Depuis assez longtemps j'étais religieux!
A d'autres les fiertés, les soins d'un renom considérable!
Où sont les empereurs de Grèce? de Sina?
Comprends! et quand l'oiseau lui-même s'enivre
Veille, car te guette le sommeil du néant.
Ramures du printemps dans l'azur que vos courbes sont belles!
La bourrasque d'hiver ne vous tourmente plus.
Croyez-moi, mes amis, les promesses de bonheur sont trompeuses,
Malheur à celui qui se repose sur elles.
Demain sur les pelouses d'Eden, demain les houris nous attendent
Mais aujourd'hui, l'échanson et la coupe, les voici.
Le souvenir de la reine Balkis dans le vent d'Orient flotte encore;
Que ce vin en guérisse notre âme!
Ne t'attarde pas devant l'émerveillement d'une rose;
[Pg 159]
Au souffle du soir ses pétales sont dispersés.
Mais ce vin de couleur rouge, de goût exquis,
Fait plus exquise la rougeur de l'ami.
Apportez ces coussins dehors, étendez-les sur la prairie;
Les cyprès et les flûtes nous attendent...
Ces chanteurs, que la plaine entende! accordent déjà
Le barbitos avec les flûtes.
Et les chants délicieux, ô Hafiz, se répandent
Du pays de Grèce au Sina[3].
Il est assurément très ridicule de traduire une traduction: mais que
ne savez-vous l'allemand?--ou que ne sais-je le persan?
Vous pouvez lire en français le Gulistan de Sadi et Firdousy tout
entier;--je ne vous cache pas que je préfère Omar et Hafiz.
Pardonnez-moi d'oser parler ainsi d'une littérature que, malgré tout
mon amour pour elle, je connais peu. Je la connais peu, mais je l'aime
beaucoup; que cela me serve d'excuse. Et puis j'écris pour qui la
connaît encore moins.
[1] _Le livre des Mille Nuits et une Nuit_. Traduction complète par le
D. J. C. Mardrus.--Fasquelle.
[2] Une remarquable traduction d'Omar a paru l'an passé chez
Carrington. Elle est de M. Ch. Grolleau.
[3] HAMMER, II, p. 426.
[Pg 160]
XI
CHÈRE ANGÈLE,
Que votre palais délicat excuse un tel pâté d'arêtes: Voici le livre
de Stirner _l'Unique et sa propriété_[1], que M. Lasvignes vient de
traduire,--avec quelle patience, vous en jugerez par celle qu'il faut
pour le lire.
Du temps de Jean-Paul Richter, ce qu'on appelait _l'Unique_, c'était
lui--lui Jean-Paul, et c'était assez.--Vous souvient-il qu'en le
lisant, nous nous disions: quelle chance qu'il soit Unique! S'il
devait y en avoir beaucoup comme lui, le monde des lettres ne serait
plus tenable... Hélas! ô mon unique Angèle! _l'Unique_ de M. Max
Stirner est légion!--Unique, il ne l'est
[Pg 161]
plus d'ailleurs que pour lui-même: c'est sa seule «propriété»;
l'_Unique_, c'est moi, vous, Tityre; l'_Unique_, c'est chacun pour soi.
Voilà ce que M. Stirner expose en un livre de près de 500 pages; et
il ne faut pas dire: l'Egoïsme, nous le connaissions déjà; ce serait
mal entendre le jeu du philosophe: nomenclateur, sa mission n'est pas
d'inventer; n'en déplaise au grand Nietzsche, le philosophe ne crée ni
ne déplace les valeurs: simplement il légitime et enrôle ce que des
tempéraments neufs et robustes lui proposaient. L'homme propose; le
philosophe dispose. L'_Unique et sa propriété_, c'est l'égoïsme bien
disposé.
Au cours des 500 pages, pas un accroc, pas un trouble, pas une
rencontre; le livre est laid, ressasseur, comble et vide. C'est un
livre de ruminant.
Et je ne vous en parlerais même pas, chère Angèle, si, par un procédé
digne des _lois scélérates_, certains ne voulaient à présent lier le
sort de Nietzsche à celui de Stirner, juger l'un avec l'autre pour
les englober mieux tous deux dans une admiration ou une réprobation
plus facile. Il serait trop long aujourd'hui de chercher avec vous en
quoi l'un de l'autre diffère, diffère jusqu'à s'opposer; la question
demeurera si grave que
[Pg 162]
plus d'une fois nous y reviendrons, je suppose. En attendant,
indignez-vous tout simplement en entendant dire: «Stirner et
Nietzsche» comme Nietzsche lui-même s'indignait en entendant dire:
«Gœthe _et_ Schiller».
