«Je n'aime pas vos lèvres; elles sont droites comme celles de quelqu'un

qui n'a jamais menti. Je veux vous apprendre à mentir, pour que vos

lèvres deviennent belles et tordues comme celles d'un masque antique.

»Savez-vous ce qui fait l'œuvre d'art et ce qui fait l'œuvre de la

nature? Savez-vous ce qui fait leur différence? Car enfin la fleur du

narcisse est aussi belle qu'une œuvre d'art--et ce qui les distingue

ce ne peut être la beauté. Savez-vous ce qui les distingue?--L'œuvre

d'art est toujours _unique_. La nature, qui ne fait rien de durable, se

répète toujours, afin que rien de ce qu'elle fait ne soit perdu. Il y a

beaucoup de

[Pg 274]

fleurs de narcisse; voilà pourquoi chacune peut ne vivre qu'un jour.

Et chaque fois que la nature invente une forme nouvelle elle la répète

aussitôt. Un monstre marin dans une mer sait qu'il est dans une autre

mer un monstre marin, son semblable. Quand Dieu crée un Néron, un

Borgia ou un Napoléon dans l'histoire, il en met un autre à côté; on ne

le connaît pas, peu importe; l'important c'est qu'_un_ réussisse; car

Dieu invente l'homme, et l'homme invente l'œuvre d'art.

»Oui, je sais ... un jour il se fit sur la terre un grand malaise,

comme si enfin la nature allait créer quelque chose d'unique, quelque

chose d'unique vraiment--et le Christ naquit sur la terre. Oui, je sais

bien ... mais écoutez:

«Quand Joseph d'Arimathie, au soir, descendit du mont du Calvaire où

venait de mourir Jésus, il vit sur une pierre blanche un jeune homme

assis, qui pleurait. Et Joseph s'approcha de lui et lui dit:--Je

comprends que ta douleur soit grande, car certainement cet homme-là

était un juste.--Mais le jeune homme lui répondit:--Oh! ce n'est pas

pour cela que je pleure! Je pleure parce que moi aussi j'ai fait des

miracles! Moi aussi j'ai rendu la vue aux aveugles, j'ai guéri des

paralytiques et j'ai ressuscité des morts. Moi aussi j'ai

[Pg 275]

séché le figuier stérile et j'ai changé de l'eau en vin... Et les

hommes ne m'ont pas crucifié.»

Et qu'Oscar Wilde fût convaincu de sa mission représentative, c'est ce

qui m'apparut plus d'un jour.

L'Évangile inquiétait et tourmentait le païen Wilde. Il ne lui

pardonnait pas ses miracles. Le miracle païen, c'est l'œuvre d'art: le

Christianisme empiétait. Tout irréalisme artistique robuste, exige un

réalisme convaincu dans la vie.

Ses apologues les plus ingénieux, ses plus inquiétantes ironies étaient

pour confronter les deux morales, je veux dire le naturalisme païen et

l'idéalisme chrétien, et décontenancer celui-ci de tout sens.

--«Quand Jésus voulut rentrer dans Nazareth, racontait-il, Nazareth

était si changée, qu'il ne reconnut plus sa ville. La Nazareth où il

avait vécu était pleine de lamentations et de larmes; cette ville

nouvelle, pleine d'éclats de rire et de chants. Et le Christ, entrant

dans la ville, vit des esclaves chargés de fleurs, qui s'empressaient

vers l'escalier de marbre d'une maison de marbre blanc. Le Christ entra

dans la maison, et au fond d'une salle de jaspe, couché sur une couche

de pourpre, il vit un homme dont les cheveux

[Pg 276]

défaits étaient mêlés aux roses rouges et dont les lèvres étaient

rouges de vin. Le Christ s'approcha de lui, lui toucha l'épaule et lui

dit:--Pourquoi mènes-tu cette vie?--L'homme se retourna, le reconnut

et répondit:--J'étais lépreux; tu m'as guéri. Pourquoi mènerais-je une

autre vie?

