toute, réussi,--et peut-être ce livre montre-t-il d'aussi nombreuses
qualités que nous pouvions croire et attendre,--mais ces qualités
extrinsèques
[Pg 204]
ne semblent cultivées et poussées qu'en vue d'un effet plus connu; nous
regrettons alors des défauts plus charmants; nous cherchons tristement
en vain ce que tant nous aimions dans _Hertulie_ et les délicates
merveilles du _Trèfle blanc_, ce souci, cette grâce morose, cette tenue
un peu guindée mais digne et donnant plus d'attrait encore au lieu des
sensations ingénues.
Mais il importe de situer le livre dans l'œuvre, de comprendre la
personnalité de M. de Régnier tout entière et d'admettre que l'auteur
de _Tel qu'en songe_ soit aussi l'auteur de _la Double Maîtresse_.
Aussi bien saurais-je montrer que M. de Régnier seul pouvait l'écrire,
et que ce livre était en lui tout préparé.--«Je ne sais trop, pour dire
vrai, confesse-t-il dans sa préface, d'où j'ai été conduit à écrire
ce singulier roman, ni par où il m'est venu à l'esprit. Ce qui est
certain, c'est qu'il y trouva presque à mon insu de quoi m'imposer
son autorité et me contraindre à faire droit à ses exigences.»--On
peut donc aimer ou n'aimer point ce livre, le critiquer ou le louer,
l'admirer ou le déplorer au contraire, mais pour s'en étonner, il faut
avoir mal compris tous les autres. Voilà pourquoi, bien qu'ayant lu _la
Double Maîtresse_ avec plus de
[Pg 205]
curiosité que d'intérêt,--d'abord parce que les anecdotes piquantes
dont la suite immotivée fait le livre sont plus curieuses
qu'intéressantes, puis surtout parce que j'estime qu'il était plus
curieux qu'intéressant que M. de Régnier l'écrivit--je n'en fus pas
autrement étonné.
Qui connaissait M. de Régnier n'ignorait pas qu'il réservait en lui,
avec particulière intelligence, un don, sinon de psychologue, au sens
plutôt russe du mot, du moins d'observateur à la manière française,
et qu'il collectionnait misanthropiquement, comme La Bruyère ses
_Caractères_, tout ce que la mouvante nature humaine pouvait lui
présenter de bizarre, de fantasque, de maniaque ou de disconvenu.
L'effet lui importait, plus que la cause; chercher d'y remonter,
n'était-ce pas risquer de réduire une diversité qui par elle-même
amusait; plus peintre que musicien, son esprit se refusait toute
synthèse; par raison d'art sa connaissance restait extérieure et
pour cela très variée.--C'est ce don qui dans _la Double Maîtresse_
s'exagère avec minutie, mais c'est à lui déjà que nous dûmes ce
chef-d'œuvre qu'est l'historiette des _Petits Messieurs de Nèvres_ et
certaines pages de _Monsieur d'Amercœur_, la moins bonne des œuvres de
M. de Régnier, mais une des
[Pg 206]
plus significatives. La grâce d'une mythologie de quinconces et la
poudre du siècle dernier s'y mêlaient; les petits dieux et les déesses
luttaient encore, marbre ou chair, et cette lutte, qu'ils livraient
bien un peu je pense en l'esprit même de l'auteur, faisait presque le
sujet du livre; et parfois le contact était exquis, du marbre ou de la
chair faunesque avec une costumerie, qui pourrait bien être historique,
mais qui paraît seulement surannée. Ici les culottes courtes et les
tabatières à vignette ont complètement chassé ce qui restait encore de
divin; une licence polissonne remplace cette sorte de demi-chasteté qui
peut-être devait sa décence à ce qu'elle gardait d'irréel.
