--«Et naturellement, après les quinze jours, nous avions beaucoup

plus envie qu'auparavant, de nous parler. Vous ne savez pas combien

cela pouvait paraître doux, de sentir que l'on souffrait l'un pour

l'autre.--Peu à peu, comme on n'occupait pas tous les jours

[Pg 297]

le même rang, peu à peu j'ai pu parler à chacun des autres; à tous! à

tous!... J'ai su le nom de chacun d'eux, l'histoire de chacun, et quand

il devait sortir de prison.... Et à chacun d'eux je disais: En sortant

de prison, la première chose que vous ferez ce sera d'aller à la poste;

il y aura une lettre pour vous avec de l'argent.--De sorte que, comme

cela, je continue à les connaître, parce que je les aime beaucoup. Et

il y en a de tout à fait délicieux. Croiriez-vous qu'il y en a déjà

trois qui sont venus me voir ici! N'est-ce pas que c'est tout à fait

admirable?...

«Celui qui a remplacé le méchant directeur était un très charmant

homme, aoh! remarquable! tout à fait aimable avec moi... Et vous ne

pouvez pas imaginer quel bien m'a fait dans la prison la _Salomé_

que l'on a jouée à Paris, précisément à cette époque. Ici, on avait

complètement oublié que j'étais littérateur! Quand on a vu ici que

ma pièce avait du succès à Paris, on s'est dit: Tiens! mais, c'est

étrange! il a donc du talent. Et à partir de ce moment on m'a laissé

lire tous les livres que je désirais.

«J'ai pensé d'abord que ce qui me plairait le plus ce serait la

littérature grecque. J'ai demandé Sophocle;

[Pg 298]

mais je n'ai pu y prendre goût. Alors j'ai pensé aux Pères de l'Eglise;

mais eux non plus ne m'intéressaient pas. Et tout d'un coup j'ai pensé

à Dante... oh! Dante! J'ai lu le Dante tous les jours; en italien;

je l'ai lu tout entier; mais ni le _Purgatoire_ ni le _Paradis_ ne

me semblaient écrits pour moi. C'est son _Inferno_ surtout que j'ai

lu; comment ne l'aurais-je pas aimé? Comprenez-vous? L'Enfer, nous y

étions. L'Enfer, c'était la prison...»

--Ce même soir il me raconte son projet de drame sur Pharaon et un

ingénieux conte sur Judas.

Le lendemain il me mène dans une charmante petite maison, à deux cents

mètres de l'hôtel, qu'il a louée et commence à faire meubler. C'est là

qu'il veut écrire ses drames; son _Pharaon_ d'abord, puis un _Achab et

Jésabel_ (il prononce: _Isabelle_) qu'il raconte merveilleusement.

La voiture qui m'emmène est attelée. Wilde y monte avec moi, pour

m'accompagner un instant. Il me reparle de mon livre, le loue, mais

avec je ne sais quelle réticence. Enfin la voiture s'arrête. Il me

dit adieu, va descendre, mais, tout à coup:--«Ecoutez, dear, il faut

maintenant que vous me fassiez une promesse.

[Pg 299]

_Les Nourritures Terestres_, c'est bien... c'est très bien... Mais

dear, promettez-moi: maintenant n'écrivez plus jamais JE.»

Et comme je paraissais ne pas suffisamment comprendre, il

reprenait:--«En art, voyez-vous, il n'y a pas de _première_ personne.»

[Pg 300]

IV

De retour à Paris, j'allai donner de ses nouvelles à Lord Alfred

Douglas. Celui-ci me dit:

--«Mais tout cela est tout à fait ridicule. Wilde est tout à fait

incapable de supporter l'ennui. Je le sais très bien: il m'écrit tous

les jours; et moi aussi je suis d'avis qu'il faut d'abord qu'il termine

sa pièce; mais, après, il me reviendra; il n'a jamais rien fait de bon

dans la solitude; il a besoin d'être tout le temps distrait. C'est

près de moi qu'il a écrit tout ce qu'il a écrit de meilleur.--Voyez

d'ailleurs sa dernière lettre...» Lord Alfred me la montre et me

la lit.--Elle supplie Bosy de le laisser finir tranquillement son

_Pharaon_, mais dit en effet que, sitôt cette pièce écrite, il

reviendra, le retrouvera,--et termine par cette phrase glorieuse: «...

et alors je serai de nouveau _le Roi de la Vie_ (the King of Life).»