»Le Christ sortit de cette maison. Et voici que dans la rue, il vit

une femme dont le visage et les vêtements étaient peints, et dont les

pieds étaient chaussés de perles; et derrière elle, marchait un homme

dont l'habit était de deux couleurs et dont les yeux se chargeaient

de désirs. Et le Christ s'approcha de l'homme, lui toucha l'épaule

et lui dit:--Pourquoi donc suis-tu cette femme et la regardes-tu

ainsi?--L'homme se retournant le reconnut et répondit:--J'étais

aveugle; tu m'as guéri. Que ferais-je d'autre de ma vue?

»Et le Christ s'approcha de la femme:--Cette route que tu suis, lui

dit-il, est celle du péché; pourquoi la suivre?--La femme le reconnut

et lui dit en riant:--La route que je suis est agréable et tu m'as

pardonné tous mes péchés.

»Alors le Christ sentit son cœur plein de tristesse et voulut quitter

cette ville. Mais comme il en sortait,

[Pg 277]

il vit enfin, au bord des fossés de la ville, un jeune homme assis qui

pleurait. Le Christ s'approcha de lui, et touchant les boucles de ses

cheveux, il lui dit:--Mon ami, pourquoi pleures-tu?

»Et Lazare leva les yeux, le reconnut et répondit:

--J'étais mort et tu m'as ressuscité; que ferais-je d'autre de ma vie?»

--«Voulez-vous que je vous dise un secret? commençait Wilde, un autre

jour;--c'était chez Heredia; il m'avait pris à part au milieu du salon

plein de monde--un secret ... mais promettez-moi de ne le redire à

personne.... Savez-vous pourquoi le Christ n'aimait pas sa mère?--Cela

était dit à l'oreille, à voix basse et comme honteusement. Il faisait

une courte pause, saisissait mon bras, se reculait, puis, éclatant de

rire, brusquement:

--C'est parce qu'elle était vierge!!...»

Qu'on me laisse encore citer ce conte, un des plus étranges où se

puisse achopper l'esprit--et comprenne qui peut la contradiction que

semble à peine inventer Wilde:

«... Puis il se fit un grand silence dans la Chambre de la Justice de

Dieu.--Et l'âme du pécheur s'avança toute nue devant Dieu.

[Pg 278]

Et Dieu ouvrit le livre de la vie du pécheur:

--Certainement ta vie a été très mauvaise: Tu as... (suivait une

prodigieuse, merveilleuse énumération de péchés)[2].--Puisque tu as

fait tout cela, certainement je vais t'envoyer en Enfer.

--Tu ne peux pas m'envoyer en Enfer.

--Et pourquoi est-ce que je ne puis pas t'envoyer en Enfer?

--Parce que j'y ai vécu toute ma vie.

Alors il se fit un grand silence dans la Chambre de la Justice de Dieu.

--Eh bien! puisque je ne puis pas t'envoyer en Enfer, je m'en vais

t'envoyer au Ciel.

--Tu ne peux pas m'envoyer au Ciel.

--Et pourquoi est-ce que je ne puis pas t'envoyer au Ciel?

--Parce que je n'ai jamais pu l'imaginer.

Et il se fit un grand silence dans la Chambre de la Justice de Dieu[3].»

[Pg 279]

Un matin, Wilde me tendit à lire un article où un critique assez épais

le félicitait de «savoir inventer de jolis contes pour habiller mieux

sa pensée».

--«Ils croient, commença Wilde, que toutes les pensées naissent nues...

Ils ne comprennent pas que _je ne peux pas_ penser autrement qu'en

contes. Le sculpteur ne cherche pas à traduire en marbre sa pensée; _il

pense en marbre_, directement.

»Il y avait un homme qui ne pouvait penser qu'en bronze. Et cet homme,

un jour, eut une idée, l'idée de la joie, de la joie qui habite

l'instant. Et il sentit qu'il lui fallait la dire. Mais dans le monde

tout entier il ne restait plus un seul morceau de bronze; car les

hommes avaient tout employé. Et cet homme sentit qu'il deviendrait fou,

s'il ne disait pas son idée.

