De sorte que sans cesse les deux états se succèdent; de sorte qu'il

dira tantôt: «Dans la délicieuse vie que je menais depuis mon retour de

voyage, au milieu des richesses et de l'épanouissement, je finis par

perdre complètement le souvenir des maux éprouvés et des danger courus,

et par m'ennuyer de l'oisiveté monotone de mon existence à Baghdad.--Et

tantôt, au

[Pg 224]

milieu des tribulations: «Tu mérites bien ton sort, Sindbad à l'âme

insatiable!... Qu'avais-tu donc besoin, misérable, de voyager encore,

alors qu'à Baghdad tu vivais dans les délices?... Que manquait-il à ton

bonheur...» Il y manquait précisément d'être risqué...

J'eusse voulu parler aussi de l'autre Sindbad, du «terrien», qui dans

Galland s'appelle Hindbad, du portefaix, de l'écouteur des récits

merveilleux que le marin Sindbad lui fait, pour lui montrer (avec

quelle prudence amusée!) qu'il n'a pas à lui envier ses richesses, car

elles sont le fruit d'extraordinaires labeurs; mais ces labeurs sont

si surprenants, inouïs, ils sont contés si joliment, qu'on se prend à

les envier plus encore que les richesses.--J'eusse voulu rapprocher la

figure du pauvre Sindbad de celle du porteur des premiers contes, de

celle du dormeur éveillé et de celles de plusieurs autres--pour parler

du sentiment des classes sociales particulier à tous ces contes, de

la pénétrabilité (si j'ose ainsi parler) de ces classes, de l'amour

de ce que Nietzsche appellera: les mauvaises fréquentations»... Mais

j'attends que de nouveaux volumes aient paru.

[1] Le conte de Sindbad avait paru, ainsi que cet article, dans la

_Revue Blanche_.

[Pg 225]

SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER

=La Route Noire.=

L'orgueil des grands m'offusque moins que ne m'irrite la sottise

de celui qui le leur reproche. On voudrait, semble-t-il, qu'ils

s'ignorent, ou qu'ils feignent de s'ignorer. L'étonnement que cause

leur génie, on ne veut pas qu'ils le partagent; on leur sait gré

pourtant d'admettre que le génie procède du Divin, etc. Leur attitude

est difficile.--A ceux à qui leur orgueil ne plaît point, j'aime redire

le mot de Gœthe: «Il n'y a que les gueux pour être modestes.»--Hélas!

pourquoi n'y a-t-il pas que les gens de génie pour être orgueilleux?

Lorsque M. de Bouhélier naissant voulut bien annoncer à la France qu'il

allait faire une renaissance

[Pg 226]

littéraire, je me suis immodérément réjoui. Ses premiers écrits

étaient beaux, sonores, pleins de sublime vague et de précis orgueil.

L'abondante négligence de presque tous les écrivains d'aujourd'hui me

fit apprécier d'autant plus, chez un si jeune, une phrase toujours

formée, souvent plus mûre que la pensée, mais véhémente, de charme

grave et de nombreuse eurythmie.--M. de Bouhélier s'avança comme un

dieu. Tous ceux qui l'approchaient devenaient aussitôt ses disciples.

Il parlait peu, mais semblait écrire à voix haute; on n'attendait de

lui rien que de déclamé. Le vent qu'il respirait s'enflait autour de

lui de promesses. Romans, drames, poèmes ... on attendait. Il annonçait

toujours.--On attendait.

Et _la Route Noire_ a paru... Je voudrais parler doucement de ce

livre.--J'eusse eu réel plaisir à le louer, et déjà ma louange était

prête ... mais, hélas! je voulus d'abord lire le livre, et, vite, dus

me rendre à cette pénible évidence: M. de Bouhélier ne sait plus le

français.

