TAMARIS
PAR
GEORGE SAND
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1862
AU DOCTEUR H. VERGNE
A BEAUREGARD
Mon ami, ce n'est pas vous qui me reprocherez de vouloir
farder la nature et dépasser la vraisemblance dans les
sentiments exprimés par le narrateur de cette histoire.
Vous n'en auriez pas le droit, vous qui n'avez jamais
compris le bonheur que dans le dévouement.
GEORGE SAND.
Nohant, 10 janvier 1862.
TAMARIS
I
En mars 1860, je venais d'accompagner de Naples à Nice, en qualité de
médecin, le baron de la Rive, un ami de mon père, un second père pour
moi. Le baron était riche et généreux; mais je m'étais fait un devoir
de lui consacrer _gratis_ les premières années de ma carrière médicale:
il avait sauvé ma famille de plus d'un désastre, nous lui devions
tout. Il se vit contraint d'accepter mon dévouement, et il l'accepta
de bonne grâce, comme un grand cœur qu'il était. Atteint, deux ans
auparavant, d'une maladie assez grave, il avait recouvré la santé en
Italie; mais je lui conseillai d'attendre à Nice les vrais beaux jours
de l'année pour s'exposer de nouveau au climat de Paris. Il suivait ma
prescription; il s'établissait là pour deux mois encore et me rendait
ma liberté, dont, au reste, la privation s'était peu fait sentir, grâce
au commerce agréable de mon vieux ami et au charme du voyage. Ayant
quelques intérêts à surveiller en Provence, une petite succession de
famille à liquider pour le compte de mes parents, établis en Auvergne,
je m'arrêtai à Toulon et j'y passai trois mois, durant lesquels se
déroulèrent les événements intimes que je vais raconter.
M. de la Rive ayant déjà fait un séjour forcé de plusieurs semaines
dans cette ville au début de son voyage, je m'étais lié avec quelques
personnes, et le pays ne m'était pas complétement étranger. Parmi
ces amitiés passagèrement nouées, il en était une dont le souvenir
m'attirait particulièrement, et j'appris avec un grand plaisir, dès
mon arrivée, que l'enseigne la Florade était passé lieutenant de
vaisseau, et se trouvait à bord du navire de guerre la _Bretagne_, dans
la rade de Toulon. La Florade était un Provençal élevé sur la mer et
débarrassé en apparence de sa couleur locale, mais toujours Provençal
de la tête aux pieds, c'est-à-dire très-actif et très-vivant d'esprit,
de sentiments, de caractère et d'organisation physique. C'était pour
moi un type de sa race dans ce qu'elle a de meilleur et de plus
distingué. J'ai connu peu de natures aussi heureusement douées. Il
était plutôt petit que grand, bien pris, large d'épaules, adroit et
fort; la figure était charmante d'expression, la bouche grande, ornée
de dents magnifiques, la mâchoire un peu large et carrée, sans être
lourde, la face carrée aussi, les pommettes hautes, le cou blanc, fort
et admirablement attaché, la chevelure abondante, soyeuse, un peu trop
frisée malgré le soin qu'il prenait de contrarier ce caprice obstiné
de la nature; le nez était petit, sec et bien fait, l'œil d'un cristal
verdâtre, clair et perçant, avec des moiteurs soudaines et attendries,
des sourcils bruns bien arqués, et autour des paupières un large ton
bistré qui devenait d'un rose vif à la moindre émotion. C'était là
un trait caractéristique, moyennant lequel on eût pu le spécifier
dans un signalement et que je n'ai vu que chez lui: bizarrerie plutôt
que beauté; mais ses yeux y gagnaient une lumière et une expression
extraordinaires. Sa physionomie en recevait cette mobilité que j'ai
toujours aimée et prisée comme l'indice d'une plénitude et d'une
sincérité d'impressions rebelles à toute contrainte et incapables de
toute hypocrisie.
Tel qu'il était, sans être un fade ou insolent joli garçon, il se
faisait remarquer et plaisait à première vue. Ses manières vives,
cordiales, un peu turbulentes, et empreintes à chaque instant
d'une sensibilité facile, répondaient au charme de sa figure. Son
intelligence rapide, nette, propre à chercher et à retenir,--deux
facultés généralement exclusives l'une et l'autre,--faisait de lui un
excellent marin qui eût pu être aussi bien un artiste, un industriel,
un avocat, un colonel de hussards, un poëte. Il avait cette espèce
d'aptitude universelle qui est propre aux Français du Midi, race
grecque mêlée de gaulois et de romain; intelligences plus étendues
en superficie qu'en profondeur, on peut dire qu'elles ont pour ver
rongeur, et souvent pour principe de stérilité, leur propre facilité et
leur fécondité même.
Heureusement pour Hyacinthe de la Florade, car il était gentillâtre et
supprimait de son plein gré la particule, il avait été jeté de bonne
heure, par la force des choses, dans une spécialité qui dominait tout
caprice. Quoiqu'il sût assez bien dessiner et qu'il chantât d'une
voix charmante et d'une manière agréable, bien qu'il fît des vers à
l'occasion et qu'il lût avec ardeur et pénétration toute espèce de
livres, bien qu'il possédât quelques notions des sciences naturelles et
qu'il eût le goût des recherches, il était marin avant tout; son cœur
et son esprit s'étaient mariés d'inclination, comme son corps et ses
habitudes, avec _la grande bleue_, c'est ainsi qu'il appelait gaiement
la mer.
--Je sais très-bien, disait-il, que notre beau siècle a tout critiqué,
et que la critique n'est plus que l'enseignement du dégoût de toutes
choses. Vous autres jeunes gens de Paris, blasés sur tous les plaisirs
qui vous provoquent, vous riez volontiers d'un homme de mon âge (la
Florade avait alors vingt-huit ans) qui aime avec passion la plus
austère, la plus perfide, la plus implacable des maîtresses.... Vous
croyez que c'est là une brute, avide d'émotions violentes, et j'ai
connu un homme de lettres qui me conseillait de me faire arracher une
dent de temps à autre pour assouvir ce besoin de situations critiques
et désagréables. Selon lui, c'était bien plus commode et plus prompt
que d'aller chercher les détresses et les épouvantes à trois mille
lieues de chez soi. Moi, je vous dis que ces esprits dénigrants sont
des malades hypocondriaques, et qu'il leur manque un sens, le sens de
la vie, rien que ça!