Le libertinage obstiné des romans du XVIIIe siècle avait pour excuse,
pour prétexte ou pour raison d'être les mœurs du temps qu'ils
représentent (si tant est qu'il n'ait pas contribué à les faire); je ne
vois pas ce qu'il «représente» ici. Ce livre est un amusement d'auteur
admirablement doué pour décrire. Le récit est trop objectif, trop
parfait pour qu'on soupçonne un seul instant une satire; le charme, ou
le brillant du moins, en est si vif qu'il ferait presque naître des
regrets pour ces mœurs un peu disparues--regrets fâcheux je pense, car
il y eut à cette époque et dans tous ces petits
[Pg 207]
romans pour la peindre, et dans ce livre enfin, habile à la
ressusciter, plus de goût que d'intelligence, plus d'esprit que
d'émotion, plus de débauche que de sensualité profonde, de gourmandise
que d'appétit réel.--Cette époque, de grands et graves esprits la
sauvèrent. Que resterait-il d'elle, sans eux? On les accuse d'avoir
fait la Révolution; mais c'était empêcher une dissolution. Dans ce
roman galant, rien ne l'empêche; que dis-je? tout y porte et tout la
favorise; le cynique Lamparelli, cardinal romain, l'épicurien Hubertet,
abbé de France, vilainement ou délicatement y travaillent; elle emplit
le livre, l'émeut, en fait le principal délice, elle y est peinte avec
beaucoup d'attrait.
Que Nicolas de Galandot, à Pont-aux-Belles d'abord, avec sa cousine
Julie, puis à Rome, avec la belle et très facile Olympia, se soit
appris piteusement qu'il était peu fait pour l'amour, c'est ce qui
donne son titre au livre, comme l'explique vers la fin cette phrase:
«Qui eût pensé que le pauvre gentilhomme servait, en une _double
maîtresse_, le fantôme d'un amour unique et deux fois vain?»--Mais
l'histoire de Galandot ne tient que la moitié du volume; celle de M. de
Portebize s'y mêle de la façon la plus inattendue,--ou
[Pg 208]
plutôt ne s'y mêle pas, mais la coupe; et les deux histoires, qui se
passent à quelque cinquante ans de distance, alternent; les chapitres
II et IV sont consacrés à Nicolas de Galandot; les chapitres I, III
et V à François de Portebize, son neveu et son héritier. Le neveu n'a
pas connu l'oncle, et c'est pourquoi l'on nous raconte son histoire;
mais comme il n'apprend l'existence de son oncle qu'en apprenant aussi
sa mort, aucun rapprochement n'est possible; les deux histoires ne
se rejoignent pas. Un seul des personnages passe de l'une à l'autre;
c'est l'abbé Hubertet qui, vers 1730, s'occupait de l'éducation du
petit Nicolas, tout en mangeant les savoureuses poires de madame de
Galandot; François de Portebize plus tard le retrouve à Paris, où il
élève, pour les ballets de l'Opéra et pour les plaisirs de François,
la jeune et charmante Fanchon. Et sinon, d'une histoire à l'autre, à
peine un rappel, un écho, comme une très lointaine résonnance; et gêne
et plaisir à la fois naissent de cette juxtaposition si spécieusement
délicate.--J'oubliais l'urne de bronze vert que Galandot d'abord envoie
de Rome à son vieux maître; Hubertet mort, Portebize l'hérite; dans
sa fraîche Folie de Feuilly, les colombes de Fanchon s'y posent; «On
entendait sur le métal le grincement
[Pg 209]
des pattes écailleuses ou le frottement du bec de corne. Puis l'oiseau
s'envolait, et le vase seul restait debout.»
Je ne raconte point ce livre; ce serait tâche trop ardue. Les petits
événements qui s'y suivent sont presque d'égale importance; le récit
en est si bien fait qu'on n'en pourrait rien supprimer. L'amusement
que j'y pris fut vif, mais successif; chaque perle de ce collier me
plut parce qu'elle fut charmante déformé ou brillante, mais je n'en
pus saisir fortement le lien; c'était plutôt de l'une à l'autre la
fine attache d'une convenance esthétique, qu'une intime nécessitation;
de sorte que, le livre lu, je n'en aurais pu rien retenir qu'un
miroitement de parure, si chaque figure d'acteur et chaque événement
du récit n'était décrit de manière si vive, qu'il imposât sa vision
précise à l'esprit. C'est le pauvre M. de Galandot, qui promène au
soleil de Rome son impuissance résignée; c'est Julie de Mausseuil que
corrompt le vieux Portebize; c'est le ménage du Fresnay, c'est ...
le roman ne se raconte pas, il s'énumère... C'est le vieux Galandot,
le père, qu'on ne fait qu'entrevoir mais dont il nous est dit qu'«il
n'avait guère de goût que pour le jeu,
[Pg 210]
moins ceux de cartes que tels autres, non les échecs par exemple
dont la difficulté le fatiguait vite, mais les jonchets qui le
divertissaient infiniment. De sa belle main sortant des dentelles de
la manchette, il débrouillait l'enchevêtrement capricieux des petites
figures taillées dans l'os ou l'ivoire et mettait à cette tactique une
patience et une dextérité remarquables.» Et si je cite cette phrase
charmante c'est que l'intrigue même du livre aux délicates figures
m'apparaît, patiemment et dextrement débrouillée, comme le jeu de
jonchets de l'auteur.