C'est à propos de Stirner, non de Nietzsche qu'il me plaît de vous
parler un peu des «dangers de l'individualisme». Je crains, Angèle,
je crains les ratés de l'individualisme, autant que tous les autres
ratés. Ratés et médiocres, laissons-les donc aux religions établies;
ils s'en trouveront mieux; nous aussi. Ne poussons donc pas vers
l'individualisme ce qui n'a rien d'individuel; le résultat serait
piteux. Ou mieux:
Pourquoi formuler l'individualisme? Il n'y a pas d'individualisme qui
tienne; les grands individus n'ont nul besoin des théories qui les
protègent: ils sont vainqueurs. Laissons donc aux médiocres et aux
faibles la joie de les pouvoir condamner, et vaincus, écrasés par eux,
de prendre une innocente revanche en les vainquant en effigie[2].
[Pg 163]
Il me plaît, à Moi, l'unique, que le «grand homme» continue à me
paraître un grand coupable. Et puisque Max Stirner ose encore employer
le mot de lâcheté, je dirai que je trouve lâche, Moi, de l'innocenter.
Eh quoi! pour disculper sa grandeur, rétablirez-vous donc la notion
du bien et du mal? Aurez-vous peur du crime encore, Monsieur Stirner?
Vous n'êtes qu'un théoricien, non un vrai criminel. Sous votre
apparence logique, vous souhaitez encore mon estime. Eh bien! vous
ne l'aurez pas! précisément, vous ne l'aurez pas. Je ne m'accorde la
mienne que lorsque je ne pense plus comme vous.
O Stirner! allez-vous à nouveau nous rendre le «Moi, haïssable»? Nous
espérions n'y plus penser!...
Mais c'est qu'il faudrait mieux s'entendre et ne pas illustrer un
tel livre avec l'image d'un Gœthe, d'un Beethoven, d'un Balzac, d'un
Nietzsche ou d'un Napoléon (ces grandes et altières figures furent
admirablement dévouées à quelque grande idée projetée devant eux,
au-dessus d'eux); car il faut encore dire ceci d'admirable, c'est que
plus les individus sont grands,
[Pg 164]
moins il y en a. En sorte qu'une théorie qui chercherait à produire
le plus grand nombre possible d'individus diminuerait chacun pour
tous, et tendrait à se rapprocher du socialisme. Tous individus: plus
d'individu. Ah! pour l'amour de Moi! pas d'individualisme!!!
Retenez-les! Angèle! Retenez-les! Ne favorisons pas ces éclosions
malheureuses; continuons à honnir, à bannir, à lapider l'individu.
Ceux que ne retiendra ni le respect d'autrui, ni la crainte, ni la
pitié, ni la pudeur, ni le mépris ou la haine d'autrui, ceux-là ce
sont les vrais; nous pouvons espérer qu'ils vaudront quelque chose.
Et ils s'inquiètent peu qu'un Stirner les approuve, ou que les
désapprouve un Tolstoï. S'ils sont grands, c'est qu'ils sont en petit
nombre; ils sont triés. Et rien n'a pu contre eux, pas même _mon_
épouvante: voilà pourquoi je les admire, je les aime, je les trouve
grands. Il faut, pour en obtenir quelques-uns, forcer à la médiocrité
beaucoup d'autres et tâcher d'y contraindre même celui-là.
Pourquoi le disculper?--Il faut que tout s'acharne contre le grand
homme, car le grand homme est l'ennemi de beaucoup[3].
[Pg 165]
Pourquoi le plaindre?--C'est un grand homme. Et, s'il est authentique,
il saura toujours bien s'en tirer.
Pourquoi le protéger?--Ses épreuves mêmes et son isolement feront sa
force--ou du moins celui-là seul qui les supporte et qui en sort était
puissant.
Par pitié, pas d'individualisme! par pitié pour les individus.
N'encouragez jamais les grands hommes; et pour les autres: découragez!
découragez!...
_10 décembre 1899._
[1] 1 vol. in-8° carré (Editions de la _Revue blanche_).
[2] C'est aussi ce que M. Lasvignes exprime excellemment à la fin
de son intéressante préface: «Les masses humaines, dit-il, ne
seront jamais plus conscientes de la puissance formidable qu'elles
représentent en face de la poignée d'hommes qui les tient asservies,
que les forces naturelles ne le sont de l'infinie faiblesse de l'homme
qui les gouverne.» (Page XXIX.)