»Et il songeait à un morceau de bronze, sur la tombe de sa femme, à

une statue qu'il avait faite pour orner la tombe de sa femme, de la

seule femme qu'il eût aimée; c'était la statue de la tristesse, de la

tristesse qui habite la vie. Et l'homme sentit qu'il devenait fou s'il

ne disait pas son idée.

«Alors il prit cette statue de la tristesse, de la tristesse qui habite

la vie; il la brisa; il la fondit, et il en

[Pg 280]

fit la statue de la joie, de la joie qui n'habite que dans l'instant.»

Wilde croyait à quelque fatalité de l'artiste, et que l'idée est plus

forte que l'homme.

--«Il y a, disait-il, deux espèces d'artistes: les uns apportent des

réponses, et les autres, des questions. Il faut savoir si l'on est

de ceux qui répondent ou bien de ceux qui interrogent; car celui

qui interroge n'est jamais celui qui répond. Il y a des œuvres qui

attendent, et qu'on ne comprend pas pendant longtemps; c'est qu'elles

apportaient des réponses à des questions qu'on n'avait pas encore

posées; car la question arrive souvent terriblement longtemps après la

réponse.»

Et il disait encore:

--«L'âme naît vieille dans le corps; c'est pour la rajeunir que

celui-ci vieillit. Platon, c'est la jeunesse de Socrate...»

Puis je restai trois ans sans le revoir.

[Pg 281]

II

Ici commencent les souvenirs tragiques.

Une persistante rumeur, grandissant avec celle de ses succès (à Londres

on le jouait à la fois sur trois théâtres), prêtait à Wilde d'étranges

mœurs, dont certains voulaient bien encore ne s'indigner qu'avec

sourire, et d'autres ne s'indigner point; on prétendait d'ailleurs que

ces mœurs, il les cachait peu, souvent les affichait au contraire,

certains disaient: avec courage; d'autres: avec cynisme; d'autres:

avec affectation. J'écoutais, plein d'étonnement, cette rumeur.

Rien, depuis que je fréquentais Wilde, ne m'avait jamais pu rien

faire soupçonner.--Mais déjà, par prudence, nombre d'anciens amis le

désertaient. On ne le reniait pas nettement encore, mais on ne tenait

plus à l'avoir rencontré.

Un extraordinaire hasard croisa de nouveau nos

[Pg 282]

deux routes. C'est en janvier 1895. Je voyageais; une humeur chagrine

m'y poussait, et plus en quête de solitude que de la nouveauté des

lieux. Le temps était affreux; j'avais fui d'Alger vers Blidah;

j'allais laisser Blidah pour Biskra. Au moment de quitter l'hôtel,

par curiosité désœuvrée, je regardai le tableau noir où les noms des

voyageurs sont inscrits. Qu'y vis-je?--A côté de mon nom, le touchant,

celui de Wilde... J'ai dit que j'avais soif de solitude: je pris

l'éponge et j'effaçai mon nom.

Avant d'avoir atteint la gare, je n'étais plus bien sûr qu'un peu de

lâcheté ne se fut pas cachée dans cet acte; aussitôt, revenant sur mes

pas, je fis remonter ma valise, et récrivis mon nom sur le tableau.

Depuis trois ans que je ne l'avais vu (car je ne puis compter pour un

revoir, l'an d'avant, une courte rencontre à Florence), Wilde était

certainement changé. On sentait dans son regard moins de mollesse,

quelque chose de rauque en son rire et de forcené dans sa joie, Il

semblait à la fois plus sûr de plaire et moins ambitieux d'y réussir;

il était enhardi, affermi, grandi. Chose étrange, il ne parlait plus

par apologues; durant les quelques jours que je m'attardai près de lui,

je ne pus arracher de lui le moindre conte.

