tandis que le mime s'évertue devant lui. Le mime est excellent, le
seigneur excellent; nous verrons plus pathétique ensuite, nous ne
verrons rien de meilleur.
[Pg 138]
Quand la danse du mime est finie, la Geisha passe; elle est vêtue
à la façon des courtisanes, richement, mais avec un goût délicat.
Sa démarche est gênée et sa taille grandie par de hauts souliers de
bois, que d'ailleurs elle n'aura plus à son apparition prochaine. Le
désœuvré seigneur s'empresse, offre son bras, veut le faire accepter
de force. La courtisane le repousse, et passe, et se retourne en
souriant.
--Je suis retourné six fois voir cette pièce, à des intervalles assez
grands: ce sourire est un des rares gestes dont la fine et presque
imperceptible détérioration progressive montre, à qui sait bien voir,
le mal que fait à l'œuvre d'art un sot public, ses incompréhensions et
surtout ses louanges.
La Geisha revient bientôt au bras de son amant de cœur. Il tient une
branche d'amandier fleuri; il paraît heureux autant qu'elle.--Le
seigneur repoussé les voit, les arrête, les sépare; il insulte,
provoque l'amant. Une courte lutte s'engage; les sabres sont au
clair;--le rideau tombe.
Il se relève sur l'antichambre d'un temple. L'amant du premier acte
est, paraît-il, fiancé; la Geisha le poursuit; c'est pour éviter sa
colère amoureuse qu'il a fui dans le pays jusqu'à ce temple; il arrive
avec sa
[Pg 139]
fiancée; elle et lui vont y prendre refuge.--La scène, après qu'ils
sont entrés dans l'intérieur du temple, reste occupée par cinq bonzes
bizarres, types, je pense, traditionnels comme les apothicaires au
temps de Molière. Ils sont oisifs, niais, couards et fantoches assez
pour ne pouvoir, à cinq, garder la porte du temple lorsque la Geisha
tout à l'heure va venir pour y pénétrer. Car elle a découvert la
retraite de l'amant et de la rivale. Et d'abord elle s'y prend par
la douceur; et repoussée d'abord, demande aux bonzes la faveur de
danser devant eux pour le dieu.--Cette danse commence lente et grave;
puis s'anime; la Geisha tout entière y paraît, avec ses docilités
langoureuses, ses souplesses de courtisane, avec aussi les sursauts
brusques, les élans de l'amante passionnée. Cependant les gardiens,
séduits au début, se reprennent, et devant sa croissante insistance,
la repoussent enfin assez brutalement. Elle revient; sa passion
fait sa force; elle envoie, en quelques coups de reins culbuter les
gardiens du temple, et pénètre tragiquement.
Dans cette scène, où, dépouillant de minces robes superposées, trois
fois elle se métamorphose, Sada Yacco est merveilleuse. Elle l'est
plus encore lorsqu'au bout d'un instant, parmi le désarroi que vient
[Pg 140]
de causer sa violence, elle reparaît, pâle, les vêtements défaits,
les cheveux tombants, les yeux fous. La pauvre fiancée cependant a pu
réoccuper la scène; les bonzes la protègent, l'entourent, et, dans
son égarement, la Geisha ne la voit pas d'abord. Mais, dès qu'elle
l'a vue, sa fureur, l'acharnement contre cette victime misérable,
que défendent en vain les gardiens, sa lutte enfin contre le prêtre
survenu, ses efforts insensés où sa passion et sa vie s'exténuent ...
je n'irai pas chercher comparaison bien loin, chère Angèle: ce fut
beau comme de l'Eschyle.