Voilà donc ce singulier livre, à la fois déplorable et plaisant. Que si
celui qui vient de lire ces lignes hésite et doute si je l'aime ou non,
c'est bien que je doute moi-même.--Sur un de ses tout premiers livres,
M. de Régnier a mis en épigraphe cette parole des Goncourt: «On n'écrit
pas les livres qu'on veut.» Quand je me souviens bien de ce mot, j'ose
aimer _la Double Maîtresse_[1].
[1] V. p. 244.
[Pg 211]
Dr J. C. MARDRUS
=Le Livre des Mille Nuits et une Nuit=, tome IV, traduction littérale
et complète du texte arabe.
On peut aimer ou ne comprendre point la Bible, aimer ou ne comprendre
point _les Mille Nuits et une Nuit_, mais, s'il vous plaît, je
partagerai la foule des pensants en deux classes, à cause de deux
formes inconciliables d'esprit: ceux qui devant ces deux livres
s'émeuvent; ceux devant qui ces livres restent et resteront fermés.
Faut-il les plaindre? non; sans doute qu'ils ont d'autres joies. Mais
avec eux je ne saurais bien m'entendre; ce qui les intéresse surtout,
ne m'intéresse pas beaucoup, et, réciproquement, quand ils m'écoutent
c'est qu'ils se trompent; je commence un malentendu.
Par la grâce de quelles conjonctures heureuses, le
[Pg 212]
Dr Mardrus, à la fois oriental et roumi, arabisant d'enfance et sûr
lettré français, se trouve-t-il, avec les droits d'unique héritier
légitime, naître pour nous montrer cette littérature admirable; moi
naître juste à temps pour l'écouter et pour le lire ... c'est ce dont
je ne me lasserai point de nous féliciter tous deux.
Dans les _Mille Nuits et une Nuit_, comme dans la Bible, un monde,
un peuple entier s'expose et se révèle; le récit n'a plus rien de
personnellement littéraire, et seules les parties lyriques sont pour
nous dire qu'un homme était là, qui chantait. Le récit est de la
voix même du peuple; c'est _son_ livre, et c'est tous ses livres, sa
littérature, sa Somme; il n'a produit rien d'autre que cela.--Que
m'importe dès lors que le conte ici parfois traîne, qu'une souplesse
manque à ce contour, que parfois tel sanglot soit trop bref; que tel
rire paraisse un peu rauque; il ne s'agit plus de la Grèce et de sa
souriante eurythmie, de Rome et de sévérité latine; c'est une autre
race qui parle; il faut la prendre telle, ou ne pas l'écouter du
tout; on lit ce livre comme on voyage; partons-nous, que ce soit sans
bagages; il faut n'emporter rien, oublier tout; ici comme à Baghdad
l'habit européen fait tache; si
[Pg 213]
l'on ne peut d'abord s'y vêtir à l'arabe, alors il faut y entrer nu.
J'eus la chance d'entrer nu dans ce livre: je veux dire que c'est, je
crois, avec la Bible, le premier livre que j'ai lu. Contes charmants!
Je racontais ailleurs l'enchantement de ma première enfance... Pourtant
qu'en connaissais-je! que ce qu'une première traduction, apprêtée à
l'excès, réformée, voulait bien m'en laisser connaître. Heureusement!
car cette traduction de Galland devait laisser à celle de Mardrus sa
fleur, toute son authentique saveur et comme sa virginité. Je retrouve
à la lire aujourd'hui une surprise aussi parfaite et tout mon enfantin
plaisir.
D'abord j'entrai nu dans ce livre; à présent je m'y vêts à l'arabe.
J'oublie passé, futur, lois, religion, morale et littérature, et
contrainte; j'emplis de moi la minute présente, et, comme je fais en
voyage, j'ai soin surtout de ne pas me faire remarquer,--pour ne plus
trop me remarquer moi-même. Au bout de peu de temps je m'aperçois que
c'est sans peine; je n'ai pour ressembler à tout, ici, qu'à me laisser
aller à moi-même, jusqu'à redevenir _naturel_. Non point que je me
découvre des goûts très particulièrement arabes, mais bien parce que
les us de chacun sont ici très
[Pg 214]
généralement et naturellement humains. Ici,--non plus comme en la
Bible,--aucune menace divine n'y contrefait l'homme à plaisir. Ici
l'instinct seul, charmant ou vil, propose ce qu'Allah favorise ou non.
