»Mais celui-là seul, qui est le premier, doit absolument se tuer;

sans cela, qui donc commencera et prouvera? C'est moi qui me tuerai

absolument, pour commencer, et pour prouver. Je ne suis encore Dieu que

par force, et je suis malheureux, car je suis _obligé_ d'affirmer ma

liberté. Tous sont malheureux parce que tous ont peur d'affirmer leur

liberté. Si l'homme jusqu'à

[Pg 180]

présent a été si malheureux et si pauvre, c'est parce qu'il n'osait

pas se montrer libre dans la plus haute acception du mot et qu'il

se contentait d'une insubordination d'écolier... La crainte est la

malédiction de l'homme... Mais je manifesterai mon indépendance, je

finirai et j'ouvrirai la porte. Et je sauverai. Cela seul sauvera

tous les hommes et transformera physiquement la génération suivante;

car autant que j'en puis juger, sous sa forme physique actuelle il

est impossible à l'homme de se passer de l'ancien Dieu. J'ai cherché

pendant trois ans l'attribut de ma divinité, c'est _l'indépendance_!

C'est tout ce par quoi je puis montrer au plus haut degré mon

insubordination, ma nouvelle et terrible liberté. Car elle est

terrible. Je me tuerai pour affirmer mon insubordination, ma nouvelle

et terrible liberté!»

Kiriloff se tue, Pierre «devient tzar».--Nietzsche sombre dans la

folie, vive à présent son superuomo!

Je sais bien que Dostoievsky met ces paroles dans la bouche d'un

fou; mais peut-être une certaine folie est-elle _nécessaire_ pour

faire dire une première fois certaines choses;--peut-être Nietzsche

l'a-t-il senti. L'important, c'est que ces choses-là soient dites; car

maintenant il n'est plus besoin d'être fou pour les penser.

[Pg 181]

Mais lorsque des raisonnables viennent dire: c'est un malade; des

orthodoxes: sa folie finale condamne son système--je proteste et dis

que ce sont les mêmes qui criaient au Christ sur la croix: «Si tu es

le Christ, sauve-toi toi-même.» Il y a là une grave incompréhension.

Je ne veux plus savoir ici ce qui est cause et ce qui est effet; et je

préfère dire que Nietzsche _s'est fait fou_. Et pour écrire de telles

pages, peut-être fallait-il consentir d'être malade[6]: c'est une forme

de dévouement. Les livres de Lombroso ne gênent que les sots.--La

raison de Nietzsche au début de la vie s'y propose une tragique partie

dont sa raison même est l'enjeu. Il joue contre lui-même, perd la

raison,--mais gagne la partie; il a gagné, _puisqu'il_ est fou.

Nietzsche a voulu savoir, et jusqu'à la folie; sa clairvoyance fut de

plus en plus aiguë, cruelle, délibérée. A mesure qu'il voyait plus

clair, il prônait davantage l'inconscience. Nietzsche voulait la joie

à tout prix. De toute la force de sa raison il se poussait à la folie,

comme vers un refuge. Que son génie surmené

[Pg 182]

s'y repose!--L'an passé, j'ai lu, dans _les Débats_ je crois, un court

article où l'on parlait de Nietzsche. On le montrait près de sa sœur,

distrait, insouciant, point triste.--«Il cause avec moi, disait sa

sœur, et s'intéresse à tout autour de lui, tout comme s'il n'était

pas fou--seulement il ne sait plus qu'il est Nietzsche. Parfois, le

regardant, je ne peux retenir mes larmes; il dit alors: _Pourquoi

pleures-tu? Est-ce que nous ne sommes pas heureux?_»

Au revoir, chère amie!--Dieu vous mesure le bonheur!

_Paris, 10 décembre 1893._

[1] Wyzewa.--_Revue bleue_ du 7 novembre 1891. Wyzewa.--_Ecrivains

Etrangers_ (Perrin), février 1896.

[2] _Par delà le bien et le mal; Ainsi parlait Zarathustra_ (Mercure de

France).

[3] _Etude sur Auguste Comte_, 1er août 1895.