Je dis: _plus_--car, chose bizarre, en ses premiers écrits, rien de

bien alarmant encore. On imputait plutôt l'imprécision des épithètes,

qui surtout pouvait étonner, au vague de la vision, à l'imprécision des

[Pg 227]

idées. Procédé, me disais-je souvent; au moins croyais-je cela

conscient et volontaire. La phrase n'était pas _châtiée_, mais elle

paraissait solide. Et peut-être un disciple instruit avait-il pris

le soin de revoir d'abord les épreuves ... toujours est-il que les

quelques fautes, noyées, pouvaient passer inaperçues. Là où désormais

l'on s'écrie: quelle ignorance! on pouvait dire encore: quelle

hardiesse!--et tant qu'il n'avait pas écrit: «des épices secs» (p. 72),

on pouvait prendre les «branches rubicondes» (p. 270) pour une audace,

les «plumages coloriés» (p. 273) pour une négligence.

Mais tout cela s'additionne, s'aggrave, encourage notre blâme naissant.

La faute d'orthographe promet la faute de syntaxe, qui promet à son

tour bien pis. Fautes de relation, de coordination, de rapport... M.

de Bouhélier tient ses promesses, et l'illogisme de cet esprit devient

flagrant.

Il écrit: «J'en ai vues» (p. 50), «J'en ai eues» (p. 167), «Ne te

récries pas» (p. 176), «Ne vas pas croire» (p. [180), et, par contre,

«suppose-tu que...» (p. 187).

J'avais passé légèrement sur «Si j'eus nié les talents de ce poète»

dans _l'Hiver en méditation_, et sur «ces

[Pg 228]

méditations ne seront pas sans quelque prix si de jeunes auteurs _lui_

en trouvent assez» (p. 272); mais dans _la Route Noire_ je retrouve:

«Quand je débouchai près du quai, _leur_ couleur, _leur_ tohu-bohu me

saisirent fort» (p. 265). Il n'y a pas là simple erreur, inadvertence

ou négligence; il y a illogisme, vague, incoordination des sensations,

des sentiments et des pensées. Celui qui fait dire à une femme: «Il

n'en est pas un seul qui m'ait _compris_» (p. 106) est aussi bien

celui qui écrira: «Aucun des quolibets ne parvint jusqu'à lui. Les

écailles de poisson pourri, les fruits en décomposition, les bouts de

paille et de fumier que lui jetaient les boutiquières, rien ne réussit

à l'atteindre» (p. 158).--Le même indiscernement, le même illogisme

lui feront dire: «Quel mal faisait ce perroquet? _En revanche_, il

mettait partout la gaîté» (p. 229). Et, quand sa maîtresse l'abandonne:

«J'aurais pu la croire en promenade. Je n'en eus pas même l'idée. Je ne

sais quel pressentiment m'avertissait _du contraire_» (p. 257). Faut-il

citer encore? «Rien ne m'avait ému _hors de_ moi-même» (p. 180). «Le

scorbut, la fièvre, les luttes ne les avaient pas épargnés _les uns

les autres_» (p. 216). O notre belle langue! école de pensée... M. de

Bouhélier ne sait pas le français.

[Pg 229]

L'ignorance des mots reflète l'inconnaissance des objets. «Il y a

ainsi bien des mots, avoue-t-il, dont la forme, le volume, le taux, la

densité ne nous sont aucunement connus, quoique nous les utilisions

à tout propos «(p. 200). Tel le mot «conjoncture» qu'il emploie à

trois reprises dans le sens «d'événement»; le mot «dilection» (pour

«délectation», je suppose): «Te presser sur mon cœur n'en est pas

moins une profonde dilection» (p. 180). «Je goûtais moins de dilection

à voir Lénore, que...» (p. 85). Déjà dans _l'Hiver en Méditation_ il

écrivait: «L'insufflation des dieux l'inspire», et nous n'y prêtions

pas grande attention,--«des précipices, par interstices, découpent

d'épaisses grottes grondantes de glaciers», et nous passions,--mais à

présent, de plus belle, il écrit: «Puis il se produisit soudain une

circonstance» (p. 231); sur les quais de Paris il entend «des tonnes

bombées qui sonnaient en heurtant _la pierre des estacades_» (p. 266).

«Elle entrait dans une sombre extase quand je lui disais que nulle

femme n'était plus belle, que son souvenir resterait intact... _que je

lui garderais son contour_» (p. 225).