La Florade raisonnait de même à l'égard de ses autres passions. Il
se faisait une sorte de point d'honneur d'en ressentir vivement tous
les aiguillons. Il aimait et choyait en lui toutes les facultés du
bonheur et de la souffrance. Il regardait presque comme une lâcheté
indigne d'un homme la prudence qui s'abstient et se prive par crainte
des conséquences d'un moment d'énergie. Il ne voulait pas maîtriser
ni dominer la destinée; il était fier de l'étreindre et de sauter
avec elle dans les abîmes, disant qu'il y avait plus de chances pour
les audacieux que pour les poltrons, et que peu importait de vivre
longtemps, si on avait beaucoup et bien vécu. Ce système n'allait pas
jusqu'aux mauvais extrêmes. Il avait une sincère, sinon scrupuleuse
notion du bien et du mal, et, sans y réfléchir beaucoup, il était
préservé du vice par son tempérament d'artiste et ses instincts
généreux; mais il n'en est pas moins vrai que, emporté par de
bouillants appétits et se prescrivant à lui-même de ne jamais leur
résister, il amassait sur sa tête des orages très-redoutables.
Mon ami la Florade n'était donc point un parfait héros de roman, on le
verra de reste dans ce récit; mais, avec ses défauts et ses paradoxes,
il exerçait sur ceux qui l'entouraient une sorte de fascination. Je la
subissais tout le premier, cette influence un peu vertigineuse. J'étais
jeune et je n'avais pas eu de jeunesse. Le devoir, la nécessité, la
conscience, m'avaient fait une vie de renoncement et de sacrifices.
Après des années d'études austères, où j'avais ménagé parcimonieusement
mes forces vitales comme l'instrument de travail qui devait acquitter
les dettes de cœur et d'honneur de ma famille envers M. de la Rive,
je venais de passer deux ans auprès de ce vieillard calme, patient
avec ses maux et doué d'un courage à toute épreuve pour vaincre la
maladie par un régime implacable. En qualité de médecin, habitué à
considérer la conservation de la vie comme un but, je tombais avec
la Florade en pleine antithèse, et, tout en le contredisant avec une
obstination vraiment _doctorale_, je me sentais charmé et comme
converti intérieurement par le spectacle de cette force épanouie,
de cette ivresse de soleil, de cette intensité et de cette bravoure
d'existence qui étaient si bien ce qu'elles voulaient être, et que
tout caractérisait fortement: la figure, les idées, les paroles, les
goûts, et jusqu'à ce nom horticole de la Florade, qui semblait être le
bouquet de sa riante personnalité. Je le voyais presque tous les jours;
mais, au bout d'une semaine, un incident romanesque nous jeta dans une
complète intimité.
Je fus, en vue des affaires personnelles qui me retenaient à Toulon,
engagé à consulter un propriétaire résidant non loin du terrain dont
j'avais hérité, et qu'il s'agissait pour moi de vendre aux meilleures
conditions possibles. C'était un ancien marin, officier distingué, qui
avait créé une bastide et un petit jardin sur la côte, pour ne pas se
séparer de la mer et pour se livrer à la pêche, son délassement favori.
L'endroit s'appelle _Tamaris_. C'est un des _quartiers_ (divisions
stratégiques du littoral) qui enserrent le petit golfe du Lazaret, à
une lieue de Toulon à vol d'oiseau. Ce nom précieux de Tamaris est dû à
la présence du tamarix narbonais, qui croît spontanément sur le rivage,
le long des fossés que la mer remplit dans ses jours de colère[1].
L'arbre n'est pas beau: battu par le vent et tordu par le flot, il
est bas, noueux, rampant, échevelé; mais, au printemps, son feuillage
grêle, assez semblable d'aspect à celui du cyprès, se couvre de grappes
de petites fleurs d'un blanc rosé qui rappellent le port des bruyères
et qui exhalent une odeur très-douce. Une de ces grappes prise à part
ne sent rien ou presque rien; la haie entière sent bon. Il en est ainsi
de la véritable bruyère blanche arborescente, qui, au mois d'avril,
embaume tous les bois du pays.
J'avais pris une barque pour aller par mer à Tamaris. C'est le plus
court chemin quand le vent est propice. J'abordai à la côte juste au
pied de la bastidette de M. Pasquali. Je trouvai un homme entre deux
âges, d'une aimable figure, d'une grande franchise et d'une obligeance
extrême. Il avait peu connu le vieux parent dont j'héritais.
--C'était une espèce de maniaque, me dit-il; il ne sortait plus depuis
longtemps, et vivait là avec une espèce de fille naturelle....
--Qui a droit, je le sais, à la moitié du petit héritage. Il n'y aura
pas contestation de ma part. Si elle veut acquérir l'autre moitié, je
ne lui ferai certes pas payer ce qu'on appelle la _convenance_. C'est
pour savoir en toute équité la valeur de cette portion de terrain que
je suis venu vous consulter.
--Eh bien, puisque vous êtes un bon garçon et un honnête homme, je
prendrai les intérêts des deux parties. Cela vaut quinze mille francs.
Mademoiselle Roque a de quoi payer comptant une portion de la somme.
Avec le temps, elle acquittera le reste.
--C'est une honnête personne?
--Vous ne la connaissez donc pas?
--Pas plus que je ne connais la propriété.
--Vous n'êtes pas curieux!
--On m'a dit que l'endroit était triste et laid, et, quant à la
fille, j'aurais cru manquer au savoir-vivre en allant faire une sorte
d'expertise chez elle.
--Oui, vous avez raison; je vois que la Florade m'avait dit la vérité
sur votre compte.
--Vous connaissez donc la Florade?
--Pardieu, si je le connais! il est mon filleul. Un charmant enfant,
n'est-ce pas? une diable de tête! Mais, à son âge, je raisonnais un
peu comme lui! Me voilà vieux, j'aime la pêche, je m'y donne tout
entier. Vous, vous aimez la science.... Au bout du compte, chacun en ce
monde court à ce qui lui plaît, et il n'y a que les hypocrites qui s'y
rendent en cachette.
Là-dessus, le franc marin me força d'accepter un verre d'excellent vin
où il me fit tremper un pain frais de biscuit de mer.
--Je n'ai pas d'autre gala à vous offrir, me dit-il; car je n'ai pu
aller à la pêche ce matin. Il y avait encore trop de ressac dans mes
eaux. Il faut aussi vous dire que je ne couche presque jamais ici.