Oui, Sada Yacco nous donna, dans son emportement rythmique et mesuré,
l'émotion sacrée des grands drames antiques, celles que nous cherchons
et ne trouvons plus sur nos scènes. Car aucune inharmonie dans ses
gestes que scande et rythme un lyrisme constant; aucune nuance
inutile, aucun détail; ce fut d'un paroxysme très sobre, comme celui
des hautes œuvres d'art, que domine et que se soumet une supérieure
idée de beauté, Sada Yacco ne cesse jamais d'être belle; elle l'est
d'une manière continue et continuellement accrue; elle ne l'est jamais
plus que dans sa mort, toute droite et toute raidie, dans les bras de
l'amant qu'un si farouche amour a reconquis, et qui la touche et qui
la presse,
[Pg 141]
mais qu'elle ne reconnaît pas d'abord, tant la tendresse et la
douceur ont déjà déserté son âme; mais quand elle comprend à la fin
que c'est lui qui la tient dans ses bras, tandis que déjà la mort
les sépare, elle pousse un grand cri d'étonnement d'amour, puis
retombe épuisée, ayant fini de haïr et d'aimer.--C'est à vrai dire
le seul cri qu'elle pousse dans toute la pièce; et même ce suprême
cri d'amour est _tempéré_; il arrive admirablement et simplement
satisfait une attente, une attente très préparée. (Les acteurs, même
dans les instants de plus grande fureur tragique, parlent à voix
très maintenue; ils ne donnent jamais toute leur voix; jamais ils ne
«donnent de la voix».)--Et je me réjouissais qu'il soit encore ici
bien prouvé que: _l'œuvre d'art ne s'obtient que par contrainte, et
par la soumission du réalisme à l'idée de beauté préconçue._
C'est pour vous redire cela que je vous écris cette lettre; mais je
vous connais bien; vous lirez peut-être ma lettre, mais sauterez par
là-dessus. Tant pis.
[Pg 142]
IX
CHÈRE ANGÈLE,
Excusez mon silence de deux mois; je voudrais le prolonger encore,
en prolongeant l'été qui le causa. Et je m'attarde où il s'attarde,
dans un petit repli des Cévennes; après le temps affreux de Normandie,
la chaleur y paraît plus belle, et je ne croirais pas à l'hiver sans
la chute des feuilles lassées, sans l'abandon des champs et sans mon
désir de la ville.
J'ai pu revoir, avant de m'exiler ici, les grands champs plats de la
Seine-Inférieure, qui, fauchés, nous rappelèrent le désert, à cause
aussi des oasis qu'y forment au loin les hêtraies.
Est-ce à ces vastes horizons, à des conditions économiques
différentes, que l'on doit le repos de voir à quelque cent kilomètres
à peine du Calvados d'où je
[Pg 143]
revenais attristé, des paysans, de même race je suppose, mais non plus
perdus de richesse et de paresse et d'alcool, mais laborieux, graves,
décents et prolifiques, Sous le ciel léger du Midi, la différence est
bien plus grande encore; je comprends volontiers ceux de Toulouse
ou d'Aix, qui, n'ayant point quitté leur soleil radieux, parlent
du peuple comme j'en parlerais, je pense, si je vivais toujours au
milieu d'eux.--Oui certes, je crois le _théâtre du peuple_ possible;
mais cela dépend des contrées. Le malheur est que là où il pourrait
faire le plus de bien, c'est là que son établissement est le plus
difficile.--Riante terre du Midi, donne-nous de nouveaux exemples! De
loin on peut traiter cela de chimères: on se rapproche et l'on y croit.
Dans la campagne des environs de Nîmes, je retrouve un simple
jardinier qui baptise sa chienne _Corinne_ par enthousiasme pour le
livre de Madame de Staël.--En Normandie, on ne se réjouit de rien
d'humain sans être dupe. Votre ami Raymond Bonheur vint m'y voir:
--Quelle excellente idée vous eûtes, me dit-il, de nommer votre
poulain _Chopin_. Comme cela convient à sa grâce!
[Pg 144]
--Oh! lui dis-je, ne m'attristez pas. Je ne fus pour rien au baptême,
et ne peux rien à rien, ici. S'il s'appelle _Chopin_, c'est que sa
mère s'appelait _Chopine_; voilà tout.
--A Magny, dit Bonheur, je m'émus d'un petit garçon, parce qu'il
s'appelait Virgile. Qui t'a nommé ainsi, lui demandai-je?--C'est ma
marraine.--Et pourquoi?--Parce qu'elle s'appelle Virginie.--Ne vous
plaignez donc pas; vous voyez que c'est partout la même chose.
--Eh bien, non! cher Bonheur: dans le Midi, ce n'est pas la même
chose; c'est pourquoi j'aime le Midi.--Vous pensez bien qu'il m'est
assez indifférent que cette chienne ou cette jument près de moi
s'appelle ou Corinne ou Chopine; mais un pays où l'homme ne songe pas
uniquement à s'enrichir et s'alcooliser me paraîtra toujours un beau
pays, et que j'envie.--Que des fêtes comme celles de Béziers y aient
été possibles, voilà qui dit un pays admirable. Verrons-nous donc
revivre enfin, ailleurs qu'en des musées, l'art pour qui nous vivons,
mais de qui nous portions le deuil? De peur de trop me désoler après,
je doute encore, et retiens encore ma joie. Le seul récit des belles
fêtes de la Grèce nous a laissé de si mortels regrets!...