[3] ... «Nous sommes accablés par les esprits sublimes. Pour qu'un
homme soit au-dessus de l'humanité, il en coûte trop cher à tous les
autres.»
MONTESQUIEU.
[Pg 166]
XII
CHÈRE ANGÈLE,
Vous recevrez par le même courrier deux gros livres de Nietzsche. Vous
ne les lirez probablement pas; mais je veux que vous les ayez quand
même. C'est mon petit cadeau de janvier.
Et je préférerais, il est vrai, du fond de l'Algérie, vous envoyer des
dattes, ainsi que je faisais si joliment, les ans passés. Hélas! Paris
me tient encore et, si j'y pensais trop, l'approche ici d'un nouvel an
me rendrait triste.--Que ne puis-je parler des sables et des palmes!
je m'y connais, et mieux qu'à la philosophie... Mais j'en suis loin,
et voici Nietzsche, chère amie; si je suis grave, excusez-moi.
Grâces soient rendues à M. Henri Albert qui nous donne enfin _notre_
Nietzsche, et dans une fort bonne
[Pg 167]
traduction. Depuis si longtemps nous l'attendions! L'impatience nous
le faisait épeler déjà dans le texte--mais nous lisons si mal les
étrangers!
Et peut-être valait-il mieux que cette traduction ait mis tant de
temps à paraître: grâce à cette cruelle lenteur, l'influence de
Nietzsche a précédé chez nous l'apparition de son œuvre; celle-ci
tombe en terrain préparé; elle eût risqué sinon de ne pas _prendre_;
à présent elle ne surprend plus, elle confirme; ce qu'elle apprend
surtout, c'est sa splendide et enthousiasmante vigueur;--mais elle
n'était presque plus indispensable; car l'on peut presque dire que
l'influence de Nietzsche importe plus que son œuvre, ou même que son
œuvre est d'influence seulement.
Encore et malgré tout l'œuvre importe, car son influence, on
commençait de la fausser.--Il faut, pour bien comprendre Nietzsche,
s'en éprendre, et seuls le peuvent comme il faut les cerveaux
préparés à lui depuis longtemps par une sorte de protestantisme ou de
jansénisme natif; des cerveaux qui n'ont rien tant en horreur que le
scepticisme, ou chez qui le scepticisme, nouvelle forme de croyance
qui mue amour en haine, garde toute la chaleur d'une foi.--Voilà
pourquoi tels esprits ingénieux et souples comme
[Pg 168]
celui de M. de Wyzewa s'y trompèrent: peu d'études sur Nietzsche (je
ne parle que des plus remarquables) trahissent autant Nietzsche que la
sienne[1]. Il voulut voir en lui un pessimiste: Nietzsche est avant
tout un croyant. Il ne sut voir en son œuvre que démolitions et que
ruines: elles y sont, mais loués soient ceux-là qui nous permettent de
construire! Seuls ceux-là ruinent qui découragent et diminuent notre
croyance en la vie...:
_Je veux l'homme le plus orgueilleux, le plus vivant, le plus
affirmatif; je veux le monde, et le veux_ TEL QUEL, _et le veux
encore, le veux éternellement, et je crie insatiablement: Bis! et
non seulement pour moi seul, mais pour toute la pièce, et pour tout
le spectacle; et non pour tout le spectacle seul, mais au fond pour
moi, parce que le spectacle m'est nécessaire--parce qu'il me rend
nécessaire--parce que je lui suis nécessaire--et parce que je le rends
nécessaire._
Oui, Nietzsche démolit; il sape, mais ce n'est point en découragé,
c'est en féroce; c'est noblement, glorieusement, surhumainement, comme
un conquérant neuf violente des choses vieillies. La ferveur qu'il
[Pg 169]
y met, il la redonne à d'autres pour construire. L'horreur du repos,
du confort, de tout ce qui propose à la vie une diminution, un
engourdissement, un sommeil, c'est là ce qui lui fait crever murailles
et voûtes: _On ne produit qu'à condition d'être riche en antagonismes,
dit-il; on ne reste jeune qu'à condition que l'âme ne se détende pas,
n'aspire pas au repos_. Il sape les œuvres fatiguées et n'en forme
pas de nouvelles, lui--mais il fait plus: il forme des ouvriers. Il
démolit pour exiger plus d'eux; les accule.