--Un seul récit, dans ces quatre volumes, un court récit de quatre
pages, qui semble de tradition différente et comme une importation,
donne un exemple d'abstinence: Un berger très pieux, dans une Thébaïde,
est tenté. Allah, pour l'éprouver, permet que le visite une riante
adolescente «qui pouvait bien passer aussi pour un adolescent». La
grotte en est du coup parfumée, et le berger sent «sa vieille chair
frissonner», mais résiste; l'adolescente insiste; Le berger résiste
toujours, puis enfin se retourne «entièrement du coté du mur»,
c'est-à-dire, je pense, du côté de Dieu,--de sorte que l'adolescente
presque à bout de charmes s'écrie: «O saint berger! bois le lait de
tes brebis; et habille-toi de leur laine, et prie ton Soigneur dans la
solitude et dans la paix de ton cœur!»--puis disparaît. Et le vieux
Sultan Schahriar, que cette morale imprévue déconcerte, s'écrie, un
instant alarmé: «En vérité, Schahrazade, l'exemple du berger me donne à
réfléchir! Et je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux pour moi me retirer
aussi dans
[Pg 215]
une grotte...» Heureusement que bien vite il ajoute: «Mais je
veux d'abord entendre la suite de l'Histoire des Animaux et des
Oiseaux!»--de sorte que le cours un instant troublé du récit continue
et que Schahriar, à la nuit suivante, peut dire: «O Schahrazade, les
paroles ne font que me confirmer dans le retour vers des pensers
moins farouches.»--Schahriar, sultan luxurieux, que vous avez raison
d'écouter plus longtemps les histoires! quel mauvais saint vous eussiez
fait!
Aussi bien les «paroles des animaux et des oiseaux» sont charmantes.
--«Mais que peuvent bien dire les animaux et les oiseaux? questionnait
d'abord Schahriar; dans quelle langue parlent-ils?--En prose et en
vers, dans le pur arabe», répond Schahrazade aussitôt. Et quand les
animaux ont parlé:
«Que leurs propos sont admirables! ne peut se retenir de crier
Schahriar,--et que ces animaux sont bien doués!»--Pourtant le paon
et la paonne, l'oie, le chameau, le cheval, l'âne ont parlé si
_naturellement_ que l'on ne peut imaginer pour eux d'autres paroles, et
que ces seyantes paroles on ne peut les prêter qu'à eux.
[Pg 216]
Entre tous leurs propos, ceux de l'âne sont remarquables. Il conte ce
qu'a fait de lui l'homme; il se plaint:
«Sache, en effet, dit-il au jeune lion,--sache que je lui sers
de monture!» puis il décrit au lion chaque pièce de son pauvre
harnachement. «Et c'est alors, ajoute-t-il, que lui me monte, et que,
pour me faire aller plus vite que je ne peux, il me pique le cou et
le derrière avec un aiguillon. Et si, fourbu, je fais mine d'aller
moins vite, il me lance d'effroyables malédictions et des jurons qui
me font frissonner, tout âne que je suis, car devant tout le monde
il m'appelle: «E...! f... de p...! f... d'e...! le c... de t. s...!
coureur de femmes!!»--M. Mardrus écrit les mots en toutes lettres. On
le lui reprocha. C'est absurde.--On lui dit (ce fut spécieux) que ces
mots, si gros dans notre langue polie, n'ont plus là-bas même valeur;
qu'ils sont d'usage si courant que personne ne s'en étonne (et le peu
que je sais d'arabe me permit de les reconnaître, en effet, sur les
lèvres de petits et purs enfants); qu'il s'agit pour le traducteur
de trouver des équivalents; qu'il fallait traduire par exemple: f...
de p... par: «bouffi!» et: le c... de t. s... par: «chameau!» C'est
absurde! Car l'âne alors se serait-il
[Pg 217]
scandalisé? Tant pis pour eux si les critiques sont des ânes.