--«Si j'insiste sur ces choses (dit-il, et dis-je avec lui), c'est

qu'elles ont une grande importance à mon

[Pg 230]

avis.--. Nous ne nous comprenons si peu les uns les autres que

parce que nous utilisons une infinité d'adjectifs, de verbes, de

conjonctions, de noms propres et communs, dont nous n'avons pu établir

la vraie valeur» (p. 200). Aussi écrira-t-il sans gêne: «Je gardais

mon air restreint»; «l'air était strict et mat; «son teint était rouge

et compact»; «ces lieux autrefois si placides étaient pétulants et

commerciaux» (p. 265); «ma course a été frénétique et mouvementée» (p.

_ibid_.).--Une femme reste-t-elle assise pendant qu'on lui raconte un

voyage, elle dira: «De cette manière je m'intruisis en restant stable»

(p. 216). On lui parlera de «sites polaires _ou_ antarctiques» (p.

226). «Au Midi ou dans les régions de l'Antarctique, elle avance» (p.

226); etc., etc.

--Vous cherchez les puces du lion.

--Non, monsieur! je cherche un lion sous des puces.

Assez longtemps je crus au lion;--j'ai besoin de croire aux grands

hommes. Je me réjouissais d'abord de voir M. de Bouhélier tomber

le naturalisme,--écrire: «Comme l'on était au printemps les arbres

pliaient sous le poids des poires[1].» Nous n'avions

[Pg 231]

pas de répugnance foncière à voir Edmond, son héros, sortant dans les

premiers jours de printemps, être ému par «l'incarnat d'une pomme

ou d'un coquelicot» (p. 45). Nous nous plaisions à imaginer, avec

l'auteur, des marchandes ambulantes promenant au mois de juillet «des

pommes d'api» (p. 131) et des «bananes» (p. 195); je ne m'irritais

pas non plus de voir sur les quais du «port» de Paris «les steamers

charger du charbon» ou décharger «les toiles précieuses des colonies,

le minerai et les houilles brillantes, les graines rapportées des

tropiques, les pâtes _curatives et utiles_, etc., etc. (p. 226),--j'ai

bien écrit _le Voyage d'Urien_;--enfin je suis trop convaincu de la

fausseté des théories naturalistes pour ne pas lire avec joie telle

description à la manière épique: «Des voitures chargées de bananes, de

tomates, de noix de coco encombraient la voie populaire et rocailleuse.

(Nous sommes à Paris au mois de juillet.) Autour bavardaient des

commères au teint de pourpre ... de figure encarminée et écaillée. En

piétinant elles écrasaient des céréales. Elles broyaient des fraises

sous leurs pas sur le trottoir... _Des melons tombaient dans des sacs.

Des bonds de noix et d'abricots produisaient un sonore grondement_ sur

le pavé. On entendait rouler des poires noires et

[Pg 232]

opaques» (p. 196).--Mais quand j'entends parler d'un «chardonneret

vert», appeler un perroquet «l'oiseau au bec rouge» (p. 10), je

proteste et ne sens plus qu'une chose: l'auteur n'a jamais rien su

voir, rien regardé que son génie.

Cependant M. de Bouhélier ose écrire, dans _la Revue naturiste_ de

décembre dernier:

Apprendre la chimie, la physique, l'astronomie, l'algébre,

Hydraulique, la médecine et la géologie, afin d'en appliquer les

lois à l'esthétique, c'est bien, mais ce n'est pas tout. Ne jamais

cesser de s'instruire dans toutes les matières possibles, étudier

la dialectique ... faire des voyages, voir des contrées, accomplir

le périple du monde, aller sans cesse d'un pôle à l'autre, observer

les mœurs des contrées les plus lointaines, comparer les flores,

les parfums, les lumières et les aromates du sud au nord, voilà

quelques-uns des devoirs qui nous incombent (J'en ai sauté).

Si nombreux qu'ils soient, ils ne sont pas tout...

En effet, monsieur de Bouhélier, il reste encore _celui_ d'apprendre le

français.