J'ai ma demeure au port de la Seyne, à une demi-heure de marche, sur
l'autre versant de la presqu'île. Je viens tous les jours de grand
matin visiter mes appâts et explorer mon quartier de pêche. Je fais une
sieste, je fume une pipe, je me remets en pêche quand le temps est bon,
et, au coucher du soleil, je retourne à la ville.
--Et vous ne laissez ici personne? Votre propriété est respectée durant
la nuit?
--Oui, grâce aux douaniers et gardes-côtes qui sont échelonnés sur le
rivage. Les gens du pays sont généralement honnêtes; mais nos sentiers
déserts, nos bastides isolées les unes des autres par de vastes vergers
sans clôture, tentent ce ramassis de bandits étrangers que la mer, les
grands ateliers et les chemins de fer nous amènent. Vous voyez que
tous nos rez-de-chaussée sont grillés comme des fenêtres de prison,
et, si vous demeuriez ici, vous sauriez qu'on ne sort pas la nuit sans
être bien accompagné ou bien armé. Malgré tout cela, on vole et on
assassine; mais, avec un bon _revolver_ et un bon casse-tête, on peut
aller partout.
--Vous ne me donnez pas grand regret d'avoir dans vos parages une
propriété à vendre au plus vite. Je n'aimerais pas à vivre sur ce pied
de guerre avec mes semblables.
--Les bandits ne sont pas nos semblables, reprit-il. Mais venez donc
jeter un coup d'œil sur nos rivages, et puis nous irons voir votre
propriété.
Le terrain de la plage assez vaste qui se prolongeait vers le sud était
plat et coupé d'une multitude de cultures à peu près toutes semblables:
des plantations de vigne basse rayées de plantations d'oliviers et
de larges sillons de céréales hâtives et souffreteuses; dans chaque
enclos, une bastide généralement laide et décrépite. Celle de M.
Pasquali était agréable et confortable; mais, placée au niveau de la
mer, elle n'avait pas de vue, et, comme j'en faisais la remarque, il me
dit:
--Vous ne connaissez pas le pays. Là où nous sommes, il ne paye pas
de mine; mais vous ne le voyez pas. Je me suis planté au ras du flot,
parce que j'y suis abrité du mistral par la colline, et parce que
tout ce que j'aime dans la campagne, c'est l'eau salée, c'est le roc
submergé et les intéressants animaux qui s'y cachent et qui me font
ruser et chercher. Cependant, si vous aimez les belles vues, faisons
deux cents pas un peu en roideur, et vous ne regretterez pas votre
peine.
Nous gravîmes un escalier rustique formé de dalles mal assorties qui,
de terrasse en terrasse, nous conduisit au sommet de la colline, tout
près d'une maison basse assez grande et assez jolie pour le pays. Le
toit de tuiles roses se perdait sous les vastes parasols d'un large
bouquet de pins d'Alep négligemment mais gracieusement jeté sur la
colline. Au premier abord, ce dôme de sombre verdure enveloppait
tout; mais, en faisant le tour du parc, si l'on peut appeler parc une
colline fruste, herbue, crevée de roches, et où rien n'adoucissait les
caprices du sentier, on saisissait de tous côtés, à travers les tiges
élancées des arbres, de magnifiques échappées de vue sur la mer, les
golfes et les montagnes: au nord, une colline boisée que dépassait la
cime plus éloignée du Coudon, une belle masse de calcaire blanc et
nu brusquement coupée en coude, comme son nom semble l'indiquer; à
l'est, des côtes ocreuses et chaudes festonnées de vieux forts dans
le style élégant de la renaissance; puis l'entrée de la petite rade
de Toulon et quelques maisons de la ville, dont heureusement un petit
cap me cachait la triste et interminable ligne blanche sans épaisseur
et sans physionomie; puis la grande rade, s'enfonçant à perte de vue
dans les montagnes et finissant à l'horizon par les lignes indécises
de la presqu'île de Giens et les masses vaporeuses des îles d'Hyères.
De ce côté, la vue, heureusement encadrée par les pins-parasols et les
buissons fortement découpés, était si bien composée et d'un ton si
pur et si frais, que je restai un instant comme en extase; je n'avais
rien trouvé de plus beau sur les rivages de Naples et de la Sicile. La
grande rade, ainsi vue de haut, et partout tout entourée de collines
d'un beau plan et d'une forme gracieuse, avait les tons changeants du
prisme. La houle soulevait encore quelques lignes blanches sur les
fonds bleus du côté de la pleine mer; mais, à mesure qu'elle venait
mourir dans des eaux plus tranquilles, elle passait par les nuances
vertes jusqu'à ce que, s'éteignant sous nos pieds dans le petit golfe
du Lazaret, elle eût pris sur les algues des bas-fonds l'irisation
violette des mers de Grèce.
--Voici, dis-je à mon guide, une des plus belles _marines_ que j'aie
jamais vues. Qui donc habite cette maison si bien située?
--Une jeune veuve avec un enfant malade a loué Tamaris pour la saison;
car c'est ici le véritable endroit, jadis appelé le _Tamarisc_, qui
a donné son nom au _quartier_. La petite villa appartient à un de
mes amis; mais, dans nos pays, on ne loue aux étrangers que pour la
mauvaise saison, puisque les étrangers ont la simplicité de croire à
nos printemps, et on ne prend sa propre villégiature qu'à la fin de
l'été.
J'observai que, si la nature était belle en ce lieu, le climat m'y
semblait effectivement bien âpre, et mal approprié aux délicats organes
d'une femme et d'un enfant.
--C'est rude mais sain, reprit M. Pasquali. L'enfant s'en trouve bien,
à ce qu'il paraît. Quant à la mère, elle ne m'a pas semblé malade.
C'est une jolie femme très-douce et très-aimable. Et tenez! la voilà
qui nous fait signe d'approcher.
En effet, une des fenêtres du rez-de-chaussée s'était ouverte, et,
à travers les barreaux de fer, une gracieuse main blanche s'offrait
à la main du vieux marin; une voix douce l'appela du titre de _cher
voisin,_ et on échangea des politesses cordiales. L'enfant sortit au
même moment, et, comme je me tenais discrètement à l'écart, il vint
autour de moi, ainsi qu'un oiseau curieux, babiller tout seul, faire
des grâces, et finalement répondre à mes avances en grimpant sur mes
épaules. La mère s'inquiéta sans doute, car j'entendis M. Pasquali lui
dire:
--Oh! soyez tranquille; s'il le casse, il le raccommodera, c'est un
médecin!