D'après eux il aurait fallu, sous prétexte qu'un vocable «courait»,
enlever à la langue arabe toute sa spéciale saveur. Il est certain que
chaque langue est farcie de métaphores si «courantes» qu'on n'en peut
rattraper le premier sens; l'image sous le mot se recule, s'éteint
enfin complètement; le costume élégant et rare devient habit de
chaque jour. C'est pourquoi bien des phrases ici, qui nous paraissent
de goût puissant ou de grâce plaisante, ne sont plus que banales
formules là-bas.--Si Mardrus, comme on s'en est plaint, redonne à
chaque locution sa complète valeur, son relief, faut-il l'en blâmer?
Certes pas! S'il traduisait l'œuvre d'un homme, il pourrait avoir tort
parfois, et prêter à l'auteur, ce faisant, trop d'intentions et de
sens;--mais ici l'œuvre est anonyme; encore un coup c'est un peuple qui
parle; sa langue il l'a lui seul formée: en redonnant à chaque mot sa
valeur complète et native, le Dr Mardrus à la fois nous permet d'entrer
mieux dans la pensée même du peuple, dans sa pensée _en formation,_--et
fait œuvre de bon écrivain.
«A un monde faire connaître un autre monde»,
[Pg 218]
telle est sa légitime prétention. C'est là ce qu'il promet et que nous
désirons. Par des _équivalents_, fussent-ils très exacts, qu'eût-il
montré de tout cela? Tout au plus eussions-nous pu juger, lisant ces
contes en une telle adaptation, de leur «vraie valeur littéraire»;
précisément ils n'en ont point; ou du moins ce n'est pas par là qu'ils
importent.
Et voilà comment et pourquoi le Dr Mardrus, d'un texte arabe parfois
de langue très banale et lâchée, nous donne une version sans cesse
prestigieuse.
J'aurais à dire, de ce dernier volume et des trois autres, des choses
en grand nombre encore,--mais douze volumes doivent suivre et je
voudrais me réserver, craignant d'avoir à louer plus que je ne saurai
de louanges.
=Le livre des Mille Nuits et Une Nuit=, tome VI. Traduction littérale
et complète du texte arabe, par le Dr J-C. MARDRUS.
Cinq volumes ont déjà paru. Aujourd'hui voici le sixième et nous
gardons, comme nous garderons encore pour les dix autres, un étonnement
non lassé.
Ici, pour la première fois, nous voyons apparaître
[Pg 219]
enfin la figure d'Abou-Nowas, de cet extraordinaire poète, ivrogne,
pédéraste, libertin, demi-fou de Haroun Al-Rachid, aussi connu par
ses bons mots, ses facéties, que par ses vers--dont, aux échoppes des
libraires, pour deux sous, les petits enfants de Tunis achètent la
scabreuse et populaire histoire, comme les petits enfants sages, ici,
celle de Duguesclin ou Bayard. C'est Abou-Nowas qui disait, comme
Haroun Al-Rachid lui demandait, à lui qui la pratiquait si bien, de
parler un peu de l'ivresse:
--«Sire, comment le ferais-je: mon ivresse, je ne la peux point voir;
et quant à celle des autres comment la connaîtrais-je?--Sur la natte
de la taverne, je suis toujours le premier ivre et le dernier.» Mais
l'aventure qu'aujourd'hui rapporte de lui la sultane ne satisfait
pas Schahriar: c'est, je crois, la première nuit qu'il se fâche, et,
tandis que la petite Doniazade enfonce son visage dans le tapis pour
tâcher d'y étouffer son rire, le roi s'écrie: «Je n'aime pas du tout
cet Abou-Nowas-là! Si tu tiens absolument à avoir la tête coupée sur
l'heure, tu n'as qu'à continuer le récit de ses aventures. Sinon, et
pour achever de nous faire passer cette nuit, hâte-toi de me raconter
une histoire de voyages; car depuis le jour où, avec mon frère
[Pg 220]
Schahzamân, roi de Samarkand Al-Ajam, j'ai entrepris une excursion aux
pays lointains, à la suite de l'aventure avec ma femme maudite, dont
j'ai fait couper la tête, j'ai pris goût à tout ce qui a rapport aux
_voyages instructifs._» Suit le célèbre récit de _Sindbad le Marin_.
D'autres discuteront, diront si ce conte est d'une tradition
différente. Dans une brève et mordante réponse à quelques impertinents
chamailleurs, le docteur Mardrus nous annonce qu'il «se réserve, une
fois tout son ouvrage publié, de faire paraître une vue d'ensemble
sur les Mille Nuits et Une Nuit, en un volume pesant, documenté et
suffisamment indigeste pour faire le bonheur des vénérables savants».