Peut-être, après, sentant vous-même le vide affreux de votre pompeux

pathétique, rougirez-vous d'écrire des dialogues comme celui-ci:

[Pg 233]

«Mes récits t'ennuient?--Pas du tout.--Tu parais fâché!--Je

n'ai rien.--Allons donc, Edmond.--Je t'assure.--T'ai-je fait du

chagrin?--Toi! aucun.--De quel ton furieux tu me dis cela!--Ce

n'est pas ma faute.--Tu es las peut-être? [Ils ont passé la nuit

ensemble.]--Qu'ai-je donc fait pour l'être?--Oh! oh! tu veux

rire...»--«Pourquoi te montres-tu si cruel? Et toi, pourquoi es-tu si

fausse?--Tu me mets au désespoir!--Moi j'y suis depuis longtemps.--Ne

te souviens-tu plus de rien?--Souhaite plutôt que j'oublie tout.--En

quoi t'ai-je déplu?--En voulant me plaire.--Comme tu es changé! Tu me

hais.--Que veux tu? Tout casse et tout lasse.--Tu dois bien souffrir

pour dire de pareilles choses!--Mais non, je t'assure.--Que tu es

méchant!--Je pourrais l'être bien davantage.--Oh! Edmond, quel mal tu

me fais! etc.» (p. 79)[2].

Peut-être rirez-vous vous-même de ces phrases saugrenues contre

lesquelles on butte à chaque pas, dans ce volume: «Juliette est douce,

disait Lénore. De la voir entre une branche de rose et une feuille

[Pg 234]

cuite(!), je me sens toute réconfortée au-dedans de moi» (p. 247).

--Mais que me font, direz-vous, ces erreurs si _le livre lui-même_

est bon?--Mais, monsieur, comment voulez-vous que cela soit? L'auteur

n'a pas changé, pour penser ce livre et pour écrire ces phrases. Le

livre, l'auteur et _cela_, c'est tout un.--J'y mets de l'acharnement,

direz-vous.--Oui certes! le plus possible; et je défends MON BIEN.

Notre admirable langue française, des gâcheurs sont en train de la

dénaturer et de la perdre: parfois, malgré mon espérance, m'envahit

une grande tristesse ... je pense alors que nous n'avons pas trop d'un

Pierre Louys, d'un Francis Jammes, d'un Régnier, d'un Marcel Schwob[3],

pour assurer à chaque mot français «sa forme, son volume, son taux, sa

densité», comme dit sans rougir notre auteur.

Mal rugi! jeune lion Bouhélier, mal rugi!--Reprenez; reprenez.

Peu de temps après cet article, M. de Bouhélier, avec une grande

courtoisie, voulut bien écrire sur ma conférence: _de l'influence en

Littérature_ qui venait de

[Pg 235]

paraître, quelques phrases de grand éloge que, disait-il, l'injuste

violence de mon article ne savait lui faire modifier. A cette occasion,

me reprochant de n'avoir point voulu reconnaître la beauté de son

livre, il établissait que la beauté de ce livre était telle que seuls

quelques griefs personnels pouvaient m'empêcher de la voir. Par la

même occasion M. de Bouhélier me reprochait mon «sourire», indice d'un

«esprit léger». Je redonne ici la lettre que je lui répondis, telle

qu'elle parut dans l'_Ermitage_ d'Août 1900.

LETTRE A M. SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER

Je conviens, Monsieur, que vous avez pris le beau rôle, et que je

vous l'avais laissé. Plus que l'accent de la critique, l'accent de la

louange est délectable; que si mon modeste opuscule vous donne occasion

de le prendre, j'en suis heureux. Vous forcez mon remercîment; je vous

l'adresse sans gêne aucune.--La véhémence de mon article sur vous ne

saurait, dites-vous, influencer votre jugement sur mes œuvres, ni vous

faire trouver ma conférence moins excellente. Je

[Pg 236]

vous estime assez pour le croire. La gentillesse de votre éloge, de

même, ne saurait, hélas, me faire trouver _La Route Noire_ moins

mauvaise.--Vous me forcez d'y revenir; sachez bien que j'en suis désolé.