[4] Lettre pastorale aux nouveaux catholiques de son diocèse, II.

[5] «Si Dieu existe, tout dépend de lui, et je ne peux rien en dehors

de sa volonté. S'il n'existe pas, tout dépend de moi, et je suis tenu

d'affirmer mon indépendance.»]

[6] Guéri! je ne veux pas l'être! Mon esprit est puissant! Je serais

alors abject comme les autres.»

(Faust, _Apostrophe à Chiron_.)

[Pg 183]

QUELQUES LIVRES

[Pg 184]

Ces articles ont paru dans la _Revue Blanche_, au cours de l'an 1901.

[Pg 185]

VILLIERS DE L'ISLE-ADAM

=Histoires souveraines=

Pour la plus grande joie d'un petit nombre, M. Deman en libraire

amateur riche de loisirs et en artiste de haut goût, parachève

parfois une impression nouvelle qu'orne précieusement un Redon, un

Van Rysselberghe, un Renoir. Les livres qu'il nous offre alors avec

lenteur sont beaux, comme furent presque tous ceux de Verhaeren, ou

la récente réédition des poésies de Stéphane Mallarmé; mais jamais la

réussite de M. Deman ne fut plus heureuse que pour cette anthologie de

Villiers.--Sur le papier de moire vert foncé qui la couvre, au-dessus

d'un grand ornement noir, on lit, en caractères d'or: _Histoires

Souveraines_. Ce sont là, prédit l'éditeur, «les vingt meilleurs

contes» de l'inimitable conteur.

[Pg 186]

Je n'ai pu apprendre précisément comment se décida le choix de ces

contes; on parle d'une enquête: ceux des littérateurs qui furent jugés

dignes de s'y connaître auraient envoyé des listes selon leur goût;

ce choix représenterait donc à peu près celui du meilleur public;--on

parle aussi de Mallarmé tout seul... Quoi qu'il en soit, le choix est

bon. Je regrette, il est vrai, pour ma part, l'absence du délicieux

_Sentimentalisme_, de _Sombre récit, conteur plus sombre_, la présence

de _la Voix du Passé_, du _Meilleur Amour_, de _Impatience de la

Foule_--mais j'indique un goût personnel; je préfère le taire ici,

prendre ce livre tel que si ce choix était celui du temps lui-même et

que ce fussent là les _opera quæ supersunt_ de tout Villiers. Aussi

bien, ces vingt contes suffisent-ils pour le connaître; il est là très

entier, tour à tour mystique et passionné, grandiloquent, courtois,

lyrique, oriental, ironique surtout, «cruel», avec toutes les nuances

de la haine, du dédain,--un et divers, satisfaisant enfin et ne nous

déconcertant plus.

Le recul s'est fait vite, ces dernières années; les influences

violentes se succèdent fièvreusement, nous créant _ad hoc_ une espèce

de petit passé provisoire, comme pour donner plus d'élan et plus

d'apparente

[Pg 187]

jeunesse à la nouvelle croyance de l'instant; Villiers qui, tant que

vivait Mallarmé, pouvait inquiéter encore, semble à présent déjà

si loin de nous que je crois en pouvoir parler sans injustice et,

comme l'on dit alors: historiquement. Et peu m'importe alors qu'il

n'apparaisse plus, peut-être, comme une étoile de première grandeur: il

a tiré vers lui d'étroites marées d'enthousiasme; il eut ses fervents,

ses disciples, tout ce qu'il faut pour qu'on le considère comme un

maître; intéressant peut-être d'autant plus qu'il n'y eut pas chez lui

grande invention personnelle, qu'il est lui-même un résultat, mais

qu'en lui convergent en faisceau, s'unissent des influences assez

diverses (faux hégélianisme, wagnérisme, morale hindoue, etc.) et que

des idées flottantes, et pour cela gênantes, se sont trouvées par lui

_artificiées_, poussées à bout et portées à leur point de perfection

littéraire, sinon de maturité réelle.

