Par une sorte de fierté cruelle, mais plutôt encore naturellement

et par la seule pureté de sa belle pensée, Stéphane Mallarmé avait

préservé son œuvre de la vie; celle-ci coulait autour de lui comme

s'écoule un fleuve, aux côtés d'un navire à l'ancre; il n'était jamais

entraîné. L'inopportunité même de son œuvre fera qu'elle ne sera pas

passagère. Déjà d'avance hors du

[Pg 253]

présent, elle apparaissait bien comme une œuvre lointaine, éprouvée

déjà par le temps, sur quoi le temps n'a plus de prise. Et je crois

fermement que l'œuvre de Mallarmé durera presque tout entière.--Quel

éloge plus rare faire à ce rare esprit, isolé dans une société de gens

de lettres qui spéculent, confondent gloire et succès, n'acquièrent

l'un qu'au mépris de l'autre et ne doivent qu'à l'apparente actualité

de l'œuvre, la bruyance des applaudissements immédiats, la vulgarité

de leur public sans choix, puis l'immortel mépris ou l'immortel oubli

qui va suivre. Le public croit choisir ses auteurs; mais non: c'est

l'artiste qui choisit son public; l'un est toujours digne de l'autre.

Certains, peu désireux des faveurs triviales, trouvent dans une foule

énorme et affairée bien peu de lecteurs dignes d'eux; il leur faut

plus de choix, dans une foule plus vaste encore et plus lointainement

répartie. Mépriser le public vulgaire, c'est estimer d'autant plus

quelques-uns. Où les trouver? Ce n'est que dans la longue suite des

temps qu'ils peuvent se choisir eux-mêmes; un ici, l'autre là, chacun

d'eux solitaire; et que se forme lentement, à travers les générations

survenues, un public qui soit lui de même admirable[2].

[Pg 254]

La fuite du temps entraîne tout ce qui s'attachait à lui; c'est hors

du temps que pose l'ancre; assuré contre les dérives, depuis longtemps

Mallarmé s'était immobilisé hors du monde; voilà pourquoi, ne recevant

plus aucun aliment du dehors, son œuvre tout abstraite, jaillissante de

soi et ne se servant plus du monde que comme d'un moyen représentatif,

peut paraître vaine tout entière à qui cherche ses rapports avec «son

temps»--mais s'illumine tout entière à qui veut bien la pénétrer

intimement, lentement, pas à pas, comme on entre dans le système clos

d'un Spinoza, d'un Laplace, ou dans une géométrie[3].

[Pg 255]

Il importe que nous puissions avoir bientôt une édition complète

des œuvres de Stéphane Mallarmé. A part quelques poèmes admirables

isolément (presque tous d'une ancienne époque), l'œuvre de Mallarmé

demande, pour être comprise, une très lente et progressive initiation.

Les derniers écrits déconcertent ceux qui n'y sont pas parvenus

par l'étude des précédents. Les mots n'y révèlent qu'à l'étude

très attentive l'effrayante densité que leur laisse la méditation

intérieure, et comme ils ne valent plus ni par pittoresque ni

par pathétique direct, mais seulement par _cela_, tout échappe à

l'impatient qui veut que l'écrit parle vite; il ne tient plus rien

devant lui,--rien qu'un peu de noir sur du blanc: «Words! words! words!»

Mais l'attention qu'on refuse aux vivants, on l'accorde plus volontiers

aux morts.

Nous ne nous flattons pas, certes, d'avoir «compris» tout Mallarmé.

Bien des passages restent à l'étude. Puis notre esprit souvent se

rebute, refuse de

[Pg 256]

pourchasser plus longtemps une pensée si différente de la sienne;--(car

il semble souvent que le secret ici ne se livre que comme récompense

d'une poursuite très assidue). Mais je sais que jamais la poursuite

ne fut vaine, et que, plus elle fut patiente, plus le repos, après,

dans la contemplation de cette imagination pure et belle, fut profond,

joyeux, fécond, plein de délices.