[Pg 301]

V

Et peu de temps après Wilde revint à Paris[7]. Sa pièce n'était pas

écrite; elle ne le sera jamais. La société sait bien s'y prendre quand

elle veut supprimer un homme, et connaît des moyens plus subtils que

la mort... Wilde avait trop souffert depuis deux ans et d'une façon

trop passive. Sa volonté avait été brisée. Les premiers mois, il put se

faire illusion encore, mais bientôt il s'abandonna. Ce fut comme une

abdication. Rien ne resta dans sa vie effondrée qu'un douloureux relent

de ce qu'il avait été naguère; un besoin par instants de prouver qu'il

pensait encore; de l'esprit, mais

[Pg 302]

cherché, contraint, fripé. Je ne le revis plus que deux fois:

Un soir, sur les boulevards où je me promenais avec G***, je m'entendis

appeler par mon nom. Je me retournai: c'était Wilde. Ah! combien il

était changé!... «Si je reparais avant d'avoir écrit mon drame, le

monde ne voudra voir en moi que le forçat», m'avait-il dit. Il était

reparu sans drame et, comme devant lui quelques portes s'étaient

fermées, il ne cherchait plus de rentier nulle part; il rôdait. Des

amis, à plusieurs reprises, avaient tenté de le sauver; on s'ingéniait;

on l'emmenait en Italie... Wilde échappait bientôt; retombait. Parmi

ceux demeurés le plus longtemps fidèles, quelques-uns m'avaient

tant redit que «Wilde n'était plus visible...», je fus un peu gêné,

je l'avoue, de le revoir et dans un lieu où pouvait passer tant de

monde.--Wilde était attablé sur la terrasse d'un café. Il commanda pour

G*** et pour moi deux cocktails... J'allais m'asseoir en face de lui,

c'est-à-dire de manière à tourner le dos aux passants, mais Wilde,

s'affectant de ce geste qu'il crut causé par une absurde honte (il ne

se trompait, hélas! pas tout à fait):

--«Oh! mettez-vous donc là, près de moi, dit-il,

[Pg 303]

en m'indiquant, à côté de lui, une chaise; je suis tellement seul à

présent!»

Wilde était encore bien mis; mais son chapeau n'était plus si brillant;

son faux-col avait même forme, mais il n'était plus aussi propre; les

manches de sa redingote étaient légèrement frangées»

--«Quand, jadis, je rencontrais Verlaine, je ne rougissais pas de lui,

reprit-il, avec un essai de fierté. J'étais riche, joyeux, couvert

de gloire, mais je sentais que d'être vu près de lui m'honorait,

même quand Verlaine était ivre...» Puis craignant d'ennuyer G***, je

pense, il changea brusquement de ton, essaya d'avoir de l'esprit, de

plaisanter, devint lugubre. Mon souvenir ici reste abominablement

douloureux. Enfin, G*** et moi nous nous levâmes. Wilde tint à payer

les consommations. J'allais lui dire adieu quand il me prit à part et,

confusément, à voix basse:

--«Ecoutez, me dit-il, il faut que vous sachiez...: je suis absolument

sans ressources...»

Quelques jours après, pour la dernière fois, je le revis. Je ne

veux citer de notre conversation qu'un mot. Il m'avait dit sa gêne,

l'impossibilité de continuer, de commencer même un travail. Tristement

je lui rappelais

[Pg 304]

la promesse qu'il s'était faite de ne reparaître à Paris qu'avec une

pièce achevée:

--«Ah! pourquoi, commençais-je, avoir si tôt quitté Berneval, où vous

vous étiez promis de rester si longtemps? Je ne puis pas dire que je

vous en veuille, mais...»

Il m'interrompit, mit sa main sur la mienne, me regarda de son plus

douloureux regard:

--«Il ne faut pas en vouloir, me dit-il, à _quelqu'un qui a été

frappé_.»

Oscar Wilde mourut dans un misérable petit hôtel de la rue des

Beaux-Arts. Sept personnes suivirent l'enterrement; encore

n'accompagnèrent-elles pas toutes jusqu'au bout le funèbre convoi. Sur

la bière, des fleurs, des couronnes; une seule m'a-t-on dit portait une

inscription: c'était celle du propriétaire de l'hôtel; on y lisait ces

mots: _A MON LOCATAIRE_.