Oui vraiment: perfection littéraire. Je sais, dans notre langue, peu

de choses aussi belles que le début d'_Amour Suprême_,--et pourquoi ne

pas dire: que le conte tout entier?--Quel juste et délicat mélange de

frivolité, de politesse et d'esprit dans le _Tsar et les grands-ducs_!

la proportion de chaque élément est parfaite--et

[Pg 188]

dans d'autres contes quelle sûreté de _diction_!--Parfois une

insistance inutile et charmante; car les plus belles phrases de

Villiers sont d'ordinaire des phrases de pure _insistance_, savamment

préparées, annoncées, et dont la surprise n'est plus que presque

exclusivement verbale. Souvent deux ou trois pages s'y emploient,

nuançant, graduant l'émotion d'une même idée; la dernière phrase vient,

sans heurt, comme la résolution d'une suite d'accords. L'art littéraire

ne peut être poussé plus loin.--Nulle violence, nulle perturbation de

l'instinct, nulle indiscrétion de la chair; le sang qui rougit aisément

la pâleur de ses très chastes héroïnes coule paisiblement; chaque

passion assagie n'est peinte, chaque mot, chaque cri n'est amené qu'en

vue de l'effet artistique. Le mot _factice_ ici devient éloge, mais

c'est lui qu'il faut qu'on emploie.

Car la phrase ne paraît pas chez lui profondément nécessitée; née

plutôt d'un besoin de parure et de luxe où s'affirme à la fois tout son

amour et tout son mépris de l'_aspect_, elle ne s'identifie jamais avec

l'idée, mais reste comme sa projection sensible, et semble parfois,

postiche, n'être que son prestigieux et chatoyant faire-valoir;

factice--autant, pas plus

[Pg 189]

que ne l'était pour lui toute apparence, tout le rideau diapré de notre

monde phénoménal. «_Sic indutus et ornatus_», citera-t-il.--Parfois,

souvent, le mot limite l'évocation de l'objet qu'il désigne, à sa seule

signification décorative. Non seulement il n'y croit pas, à l'objet,

mais encore veut nous faire sentir qu'il n'y croit pas. Le réel, pour

nous, dira-t-il, est seulement ce qui touche soit nos sens, soit notre

esprit. «Les objets se transfigurent selon le magnétisme des personnes

qui les approchent, toutes choses n'ayant d'autre signification,

pour chacun, que celle que chacun _peut_ leur prêter.--Pour nous ces

candélabres _étaient_, nécessairement, d'un or vierge, etc...» Et

encore: «Nul ne peut posséder d'une chose que ce qu'il en éprouve.» Et

plus subtilement: «Le seul contrôle que nous ayons de la _réalité_,

c'est l'_idée_.» Voilà, plus ou moins déguisé, le sujet même de la

plupart de ces contes, et d'_Axel_, de l'_Eve future_, et de _Tribulat

Bonhomet_.

Est-ce son subjectivisme quasi religieux qui impose à Villiers sa

méconnaissance, quasi religieuse aussi, de la vie? ou au contraire

cette méconnaissance précède-t-elle, lui dicte-t-elle le subjectivisme,

comme pour se justifier? Je ne sais.--La même question

[Pg 190]

peut d'ailleurs se poser, et vainement, pour tous les «écrivains

catholiques». Baudelaire, Barbey d'Aurevilly, Hello, Bloy, Huysmans,

c'est là leur trait commun: méconnaissance de la vie, et même haine de

la vie,--mépris, honte, peur, dédain, il y a toutes les nuances,--une

sorte de religieuse rancune contre la vie. L'ironie de Villiers s'y

ramène.

Villiers parle de «ceux qui portent, dans l'âme, un exil»; «tant que

traîna le simulacre de sa vie», dit Mallarmé, parlant précisément de

Villiers;--car la vie devient alors aisément une sorte de parade,

ironique et déclamatoire, parfois cabotine; et le rôle de l'artiste

est, n'y croyant pas, de jeter sur son néant un prestige,--ou mieux,

d'opposer à ce néant, avoué, une autre vie, un autre monde, monde créé

par lui, _factice_, qu'il prétendra révélateur de l'_idée_ pure que

bientôt il appellera le vrai monde--l'œuvre d'art[1].