Vous posez que, pour n'aimer point un tel livre il faut être ou

aveugle, ou de mauvaise foi, et (car vous m'octroyez de la finesse)

vous parlez donc de griefs personnels. Je vous affirme qu'il n'en est

point. Tout me portait vers vous, au contraire; et bien des sentiments

m'y porteraient encore; mais deux choses m'écartent, que je ne puis

aimer, que je ne peux souffrir--ou du moins souffrir réunies:--_La

suffisance_--qui, à peine passé vingt ans, vous fait écrire: «J'ai

longtemps cru que la douleur devait être exclue de l'étude de l'art»[4]

et l'_ignorance_.

Vous prétendez donner cet exemple impossible d'un grand artiste qui ne

sache pas son métier.

Vous abîmez notre langue, Monsieur; voilà mon «grief personnel». Vous

citez (dans une extraordinaire phrase[5], que je relis encore avec un

étonnement

[Pg 237]

grandissant)--les hardiesses de Saint-Simon, Hugo «chez qui fourmillent

tant d'erreurs». Je ne reconnais pas les erreurs de Hugo--et,

quand vous écrivez, comme dans votre dernière revue[6]: «Le grand

perfectionnement que Rodin a apporté à la statuaire a été de substituer

à l'étude de la dynamique l'étude de la statique», je prétends que ce

n'est pas par «hardiesse» que vous dites strictement le contraire de ce

que vous voulez dire--comme le montre la fin de votre phrase: «Je veux

dire par là, à la science de l'équilibre stable, celle de l'équilibre

mobile.»

Parce que je souriais souvent (c'est le plus gros de vos reproches)

vous m'avez cru sans passion. Vous vous trompez. Le rire n'empêche pas

la haine, et ni le sourire l'amour.--Mais je veux, ici, puisque mon

rire vous déplaît, cesser de rire et parler franc:--C'est parce que

j'aime mon art que je hais le journalisme _qui le détruit_. Par le mot

_journalisme_, j'entends

[Pg 238]

beaucoup, j'entends trop; j'entends aussi le mal écrire, quand il

devient le fait d'un écrivain-né, tel que vous.--Au revoir, Monsieur;

j'attends les livres que vous annoncez avec faste; croyez bien que,

s'ils sont meilleurs, nul ne sera plus heureux de le reconnaître que

Votre cordial serviteur

A. G.

_10 août 1900._

[1] Je m'excuse de citer de mémoire et peut-être imparfaitement cette

phrase.

[2] Que le lecteur me pardonne une si longue citation; je ne l'eusse

point faite si je ne lisais à l'instant dans la Revue de M. de

Bouhélier que nous ne saurions trouver dans «Werther, Adolphe ou les

Confessions d'un enfant du siècle ... une page d'un goût plus âcre

et plus pénétrant.» Plus loin le même disciple comparera cela à du

Dostoïevsky.

[3] Ecrit en 1901.

[4] _Revue Naturiste_ de juillet (Etude sur Rodin)

[5] Textuellement: «Tous les arguments possibles tirés de

l'éthnographie, de la botanique et de la grammaire, ne feront jamais

que Hugo, chez qui fourmillent tant d'erreurs, que Saint-Simon, si

hardi dans la construction expressive de toutes ses phrases, sans que

toutes sortes d'autres hommes ne soient des poètes parfaits et des

génies véritables.» _Revue Naturiste_ de juillet, p. 38.

[6] _Ibid._, p. 5.

[Pg 239]

SUPPLÉMENTS

[Pg 240]

Des quelques notices bibliographiques parues en revue de fin d'année

dans l'_Ermitage_ de décembre 1901, je ne redonne ici que celles

concernant des auteurs dont il a été question dans ce livre. Trop peu

importantes par elles-mêmes, elles ne valent que supplémentairement.