--Un médecin? reprit la mère. Oh! tant mieux! Je consulte pour lui tous
les médecins que je rencontre, et je serai bien aise d'avoir son avis.
Elle sortit aussitôt et m'invita à m'asseoir sur la terrasse pavée de
grands carreaux rouge étrusque et ombragée de plantes exotiques, qui
est, dans le pays, l'invariable appendice de toute maison, si pauvre ou
si riche qu'elle soit.
Il me sembla, en regardant cette femme, que je l'avais vue quelque
part, peut-être dans les premières loges de l'Opéra ou des Italiens;
mais M. Pasquali l'appelait d'un nom qui me dérouta: ce nom de _madame
Martin_, qui s'accordait mal avec un type confus dans mes souvenirs,
ne me rappelait plus rien du tout.
Je ne la décrirai pas. Il est des êtres que l'analyse craint de
profaner.... Je dirai seulement qu'elle pouvait avoir trente ans, mais
seulement pour l'œil exercé d'un physiologiste; car il ne tenait qu'à
elle d'en avoir vingt-cinq, tant sa démarche avait d'élégance et ses
traits de pureté. Elle avait pourtant beaucoup souffert, on le voyait;
mais ce n'avait jamais été par sa faute, on le voyait aussi. Il y a
tant de différence entre la trace des malheurs non mérités et celle des
passions irritées ou assouvies!
Cette femme était belle et d'une beauté adorable. Une perfection
intérieure toute morale semblait se refléter dans ses paroles, dans sa
voix, dans son sourire mélancolique, dans son regard bienveillant et
sérieux, dans son attitude pliée plutôt que brisée, dans ses manières
nobles et rassurantes, dans tout son être chaste, aimant, intelligent
et sincère. Telle fut mon impression dès le premier coup d'œil, et je
n'ai pas eu lieu de changer d'opinion.
Comme j'hésitais à examiner son fils, alléguant qu'elle devait avoir un
médecin, elle insista.
--Nous avons un excellent docteur, un ami, me dit-elle; mais il est à
Toulon. Cette campagne-ci est loin et d'un accès peu facile quand la
mer est mauvaise. Il ne peut donc pas venir tous les jours, et il y a
près d'une semaine que je ne l'ai consulté. Voyez, je vous prie, en
quel état est la poitrine de ce cher enfant. Il me semble, à moi, qu'il
guérit; mais j'ai tant peur de me tromper!
L'enfant avait huit ans. Il était bien constitué, quoique frêle, et
tous les organes fonctionnaient assez bien. Je demandai quel âge avait
son père,
--Il était vieux, à ce qu'il paraît, répondit sans façon M. Pasquali.
N'est-ce pas, madame Martin, vous m'avez dit qu'il était plus âgé que
moi?
L'âge du père constaté, la débile structure de l'enfant me parut un
fait organique dont il fallait tenir grand compte. Aucune lésion ne
s'étant produite, on pouvait, avec des prévisions et des soins bien
entendus, compter sur un développement à peu près normal.
--Ne songez qu'à le fortifier, dis-je à la mère; ne le mettez pas trop
dans du coton. Puisque l'air vif et salin de cette région lui convient,
c'est la preuve qu'il a plus de vitalité qu'il n'en montre. Il vivra à
sa manière, mais il vivra, c'est-à-dire qu'il aura souvent de petits
accidents qui vous affecteront, mais il les secouera par une force
nerveuse propre aux tempéraments excitables, et peut-être sera-t-il
mieux trempé qu'un colosse. C'est ici le pays des corps secs, actifs,
cuits et recuits par les excès de température et mus par des esprits
ardents et tenaces. Votre fils se trouve donc là dans son milieu
naturel. Restez-y, si vous pouvez.
--Oh! s'écria-t-elle, je peux tout ce qu'il lui faut, je ne peux que
cela! Merci, docteur, vous avez dit absolument comme notre médecin de
Toulon, et vous m'avez fait grand bien. Vous n'êtes pas du Midi, je le
vois à votre accent; mais êtes-vous fixé près d'ici? Vous reverra-t-on?
M. Pasquali lui expliqua ma situation, et lui dit à l'oreille un mot
qu'elle comprit en me tendant la main avec grâce et en me disant encore
d'une voix attendrie:
--Merci, docteur! Revenez me voir quand vous reviendrez chez mon voisin.
Cela signifiait: «Je sais qu'il ne faut pas vous offrir de l'argent;
alors va pour une gratitude qui ne pèsera pas à un cœur comme le mien!»
--Quelle adorable femme! dis-je à mon guide quand nous nous fûmes
éloignés; mais d'où sort-elle, et comment ne fait-elle pas émeute à
Toulon quand elle passe?
--C'est parce qu'elle ne passe pas; elle ne se promène que dans les
endroits où personne ne va. Elle ne voit et ne connaît, ni ne veut, je
crois, connaître personne. Quant à vous apprendre d'où elle est, elle
m'a dit qu'elle était née en Bretagne, et que son nom de demoiselle
commençait par _Ker_; mais j'ai oublié la fin. Elle est veuve d'un
vieux mari, comme vous savez, et elle l'est depuis peu, je crois. Elle
ne parle jamais de lui, d'où on peut conclure qu'elle n'a pas été
bien heureuse. Elle paraît avoir une certaine aisance: elle a quatre
domestiques, une bonne table, point de luxe; mais elle ne marchande
rien. Je n'ai pas pu savoir la profession de son mari, ni si elle a des
parents. Je n'ai pas cru devoir faire des questions indiscrètes. C'est
une femme absolument libre, à ce qu'on peut croire, et ne songeant à
rien au monde qu'à son enfant. Ils descendent quelquefois à ma baraque.
Je les promène sur le golfe dans mon _passe-partout_. On me confie
même le moutard pour le mener à la pêche. Enfin c'est une très-bonne
personne, et son voisinage m'est agréable.
--Vous la voyez tous les jours?
--Je passe tous les jours à travers la propriété. Je n'ai pas d'autre
sentier pour regagner la Seyne, à moins de faire un grand détour,
et, dans ce pays-ci, où il n'y a ni murs d'enceinte, ni barrières,
ni portes, on a droit de passage les uns chez les autres. Cela donne
pourtant lieu à de grandes disputes quand on a des voisins fâcheux;
mais, ici, ce n'est pas le cas. Toutes les fois que je passe, même bien
discrètement, et le plus loin possible de la maison, la mère, l'enfant
ou les domestiques courent après moi pour me faire politesse ou amitié.