J'avoue par contre l'irritation que me causent certains

pseudo-admirateurs du poète, qui vraiment «comprennent» avec une

facilité qui fait croire plus à la légèreté de leur esprit qu'à sa

force. Ceux-là, d'ordinaire écrivains eux-mêmes, non contents de

comprendre, imitent. Un Mallarmé subit revit en eux.--Pour l'un d'eux

Mallarmé eut une ironie très douce et à peine attristée, si discrète

que celui qui me la rapportait, l'auteur même à qui furent dites ces

paroles, les répétait comme un éloge: «Ce que j'admire surtout ici,

disait le Maître, c'est que, ce que j'ai mis trente ans à chercher,

vous, avec vos vingt ans, en un an l'ayez découvert.»

Imiter Mallarmé, c'est folie!--Tout au plus pourrait-on, pour d'autres

résultats, employer sa patiente méthode, mais imiter le résultat de

cette méthode

[Pg 257]

dans la bizarrerie extérieure qu'elle lui doit parfois, c'est aussi

sot que de se promener en scaphandre dans les rues, ou d'écrire à

l'envers sous prétexte qu'on admire les manuscrits du Vinci. Mallarmé,

sous ce rapport, fit beaucoup de bien et beaucoup de mal, comme fait

toujours tout puissant esprit. Beaucoup de bien, parce qu'il désigna

certains sots plagiaires à une risée méritée; beaucoup de mal parce que

l'autorité de ce magique esprit, son despotisme involontaire, d'autant

plus redoutable qu'il était plus voilé de douceur, put incliner

quelques esprits non négligeables, mais trop flexibles, ou trop

jeunes, pas assez formés, les plier en des postures peu sincères, leur

faire adopter une syntaxe, une manière d'écrire qui supposait et que

nécessitait une méthode, mais qui sans elle n'était plus que manière et

que pure affectation.

Comment en eût-il été autrement? Ceux qui viendront, ceux qui sont

venus depuis trois ans ne peuvent assez se rendre compte de la

déconvenue qui attendait un jeune esprit avide d'art et des émotions

de l'esprit à son entrée dans la «Société littéraire» d'alors. Renan,

Leconte de Lisle et Banville étaient morts; Rimbaud perdu; Verlaine

hagard, impossible à saisir;

[Pg 258]

la conversation de Heredia, toute de verve, nourrissait peu:

Sully-Prudhomme se méprenait; certaine méprisante infatuation empêchait

de reconnaître en Moréas ses qualités de vrai poète; Régnier, Griffin

naissaient à peine... Auprès de qui aller? Qui admirer, grands dieux?

--On entrait chez Mallarmé; c'était le soir; on trouvait là d'abord

enfin un grand silence; à la porte, tous les bruits de la rue

mouraient; Mallarmé commençait à parler d'une voix douce, musicale,

inoubliable,--hélas! à jamais étouffée. Chose étrange: IL PENSAIT AVANT

DE PARLER!

Et pour la première fois, près de lui, on sentait, on touchait la

réalité de la pensée: ce que nous cherchions, ce que nous voulions,

ce que nous adorions dans la vie, existait; un homme, ici, avait tout

sacrifié à _cela_.

Pour Mallarmé, la littérature était le but, oui la fin même de la vie;

on la sentait ici, authentique et réelle. Pour y sacrifier tout comme

il fit, il fallait bien y croire uniquement. Je ne pense pas qu'il y

ait, dans notre histoire littéraire, exemple de plus intransigeante

conviction.