L'admirable, c'est qu'il les gonfle en même temps de vie joyeuse,
c'est qu'avec eux il rit au milieu des décombres, c'est qu'il y sème à
tour de bras. Il n'est jamais plus rouge de vie que quand c'est pour
ruiner les choses mortelles ou tristes. Chaque page est alors saturée
d'une énergie créatrice; d'indistinctes nouveautés s'y agitent;
il prévoit, il pressent, il appelle--et il rit.--Œuvre admirable?
non--mais préface d'œuvres admirables. Démolir, Nietzsche? Allons
donc! Il construit,--il construit, vous dis-je! il construit à bras
raccourcis.
Je voudrais pouvoir louer plus le petit livre de Lichtenberger sur
Nietzsche. A défaut de Nietzsche même, c'est là, chère Angèle, ce que
je vous conseillerais
[Pg 170]
de lire. Je le ferais plus volontiers si certaine timidité d'esprit
n'avait fait l'auteur traiter son sujet avec presque trop de
conscience. Oui, pour bien parler de Nietzsche, il faut plus de
passion et moins d'école; plus de passion surtout, et partant moins
de crainte. Le dernier chapitre, en guise de conclusion, étudiant
Nietzsche dans son ensemble, cherche en quoi il est bon, en quoi
mauvais--etc.; il pondère, limite, sauvegarde. Nietzsche entraîne tant
d'effrayantes choses après lui! Si donc la peur domine, je préfère
entendre bannir Nietzsche en entier plutôt que d'en voir approuver
seulement les parties rassurantes. Ce sont parties d'un tout. La
modération le supprime. Et je comprends que Nietzsche fasse peur; mais
les idées qui ne heurtent rien d'abord ne sont en rien réformatrices.
Tout cela ne suffirait pas à me faire critiquer ce petit livre, je lui
en veux un peu pour de plus particulières raisons: certaines de vos
amies, chrétiennes il est vrai, ont pu à travers lui se représenter
Nietzsche comme «quelqu'un d'excessivement triste». Et c'est vraiment
contrariant, vous l'avouerez, cherchant la joie jusque dans la folie
et la glorifiant à travers toutes les souffrances, martyr vraiment
dans le sens plein du
[Pg 171]
mot, d'arriver aux yeux de certains à représenter «Quelqu'un
d'excessivement triste»!--Mais la joie chrétienne admet malaisément
d'autre forme de joie que la sienne: ne pouvant réduire celle-là, elle
la nie.
«Œuvre profondément triste», dit aussi M. de Wyzewa, et diront encore
long temps d'autres. Décidément il était temps que cette traduction
parût!
Ces deux livres[2] font connaître Nietzsche autant que le pourra faire
l'œuvre entière--d'une admirable monotonie. Douze volumes; de l'un à
l'autre aucune nouveauté; le ton seul change, devient plus lyrique et
plus âpre, plus forcené.
Dès le premier ouvrage (la Naissance de la Tragédie), l'un des plus
beaux, Nietzsche s'affirme et se montre tel qu'il sera: tous ses
futurs écrits sont là en germe. Dès lors une ferveur l'habite qui va
toucher à tout en lui, réduire en cendres ou vitrifier tout ce qui ne
supporte pas tant de chaleur.
L'œuvre des philosophes est fatalement monotone; nulle surprise en
eux; une appliquée conséquence à soi-même; aucune contradiction qui ne
soit dès lors
[Pg 172]
une erreur.--«L'esprit fait sa maison, dit Emerson, puis la maison
enferme l'esprit.»--Système clos; la solidité des murs d'enceinte
en fait la force; on ne les perd jamais de vue ... ou sinon ce sont
des transes: on croit être sorti du système, s'être trompé.--Se
tromper!--Comment me tromperais-je? «Qui trompe-t-on ici?»--Un
philosophe ne trompe jamais que les autres... On ne trompe jamais que
les autres.
Et Nietzsche lui-même s'emprisonne; ce passionné, ce créateur, se
débat dans son système qui se replie de toutes parts sur lui comme un
rets; il le sait et rugit de le savoir, mais n'en sort pas; c'est un
lion dans une cage d'écureuil. Quoi de plus dramatique que cela: cet
antirationnel veut prouver. Ses moyens sont autres, mais qu'importe?
Artiste, il ne crée pas; il prouve; il prouve passionnément. Il nie
la raison et raisonne. Il nie avec une ferveur de martyr.--De part en
part son œuvre n'est qu'une polémique: douze volumes de cela; on ouvre
au hasard; on lit n'importe quoi; d'une page à l'autre, c'est tout de
même; la ferveur seule se renouvelle et la maladie l'alimente; aucun
calme; il y souffle sans cesse une colère, une passion enflammée.