Mais allons voir votre héritage; c'est sur le chemin de la Seyne, à un
petit quart d'heure de marche.
--Vous savez que je ne veux pas troubler cette pauvre cohéritière que
je ne connais pas, et qui peut bien avoir hérité des préventions
de son père contre le mien, car, je vous l'ai dit, nous étions fort
brouillés.
--Bah! bah! elle verra bien que vous n'êtes pas un diable. Je la
connais fort peu, mais assez pour qu'elle ne me jette pas à la porte.
Elle ne passe pas pour une mauvaise créature d'ailleurs; c'est une
grosse endormie, voilà tout.
Et, comme j'allais questionner M. Pasquali sur cette personne dont
j'ignorais l'âge, le nom et les moeurs, il détourna ma pensée vers un
sujet sur lequel deux ou trois fois déjà il m'avait entamé.
--Parbleu! dit-il, il serait probablement bien facile de vous entendre
avec elle. Si vous vouliez sa part, elle vous la céderait et s'en irait
vivre dans son vrai pays. Pourquoi diable, ayant ici un coin de terre,
n'y installez-vous pas vos vieux parents? Ils y vivraient peut-être
plus longtemps que dans votre froide Auvergne: vous viendriez les y
voir quelquefois, et je vous aurais pour assez proche voisin, ce qui
ferait bien mes affaires, vu que vous me plaisez beaucoup.
Comme je discutais l'excellence de son climat, sur lequel il se
faisait, au reste, peu d'illusions, nous passâmes au pied du fort
Napoléon, l'ancien fort Caire, dont la prise assura celle de Toulon
et fut le premier exploit militaire et stratégique du jeune Bonaparte
en 93. Je ne pus résister au désir de gravir le talus rocheux qui
nous séparait du fort à travers les chênes-liéges, les pins et les
innombrables touffes de bruyère arborescente qui commençaient à ouvrir
leurs panaches blancs. Nous atteignîmes le sommet de la colline, et je
contemplai une autre vue moins gracieuse, mais plus immense que celle
de Tamaris, toute la chaîne calcaire des montagnes de la Sainte-Baume,
la petite rade de Toulon et la ville en face de moi, à l'ouest une
échappée sur les côtes pittoresques de la Ciotat.
--Montrez-moi la _batterie des hommes sans peur,_ dis-je à M. Pasquali.
--Ma foi, répondit-il, j'avoue que je ne sais pas où elle est, et je
doute que quelqu'un le sache aujourd'hui. Les bois abattus à l'époque
du siége de Toulon ont repoussé, et, par là-bas, car ce doit être par
là-bas, au sud-ouest, il n'y a que des sentiers perdus.
--Cherchons.
--Ah! bah! que voulez-vous chercher? Les paysans ne vous en diront pas
le premier mot. Vous ne vous figurez pas comme on aime peu à revenir
sur le passé dans ce pays-ci.
--Oui, trop de passions et d'intérêts ont été aux prises dans ces temps
tragiques. On craint de se quereller avec un ami dont le grand-père a
été tué par votre grand-oncle, ou réciproquement.
--C'est précisément cela.
--Mais, moi, repris-je, moi qui n'ai eu ici personne de tué, moi dont
le père était soldat à la batterie des hommes sans peur, je tiens à
voir l'emplacement, et, d'après ses récits, je parierais que je le
reconnaîtrai!
--Eh bien, allons-y; mais votre propriété?
--Ma propriété m'intéresse beaucoup moins. Je la verrai au retour, s'il
n'est pas trop tard.
--Alors, reprit M. Pasquali, il nous faut descendre la côte en ligne
droite et suivre le chemin creux de l'_Évescat_, parce que je suis
sûr que les corps français républicains ont dû passer par là pour
aller assaillir le fort, pendant qu'une autre colonne partie de la
Butte-des-Moulins passait par la Seyne.
Nous suivîmes pendant vingt minutes le petit chemin bas, ombragé et
mystérieux qu'il désignait, puis pendant vingt minutes encore un
sentier qui remontait vers des collines, et nous entrâmes à tout hasard
dans un bois de pins, de liéges et de bruyère blanche de la même nature
que celui du fort. Un sentier tracé par des troupeaux dans le fourré
nous conduisit à une palombière. Dix pas plus loin, pénétrant à tour
de bras à travers des buissons épineux, nous trouvâmes les débris d'un
four à boulets rouges et les buttes régulières bien apparentes de la
fameuse batterie; les arbres et les arbustes avaient poussé tout à
l'entour, mais ils avaient respecté la terre végétale sans profondeur
qui avait été remuée et recouverte de fragments de schiste. Nous
pûmes suivre, retrouver et reconstruire tout le plan des travaux et
ramasser des débris de forge et de projectiles. En face de nous, à
portée de boulet, nous apercevions le fort à travers les branches;
un peu plus loin, d'énormes blocs de quartz portés par des collines
vertes avaient été soulevés par la nature dans un désordre pittoresque;
puis, à la lisière du bois, une vallée charmante d'un aspect sauvage
et mélancolique que le soleil bas couvrait d'un reflet violet; les
montagnes, la mer au loin; autour de nous, un troupeau de chèvres
d'Afrique couleur de caramel, gardées par une belle petite fille de
cinq ans, qui, chose fantastique et comme fatale, ressemblait d'une
manière saisissante à une médaille du premier consul.
--Impératrice romaine, m'écriai-je, que diable faites-vous ici?
--Elle s'appelle Rosine, répondit la mère de l'enfant en sortant des
bruyères.
--Et comment s'appelle l'endroit où vous êtes?
--Roquille.
--Et la batterie?
--Il n'y a pas de batterie.
--Personne ne vient se promener dans ce bois?
--Personne; mais on vient là-bas chez moi pour boire de bon lait; en
souhaitez-vous? Tenez, voilà une chèvre blonde qui me rapporte un franc
par jour. _Croyez-vous que c'est là une chèvre!_
Le jour tombait, nous nous fîmes montrer un sentier pour gagner la
Seyne à vol d'oiseau. J'y pris congé à la hâte de mon aimable compagnon
de promenade. Il rentrait à _son bord_, c'est-à-dire dans sa maison de
citadin, et j'avais à me presser pour ne pas manquer le dernier départ
du petit _steamer-omnibus_ qui, à chaque heure du jour, transporte
en vingt minutes à Toulon la nombreuse et active population ouvrière
et bourgeoise occupée ou intéressée aux travaux des ateliers de
construction marine.