Ne pouvant écouter nul autre, on ne sut point voir en lui le

représentant dernier et le plus parfait du

[Pg 259]

Parnasse, son sommet, son accomplissement et sa consommation; on

y vit un initiateur. Voilà pourquoi peut-être la réaction, ces

dernières années, fut si vive, si follement passionnée. On eût cru

la revendication d'une liberté compromise, tant cet esprit calme et

retrait avait soumis à lui de pensées, avait contraint les autres

à l'admirer. On regimba; on fit semblant de le haïr; et jamais sa

domination ne fut plus affirmée que par ceux qui s'en délivrèrent; ils

ne le purent faire qu'à grand éclat; ils réclamèrent le droit de vivre;

comme si Mallarmé leur défendait d'exister dans quelque autre monde

que le sien--par la seule manifestation tranquille d'une beauté morale

hors du monde, éblouissante comme celle du solitaire dont il parle, qui

_nie_ le monde extérieur par la puissance de sa foi.

Et je consens que la violence et la passion des réactions récentes vint

aussi de la violence et de la passion de certains admirateurs, dont

nous fûmes.

En un âge où nous avions besoin d'admirer, Mallarmé seul motivait une

admiration légitime: comment n'eût-elle pas été violente et passionnée?

_Été 1898._

[1] Citons, en regard de l'indécent article du _Temps_, le respectueux

et sérieux hommage de M. Lalo dans les _Débats_; peut-être pour

racheter le sot et vil article que ce même journal osait faire paraître

naguère, qui s'appelait «le Coup du père Verlaine»; c'était signé

Georges Clément. Il faut se souvenir de ces choses.

Quant à _l'Aurore_, on ne peut lui demander de comprendre une figure

aussi inactuelle; elle eût mieux fait de n'en pas parler du tout.

Rien ne paraît plus vain qu'une occupation dont on ne pénètre pas

les motifs; sans l'invention du pratique feu grégeois, le mépris des

Syracusains pour Archimède eût été sans bornes; surtout quand il se

laissa tuer. Le mépris tend ici à devenir même de la haine; le savant

n'indiquait-il pas par là que ce qui l'occupait et que ne pouvaient

apercevoir les autres, était plus important que Syracuse, plus

important même que sa vie?

[2] Je sais que l'on peut citer bien des noms et parmi les plus

grands, pour qui la faveur populaire n'empêcha pas les faveurs plus

choisies, dont le succès ne tua pas la gloire, et dont la gloire pour

être populaire d'abord, ne fut ni moins belle ni moins parfaitement

prolongée;--mais c'est que l'œuvre de ces admirables génies sans murs

d'enceinte pour ainsi dire, se prolongeait au loin sur le terrain

public; de sorte que, ce que la foule admire en eux n'est pas le centre

même de l'œuvre, le dieu dans le secret du temple, mais bien les

dépendances d'accès facile et le terrain banal où l'on peut aisément

se retrouver.--D'ailleurs pas de règle à cela; et quand mille exemples

audacieux protesteraient, ce que je dis plus haut peut se redire.

[3] Littérature d'à prioriste, par conséquent française entre toutes,

cartésienne,--mais de forme plus concise que ne le supporte d'ordinaire

l'esprit un peu coureur des Français et d'apparence plutôt latine,

pour sa concision, sa syntaxe,--à ce point que certains passages de

l'_Après-Midi d'un Faune_ ont pu nous redonner une émotion poétique

très semblable à celle que nous cherchons dans les Eglogues de Virgile.

[Pg 260]

EMMANUEL SIGNORET

Je ne veux pas mourir, la vie est douce et grande:

J'ai vu sur l'amandier verdir la jeune amande

Et les fruits du pêcher s'enfler comme des seins.

Muses! vous soutenez mes plus hardis desseins:

Ma parole de feu vous l'avez enfantée

Pour qu'elle soit enfin des races écoutée.