C'est nous engager sagement à prendre d'ici là un plaisir purement
artistique. Faisons ainsi. Nous ergoterons après.
Aussi bien, de toutes celles des Nuits, la figure vieillie de Sindbad
est-elle une des plus admirables. Nulle obscénité dans ce récit; cela
change. C'est donc celui qui nous surprend le moins dans sa traduction
nouvelle; mais c'est aussi celui, je crois, dont cette nouvelle
traduction fait le plus négliger toutes les traduction précédentes. Je
veux dire que, dans quelques
[Pg 221]
récits d'intrigue plus amoureuse et plaintive, certaine grâce atténuée
que, facticement, laissait traîner Galland, pouvait y plaire. Ici plus
rien de doux, de languissant n'était possible: le récit de Mardrus se
superpose point par point au récit de Galland, le remplace absolument,
le supprime.
Je ne peux raconter à neuf ces aventures que chacun connaissait déjà,
que les lecteurs de cette revue[1] ont eu le plaisir de goûter avec
toute leur saveur nouvelle, ici même. Cette saveur persiste dans
l'esprit, l'embrume et l'engourdit comme fait la vapeur subtile et
capiteuse de certains aromates d'Orient. Que nous sommes loin de la
Grèce! ici même où, par l'Odyssée, nous en pourrions le plus approcher.
Mais Sindbad, πολυτλας comme Ulysse, n'a pour l'attendre aucune
Ithaque, aucune femme, aucun fils, aucun chien. Ce ne sont pas non plus
les sentiments qui le gênent. Nul être plus libre, plus détaché de
tout, plus flottant. Même il n'a, semble-il, d'autre «figure» que celle
que ces aventures vont lui faire; il paraîtrait sans caractère aucun,
n'était cette passion unique qui précisément le précipite à l'aventure:
une inlassable curiosité.--Cette
[Pg 222]
passion tient, non seulement dans l'histoire de Sindbad, mais dans
tous ces récits arabes, tant déplacé qu'il semble, par comparaison,
qu'elle n'en tienne aucune dans notre littérature, dans nos mythes,
ou dans nos récits populaires. La curiosité de Pandore, celle d'Eve,
celle de Psyché est de nature si différente! Combien elle est ...
occidentale--il y aurait beaucoup à dire là-dessus. Orientale serait
celle de l'épouse de Barbe-Bleue, celle de la Marienkind des contes
populaires allemands, mais combien pâle elle apparaît, et tremblante,
et doutant de soi, auprès de celle de Sindbad, des trois saâlik,
de Kamaralzamân. Remarquons d'ailleurs que, dans la tradition de
l'occident, la curiosité est réservée aux femmes, et que les hommes n'y
ont pas droit. C'est qu'ici la curiosité est faiblesse. Elle est toute
audace là-bas. C'est une sorte d'avidité de l'esprit et des sens qui
détériore le goût du présent au profit de la plus chanceuse aventure;
c'est un désir de risque qui devient d'autant plus aigu que le confort
où l'on vit est plus grand. Sindbad possède de nombreux biens; il les
dissipe plus vite encore qu'il ne s'en lasse; il semble ne goûter dans
le luxe et dans l'abondance qu'un sentiment de satiété, d'ennui, qui
précisément le dispose à partir. Ses aventures,
[Pg 223]
sept fois, sont cruelles; sept fois il se repent d'être parti; chaque
fois que s'offre à lui une façon de mourir nouvelle, celle qu'il venait
d'éviter lui paraît aussitôt maintes fois préférable; n'importe! rien
ne peut le lasser, quand il possède, de risquer, quand il n'a rien,
de conquérir. Rien du guerrier d'ailleurs; il reste commerçant dans
l'âme; pas plutôt échappé à la mort, il trafique; son courage est
tout négatif; c'est une résistance simplement; il se défend très bien
et s'obstine à ne pas mourir avec grande ingéniosité. «Mon premier
mouvement, dira-t-il après une nouvelle épreuve, fut d'aller me jeter
à la mer pour en finir avec une vie misérable et pleine d'alarmes plus
terribles les unes que les autres; mais je m'arrêtai en route, _car mon
âme n'y consentit pas, étant donné que l'âme est une chose précieuse_;
et même elle me suggéra une idée à laquelle je dus mon salut.»