A peine eus-je retrouvé la Florade, qui m'attendait sur le port avec
une anxiété à laquelle je ne donnai pas en ce moment l'attention
voulue, que je lui parlai de ma découverte et de l'abandon où j'avais
trouvé la batterie des hommes sans peur; mais il était distrait, et il
n'écoutait pas.
--Avez-vous enfin vu votre propriété? me dit-il.
--Non, je n'ai pas eu le temps.
--Ah! vous n'avez pris alors aucun renseignement sur la valeur de votre
lot?
--Si fait! Est-ce que cela vous intéresse?
--A cause de vous ... oui! Combien ça vaut-il?
--Quinze mille.
--Diable! c'est trop cher!
--Vous croyez? Moi, je n'en sais rien.
--Je ne discute pas la valeur, du moment que c'est le papa Pasquali....
--Auriez-vous par hasard l'intention d'acheter?
--Je l'avais, je ne l'ai plus.
--Que ne le disiez-vous? Vous auriez fait le prix vous-même.
--Moi, je n'y entends rien, et je m'en serais rapporté au parrain. Je
m'étais imaginé que c'était une affaire de deux ou trois mille francs;
mais la différence est trop grande. Je n'ai pas le sou, je n'attends
aucun héritage, il n'y faut plus songer.
--Comment! m'écriai-je en riant, vous êtes Provençal à ce point-là, de
penser déjà, vous, marin de vingt-huit ans, à l'achat d'un verger et
d'une bastide! Si quelqu'un me semblait devoir être exempt de cette
manie locale, c'est vous, le roi du beau pays d'imprévoyance.
--Aussi, répondit-il, n'était-ce pas pour moi.... On a toujours quelque
parent ou ami à caser;... mais n'en parlons plus, je chercherai autre
chose.--Vous me disiez donc que la fameuse batterie était abandonnée?
Je savais cela. J'y ai été, comme vous, à l'aventure, et j'ai vu avec
chagrin que le caprice de la pioche du propriétaire peut la faire
disparaître d'ici à demain. Les antiquaires cherchent avec amour sur
nos rivages les vestiges de Tauroëntum et de Pomponiana; on a écrit
des volumes sur le moindre pan de muraille romaine ou sarrasine de nos
montagnes, et vous trouveriez difficilement des détails et des notions
topographiques bien exactes sur le théâtre d'un exploit si récent et si
grandiose! Aucune administration, aucun gouvernement, même celui-ci,
n'a eu l'idée d'acheter ces vingt mètres de terrain, de les enclore,
de tracer un sentier pour y conduire, et de planter là une pierre avec
ces simples mots: _Ici reposent les hommes sans peur!_--Ça coûterait
peut-être cinq cents francs!--Ma foi, si je les avais, je me payerais
ça! Il semble que chacun de nous soit coupable de ne l'avoir pas encore
fait! Quoi! tant de braves sont tombés là, et l'écriteau prestigieux
qui les clouait à leurs pièces n'est pas même quelque part dans
l'arsenal ou dans le musée militaire de la ville?
--Ah! qui sait, lui dis-je, si, en présence d'un monument fréquenté
par les oisifs, le charme serait aussi vif que dans la solitude? Je
ne peux pas vous dire l'émotion que j'ai eue là. Je reconstruisais
dans ma pensée une série de tableaux qui me faisaient battre le cœur.
Je rétablissais la petite redoute, je revoyais les vieux habits
troués des volontaires de la République, et leurs armes, et leurs
groupes pittoresques, et leurs bivacs, et la baraque des officiers ...
peut-être la palombière qui est là auprès dans une petite clairière
gazonnée.
--Et _lui!_ s'écria la Florade, l'avez-vous vu, lui, le petit jeune
homme pâle, avec son habit râpé, ses bottes percées, ses longs cheveux
plats, son œil méditatif, son prestige de certitude et d'autorité
déjà rayonnant sur son front, et cela sans orgueil, sans ambition
personnelle, sans autre rêve de grandeur que le salut de la patrie? La
plus belle page, la plus belle heure de sa vie peut-être! Mais il est
trop beau quand on le voit là, et la foule aime mieux le voir drapé et
couronné sur les monuments grecs et romains de l'Empire!
Tout en causant avec le jeune lieutenant, je commis une grande faute
que je me reprocherai toute ma vie. Je ne me bornai pas à lui parler du
bon accueil que m'avait fait son parrain, je me laissai entraîner à lui
parler avec enthousiasme de _la voisine_ établie depuis peu au petit
manoir de Tamaris. Je vis aussitôt ses yeux briller et ses paupières
rougir jusqu'aux sourcils.
--Ah! ah! lui dis-je, vous la connaissiez avant moi?
--Je vous jure que je n'en ai jamais entendu parler. Il y a deux ou
trois mois que je n'ai été voir Pasquali, et vous m'apprenez que le
gaillard a une belle voisine; mais je vous réponds bien que, s'il en
rêve la nuit, c'est sous la forme d'un poulpe caché entre deux roches.
Voyons, voyons! parlez-moi de cette beauté mystérieuse: une grande
dame, vous dites?
--J'ai dit l'air d'une grande dame; mais elle s'appelle d'un nom
plébéien.
--Ça m'est bien égal! il n'y a pour moi de noblesse que celle du type.
Une batelière est une reine, si elle a l'air d'une reine.
--Comment se nomme-t-elle?
--Qui?
--La batelière qui vous fait roi?
--Il n'est pas question d'elle. Parlez-moi de la voisine à Pasquali.
Quel âge?
--Quarante-cinq ans, répondis-je pour me divertir de son
désenchantement.
--J'y perdis ma peine.
--Quarante-cinq ans, c'est beaucoup, si elle les a, reprit-il; mais, si
elle a vingt-cinq ans sur la figure, c'est comme si elle les avait sur
son acte de naissance.
--Comme vous prenez feu, mon petit ami! Je vois que vous êtes comme
tous ces rassasiés que vous méprisez tant. La plus belle des femmes est
pour vous celle que vous rêvez.