[1] Ecrit en Décembre 1901.

[2] La rédaction qu'il fit plus tard de ce conte est, par

extraordinaire, excellente--par conséquent aussi la traduction qu'en

donna notre ami H. Davray, dans la _Revue Blanche_.

[3] Depuis que Villiers de l'Isle-Adam l'a trahi, tout le monde sait,

hélas! le grand secret de l'Eglise: _Il n'y a pas de purgatoire._

[4] Un de ces derniers soirs d'Alger, Wilde semblait s'être promis de

ne rien dire de sérieux. Enfin je m'irritai quelque peu de ses trop

spirituels paradoxes:

--«Vous avez mieux à dire que des plaisanteries, commençai-je; vous me

parlez ce soir comme si j'étais le public. Vous devriez plutôt parler

au public comme vous savez parler à vos amis. Pourquoi vos pièces

ne sont-elles pas meilleures? Le meilleur de vous, vous le parlez;

pourquoi ne l'écrivez-vous pas?

--Oh! mais, s'écria-t-il aussitôt,--mes pièces ne sont pas du tout

bonnes! et je n'y tiens pas du tout... Mais si vous saviez comme

elles amusent!... Elles sont presque toutes le résultat d'un pari.

_Dorian Grey_ aussi; je l'ai écrit en quelques jours, parce qu'un de

mes amis prétendait que je ne pourrais jamais écrire de romans. Cela

m'ennuie tellement d'écrire!»--Puis se penchant brusquement vers moi:

«Voulez-vous savoir le grand drame de ma vie?--C'est que j'ai mis mon

génie dans ma vie; je n'ai mis que mon talent dans mes œuvres.»

Il n'était que trop vrai. Le meilleur de son écriture n'est qu'un pâle

reflet de sa brillante conversation. Ceux qui l'ont entendu parler

trouvent décevant de le lire. _Dorian Grey_, tout d'abord, était une

admirable histoire, combien supérieure à la _Peau de Chagrin_! combien

plus _significative_! Hélas! écrit, quel chef-d'œuvre manqué!--Dans

ses contes les plus charmants trop de littérature se mêle, si gracieux

qu'ils soient on y sent trop l'apprêt; la préciosité, l'euphuisme y

cachent la beauté de la première invention; on y sent, on ne peut

cesser d'y sentir les trois moments de leur genèse; l'idée première

en est fort belle, simple, profonde et de retentissement certain; une

sorte de nécessité latente en relient fixement les parties; mais dès

ici le don s'arrête; le développement des parties se fait de manière

factice; elles ne s'organisent pas bien; et quand, après, Wilde

travaille ses phrases, s'occupe de mettre en valeur, c'est par une

prodigieuse surcharge de concettis, de menues inventions plaisantes

et bizarres où l'émotion s'arrête de sorte que le chatoiement de la

surface fait perdre de vue et d'esprit la profonde émotion centrale.

[5] Je n'ai rien inventé, rien arrangé, dans les derniers propos que

je cite. Les paroles de Wilde sont présentes à mon esprit, et j'allais

dire à mon oreille. Je ne prétends pas que Wilde vit nettement se

dresser devant lui la prison; mais j'affirme que le grand coup de

théâtre qui surprit et bouleversa Londres, transformant brusquement

Oscar Wilde d'accusateur en accusé, ne lui causa pas à proprement

parler de surprise. Les journaux, qui ne voulaient plus voir en lui

qu'un pitre, ont dénaturé de leur mieux l'attitude de sa défense,

jusqu'à lui enlever tout sens. Peut-être, quelque jour lointain,

siéra-t-il de relever de la fange cet abominable procès...

[6] Lord Alfred Douglas.

[7] Les représentants de sa famille assuraient à Wilde une fort belle

situation s'il consentait à prendre certains engagements, entre autres

celui de ne jamais revoir Lord Alfred. Il ne put ou ne voulut pas les

prendre.

* * * * *

_ACHEVÉ D'IMPRIMER_

Le vingt novembre mil neuf cent dix-neuf

PAR

BUSSIÈRE

A SAINT-AMAND (CHER)

pour le

MERCVRE

DE

FRANCE

Prétextes: Réflexions sur quelques points de littérature et de morale · 第 13 / 13 段