Dans un de ses plus beaux contes, dans _Vera_ (quelle intention

déjà dans ce titre!), Villiers nous dit l'histoire d'un jeune homme

surhumainement amoureux de sa femme. Celle-ci meurt. Il n'admet pas que

la

[Pg 191]

mort la lui enlève; il rejette par-dessus la grille du caveau la clef

du caveau où repose Vera. Rentré dans la demeure en deuil, il s'occupe

de son amour; il commence à jouer pour lui-même une amoureuse et

persuadante comédie, feint un dialogue, suppose sans cesse la présence

de la morte; bientôt rien ne manquera plus, qu'elle-même; il parvient,

à force d'amour, à imaginer--bien plus: à forcer, à nécessiter sa

présence. «Le comte avait creusé dans l'air la forme de son amour, et

il fallait bien que ce vide fut comblé par le seul être qui lui était

homogène, autrement l'Univers aurait croulé.» «_Et comme il ne manquait

plus que Vera elle-même_, tangible, extérieure, il fallut bien qu'elle

s'y trouvât.»

Magnificence de l'artiste! L'art suprême supplante l'inexistante

réalité. L'imaginaire Vera devient plus vraie que la vraie Vera

morte.--Ce conte, le premier des _Histoires Souveraines_, est

l'histoire même de l'artiste Villiers.--S'il est vrai que Vera soit

morte et que ce monde est imposteur: vive Villiers!--Mais on peut

estimer que le monde extérieur existe et que Vera ne meurt que parce

que c'est Villiers qui la tue: son art n'apparaît plus alors qu'une

admirable et éblouissante imposture.

[1] «L'auteur a dû modifier un peu le personnage même du Duc de

Portland--puisqu'il écrit cette histoire _telle qu'elle aurait dû se

passer_», dit Villiers en note du _Duke of Portland_.

[Pg 192]

MAURICE LÉON

=Le livre du Petit Gendelettre=

Inconnu d'hier, le très jeune Maurice Léon arrivera-t-il à la célébrité

par ce livre?--Il a pris, sinon la meilleure, du moins la route la plus

courte; il s'est tué.

Autant dire qu'il est mort de ce livre; car nulle cause extérieure à

son suicide, nulle maladie, nulle intrigue, nulle complicité d'amour:

il reste responsable seul, avec ceux qui l'ont fait ainsi, et c'est

dans sa seule pensée, qu'ici minutieusement il expose, qu'il sied

de découvrir la cause de sa mort lente et compliquée, qu'un coup de

pistolet achève. Triste autopsie! qui peut-être n'intéressera que les

spécialistes, psychologues et psychothérapeutes, mais qui intéressera

ceux-là passionnément. A chaque page de ce livre on réfléchit, on

pense: qu'y a-t-il donc de mortel là-dedans?--Et

[Pg 193]

cela seul suffit à dramatiser tout le livre.

Une robuste préface de Paul Adam nous avertit (nul, je pense, ne

pouvait être plus désigné pour antidoter un tel livre) et par des

phrases habilement choisies au cours du livre, nous prépare; puis

commencent sans ordre apparent, et continuent sans gradation sensible,

ces 300 pages où Maurice Léon ne parlera strictement que de lui: «Me

commenter, m'expliquer moi-même, me critiquer si profondément que l'on

n'ait _plus rien à dire_ de moi» ... et si, les 300 pages écrites, le

«petit Gendelettre» s'est tu, c'est qu'il n'aura trouvé sur lui _plus

rien à dire._

De ces pages, excellentes souvent, il est peu dont je n'eusse voulu

souligner quelques lignes; il en est d'assez remarquables pour mériter

de n'ennuyer que les esprits superficiels et que les sots: il en

est qui se juxtaposent, se répètent et font, semble-t-il, double

emploi; mais cette obsédante rétrospection est précisément un des

plus étonnants caractères du livre; il en est dont la forme sèche,

non abstraite pourtant, sans hypocrite attrait, étonne lorsqu'on les

songe écrites avant vingt ans, et leur aiguë pénétration inquiète;

l'intelligence de Léon fut un instrument délicat, un instrument de

précision.

