égard à nous, qui sommes les plus à plaindre!
Après ce discours, débité avec une volubilité effrayante, elle remit
sur sa tête un paquet de bruyère coupée et suivit son père, qui était
déjà loin.
A peine eus-je repris le chemin de Tamaris, que je vis M. Aubanel venir
à ma rencontre.
--Retournons, me dit-il; vous voilà, sans le savoir, tout près de votre
propriété; je vais vous y conduire.
--Oh! grand merci! m'écriai-je, j'en viens, et j'en ai assez!
Et je lui racontai mon aventure, sans lui parler de ce que je croyais
devoir lui taire; mais il me prévint.
--Ne vous inquiétez pas tant de sa position, me dit-il; mademoiselle
Roque a une liaison. J'en suis sûr à présent, la fille de son fermier
a causé avec la femme du mien. On ne sait pas encore le nom du
personnage. Il vient, le soir, bien emmitouflé; mais, quoiqu'il ne soit
pas très-assidu, il paraît qu'il a l'intention d'acheter votre part
pour la lui donner. Attendez les événements, et ne vous montrez pas
trop coulant avant de savoir à qui nous avons affaire. Or donc, venez
vous reposer chez moi et vous rafraîchir.
Au bas de la colline de Tamaris, nous vîmes accourir Paul, l'enfant
de la charmante locataire de M. Aubanel. Il se jeta dans mes bras, et
je le portai jusqu'en haut en excitant son babil. Il était beau comme
sa mère, aimable et sympathique comme elle. Aubanel me fit l'éloge
de madame Martin, dont il était déjà l'ami, disait-il. Aimable et
sympathique lui-même, il pouvait être cru sur parole; mais je remarquai
qu'en prononçant son nom, il eut un certain sourire de réticence: elle
ne s'appelait pas réellement madame Martin, cela devenait évident pour
moi.
Comme je souriais aussi, il ajouta:
--Vous croyez donc qu'elle ne s'appelle pas Martin?
--Vous ne le croyez pas plus que moi.
--C'est vrai, je sais son nom; mais j'ai promis de ne pas le dire.
Il me fit entrer dans le pied-à-terre qu'il s'était réservé dans sa
maison et qui avait une entrée du côté opposé aux appartements de sa
locataire.
--Savez-vous, me dit-il en me forçant à boire du vin de Chypre, que
votre ami la Florade est déjà venu faire l'Almaviva sous les fenêtres
du rez-de-chaussée? Mais il a perdu son temps, et le voisin Pasquali
s'est fièrement moqué de lui!
--C'est donc un séducteur, ce lieutenant?
--Eh! oui, et dangereux même!
--Ce n'est pourtant pas un roué, je vous jure; il a trop de cœur et
d'esprit....
--C'est pour cela. Je le sais bien, qu'il est charmant, et il a un
grand attrait pour les femmes, c'est qu'il les aime toutes.
--Toutes?
--Toutes celles qui sont jolies.
--Et il les aime toutes à la fois?
--Ça, je n'en sais rien. On le dit, mais j'en doute; seulement, je sais
que la succession est rapide, et qu'il s'enflamme comme l'étoupe.
--Mais vous pensez que madame Martin...?
--N'est pas pour son nez, je vous en réponds!
--Elle est trop haut placée?...
--Vous voulez me faire parler, vous n'y réussirez pas!
--Est-ce que j'insiste?
--Non; mais vous courez des bordées autour de moi; or, je suis un
rocher, vous ne pourrez pas m'attendrir.
M. Aubanel était vif et enjoué, et le secret n'avait sans doute pas
une grande importance, car il mourait d'envie de me le confier; mais,
au moment de profiter de l'occasion, je m'arrêtai, saisi d'un respect
instinctif pour cette femme que j'avais vue un quart d'heure et qui
m'avait pénétré de je ne sais quel enthousiasme religieux.
Aubanel remarqua ma réserve subite, s'en amusa, et prétendit que
j'étais amoureux d'elle.
--Je ne crois pas, répondis-je en riant; pourtant, depuis que vous me
faites pressentir qu'elle appartient à une région inaccessible, je
ne suis pas assez fou pour souhaiter de la revoir souvent, et j'aime
autant....
--Vous sauver chez Pasquali? Il est trop tard, mon cher, et vous êtes
perdu, car la voilà!
Elle accourait pâle et agitée. Paul venait de se blesser en jouant. Une
pierre lui avait foulé un doigt. J'y courus. L'enfant gâté criait et
pleurait.