Ces vers, que publiait la _Revue Blanche_ du 1er janvier dernier, sont

à peu près les derniers d'Emmanuel Signoret. Le 20 décembre 1900, à

Cannes, où, longtemps, des soins vigilants et une sorte d'inspiration

latente la prolongèrent encore, s'acheva enfin sa triste lutte contre

la nuit et la misère. La mort vint, non comme une étrangère, et non

comme une amie, mais comme une fatale attendue qui ne _devait_ trouver

en lui plus rien à prendre, qu'une souffrante dépouille épuisée--tant

l'effort du poète avait été de poser, en

[Pg 261]

des vers qu'elle ne put toucher, la part exquise de lui-même--de sorte

que, reculé et comme disparu derrière son œuvre, son absence n'importât

plus.

Oui, tout l'effort de Signoret, sachant de loin la mort venir, fut

l'effort propre de l'artiste: la nier. Fixer sa propre gloire et sa

pensée en des lignes si belles, si pures, que le temps n'y pût rien

enlever.--Qu'eût été l'œuvre d'art sans la mort, contre laquelle elle

proteste?

L'imperfection de certains poètes rassure. Il semble, tant leur

effort satisfait peu, qu'ils aient encore beaucoup à dire, parce que

jusqu'alors ils ont mal dit. Un long temps de vie leur est dû pour

mener à mieux leur pauvre œuvre.--Par sa beauté, parfaite trop vite,

accomplie, l'œuvre de Signoret inquiétait: elle empiétait sur sa vie.

La satisfaction de ses vers ne lui laissait, nous semblait-il, plus

rien à dire. Hélas! C'étaient--beauté, vie, œuvres--choses disons-nous:

_accomplies_. La mort ne changera rien à ses vers. La vie n'y eût rien

ajouté.

Il était, pour les choses terrestres, sinon aveugle comme Homère,

du moins d'une si extraordinaire myopie, que jamais la laideur ou

l'infirmité du réel ne vint heurter, comme elle fait si douloureusement

[Pg 262]

chez Baudelaire, la poétique vision dans laquelle il avançait en rêve.

Autant sa marche dans les rues était gauche, tâtonnante et gênée,

autant son essor était là robuste, tranquille, assuré. Ce que d'autres

appellent inspiration, visitation de la Muse, dont tels poètes sortent

las et boiteux comme Jacob d'une lutte avec l'ange, c'était pour

lui l'état constant, normal--à ce point qu'au contraire ce qui l'en

distrayait, les soins matériels et urgents de la vie devenaient pour

lui causes de maladie, de ruine.

La misère, parfois, arracha d'un Léopardi, d'un Verlaine des chants si

inespérément beaux qu'on doute s'il sied bien d'accuser de sa cruauté

pour eux la Nature. Ici point: la douleur, la misère n'arrachèrent

d'Emmanuel Signoret pas un chant, pas un cri personnel. Les cordes

métalliques de sa lyre ne se détendirent jamais. Il n'y eut là, ni

pose, ni affectation d'impassibilité, mais _isolation_ naturelle et

complète de sa faculté poétique. De sorte que cette grande misère où

vécut, dont mourut Signoret n'a servi de rien pour son art et reste

simplement lamentable.

Un jour je le vis, à Cannes; je me plaignis à lui de ce qu'il ne

produisait pas davantage.--«Moi, je suis toujours prêt, répondit-il;

j'attends que l'on me commande

[Pg 263]

quelque chose.»--A la façon de Malherbe, de Pindare, Signoret se

sentait _poète officiel_; tout comme eux, sur commande, à propos de

n'importe quoi, il eût fait des vers admirables; il eût su couronner

d'un laurier neuf chaque victoire... Et comme aucune commande

officielle ne lui venait, Signoret, n'ayant rien de _particulier_ à

dire, satisfaisait son lyrisme en se chantant. Il se chantait lui-même

sans repos et sans lassitude; il chantait Puget-Théniers, Lançon,

villages immortels de ce qu'il les avait habités; il chantait la plage

de Cannes comme Ronsart avait chanté les bords du Loir. Comme Ronsart

chantait:

Quelqu'un après mil ans, de mes vers étonné

Voudra dedans mon Loir comme en Permesse boire,--

il chantait, en non moins beaux vers:

O Cannes! jamais l'œil véridique des Muses

Ne t'avait éclairé pour l'immortalité.--

Tremblez sur ses deux mers, belles strophes confuses,

Comme oscille un brouillard au clair des nuits d'été.