Etait-ce donc là que devait aboutir le protestantisme?--Je
[Pg 173]
le crois--et voilà pourquoi je l'admire;--à la plus grande libération.
Je suis trop protestant moi-même, et pour cela j'admire trop Nietzsche
pour oser parler en mon nom propre. J'aime mieux laisser parler M.
Fouillée. En 1895, il écrivait dans la _Revue des Deux Mondes_[3]:
«Le protestantisme, après avoir été plus réactionnaire que le
catholicisme lui-même, s'avisa d'opposer à l'immobilité catholique
l'idée du libre examen. Quand ils eurent trouvé cela, les protestants
eurent cause gagnée--et aussi perdue. Ils avaient trouvé l'arrêt de
mort de leurs adversaires; car en face d'une religion enchaînée par
elle-même et engagée dans son passé comme un terme dans une gaine, ils
dressaient une religion libre, progressive, capable de tout ce que la
libre recherche scientifique lui apporterait. Le leur: car, n'y ayant
pas de limite au libre examen, ils créaient une religion illimitée,
donc indéfinie, donc indéfinissable, qui ne saurait pas, le jour où
le libre examen lui apporterait l'athéisme, si l'athéisme fait partie
d'elle-même ou non; une religion destinée à s'évanouir dans le cercle
indéfini du philosophisme
[Pg 174]
qu'elle a ouvert. Toute la libre pensée, tout le philosophisme, toute
l'anarchie intellectuelle étaient contenus, dans le protestantisme dès
qu'il cesserait d'être un catholicisme radical.»
Certes, cela n'apporte pas de repos, et rien n'y est plus opposé. Rien
n'est plus opposé à ces phrases (magistrales certes) de Bossuet, dans
ses lettres pastorales:
Nous n'avons jamais condamné nos prédécesseurs et nous laissons la
foi des Eglises telle que nous l'avons trouvée... Dieu a voulu que la
vérité vînt à nous de pasteur en pasteur et de main en main sans que
jamais on n'aperçût d'innovation. C'est par là qu'on reconnaît ce qui
a toujours été cru et par conséquent ce que l'on doit toujours croire.
C'est pour ainsi dire dans ce _toujours_ que paraît la force de la
vérité et de la promesse, et on le perd tout entier dès qu'on trouve
de l'interruption en un seul endroit[4].»
Mais Nietzsche ne cherchait pas le repos, lui qui disait encore:
[Pg 175]
_Rien ne nous est devenu plus étranger que ce desideratum du passé,
la paix de l'âme, desideratum chrétien. Rien ne nous fait moins envie
que la Morale de ruminant et l'épais bonheur d'une bonne conscience._
Et ailleurs: _La plus belle vie, pour le héros, est de mûrir pour la
mort, dans le combat._
J'espère par ces quelques citations vous éclairer un peu le débat,
vous faire comprendre pourquoi Nietzsche paraît et continuera de
paraître à certains «quelqu'un d'excessivement malheureux».--Je vous
satisferais trop maladroitement en disant que ce n'est pas le «bonheur»
qu'il recherche, car précisément c'est «ce que l'on recherche» que
l'on appelle «bonheur»;--mais il est difficile toujours de continuer à
appeler «bonheur» ce dont on ne voudrait pas pour soi-même. Tant pis!
J'en tiens pour le bonheur de Nietzsche, chère amie.
Que de choses sur lui j'aurais donc à vous dire! Mais le temps
presse; j'écris presque au hasard, hâtivement. Excusez-moi. J'y
reviendrai.--Comment ne pas y revenir? Je suis entré dans Nietzsche
malgré moi, je l'attendais avant de le connaître--de le connaître
fût-ce de nom. Une sorte de fatalité charmante me conduisait aux lieux
qu'il avait traversés, en Suisse,
[Pg 176]
en Italie,--me faisait choisir pour y vivre un hiver précisément ce
Sils-Maria de la Haute Engadine, où j'appris ensuite qu'il avait
agonisé plus doucement. Et pas à pas ensuite, le lisant, il me semblait
qu'il excitait _mes_ pensées.