[Pg 283]

Je m'étonnai d'abord de le trouver en Algérie.--«Oh! me dit-il, c'est

que maintenant je fuis l'œuvre d'art. Je ne veux plus adorer que le

soleil... Avez-vous remarqué que le soleil déteste la pensée; il la

fait reculer toujours, et se réfugier dans l'ombre. Elle habitait

d'abord l'Égypte; le soleil a conquis l'Égypte. Elle a vécu longtemps

en Grèce, le soleil a conquis la Grèce; puis l'Italie et puis la

France. A présent toute la pensée se trouve repoussée jusqu'en Norvège

et en Russie, là où ne vient jamais le soleil. Le soleil est jaloux de

l'œuvre d'art.»

Adorer le soleil, ah! c'était adorer la vie. L'adoration lyrique de

Wilde devenait farouche et terrible. Une fatalité le menait; il ne

pouvait pas et ne voulait pas s'y soustraire. Il semblait mettre tout

son soin, sa vertu, à s'exagérer son destin et à s'exaspérer lui-même.

Il allait au plaisir comme on marche au devoir.--«Mon devoir à moi,

disait-il, c'est de terriblement m'amuser.»--Nietzsche m'étonna moins

plus tard, parce que j'avais entendu Wilde dire;

--«Pas le bonheur! Surtout pas le bonheur. Le plaisir! Il faut vouloir

toujours le plus tragique...»

Il marchait dans les rues d'Alger précédé, escorté, suivi d'une

extraordinaire bande de maraudeurs; il

[Pg 284]

conversait avec chacun; il les regardait tous avec joie et leur jetait

son argent au hasard.

--«J'espère, me disait-il, avoir bien démoralisé cette ville.»

Je songeais au mot de Flaubert, qui lorsqu'on lui demandait quelle

sorte de gloire il ambitionnait le plus, répondait:

--«Celle de démoralisateur.»

Je restais devant tout cela plein d'étonnement, d'admiration et de

crainte. Je savais sa situation ébranlée, les hostilités, les attaques

et quelle sombre inquiétude il cachait sous sa joie hardie[4]. Il

parlait de rentrer

[Pg 285]

à Londres; le marquis de Q... l'insultait, l'appelait, l'accusait de

fuir.

--«Mais si vous retournez là-bas, qu'adviendra-t-il? lui demandai-je.

Savez-vous ce que vous risquez?

--Il ne faut jamais le savoir... Ils sont extraordinaires, mes amis;

ils me conseillent la prudence. La prudence! Mais est-ce que je peux en

avoir? Ce serait

[Pg 286]

revenir en arrière. Il faut que j'aille aussi loin que possible... Je

ne peux pas aller plus loin... Il faut qu'il arrive quelque chose,

quelque chose d'autre...»

Wilde s'embarqua le lendemain.

Le reste de l'histoire, on le sait. Ce «quelque chose d'autre» ce fut

le _hard labour_[5].

[Pg 287]

III

Dès qu'il fut sorti de prison, Oscar Wilde revint en France. A

Berneval, discret petit village aux environs de Dieppe, un nommé

Sébastien Melmoth s'établit; c'était lui. De ses amis français, comme

j'avais été le dernier à le voir, à le revoir je voulus être le

premier. Dès que je pus connaître son adresse, j'accourus.

J'arrivai vers le milieu du jour. J'arrivais sans m'être annoncé.

Melmoth que la bonne cordialité de T*** appelait assez souvent à

Dieppe, ne devait rentrer que le soir. Il ne rentra qu'au milieu de la

nuit.

C'était presque encore l'hiver. Il faisait froid; il faisait laid. Tout

le jour je rôdai sur la plage déserte, découragé et plein d'ennui.

Comment Wilde avait-il pu choisir Berneval pour y vivre? C'était

lugubre.

La nuit vint. Je rentrai retenir une chambre à l'hôtel, celui même où

vivait Melmoth, et d'ailleurs le

[Pg 288]

seul de l'endroit. L'hôtel, propre, agréablement situé, n'hébergeait

que quelques êtres de second plan, d'inoffensifs comparses auprès de

qui je dus dîner. Triste société pour Melmoth!