Et puisque aucune gloire extérieure et matérielle ne descendait, il

posait sur son propre front, le tressant lui-même en couronne, le

laurier que lui-même et solitaire

[Pg 264]

avait cueilli. Et dans l'orgueil, dans l'infatuation même du

geste, rien de bassement égoïste ni d'intéressé ne restait. Rien

d'impersonnel, de général, d'officiel dirai-je, comme la figure qu'il

évoque de lui-même en ses vers. Il parle de lui-même comme _d'une autre

divinité_.

Une poésie si déshumanisée étonne aujourd'hui, déconcerte. Les âmes

trop sceptiques et trop peu dévouées méconnaissent la divine et païenne

ferveur qui peut, sur l'autel d'Apollon, consumer sans laisser de

cendres. Le profane n'estime la passion qu'à ce qu'elle a laissé de

déchets. La pureté du sacrifice est telle, ici, qu'il se méprend.

Qu'importe! si, sur la pierre lisse où, par le feu, tout ce qui restait

de charnel fut dévoré, la flamme intense et sans vacillement de cette

glorieuse consomption se reflète.

Nous mettrons aux bergers un flambeau dans les mains;

Nous leur dirons: «Versez, par torrents, aux chemins

La lumière opulente! Assez d'âmes sont mortes!

De la maison sans joie, allez! brisez les portes!

L'œil de l'homme a du ciel les charmantes couleurs!

Les membres parfumés des enfants sont des fleurs

Où, du pollen des dieux, l'homme vrai fructifie.

Des sépulcres brisés jaillit l'aube de vie!»

_Girgenti, janvier 1902._

[Pg 265]

OSCAR WILDE

Il y a un an, à même époque[1], c'est à Biskra que j'appris par

les journaux la lamentable fin d'Oscar Wilde. L'éloignement ne me

permit pas, hélas! de me joindre au maigre cortège qui suivit sa

dépouille jusqu'au cimetière de ***; en vain me désolai-je que mon

absence semblât diminuer encore le nombre si petit des amis demeurés

fidèles;--du moins les pages que voici, je voulus aussitôt les écrire;

mais durant un assez long temps, de nouveau, le nom de Wilde sembla

devenir la propriété des journaux... A présent que toute indiscrète

rumeur autour de ce nom si tristement fameux s'est calmée, que la foule

enfin s'est lassée, après avoir loué, de s'étonner, puis de maudire,

peut-être un ami pourra-t-il exprimer une

[Pg 266]

tristesse qui dure, apporter, comme une couronne sur une tombe

délaissée, ces pages d'affection, d'admiration et de respectueuse pitié.

Lorsque le scandaleux procès, qui passionna l'opinion anglaise, menaça

de briser sa vie, quelques littérateurs et quelques artistes tentèrent

une sorte de sauvetage au nom de la littérature et de l'art. On espéra

qu'en louant l'écrivain on allait faire excuser l'homme. Hélas! un

malentendu s'établit; car, il faut bien le reconnaître: Wilde n'est

pas un grand écrivain. La bouée de plomb qu'on lui jeta ne fit donc

qu'achever de le perdre; ses œuvres, loin de le soutenir, semblèrent

foncer avec lui. En vain quelques mains se tendirent. Le flot du monde

se referma; tout fut fini.