Nous devons tous à Nietzsche une reconnaissance mûrie: sans lui, des
générations peut-être se seraient employées à insinuer timidement ce
qu'il affirme avec hardiesse, avec maîtrise, avec folie. Nous-mêmes,
plus personnellement, nous risquions de laisser s'encombrer toute
notre œuvre par d'informes mouvements de pensées--de pensées qui
maintenant sont dites. C'est _à partir de là_ qu'il faut créer, et
que l'œuvre d'art est possible.--Voilà ce qui me faisait considérer
plus haut l'œuvre entière de Nietzsche comme une préface, on pourrait
dire: Préface à toute dramaturgie future.--Nietzsche le sait, le
montre sans cesse. Il semble, anachroniquement, que toute son œuvre
soit sous-entendue en celle d'un Shakespeare, d'un Beethoven, d'un
Michel-Ange. Nietzsche est infus dans tout cela. Il est même plus
simple de dire que tout grand créateur, tout grand affirmateur de Vie
est forcément un Nietzschéen.
«_Voyez enfin quelle naïveté il y a à dire: l'homme devrait
[Pg 177]
être tel ou tel. La réalité nous montre une richesse enivrante de
types, une multiplicité de formes, d'une exubérance et d'une profusion
inouïes»..._
Nietzsche, tout comme un créateur de types, est _enivré_ par la
contemplation de la ressource humaine; mais, tandis que les autres
créateurs échappent à la folie de leur génie par la continuelle
purgation qu'est pour eux la création artistique, la fiction de leurs
passions Nietzsche, prisonnier dans sa cage de philosophe, dans son
hérédité protestante, y devient fou.
J'ai dit que nous attendions Nietzsche bien avant de le connaître:
c'est que le Nietzschéisme a commencé bien avant Nietzsche; le
Nietzschéisme est à la fois une manifestation de vie surabondante qui
s'était exprimée déjà dans l'œuvre des plus grands artistes, et une
tendance aussi qui, suivant les époques, s'est baptisée «jansénisme»,
ou «protestantisme», et qu'on nommera maintenant Nietzschéisme, parce
que Nietzsche a osé formuler jusqu'au bout tout ce qui murmurait de
latent encore en elle.
Si j'eusse eu plus de temps, je me fusse amusé à vous montrer le
Nietzschéisme d'avant Nietzsche. Par des citations habilement choisies
j'eusse pu circonvenir presque de toutes parts sa figure; mais ce serait
[Pg 178]
trop long pour aujourd'hui; puis ce qu'il eût fallu citer surtout, ce
sont des phrases des dernières œuvres de Beethoven. J'y reviendrai.
Laissez-moi seulement en passant vous montrer ce passage de
Dostoievsky. Nul plus que Dostoievsky n'a _aidé_ Nietzsche.--Je
cite, puis passe; et si vous ne comprenez pas, dites-le-moi; je vous
expliquerai cela dans la suite,--Cela se lit presque à la fin des
_Possédés_:
Celui qui parle (Kiriloff) est à moitié fou. Il _doit_ se suicider
dans un quart d'heure. Celui qui l'écoute compte profiter du suicide;
il s'agit de faire endosser à Kiriloff un crime que lui, l'écouteur, a
commis. Kiriloff, avant de se tuer, _doit_ signer un papier où il se
déclare coupable. A l'instant précis où nous sommes, la conversation
entre eux a dévié; Kiriloff hésite, n'est plus capable de rien, pas
même d'un suicide; il risque de redevenir raisonnable; tout est perdu
pour Pierre, l'écouteur, s'il ne remet pas Kiriloff _en état_ de se
tuer. (Tant il est vrai que tout état pathologique inconscient peut
proposer à l'individu des actes neufs, que sa raison s'ingéniera
aussitôt à admettre, à soutenir, à systématiser). Il faut que toute une
philosophie, toute une morale subitement improvisée, paraisse motiver
cet acte qui, réciproquement, motive cette
[Pg 179]
philosophie. Voici ce que, poussé par Pierre, Kiriloff arrive à
dire, superuomo d'un instant,--un instant seulement, s'il vous
plaît,--simplement le temps de se tuer:
... «Enfin tu m'as compris! s'écria Kiriloff enthousiasmé.---Tu
comprends maintenant que le salut pour l'humanité consiste à lui
prouver cette pensée[5]. Qui la prouvera?--Moi. Je ne comprends pas
comment jusqu'à présent l'athée a pu savoir qu'il n'y a pas de Dieu
et ne pas se tuer tout de suite! Sentir que Dieu n'existe pas, et ne
pas sentir du même coup qu'on est soi-même devenu Dieu, c'est une
absurdité..... Si tu sens cela, toi, tu es un tzar, et, loin de te
tuer, tu vivras au comble de ta gloire