--Oh! ma foi, non, je vous jure que non! La plus belle est celle qui
me plaît; mais, si vous êtes peintre, ce n'est pas ma faute! Si vous
me montrez un portrait qui me tourne la tête! On peut s'éprendre à la
folie d'un portrait. Cela se voit dans tous les contes de fées, et la
jeunesse se passe dans le pays des fées. J'irai demain à Tamaris. Je
suis sûr que Pasquali jure après moi, parce que je l'abandonne!
Le lendemain, il était à Tamaris; il en revint sans avoir aperçu la
dame. Elle était partie dès le matin en voiture, avec son enfant, pour
une promenade dont M. Pasquali ignorait le but. Les devoirs du service
ne permettaient pas à la Florade d'attendre qu'elle rentrât. Il était
désappointé, un peu rêveur, aussi contrarié que le permettait son
caractère ouvert et riant.
--Il n'est pas possible, lui dis-je, que le regret de n'avoir pas vu
cette inconnue vous pénètre à ce point. Cette aventure-là en cache une
autre, n'est-ce pas?
--Ma foi, non! répondit-il. Parlons de la batterie des hommes sans peur.
--Ah! bien, c'est-à-dire ne me faites pas de questions!
Deux jours après, M. Aubanel, l'avoué, que je consultais pour ma
vente, et qui était précisément le propriétaire de la bastide Tamaris,
m'engagea à ne pas vendre mon terrain à mademoiselle Roque, la fille
naturelle de mon défunt parent. Il motiva ce conseil sur ce que la
pauvre héritière était bien capable de se faire illusion sur ses
ressources, mais non de jamais rembourser.
Il m'est si odieux de me faire faire droit au préjudice d'une
personne gênée, tant d'occupations plus intéressantes pour moi me
rappelaient dans ma province, que j'eusse, à coup sûr, abandonné tout
à mademoiselle Roque ou à mon ami la Florade, si cette mince affaire
n'eût concerné que moi; mais ma famille, fière et discrète, était
pauvre. Mon père n'était plus, et ma mère rêvait de ces quinze mille
francs pour doter ma jeune sœur. Tout est relatif; cela avait donc de
l'importance pour nous, et je résolus de m'en rapporter entièrement
aux sages avis de M. Aubanel. Je ne pus cependant me défendre de lui
demander si mademoiselle Roque était une personne digne d'intérêt.
--Je n'en sais rien, répondit-il. Elle a été élevée si singulièrement,
que personne ne la connaît. Et puis ... Permettez-moi de ne pas
m'expliquer davantage; je craindrais de faire un propos hasardé. Voyez
vous-même si elle vous intéresse.
--Je ne sais pas pourquoi elle m'intéresserait, répondis-je. Vendez mon
terrain, et renvoyez-moi le plus tôt possible.
Une difficulté arrêtait M. Aubanel. La petite propriété perdait
beaucoup à être divisée. Il eût voulu me faire acheter l'autre moitié,
ou tout au moins persuader à mademoiselle Roque, dans notre commun
intérêt, de vendre sa part indivise avec la mienne. Il me promit de
s'occuper de cette solution, et me proposa de m'emmener à Tamaris, où
il devait se rendre le jour même; mais je n'étais pas libre. Je promis
de l'y rejoindre le lendemain.
Je m'y rendis cette fois par la Seyne, dont le port est à l'entrée
nord de la presqu'île ou promontoire du cap Sicier. Tamaris est sur le
versant oriental.
Ce coin de terre, où j'ai tant erré depuis, et que je connais si bien
à présent, est la pointe la plus méridionale que la France pousse dans
la Méditerranée, car la presqu'île de Giens, auprès des îles d'Hyères,
est un doigt presque détaché, tandis que ceci est une main dont le
large et solide poignet est bien soudé au corps de la Provence. Cette
main s'est en partie fermée, abandonnant au flot qui la ronge deux
de ses doigts mutilés, la presqu'île du cap Cépet, qui formait son
index, et les îlots des Ambiers, qui sont les phalanges rompues de son
petit doigt. Son pouce écourté ou rentré est la pointe de Balaguier,
qui protége la petite rade de Toulon d'un côté, de l'autre le golfe
du Lazaret et, par conséquent, le quartier de Tamaris. Ceci n'est pas
une comparaison poétique: rien n'enlaidit la nature comme de comparer
sa grandeur à notre petitesse; c'est tout simplement une indication
géographique nécessaire pour dessiner à l'œil le mouvement d'un
littoral labouré et déchiré par de grands accidents géologiques.
Cette presqu'île, tournée vers l'Afrique, n'a pas de nom qui la
caractérise. Dans le Var, il ne faut pas beaucoup espérer retrouver
l'orthographe des noms propres; chacun les arrange à sa fantaisie, et
beaucoup de localités en ont plusieurs à choisir. Les cartes nouvelles
sont, sur beaucoup de points, en plein désaccord avec les anciennes
pour spécifier les criques, les calangues, les caps, les pointes,
les écueils et les îlots. Il paraît que le cap Sicier lui-même, ce
beau bastion naturel qui brise l'effort d'une mer furieuse, et dont
le front, souvent couronné de nuages, préserve Toulon des vents de
sud-ouest, a perdu son nom. Conservons-le-lui quand même et donnons-le
à tout le promontoire, d'environ trois lieues de long sur autant de
large, qui s'étend de la Seyne à Saint-Nazaire, et de la route de
Marseille à la pointe des Jonquiers.
Tamaris est situé dans la courbe décrite entre le pouce tronqué et
l'index déchiré. On voit dès lors que de la Seyne, située à la jointure
du poignet, j'avais peu de distance à parcourir pour m'y rendre par
terre. Le petit chemin ondulé monte et descend, remonte et redescend
et remonte encore. Un kilomètre à vol d'oiseau comporte toujours
dans cette région un kilomètre en plus, quand il n'en comporte pas
davantage. La presqu'île, si elle était dépliée sur un plan uni,
occuperait peut-être une superficie quadruple de son emplacement
maritime. Le département du Var n'a qu'une vallée, étroite et longue,
de Toulon à Fréjus; le reste est une série de plis de montagnes et de
gorges plus ou moins profondes, qui méritent à peine le nom de vallons,
mais qui recèlent des beautés de premier ordre.