Heureusement j'avais un livre. Lugubre soir! onze heures... J'allais

renoncer à attendre, quand j'entends le roulement d'une voiture... M.

Melmoth est arrivé.

M. Melmoth est tout transi. Il a perdu en route son pardessus. Une

plume de paon que, la veille, lui apporta son domestique (affreux

présage) lui avait bien annoncé un malheur; il est heureux que ce ne

soit que cela. Mais il grelotte et tout l'hôtel s'agite pour lui faire

chauffer un grog. A peine s'il m'a dit bonjour. Devant les autres tout

au moins, il ne veut pas paraître ému. Et mon émotion presque aussitôt

retombe, à trouver Sébastien Melmoth si simplement pareil à l'Oscar

Wilde qu'il était: non plus le lyrique forcené d'Algérie, mais le doux

Wilde d'avant la crise; et je me trouvais reporté non pas de deux ans,

mais de quatre ou cinq ans en arrière; même regard rompu, même rire

amusé, même voix...

Il occupe deux chambres, les deux meilleures de l'hôtel, et se les est

fait aménager avec goût. Beaucoup

[Pg 289]

de livres sur sa table, et parmi lesquels il me montre mes _Nourritures

Terrestres_ qui avaient paru depuis peu. Une jolie vierge gothique, sur

un grand piédestal, dans l'ombre...

A présent nous sommes assis près de la lampe et Wilde boit son grog à

petits coups. Je remarque, à présent qu'il est mieux éclairé, que la

peau du visage est devenue rouge et commune; celle des mains encore

plus, qui pourtant ont repris les mêmes bagues; une à laquelle il tient

beaucoup porte en chaton mobile un scarabée d'Égypte en lapis-lazuli.

Ses dents sont atrocement abîmées.

Nous causons. Je lui reparle de notre dernière rencontre à Alger. Je

lui demande s'il se souvient qu'alors je lui prédisais presque la

catastrophe.

--«N'est-ce pas, dis-je, que vous saviez à peu près ce qui vous

attendait en Angleterre; vous aviez prévu le danger et vous y êtes

précipité?...

(Ici je ne crois pas pouvoir mieux faire que recopier les feuilles où

je transcrivis peu après tout ce que je pus me rappeler de ses paroles).

--«Oh! naturellement! naturellement, je savais qu'il y aurait une

catastrophe--celle-là, ou une autre, je l'attendais. Il fallait que

cela finisse ainsi. Songez

[Pg 290]

donc: Aller plus loin, ce n'était pas possible; et cela ne pouvait plus

durer. C'est pourquoi vous comprenez qu'il faut que cela soit fini. La

prison m'a complètement changé. Je comptais sur elle pour cela--Bosy[6]

est terrible; il ne peut pas comprendre cela; il ne peut pas comprendre

que je ne reprenne pas la même existence; il accuse les autres de

m'avoir changé... Mais il ne faut jamais reprendre la même existence...

Ma vie est comme une œuvre d'art; un artiste ne recommence jamais deux

fois la même chose ... ou bien c'est qu'il n'avait pas réussi. Ma vie

d'avant la prison a été aussi réussie que possible. Maintenant c'est

une chose achevée.»

Il allume une cigarette.

--«Le public est tellement terrible qu'il ne connaît jamais un homme

que par la dernière chose qu'il a faite. Si je revenais à Paris

maintenant, on ne voudrait voir en moi que le ... condamné. Je ne veux

pas reparaître avant d'avoir écrit un drame. Il faut jusque-là qu'on me

laisse tranquille.»--Et il ajoute brusquement:--«N'est-ce pas que j'ai

bien fait de venir ici? Mes amis voulaient que j'aille dans le Midi pour

[Pg 291]

me reposer; parce que, au commencement, j'étais très fatigué. Mais je

leur ai demandé de chercher pour moi, dans le Nord de la France, une

très petite plage, où je ne voie personne, où il fasse bien froid,

où il n'y ait presque jamais de soleil... Oh! n'est-ce pas que j'ai

bien fait de venir habiter à Berneval? (Dehors il faisait un temps

épouvantable.)