[Pg 241]

FRANCIS JAMMES

=Almaïde d'Etremont=

On ne lit pas le Francis Jammes; on le respire; on le hume; il pénètre

en vous par les sens. Il rappelle ces balsamines d'Espagne, de qui,

non seulement la fleur est parfumée, mais aussi la feuille et la tige;

émotion, volonté, pensée, tout, en M. Jammes, n'est que poésie et

parfum. _Clara d'Ellébeuse_ sentait le buis et la pervenche; _Almaïde_

est plus sauvagement et plus voluptueusement embaumée. De ces deux

petits livres, je ne sais lequel je préfère et ne pourrais choisir

entre eux; et l'on ne peut avec eux restreindre sa louange ou limiter

son blâme; autant ne les aimer pas du tout, que de ne les aimer qu'à

demi. Sitôt que l'on veut critiquer, on hésite: défauts ou qualités se

fondent; il n'y a plus défaut ni qualité. Sitôt que l'on veut louer,

il faut louer tout Francis Jammes. Dès qu'on se laisse aller à lui, il

semble que lui seul soit poète.

[Pg 242]

SAINT-GEORGES DE BOUHÉLIER

=La Tragédie du Nouveau Christ=

J'estime M. de Bouhélier; c'est pourquoi je voudrais qu'il me fut

permis de ne parler point de sa nouvelle tragédie; évidemment elle

le trahit. Mais les fervents dont il s'entoure, et lui-même il faut

l'avouer, ne nous permettent pas le silence; car loin d'en savoir gré,

ils l'appellent «conspiration».

Que l'œuvre d'art soit chose ardue, et qu'il ne suffise pas pour la

faire de s'en croire infiniment capable, c'est ce que M. de Bouhélier

semble désirer n'apprendre qu'à ses dépens. Je ne veux point douter

encore qu'avec ses remarquables dons, il ne soit à la fin capable de

tenir ce qu'il nous promet. J'avoue pourtant, hélas! qu'à chaque œuvre

nouvelle, ma confiance diminue. En effet, loin de reconnaître que

jusqu'à présent ses promesses restent ce qu'il nous a

[Pg 243]

donné de plus fameux, M. de Bouhélier et la majeure partie de ses

naturistes semblent se refuser à comprendre que n'ait pas cessé notre

attente, s'étonner que _la Route Noire, la Victoire_, et _le Nouveau

Christ_, ne nous aient pas rassasiés.

Vraiment M. de Bouhélier n'exige-t-il pas plus de lui? Ne s'estime-t-il

donc pas autant qu'il nous avait appris à faire?--Que ne reconnaît-il

simplement que son roman ne valait pas grand'chose, que ses deux drames

ne valent rien. Je pourrais penser aussitôt: Bah! qu'importe! Flaubert

n'a-t-il pas déchiré cinq livres avant d'avoir écrit la _Bovary_?

[Pg 244]

HENRI DE RÉGNIER

=Les Amants Singuliers=

Que la «Double Maîtresse» de M. de Régnier m'ait au premier abord assez

fâcheusement surpris, peut-être ma prédilection pour la grave Hertulie

des premiers contes l'expliquait-elle; mais le temps passe; la belle

figure du poète plus minutieusement et plus complètement se dessine;

certains traits indistincts d'abord, ou inexpliqués, s'accentuent, et

l'on comprend enfin qu'on ne pourrait supprimer, ou même souhaiter

différente, aucune ligne de son œuvre sans fausser aussitôt toute

l'expression du visage,--dont un des plus mystérieux attraits est de

sembler toujours morose et grave lorsqu'il parle au présent, toujours

souriant et bizarre lorsqu'il s'occupe du passé--comme s'il indiquait

par là qu'il ne restera rien des

[Pg 245]

plus hautains soucis, qu'une plus ou moins belle apparence, que les

peines les plus profondes, ne se manifestant jamais qu'à la surface,

pourront sembler plus tard peu sérieuses, et que tout aboutit enfin à

un assez plaisant mirage.