[Pg 194]

«Mon autobiographie, dira-t-il, je la veux froide, méticuleuse; elle

sera douloureuse au fond, douloureuse par l'effort--jamais sûre de

son résultat, doutant de sa sincérité même--vers la vérité nue.»--Une

biographie cela!--Pas un fait, pas une émotion--j'allais dire: pas

une pensée, tant l'étude ou la critique de la pensée tient lieu de la

pensée nouvelle. C'est là l'effort d'Orphée pour apercevoir Eurydice,

et son étonnement déçu de n'en saisir jamais que le cadavre. «La pensée

que j'étudie ne vit pas dans la même atmosphère que ma pensée»; autant

dire: ma pensée, dès que je l'étudie, est morte.

Qu'Orphée n'avançait-il simplement et sans regarder en arrière?

Eurydice suivait si bien!--Que Léon n'écrivait-il simplement, sans

souci de se voir écrire?--Ecrire!--mais écrire quoi? Maurice Léon

n'avait _rien à dire_. Son active pensée fonctionne à vide. Il eut

tôt fait de le comprendre, et dès lors c'est ceci même que de page

en page il dira. Il s'observera, tentera d'observer sa pensée, son

fonctionnement délicat, pour raconter après, non point la première

pensée (encore une fois il n'en a pas), mais l'observation de cette

pensée et tout son travail désœuvré. «Je veux faire le livre où l'on se

fige, où l'on se momifie pour ne pas

[Pg 195]

mourir tout... Je ne pourrai pas être sincère; ce n'est pas moi que je

momifierai pour l'éternité.»

Et dès lors ce souci concomitant l'habite: _être sincère_. Il importe

de constater que ce souci n'habite et ne peut habiter que ceux

précisément qui n'ont _rien à dire_; comprenne qui voudra pourquoi...

Ces quelques phrases de Léon éclairent un peu ce que j'avance: «Je

ne sais si je mens ou si je dis vrai; j'écris, voilà tout...» voici

comment parle l'artiste qui a quelque chose à dire--mais Léon ajoute:

«Suis-je sincère? Eh oui! je suis sincère _comme lorsque j'ai peur de

la mort: peur verbale_, qui ne peut pas se traduire par le plus léger

battement de cœur.»--Peur verbale, émotions verbales ... tout ce que

je dirais ici ne pourrait qu'affaiblir _ses paroles_; aussi bien cette

jeune voix qui s'est tue, je voudrais qu'elle parlât encore: «Le mot,

dit Maurice Léon, ne dérive jamais chez moi de mon émotion, de ma

vision; il paraît par une _spontanéité acquise_ en venir parfois; en

réalité, c'est la nécessité d'écrire, l'habitude qui l'appellent...

Pour l'âme artiste, le mot ne fait que rendre imparfaitement

l'impression ressentie; pour moi il la crée presque; je dis plus que je

n'éprouve.»--Et ailleurs: «Réfléchissez sur votre bonheur, sur votre

jeunesse, et vous

[Pg 196]

n'en jouirez plus qu'en paroles.»--Enfin je veux encore citer cette

si clairvoyante phrase, qui désormais prend un accent d'adieu: «Un

caractère n'existe pas; il n'y a que des sensations et des réactions;

les plus fréquentes ne sont même pas les plus essentielles.--Que

reste-t-il? Les balbutiements de l'auteur, et la bonne volonté du

lecteur.»

Comprendre tout, ne rien sentir... De nouveau la question se pose:

qu'y a-t-il de mortel là-dedans?--Oh! rien, peut-être--car enfin, des

générations l'ont prouvé: on peut bien vivre ainsi sans en mourir,

sans en trop souffrir même, surtout sans s'en douter. La conscience

d'un mal, plus que le mal lui-même, fait le suicide, et l'on prend

sans vertu son parti des souffrances très partagées. Mais le monde en

tournant change un peu; une souffrance, commune hier, devient plus rare

et solitaire, s'exagère par comparaison. Pour beaucoup l'intelligence

a suffi; si Léon est mort, c'est donc qu'_elle commence à ne plus

suffire_. Le suicide de Léon est important; il y a peu de temps encore

on ne se serait pas tué pour cela... Hélas! Léon n'avait pas moins à

dire que plusieurs autres d'aujourd'hui _et_ qui vivent.--Léon fut plus

consciencieux.