»Ici tout le monde est très bon pour moi. Le curé surtout. J'aime

tellement la petite église! Croiriez-vous qu'elle s'appelle Notre-Dame

de Liesse! Aoh! n'est-ce pas que c'est charmant?--Et maintenant je sais

que je ne vais plus jamais pouvoir quitter Berneval, parce que le curé

m'a offert ce matin une stalle perpétuelle dans le chœur!

»Et les douaniers! Ils s'ennuyaient tellement, ici! alors je leur ai

demandé s'ils n'avaient rien à lire; et maintenant je leur apporte tous

les romans de Dumas père... N'est-ce pas qu'il faut que je reste ici?

»Et les enfants! aoh! ils m'adorent! Le jour du jubilé de la reine,

j'ai donné une grande fête, un grand dîner, où j'avais quarante enfants

de l'école--tous! tous! avec le maître! pour fêter la reine! N'est-ce

pas que c'est absolument charmant?... Vous savez que j'aime beaucoup la

reine. J'ai toujours son portrait

[Pg 292]

avec moi.»--Et il me montre, épinglé au mur, le portrait caricatural de

Nicholson.

Je me lève pour le regarder; une petite bibliothèque est auprès; je

regarde un instant les livres. Je voudrais amener Wilde à me parler

plus gravement. Je me rassieds, et avec un peu de crainte je lui

demande s'il a lu les _Souvenirs de la Maison des Morts_. Il ne répond

pas directement, mais commence:

--«Les écrivains de la Russie sont extraordinaires. Ce qui rend leurs

livres si grands, c'est la pitié qu'ils y ont mise. N'est-ce pas, avant

j'aimais beaucoup _Madame Bovary_; mais Flaubert n'a pas voulu de

pitié dans son œuvre, et c'est pourquoi elle a l'air petite et fermée;

la pitié, c'est le côté par où est ouverte une œuvre, par où elle

paraît infinie... Savez-vous, dear, que c'est la pitié qui m'a empêché

de me tuer? Oh! pendant les six premiers mois j'ai été terriblement

malheureux; si malheureux que je voulais me tuer; mais ce qui m'a

retenu de le faire, ç'a été de regarder _les autre_s, de voir qu'ils

étaient aussi malheureux que moi, et d'avoir pitié. O dear! c'est une

chose admirable, que la pitié; et je ne la connaissais pas! (Il parlait

à voix presque basse, sans exaltation aucune.)--Est-ce que vous avez

bien compris combien

[Pg 293]

la pitié est une chose admirable? Pour moi je remercie Dieu chaque

soir--oui, à genoux, je remercie Dieu de me l'avoir fait connaître.

Car je suis entré dans la prison avec un cœur de pierre et ne songeant

qu'à mon plaisir, mais maintenant mon cœur s'est complètement brisé; la

pitié est entrée dans mon cœur; j'ai compris maintenant que la pitié

est la plus grande, la plus belle chose qu'il y ait au monde... Et

voilà pourquoi je ne peux pas en vouloir à ceux qui m'ont condamné, ni

à personne, parce que, sans eux, je n'aurais pas connu tout cela.--Bosy

m'écrit des lettres terribles; il me dit qu'il ne me comprend pas;

qu'il ne comprend pas que je n'en veuille pas à tout le monde; que

tout le monde a été odieux pour moi... Non, il ne me comprend pas; il

ne peut plus me comprendre. Mais je le lui répète dans chaque lettre;

nous ne pouvons pas suivre la même route; il a la sienne; elle est très

belle; j'ai la mienne. La sienne, c'est celle d'Alcibiade; la mienne

est maintenant celle de saint François d'Assise... Connaissez-vous

saint François d'Assise? aoh! admirable! admirable! Voulez-vous me

faire un grand plaisir? Envoyez-moi la meilleure vie de saint François

que vous connaissiez...»