«Cette fièvre appelée vivre», comme disait Edgar Poe, et tant

d'angoisse passionnée, se vêt de drame puis se retire, n'abandonnant

au souvenir qu'une dépouille diaprée, comme le flot abandonne à la

plage les belles coquilles vidées. Des drames les plus surprenants

nous ne touchons que l'apparence; le reste est supposition. _Balthazar

Aldramin_, _la Femme de Marbre_, _le Rival_, les trois contes qui

composent ce dernier livre, sont des coquilles merveilleuses d'éclat,

de ligne, de coloration; chacune concrétise un drame, en devient la

forme parfaite, et en garde une tache de sang. Pourquoi souhaiterait-on

que l'angoisse et la fièvre les viennent habiter de nouveau?

[Pg 246]

OCTAVE MIRBEAU

=Les Vingt-et-un jours d'un Neurasthénique=

Je ne me plaindrai pas que, d'un bout à l'autre de l'œuvre de

M. Mirbeau, il n'y ait pas un honnête homme; je m'en passe très

volontiers. Si M. Mirbeau n'en peint point, c'est apparemment qu'il

saurait mal les peindre; c'est aussi qu'il ne s'y intéresse pas.--M.

Mirbeau est fait de la curieuse étoile de ces satiristes, qui semblent

n'exister qu'en raison de ce qu'ils attaquent. Les monstres leur

sont absolument indispensables. Que feraient-ils sans eux?--Ils en

inventeraient à plaisir.--C'est ce que fait M. Mirbeau. Il s'arc-boute

contre sa lance; ce dont il a besoin, c'est de motiver sa posture: peu

lui chaut que l'ennemi soit vrai. Il a bien plus beau jeu avec ceux

qu'il invente. Ah! comme il les ridiculise! Comme il s'irrite

[Pg 247]

bien des bosses qu'il leur met! Il semble s'y piper lui-même. Son

têtu procédé d'outrance lui fournit des guignols qui ne manquent pas

de laideur. Quand il leur prête un nom connu, les baptise Sarcey,

Emile Ollivier, Leygues, et nous les veut bailler pour portraits, il

irrite: il ne sait pas _voir ressemblant_. Dès qu'il ne les nomme plus

que Fistule, que Chomassus, Tarte ou Portpierre, il devient vraiment

amusant: peu nous importe alors qu'il imagine, ou s'imagine copier.

Les dialogues sont nets, inégaux, mais parfois très bons; les récits

parfois vigoureux. Si tout le chapitre de _Fistule_ est stupide

péniblement, tout le chapitre de _Portpierre_, l'épisode du hérisson,

certains des récits chez Triceps, d'autres encore sont bien menés,

curieux et pressants.[1]

[1] La nouvelle pièce de M. Mirbeau: _Les Affaires sont les affaires_,

paraît, comme achève de s'imprimer ce volume. J'eusse voulu exprimer

mieux que dans une note tout le bien que je pense de cette belle œuvre,

excellente en plus d'un endroit.

[Pg 248]

[Pg 249]

IN MEMORIAM

[Pg 250]

[Pg 251]

STÉPHANE MALLARMÉ

Octobre 1898.

Stéphane Mallarmé est mort.--Notre cœur est empli de tristesse.

Comment parlerais-je aujourd'hui de rien d'autre? La figure si belle

qui disparaît vit presque encore; nous sentons encore plus à présent

combien elle était unique; c'est d'elle, avant qu'elle soit plus

écartée, que je voudrais parler surtout, et de son exemple admirable.

On a tout le temps désormais pour parler de son œuvre; ceux qui

viendront après nous pourront mieux en parler encore; elle couvre ce

nom très aimé d'une gloire sans rumeur, mais pure; tout y est d'une

beauté sans tristesse et presque sans humain émoi; d'une tranquillité

déjà et d'une sérénité immortelle;--la plus belle des gloires,--la plus

belle et la plus amère des gloires.

[Pg 252]

Car même devant la mort, les moqueries et les mauvais vouloirs n'ont

pas désarmé; et il est à penser que longtemps encore la sottise, la

légèreté d'esprit, la suffisance ne pardonneront pas à ce qui par son

éclat seul, et simplement en paraissant, les humilie[1].

Prétextes: Réflexions sur quelques points de littérature et de morale · 第 10 / 13 段