* * * * *
[Pg 145]
Je reçois le _Pays de France_, l'_Effort_, et je m'attriste; il y a
là un malentendu. M. Nadi s'indigne de ce que j'écrive: «Sympathiser
avec la foule, c'est déchoir.»--Où j'écrivais _foule_ il a cru lire
_peuple_, je pense; pourtant, entre foule de peuple et foule de
bourgeois, ma sympathie irait plutôt vers la première; vous le savez,
vous du moins, chère amie, et cela me console.--_C'est en elle_ (la
foule), dit M. Nadi[1], _que nous chercherons le démenti le plus
éclatant à de telles paroles; ... notre œuvre, nous avons la certitude
qu'elle la comprend, l'aime et l'attend._--Je suis tout au contraire
heureux de faire partie de cette foule qui attend l'œuvre de M. Nadi.
Mais ce n'est pas ce malentendu que je veux dire. L'autre est plus
grave, car il n'est pas à mon sujet. Et
[Pg 146]
ce n'est pas non plus de M. Nadi seul qu'il s'agit; si je parle de lui
plus que d'un autre, c'est qu'aussi bien son article est meilleur, et
que lui-même semble riche de promesses; il le dit un peu fort,--mais
comment ne pas croire pleins de promesses des jeunes gens qui écrivent
si exactement comme nous eussions pu écrire à vingt ans?
Tant que M. Nadi parlera, passe encore; il parle bien; mais quand ce
sera quelqu'un d'autre... Ecoutez d'abord M. Nadi:
_Elle_ (la Race) _connaîtra le frisson de notre foi. Elle appellera
avec nous les délices d'un jour nouveau. Nous l'entraînerons dans
cette adoration consciente de l'Univers, depuis l'atome jusqu'à
l'Humanité._--Cela va bien, oui; mais cela va bientôt se gâter.--Je
continue?...
_Oh! devant Elle_ (la Race), _nous éprouverons avec puissance
l'ivresse de posséder la Vérité._--Cela va se gâter, vous
dis-je.--_Nous célébrerons l'Essence, la Forme éternelle et
universelle_, etc., etc... Tout cela c'est de M. Nadi.
_Ah! l'on s'étonnera peut-être de la puissance de notre
lyrisme!..._--Non, M. Nadi, non; au contraire, j'ai peur qu'il n'ait
pas de puissance, votre lyrisme. Il faut
[Pg 147]
tant de lyrisme pour faire une œuvre d'art,--et tant d'autres choses
avec! J'ai peur que, loin de faire œuvre d'art, votre lyrisme
n'enfante ceci, par exemple, que je m'en vais vous lire, dans
l'_Effort_ de Toulouse:
_La Raison n'est qu'une forme, mais par elle l'homme devient Dieu,
ou plutôt s'achemine vers Dieu, car il le sera un jour, il faut le
croire, alors que son cerveau omniscient embrassera le monde entier et
que, d'un geste, il guidera les phénomènes de Vie et de Mort. Et sur
ce point je vous renvoie à Ernest Renan et à Joachim Gasquet_(_?_).
_Prisonnières de notre substance nerveuse, les sensations acceptent
l'ordre que leur imprime Dieu. Avec un arsenal de méthodes, l'homme
s'empare de l'Univers. Il faut relire Descartes_ (Le délicieux
Descartes, disait Bouhélier). _Il faut relire Taine et Claude Bernard_
(Plus loin l'auteur l'appellera Bernard tout court). _Je lisais
récemment la Synthèse chimique de Berthelot et le livre de Duclaux sur
Pasteur... Quel merveilleux monument que celui des sciences chimiques!
Analyse, décomposition des éléments et des principes immédiats,
isométrie, analyse par décomposition graduelle, synthèse._--Et
l'auteur ajoute: _Les autres méthodes de Dieu sont plus connues._ Vous
me permettrez donc d'en sauter. Je reprends plus
[Pg 148]
loin: _Depuis longtemps Aristote a dit que la beauté est l'ordre.
Dès lors l'art est frère de la science et ne se sépare plus
d'elle..._--Plus loin cette note effarante: _Il y a beaucoup à dire
là-dessus; j'y reviendrai dans mon prochain article._--Et plus loin:
_En tout et pour tout il s'agit de méthode. Ainsi de la politique.