[Pg 197]

CAMILLE MAUCLAIR

=L'Ennemie des Rêves=

Certes M. Mauclair est bien de la famille intelligente des Léon; mais

une sorte de ferveur l'anime. Sa pensée, pour n'être pas toujours

très autochtone, est véhémente: tout ce qu'il prend s'émeut en lui et

se réchauffe; il fusionne passionnément. Bellement soucieux de tout

ce qu'il découvre, il consent de s'instruire encore et se complète

incessamment; mais son cerveau modeleur achève vite; Mauclair ne se

critique pas, mais passe; à la fois penseur et lyrique il semble

procéder par bonds.

Parfois quelque excellent article de revue nous fait douter dans quels

parages ne poussera-t-il point sa pensée;--réunis prochainement, je

l'espère, en volume ces essais paraîtront peut-être la partie la

[Pg 198]

meilleure de l'œuvre de M. Mauclair, et me seront occasion de louer son

esprit généralisateur.

J'avoue que M. Mauclair me plaît moins lorsqu'il généralise ses

propres sentiments, comme il fait dans la préface de l'_Ennemie des

Rêves_.--Ses sentiments, il les prête à une génération tout entière.

Par horreur de l'égoïsme, croit-il, il ne dit jamais Je, mais Nous.

L'expérience, peut-être maladroite, qu'il fit de la vie, il aime à la

croire celle de tous; c'est comme telle qu'il la condamne. D'autres

peut-être se seront pu reconnaître dans le portrait qu'il fait de

«Nous»; moi pas; et qui j'y reconnais surtout, c'est M. Mauclair.

Habile aux avatars, il condamne ce qu'il était au nom de ce qu'il

est aujourd'hui; sa nature généreuse et crédule l'y pousse. Depuis

la première _Eleusis_, quel chemin parcouru! Ses regards sur son moi

d'hier sont hostiles; mais ses erreurs d'hier, il les généralise et

s'en échappe; il les met au présent d'autrui. Il écrit: «Il _leur_

faudrait apprendre d'abord à ne plus tant s'analyser eux-mêmes...»

etc.; ou bien: «Le vice essentiel de l'éducation actuelle est d'avoir

trop habitué les jeunes hommes à s'occuper constamment d'eux-mêmes, de

ce qu'ils sentent.» Ne

[Pg 199]

pouvant reconnaître moi ni les miens dans ce portrait, je préférerais

lire: «Le vice essentiel de mon éducation était de m'avoir trop habitué

à m'occuper constamment de moi-même.»--M. Mauclair continue: «Ils

ne sortent de cette étude que pour rêver à ce qu'ils devraient ou

pourraient éprouver encore...» Je préférerais lire: «Je ne suis sorti

d'_Eleusis_, causerie sur la cité intérieure, que pour écrire _Couronne

de Clarté_.»

Au demeurant, peut-être l'extraordinaire malléabilité de M. Camille

Mauclair, en nuisant à l'affirmation de sa propre personnalité

indécise, lui a-t-elle permis mieux de comprendre, d'adopter et de

représenter une génération anonyme. Ce que je lui reproche donc, ce

n'est pas de changer, non certes: c'est, prenant chaque changement

pour un état définitif, de renier son état de la veille, sans songer

que le présent sort du passé, et qu'il dut, à ce qu'il était, d'être

ce qu'il est aujourd'hui. Il peut paraître beau de voir un fervent

converti renier et brûler l'idole de la veille, mais M. Mauclair est

trop intelligent pour avoir fini de changer; il demeure catéchumène, et

si cette ferveur crédule lui fait prendre pour vérité chaque idée qu'il

traverse, chaque route qu'il suit pour chemin de Damas, son demain

risque

[Pg 200]

fort de renier son aujourd'hui,--comme son aujourd'hui, son hier.