Dans une des parties encaissées de mon trajet, frappé de la brusque
variété des zones de terrain fertiles ou désolées, je remarquai sur
ma gauche une bastide si laide, que je me pris à rire. Dans ce pays
du laid en fait de constructions, celle-ci devait remporter le prix;
c'était une petite masse informe de bâtiments décrépits, plantée de
travers et comme à demi enterrée au beau milieu d'un champ de blé:
ni cour ni jardin; une façade sans entrée, soudée à un appendice
complétement aveugle. En revanche, la façade avait quatre gros yeux
carrés; mais, en regardant mieux, je reconnus que trois de ces fenêtres
étaient peintes, et qu'une seule, fermée d'un volet, pouvait s'ouvrir.
Je ne sais pourquoi il est de ces gîtes insignifiants qu'on, prend en
horreur rien qu'à les regarder de loin et à rêver qu'on pourrait être
forcé par un accident d'y entrer et d'y mourir.
--En voici un, pensai-je, où je voudrais mourir vite par exemple!
Quelle créature humaine abandonnée du ciel et des hommes peut donc
s'être résignée à vivre là, et quel insensé a pu faire édifier à ses
frais une pareille demeure?
Les Provençaux sont fiers de leurs bastides, parce qu'ils ont les
matériaux à discrétion, et que leurs yeux ne sont jamais attristés
par les chaumes moussus et les pignons pittoresques du vieux temps
français. Depuis l'époque gallo-romaine, je crois qu'ils ont toujours
dû bâtir à l'instar caricaturé des villas de la campagne de Rome. Il
semble que le moyen âge et la renaissance n'aient point passé par là,
et que, de temps immémorial, on ait gardé, en l'abêtissant de plus
en plus, la tradition imposée par la conquête. On a perdu l'art des
parties en relief. Il était plus facile et plus prompt de percer les
ouvertures dans la muraille lisse, sans les rehausser par aucun filet
en saillie. Soit: l'économie est une nécessité qui ne se discute pas;
mais le goût est autre chose, et celui des Provençaux, toujours entiché
de la tradition romaine de la décadence, s'est vengé de la pénurie de
sculpture par une atroce peinture imitant de la façon la plus grossière
les angles en pierre de taille, les cordons d'architecture en saillie,
et les reliefs d'encadrement des ouvertures. De plus, comme on est sous
le ciel de la couleur, il en faut mettre partout, et les maisons sont
badigeonnées des tons les plus faux ou les plus criards. C'est beaucoup
quand on s'en tient au jaune d'ocre sale, qui est le moins voyant et
le moins prétentieux. Quant aux reliefs, sous prétexte d'imiter les
marbres antiques, ils sont d'un vert désolé ou d'un rouge féroce. Dans
l'horrible masure que j'avais sous les yeux, ils étaient vert-bouteille
rehaussés d'un filet orange dont le soleil et la pluie, qui avaient
tout rayé de noir inégalement, n'avaient encore pu atténuer l'aigre
contraste.
Prétention et misère, c'est le caractère de toutes ces maisons; or,
toute maison est comme le vêtement d'une pensée ou la révélation d'un
instinct.--La Provence possède à profusion la plus belle pierre à bâtir
qui existe, un calcaire gris ou bleuâtre qui a la finesse de grain et
la densité du marbre. Les yeux indigènes ont horreur de ce beau produit
de la nature. Il faut cacher et barbouiller cela. Il faut tâcher
de faire croire aux Italiens qui passent en mer, le long des côtes,
qu'on a comme eux des palais de marbre de toutes les couleurs. Aussi
cette région, que la nature semble avoir mouvementée et plantée pour
les délices des artistes, est-elle gâtée par une sorte de gale. On ne
peut appeler autrement cette multitude de bâtisses ridicules qui lui
sortent de partout, et qui semblent se disputer la gloire de grimacer
et de clignoter d'une façon burlesque, en détruisant l'harmonie sévère
de sa belle couleur, jusque dans les sites les plus sauvages. La
bastide, épuisons ce sujet pour n'y plus revenir, a encore un agrément
remarquable: c'est que, sous un ciel généralement pur et sur un sol
désastreusement sec, elle est une éponge salpêtrée qui trouve moyen
de ne jamais sécher. Les habitants prétendent que les pluies amenées
par le vent d'est, et qui sont diluviennes, il faut le reconnaître,
prennent les murs horizontalement et les pénètrent en vingt-quatre
heures de part en part; mais, au lieu de bâtir à cette exposition une
muraille épaisse et dense, ils imaginent toute sorte de revêtements
ingénieux. Le moins laid est en tuiles imbriquées. Le plus atroce et le
plus estimé est en goudron de navire. Imaginez l'agréable effet de ces
maisons, dont la couleur voyante accuse les formes piètres et bâtardes,
flanquées sur toute une face d'une immense tache d'encre! Pauvre
charmant paysage, qu'as-tu donc fait à l'homme barbare de ces contrées?
Au reste, le site, qu'achevait d'enlaidir la bastide aux trois yeux
crevés, la bastide cyclope que j'avais devant moi, était d'une
tristesse navrante. Deschamps maigres où l'on ne connaît pas le bluet,
et que n'égayait pas encore la fleur du glaïeul pourpré des moissons;
au delà des champs, les pentes pierreuses de la colline, l'horizon
fermé par une ligne symétrique d'oliviers blafards et par la masse
carrée du fort Napoléon: il y avait là de quoi mourir du spleen en
vingt-quatre heures. Tout à coup l'idée me vint que ce maussade terrain
pourrait bien être le mien, la cause de mon séjour forcé dans un pays
où je n'avais rien autre chose à faire que de m'en défaire. Qui me
l'eût demandé en ce moment eût pu l'avoir à bon marché; mais non, la
dot de ma pauvre petite sœur! Voyons ce que cela peut être.
Je pris une espèce de chemin à demi perdu sous les sillons et
obstinément disputé à la charrue par les lentisques, et je cherchai une
entrée. Il n'y avait pas de clôture à la petite cour infecte placée
derrière la maison; le pays nourrit très-peu de bestiaux; donc il
manque d'engrais, et, ne voyant point là de fumiers, je cherchais la
cause de cette insupportable odeur. Des grognements sourds me firent
remarquer que j'étais sur une espèce de pont à fleur de terre, et
qu'une demi-douzaine de porcs engraissaient dans les silos abjects
creusés sous mes pieds. C'est l'usage du pays; ces misérables bêtes ne
sortent de là que pour mourir. On ne nettoie guère leur bauge qu'une
fois l'an, pour prendre le fumier à la saison du labour. Un médecin
ne voit pas sans en être indigné ces foyers de pestilence auprès des
habitations.