Le citoyen, la République, autant de mots très beaux qui viennent
confirmer notre thèse. Imprimez donc un rythme à la Société. Ne
négligez aucune puissance._--Et plus loin encore: _Permettez-moi de
rêver un peu._--Mais je vous en prie, faites donc.
S'imaginer qu'au bout de tout cela va poindre une œuvre d'art, voilà
le malentendu, chère amie. Certes j'applaudis de toutes mes forces
à l'entreprise d'un théâtre populaire (quand ce ne serait que pour
nous tirer de la médiocrité des autres),--mais gare aux pièces que
l'on va nous écrire _pour_ lui! Les théories humanitaires nous
préparent, je le crains, une littérature déplorable.--Pourquoi?--Parce
que «méfiez-vous, dit Diderot, de celui qui veut mettre de l'ordre.
Ordonner, c'est toujours se rendre le maître des autres en les
gênant.» C'est _son œuvre_ que l'artiste doit ordonner, et non le
monde qui l'entoure; car l'ordre extérieur rend celui de l'œuvre
dramatique impossible.
* * * * *
[Pg 149]
Mais que sert de parler? Ils n'écouteront pas.--Et c'est moi qui
les écouterai m'appeler, moi et d'autres, _esprits craintifs, âmes
pondérées, n'ayant eu jusque-là aucun contact avec nous_,--et cela
au nom de la Vie, de la Joie dont ils se disent déjà dispensateurs.
Les poèmes de Griffin, les Nourritures Terrestres, les poèmes de
Henri Ghéon, etc., ont pourtant précédé, non suivi leurs dires; s'ils
le savaient un peu plus, peut-être écouteraient-ils un peu plus
nos paroles et comprendraient-ils mieux que, si nous leur crions:
fausse-route! c'est au nom même des dieux qu'ils nomment et dont aussi
la religion délaissée nous réunit à quelques-uns dans l'_Ermitage_. Et
c'est au nom de l'œuvre d'art qu'ils veulent faire--et qu'il faudra
réinventer complètement, car notre littérature a désappris le goût du
beau et en a perdu le souci.
Pour la musique et la peinture, nous sommes certes moins à
plaindre--et pourtant combien le ciel s'assombrit de la seule mort
d'un Puvis!--Le ciel de notre littérature est resté sombre assez
longtemps. Du côté de l'occident, plus rien n'y luit beaucoup; mais
l'orient
[Pg 150]
s'emplit de lueurs. Un extraordinaire silence semble creuser l'espace
entre le siècle mort et celui qui commence, comme il se fit entre le
XVIIe siècle et le suivant. Malgré son œuvre déjà grande, Verhaeren
pas plus que Moréas ni que Griffin n'est de la génération passée,
sans quoi je n'eusse pas dit que notre ciel était si sombre. Régnier,
plus différent de nous peut-être, maintient le goût d'une langue si
pure, que c'est à lui que je voudrais aller comme à un maître, s'il
était plus âgé, ou si j'étais plus jeune.--Chère Angèle, dites aux
jeunes gens du _Pays de France_ et de l'_Effort_ que nous, tout autant
qu'eux, c'est l'œuvre d'art que nous voulons: que c'est vers elle que
nous marchons, et qu'ils se trompent en croyant notre but opposé ou
nos routes divergentes. Répétez-leur ce vers du Dante:
_Noi sem peregrin, como voi sete._
Adieu.
[1] Comme je le montre plus loin, ce n'est pas procès de personnes,
mais de tendances que je veux faire. M. Nadi nous a écrit, sitôt après
cet article, la plus aimable des lettres; si notre modestie se refuse
à la citer en ce lieu, je veux au moins que nul ne mette en doute
l'_impersonnalité_ de mes accusations.
[Pg 151]
X
CHÈRE ANGÈLE,
Aujourd'hui, je ne vous enverrai qu'un livre; et ce livre en vaudra
beaucoup: Voici les Mille et une Nuits, que le Dr Mardrus vient de
traduire, et de rebaptiser avec une pointe d'arabisme: _Les Mille
Nuits et une Nuit._
Vous savez mon admiration pour ce livre. Mon père qui l'admirait
aussi le mit entre mes mains de si bonne heure que c'est, je crois,
avec la Bible le premier livre que j'ai lu.--Mais je pense que, si,
seule, la traduction de Mardrus eût alors existé, mon père eût choisi,
pour m'y apprendre à lire, un autre livre. A peine osai-je vous le
donner. Il faut bien, pour m'y décider, la tranquille assurance de la
préface, dans laquelle le traducteur se fait garant de la naïveté et
de l'ingénuité du conteur.