Aujourd'hui, vive le féminisme! L'«Ennemie des rêves», c'est la

femme; et M. Mauclair louera Marthe d'avoir délivré Maxime Hersent de

ses rêves; aussi bien les rêves du pauvre garçon tournaient-ils au

cauchemar. Mais comme il n'a guère rien en lui que ses «rêves», il y

tient.--Maxime Hersent préférera-t-il ses rêves à sa femme, sa femme à

ses rêves? incertitude, drame et option, c'est ce que le livre raconte.

La femme en veut aux rêves; les rêves en veulent à la femme. Maxime

Hersent, qui craint d'être dépossédé, commence par haïr la femme.

«Marthe l'irritait par une constante pesée de son regard amoureux. Il

s'en devinait suivi et s'en croyait harcelé... Il était appris par

cœur.» Plus loin, cette excellente remarque: «Et comme il ne savait au

juste ce qu'il désirait, ne se donnant ni raison ni tort, il piétinait

entre deux regrets. _En réalité il était heureux._»

La figure de Marthe est assez belle et délicatement tracée: «Elle

n'avait pas eu de printemps et ne s'en était pas aperçue.»--Mais

pourquoi, dès qu'elle parle, dit-elle: «Que faites-vous donc tous?

Qu'est-il, votre art? Un fétichisme de subtilité, un nœud

[Pg 201]

gordien fait de toutes les contorsions nerveuses d'une époque

hystérisée.»--Pourquoi dit-il: «J'obéis à la tradition éternelle

des artistes, qui est de craindre la femme... Oh! oui, vous êtes

dangereuses, ... mais malgré tout nous avons notre domaine, nous

fermons la porte derrière nous, nous sommes seuls, quand il nous

plaît, face à face, avec notre torture et notre ivresse, humant dans

la solitude le poison divin, la plante d'oubli pour la chair vilement

vautrée dans le désir de l'éternelle Circé, etc.»--Cela n'est pas

naturel.

Les rêves de ce pauvre Hersent paraissent, à travers ces déclamations,

si médiocres, qu'on lui pardonne mal d'y tenir. L'ennui c'est qu'aussi

l'on pardonne mal à la femme de tenir à Maxime Hersent... Et pourtant

le problème existe et si M. Mauclair eût accepté de n'y donner qu'une

solution particulière, il nous aurait plus vivement intéressés. Les

problèmes psychologiques ne comportent peut-être pas de solutions

générales, et la préoccupation de leur en donner une, nuit à la

peinture des caractères.--Si l'homme est supérieur, la femme aura tort;

si l'homme est médiocre, elle aura raison (le plus simple alors serait

de le plaquer). Si tous les deux sont «supérieurs», ils auront

[Pg 202]

tous les deux raison; avec beaucoup d'amour c'est le paradis; avec

un peu moins d'amour c'est l'enfer; question de dosage. S'ils sont

médiocres tous les deux,--alors ce sont des discussions infinies, c'est

le roman de M. Mauclair.--Ne pas craindre de peindre un héros médiocre,

et le peindre sans ironie; preuve d'un grand courage littéraire.

[Pg 203]

HENRI DE RÉGNIER

=La Double Maîtresse=

M. Henri de Régnier est aujourd'hui l'un des seuls qui _écrivent_; il

a l'amour et le souci de notre langue; français très exclusivement,

il le prouve jusqu'en ses défauts mêmes, si bien que, même de

ceux-là, on peut trouver à le louer. Et, certes, le dernier livre

de M. de Régnier ne m'empêchera pas de dire le grand cas que je

fais de son incontestable talent, l'admiration même que parfois je

lui porte,--mais, ayant à parler pour la première fois ici de M. de

Régnier, je regrette que ce soit au sujet de _la Double Maîtresse_.

Prétextes: Réflexions sur quelques points de littérature et de morale · 第 8 / 13 段