--Oh! quel douillet! lui dis-je en le prenant sur mes genoux. Regardez
donc comme maman est pâle!
--Il se tut aussitôt, regarda sa mère, comprit qu'elle souffrait plus
que lui, m'embrassa et m'abandonna sa petite main, qui n'était que
légèrement blessée. Je le pansai, et, avant la fin du pansement, il
s'agitait déjà sur mes genoux pour retourner à ses jeux.
Madame Martin nous retint au salon, Aubanel et moi, comme pour nous
prouver que son système de claustration ne nous concernait pas. Cette
femme si rigidement ensevelie avait une grande effusion de cœur quand
elle se sentait avec de bonnes gens. Elle était même gaie, et le
sourire était attendrissant sur cette physionomie mélancolique. Elle
semblait faite pour la vie intime et les joies de la famille. D'où
vient donc qu'elle était seule au monde avec son fils?
Au bout d'un quart d'heure, Aubanel, qui était forcé de retourner à
Toulon, me proposa de m'y conduire dans sa voiture. Je le remerciai;
je voulais descendre au rivage pour rendre visite au bon M. Pasquali.
Je pris congé en même temps que lui de madame Martin, sentant bien
qu'il serait indiscret de rester davantage. Elle me retint. Aubanel se
retira en me lançant un coup d'œil malin qui n'avait rien d'offensant
pour elle; mais elle ne le vit pas: toute légèreté était si loin de sa
pensée!
--Docteur, me dit-elle quand nous fûmes seuls, pouvez-vous me trouver
un professeur pour mon fils? Aubanel et Pasquali n'en connaissent pas
un dont ils puissent me répondre, car il me faut un être parfait, pas
davantage! Je sais que vous n'êtes pas du pays; mais vous avez fait vos
études à Paris, vous avez voyagé ensuite: peut-être connaissez-vous
quelque part un honnête homme pauvre, instruit et bon, qui viendrait
demeurer dans mon voisinage et qui tous les jours consacrerait deux ou
trois heures à mon fils? Puisque je demeure ici ... c'est l'histoire du
grec et du latin, vous savez; pour le reste, je m'en charge.
--J'espère trouver cela, et je vais m'en occuper tout de suite.
--Comme vous êtes bon!... Attendez! je l'aimerais plutôt vieux que
jeune.
--Vous avez raison.
--Pourtant, si c'était un homme sérieux!... Mais dans la jeunesse c'est
bien rare, et puis ça ferait causer, et, bien que je me soucie peu des
propos, il est inutile de devenir un sujet d'attention ou de risée
quand on peut se faire oublier dans son coin.
--Il me paraît difficile qu'on vous oublie, et je m'étonne de la
tranquillité dont vous jouissez.
--On est toujours tranquille quand on veut l'être. Pourtant j'ai à me
débattre un peu contre mon ancien monde!
--Votre _ancien_ monde?
--Oui, un monde avec lequel je n'ai pas de raisons pour rompre, mais
dont j'aimerais à me délier tout doucement. Je ne suis pas madame
Martin, je suis la marquise d'Elmeval.
--Ah! mon Dieu, oui! Je vous reconnaissais bien! Je vous ai vue ... une
seule fois ... un instant, chez....
--Oui, oui, vous me connaissiez de vue, j'ai vu cela dans vos yeux
l'autre jour. Je ne fais réellement pas mystère de mon nom; mais j'ai
beaucoup de personnes de ma connaissance à Hyères, à Nice, à Menton
et sur toute la côte, sans compter celles qui vont en Italie ou qui
en reviennent. Toulon est un passage: je l'ai choisi parce que ce
n'est pas la mode de s'y arrêter; mais, à force de venir me voir en
passant on ne me laisserait plus seule, et que de questions, que de
persécutions pour m'arracher à cette solitude! Vous savez! les gens
qui ne comprennent la campagne qu'avec la vie de Paris ou la vie de
château! On me trouverait bizarre d'avoir les goûts d'une bourgeoise;
peut-être irait-on jusqu'à me traiter d'artiste, c'est-à-dire de tête
folle, ou bien l'on supposerait que j'ai quelque intérêt de cœur bien
mystérieux pour vivre ainsi dans une villa de troisième ordre, loin
de toute région adoptée par la mode.--Et toutes ces questions, toutes
ces insinuations, toutes ces critiques, tous ces étonnements devant
mon enfant, qui, un beau matin, me dirait: «Ah çà! mère, tu es donc
bizarre? Qu'est-ce que c'est?» Je vous confie mon secret; il ne pourra
pas durer bien longtemps, mais ce sera toujours autant de pris, et,
quand on viendra me crier: «Mais vous ne pouvez pas vivre ici; vous
y mourrez! le climat tuera votre fils; comment! vous, habituée au
luxe....» j'aurai le droit de répondre: «C'est le luxe qui tuait mon
fils, et nous voilà ici depuis assez longtemps pour savoir que nous
nous en trouvons bien.»