[Pg 294]

Je le lui promets, il reprend:

--«Oui--ensuite nous avons eu un directeur de prison charmant, aoh!

tout à fait charmant! mais les six premiers mois, j'ai été terriblement

malheureux. Il y avait un gouverneur de prison très méchant, un juif,

qui était très cruel, parce qu'il manquait complètement d'imagination.»

Cette dernière phrase, dite très vite, était irrésistiblement comique;

et comme j'éclate de rire, il rit aussi, la répète, puis continue:

--«Il ne savait quoi imaginer pour nous faire souffrir:--Vous allez

voir comme il manquait d'imagination... Il faut que vous sachiez que,

dans la prison, on ne vous laisse sortir qu'une heure par jour; alors

on marche dans une cour, en rond, les uns derrière les autres, et il

est absolument défendu de se parler. Des gardes vous surveillent et il

y a de terribles punitions pour celui qu'on surprend--Ceux qui sont

pour la première fois en prison se reconnaissent à ce qu'ils ne savent

pas parler sans remuer les lèvres.., Il y avait déjà six semaines que

j'étais enfermé, et que je n'avais dit un mot à personne--à personne.

Un soir, nous marchions comme cela les uns derrière les autres pendant

l'heure de la promenade, et tout d'un coup,

[Pg 295]

derrière moi, j'entends prononcer mon nom: c'était le prisonnier qui

était derrière moi, qui disait: «Oscar Wilde, je vous plains, parce

que vous devez souffrir plus que nous.» Alors j'ai fait un énorme

effort pour ne pas être remarqué (je croyais que j'allais m'évanouir)

et j'ai dit sans me retourner: «Non, mon ami; nous souffrons tous

également.»--Et ce jour-là je n'ai plus du tout eu envie de me tuer.

»Nous avons parlé comme cela plusieurs jours. J'ai su son nom, et ce

qu'il faisait. Il s'appelait P***; c'était un excellent garçon; aoh!

excellent!... Mais je ne savais pas encore parler sans remuer les

lèvres, et un soir: «C. 33! (C. 33 c'était moi)--C. 33 et C. 48, sortez

des rangs!» Alors nous sortons des rangs et le gardien dit: «Vous allez

comparaître devant Monsieur le Dirrrecteur!»--Et comme la pitié était

déjà entrée dans mon cœur, je ne m'effrayais absolument que pour lui;

j'étais, au contraire, heureux de souffrir à cause de lui.--Mais le

directeur était tout à fait terrible. Il a fait passer P*** le premier;

il voulait nous interroger séparément,--parce qu'il faut vous dire que

la peine n'est pas la même pour celui qui a commencé à parler que pour

celui qui a répondu; la peine de

[Pg 296]

celui qui a parlé le premier est le double de celle de l'autre;

d'ordinaire le premier a quinze jours de cachot, le second seulement

huit; alors le directeur voulait savoir qui de nous deux avait

parlé le premier. Et, naturellement, P***, qui était un excellent

garçon, a dit que c'était lui. Et quand, après, le directeur m'a fait

venir pour m'interroger, naturellement, j'ai dit que c'était moi.

Alors le directeur est devenu très rouge, parce qu'il ne comprenait

plus.--«Mais P*** dit aussi que c'est lui qui a commencé! Je ne peux

pas comprendre...»

«Pensez-vous, dear!! Il ne pouvait pas comprendre! Il était très

embarrassé; il disait: «Mais je lui ai déjà donné quinze jours

à lui...» et puis il a ajouté: «Enfin! si c'est comme ça, je

m'en vais vous donner quinze jours à tous les deux.» N'est-ce

pas que c'est extraordinaire! Cet homme-là n'avait aucune espèce

d'imagination.»--Wilde s'amuse énormément de ce qu'il dit; il rit; il

est heureux de raconter:

Prétextes: Réflexions sur quelques points de littérature et de morale · 第 12 / 13 段