On ne pouvait alors songer à tout différemment le défendre. Au

lieu de chercher à cacher l'homme derrière son œuvre, il fallait

montrer l'homme d'abord admirable, comme je vais essayer de faire

aujourd'hui--puis l'œuvre même en devenant illuminée.--«J'ai mis tout

mon génie dans ma vie; je n'ai mis que mon talent dans mes œuvres»,

disait Wilde.--Grand écrivain non pas, mais grand _viveur_, si l'on

permet au mot de prendre son plein sens. Pareil aux philosophes de la

Grèce, Wilde n'écrivait pas mais

[Pg 267]

causait et vivait sa sagesse, la confiant imprudemment à la mémoire

fluide des hommes, et comme l'inscrivant sur de l'eau. Que ceux qui

l'ont plus longuement connu racontent sa biographie; un de ceux qui

l'auront le plus avidement écouté rapporte simplement ici quelques

souvenirs personnels:

[Pg 268]

I

Ceux qui n'ont approché Wilde que dans les derniers temps de sa vie,

imaginent mal, d'après l'être affaibli, défait, que nous avait rendu la

prison, l'être prodigieux qu'il fut d'abord.

C'est en 1891 que je le rencontrai pour la première fois. Wilde avait

alors ce que Thackeray appelle «le principal don des grands hommes»:

le succès. Son geste, son regard triomphaient. Son succès était si

certain qu'il semblait qu'il précédât Wilde et que lui n'eût qu'à

s'avancer. Ses livres étonnaient, charmaient. Ses pièces allaient faire

courir Londres. Il était riche; il était grand; il était beau; gorgé de

bonheurs et d'honneurs. Certains le comparaient à un Bacchus asiatique;

d'autres à quelque empereur romain; d'autres à Apollon lui-même--et le

fait est qu'il rayonnait.

A Paris, sitôt qu'il y vint, son nom courut de

[Pg 269]

bouche en bouche; on rapportait sur lui quelques absurdes anecdotes:

Wilde n'était encore que celui qui fumait des cigarettes à bout d'or et

qui se promenait dans les rues une fleur de tournesol à la main. Car,

habile à piper ceux qui font la mondaine gloire, Wilde avait su créer,

par devant son vrai personnage, un amusant fantôme dont il jouait avec

esprit.

J'entendis parler de lui chez Mallarmé: on le peignit brillant causeur,

et je souhaitai le connaître, tout en n'espérant pas d'y arriver. Un

hasard heureux, ou plutôt un ami, me servit, à qui j'avais dit mon

désir. On invita Wilde à dîner. Ce fut au restaurant. Nous étions

quatre, mais Wilde fut le seul qui parla.

Wilde ne causait pas: il contait. Durant presque tout le repas, il

n'arrêta pas de conter. Il contait doucement, lentement; sa voix

même était merveilleuse. Il savait admirablement le français, mais

feignait de chercher un peu les mots qu'il voulait faire attendre. Il

n'avait presque pas d'accent, ou du moins que ce qu'il lui plaisait

d'en garder, et qui pouvait donner aux mots un aspect parfois neuf et

étrange. Il prononçait volontiers, pour scepticisme: _skepticisme_...

Les contes qu'il nous dit interminablement ce soir-là étaient confus et

pas de ses meilleurs; Wilde, incertain

[Pg 270]

de nous, nous essayait. De sa sagesse ou bien de sa folie, il ne

livrait jamais que ce qu'il croyait qu'en pourrait goûter l'auditeur;

il servait à chacun, selon son appétit, sa pâture; ceux qui

n'attendaient rien de lui n'avaient rien, ou qu'un peu de mousse

légère; et comme il s'occupait d'abord d'amuser, beaucoup de ceux qui

crurent le connaître n'auront connu de lui que l'amuseur.