--Vous pouvez compter sur ma discrétion. Sans doute votre famille sait
où vous êtes?
--Je n'ai plus de famille, docteur; aucun proche parent du côté
de mon mari ni du mien. Quant à de vieux amis, bien bons et bien
respectables, j'en ai, Dieu merci; mais ceux-là me comprennent et ne
me tourmentent pas. Ils disent à Paris que je suis dans le Midi, et
c'est si grand, le Midi! Personne ne me cherche jusqu'à présent, et
c'est tout ce qu'il me faut. Je resterai ici tant qu'on m'y laissera
en paix, et, si l'on m'y relance, j'irai dans quelque autre coin du
pays. Le vent est un peu dur, le mistral me fatigue; mais Paul le
boit comme un zéphyr, et je m'y habituerai. Je serai si heureuse et
si fière, si je viens à bout de l'élever sans que son éducation soit
abandonnée! C'était impossible dans le monde. Une puérile multitude
de faux devoirs m'arrachaient à lui à toute heure; il me fallait le
confier à des gens qui avaient une certaine valeur assurément, mais qui
n'étaient pas moi. Il est assez curieux, il aime l'étude; mais il a
besoin de mouvement, et il y avait toujours trop ou trop peu de l'un ou
de l'autre. Ici, je peux lui mesurer la dose, et même fondre ensemble
l'étude et l'exercice. J'apprends tout ce que j'ai à lui apprendre.
J'ai des livres, je travaille un peu le soir, quand il est couché.
Je tâche de m'instruire pour l'instruire à mon tour. Nous faisons de
grandes promenades; nous étudions l'histoire naturelle en courant, et
il y trouve un plaisir extrême, sans cesser d'être joueur et lutin.
Quand vous m'aurez tranquillisé l'esprit sur les études classiques....
--Je m'en occuperai dès ce soir.
--Eh bien, merci, dit-elle en me tendant la main. Et à présent
laissez-moi vous dire que je ne suis pas si indiscrète ou si légère que
j'en ai l'air en acceptant vos soins et en réclamant vos services. On
est toujours dans son droit quand on se fie à la bonté d'un cœur et à
la raison d'une intelligence: or, je vous connais depuis longtemps.
--Moi, madame?
--Oui, vous! Est-ce que le baron de la Rive ne vous a jamais parlé de
moi?
--Plusieurs fois, au contraire.
--Eh bien, il était tout simple qu'il me parlât de vous. Il est un de
ces vieux amis dont je me vantais tout à l'heure, et, si vous ne m'avez
rencontrée chez lui qu'une seule fois, lorsqu'il a été si malade il y
a deux ans, c'est parce qu'à cette époque, ayant moi-même un malade à
soigner, je ne devais pas sortir; mais le baron, depuis sa guérison,
m'a écrit d'Italie. Il ne me sait pas encore ici, il ne savait pas
que je vous y rencontrerais; il m'a dit vos soins pour lui, votre
dévouement, votre mérite ... et votre nom, que je ne savais pas mettre
hier sur votre figure, mais que M. Aubanel m'a dit ce matin en me
confirmant votre identité. Au revoir donc, et le plus souvent que vous
pourrez!
Tout cela était bien naturel, bien simplement dit, et avec la confiance
d'une noble femme qui s'adresse à un homme sérieux. D'où vient donc
qu'en descendant l'escalier rustique pour aller chez Pasquali, j'étais
comme un enfant surpris par l'ivresse? Moi, d'une organisation si
bien matée par la volonté, je sentais un feu inconnu monter de mon
cœur et de ma poitrine à ma tête. Il me semblait que ce long escalier
surplombait la mer éblouissante, et que j'allais étendre deux longues
ailes pour m'y précipiter, ni plus ni moins qu'un alcyon en délire de
force et de joie.
Aimer cette femme! Pourquoi l'aimer, moi qui à trente ans avais su me
défendre de tout ce qui pouvait me distraire de mes devoirs et entamer
ma persévérance et ma raison? Cet impétueux la Florade m'avait-il
inoculé sa fièvre de vie et d'audace? Mais cela ne m'allait pas du
tout, et je me sentais ridicule sous cette peau de lion!