Le repas fini, nous sortîmes. Mes deux amis marchant ensemble, Wilde me

prit à part:

--«Vous écoutez avec les yeux, me dit-il assez brusquement. Voilà

pourquoi je vous raconterai cette histoire:

»Quand Narcisse fut mort, les fleurs des champs se désolèrent et

demandèrent à la rivière des gouttes d'eau pour le pleurer.--Oh! leur

répondit la rivière, quand toutes mes gouttes d'eau seraient des

larmes, je n'en aurais pas assez pour pleurer moi-même Narcisse: je

l'aimais.--Oh! reprirent les fleurs des champs, comment n'aurais-tu pas

aimé Narcisse? Il était beau.--Etait-il beau? dit la rivière.--Et qui

mieux que toi le saurait? Chaque jour penché sur ta rive, il mirait

dans tes eaux sa beauté...»

Wilde s'arrêtait un instant...

[Pg 271]

--«Si je l'aimais, répondit la rivière, c'est que, lorsqu'il se

penchait sur mes eaux, je voyais le reflet de mes eaux dans ses yeux.»

Puis Wilde, se rengorgeant avec un bizarre éclat de rire, ajoutait:

--«Cela s'appelle: _Le Disciple._»

Nous étions arrivés devant sa porte et le quittâmes. Il m'invita à le

revoir. Cette année et l'année suivante je le vis souvent et partout.

Devant les autres, je l'ai dit, Wilde montrait un masque de parade,

fait pour étonner, amuser ou pour exaspérer parfois. Il n'écoutait

jamais et prenait peu souci de la pensée dès que ce n'était plus la

sienne. Dès qu'il ne brillait plus tout seul, il s'effaçait. On ne le

retrouvait alors qu'en se retrouvant seul avec lui.

Mais, sitôt seuls, il commençait:

--«Qu'avez-vous fait depuis hier?»

Et comme alors ma vie coulait sans heurts, le récit que j'en pouvais

faire ne présentait nul intérêt. Je redisais docilement de menus faits,

observant, tandis que je parlais, le front de Wilde se rembrunir.

--«C'est vraiment là ce que vous avez fait?

--Oui, répondais-je.

[Pg 272]

--Et ce que vous dites est vrai!

--Oui, bien vrai.

--Mais alors pourquoi le redire? Vous voyez bien: cela n'est pas du

tout intéressant.--Comprenez qu'il y a deux mondes: celui qui _est_

sans qu'on en parle; on l'appelle _le monde réel_, parce qu'il n'est

nul besoin d'en parler pour le voir. Et l'autre, c'est le monde de

l'art; c'est celui dont il faut parler, parce qu'il n'existerait pas

sans cela.

»Il y avait un jour un homme que dans son village on aimait parce

qu'il racontait des histoires. Tous les matins il sortait du village,

et quand le soir il y rentrait, tous les travailleurs du village,

après avoir peiné tout le jour, s'assemblaient tout autour de lui et

disaient: Allons! Raconte: Qu'est-ce que tu as vu aujourd'hui?--Il

racontait: J'ai vu dans la forêt un faune qui jouait de la flûte, et

qui faisait danser une ronde de petits sylvains.--Raconte encore:

qu'as-tu vu? disaient les hommes.--Quand je suis arrivé sur le bord de

la mer, j'ai vu trois sirènes, au bord des vagues, et qui peignaient

avec un peigne d'or leurs cheveux verts.--Et les hommes l'aimaient

parce qu'il leur racontait des histoires.

»Un matin il quitta comme tous les matins son

[Pg 273]

village--mais quand il arriva sur le bord de la mer, voici qu'il

aperçut trois sirènes, trois sirènes au bord des vagues, et qui

peignaient avec un peigne d'or leurs cheveux verts. Et comme il

continuait sa promenade, il vit, arrivant près du bois, un faune qui

jouait de la flûte à une ronde de sylvains... Ce soir-là, quand il

rentra dans son village et qu'on lui demanda comme les autres soirs:

Allons! raconte: Qu'as-tu vu? Il répondit:--Je n'ai rien vu.»

Wilde s'arrêtait un peu, laissait descendre en moi l'effet du conte:

puis reprenait:

Prétextes: Réflexions sur quelques points de littérature et de morale · 第 11 / 13 段