On m'avait mis en garde contre Galland, dit et redit
[Pg 152]
qu'il prenait dans sa traduction toutes les libertés qu'il enlevait
aux contes; à défaut de Burton, dont j'ai l'ennui de ne comprendre pas
la langue, j'avais pu lire la version allemande de Weil et me rendre
compte que celle de Galland respectait bien plus Louis XIV que le
grand sultan Schahriar; que Galland omettait systématiquement (entre
autres choses) les citations poétiques qui surabondent dans le récit,
en sont une des particularités merveilleuses, et pourraient, réunies,
former une très importante anthologie.
Les critiques contre la traduction de Galland sont faciles. Elles sont
inutiles aussi. Il s'agissait à cette époque de réduire au bon goût
français les ouvrages qu'on prétendait traduire. Près de cinquante
ans plus tard, l'abbé Prévost écrivait en préface de sa traduction de
_Grandison_: «J'ai supprimé ou réduit aux usages communs de l'Europe
ce que ceux de l'Angleterre peuvent avoir de choquant pour les autres
nations.» Et le biographe de Prévost ajoute: «Son goût était trop
sûr pour se borner à traduire son original.» Galland avait aussi «le
goût trop sûr».--Ces phrases font sourire aujourd'hui; mais on oublie
trop que, sous Louis XIV, les Français avaient plus de droit que nous
n'avons d'être infatués de la France.
[Pg 153]
La langue de Galland est plaisante, douce à lire, classique encore
et souvent non sans grâce. Son orientalisme affaibli garde un
charme. Enfin peut être sa traduction n'était-elle pas inutile à
titre d'initiation préparatoire. Celle de Mardrus[1] d'abord eût pu
surprendre et rebuter. Galland fut comme l'étuve tiède qui précède,
dans un Hammam, la salle torride. Et, tandis que Galland, à la manière
de son siècle, recherchait dans ses contes avant tout l'émotion
générale et la part qu'il croyait être commune à tous parce qu'il la
sentait être semblable à lui, Mardrus, lui, se plaît au contraire (et
nous nous plaisons avec lui), à l'étrange, à la différence; ou mieux,
il ne se plaît à rien qu'à une traduction très fidèle, et, si la vie
de ces contes va différer de notre vie, c'est par toute l'ardeur et
la saveur orientale qu'il leur laisse. Ah! l'habile Mardrus! Ah! vive
Mardrus! Ah! merci! Ici l'on exulte; on éclate; on s'enivre par tous
les sens.
Que la sensualité de Galland paraît pâle! Le bol «plein de grains
de grenade apprêtés au sucre, aux amandes décortiquées, et parfumés
délicieusement et juste à point» que le faux pâtissier Hassan prépare
[Pg 154]
pour le petit Agib, et auquel il ajoute encore, lorsqu'on lui
redemande de ce plat, «un peu de musc et d'eau de roses»; ce plat
exquis par lequel Hassan se laisse inespérément reconnaître, devient
chez Galland «une tarte à la crème», bonnement. Et dire que déjà
les «confitures sèches» qu'on y goûte me faisaient rêver! qu'eût-ce
été si j'avais ouï parler de la «boisson délicieuse et parfumée aux
fleurs»? si j'avais lu: «Elle m'offrit à boire du sirop au musc»?--Car
ce qui ressort avant tout de cette traduction si nouvelle, ce n'est
pas l'invention prodigieuse de ces contes, pour laquelle je garde une
inlassable _curiosité_ mais que, plus ou moins, nous connaissions
déjà,--c'est la sensualité splendide, persistante, indécente, et mêlée
de rires. Permettez-vous que je cite? «. . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . .»
Non; décidément, je n'ose pas citer.--Mais il y a d'autres passages;
par exemple ces vers si moqueurs et charmants «sur l'excellence des
pâtisseries arabes», ces vers que le troisième calender (il s'appelle
ici: _saalouk_), métamorphosé en singe, écrit pour révéler qu'il est
un homme,--et l'on ne saura ce dont on doit s'étonner le plus: ou de
son lyrisme subit, ou de la subtilité de sa gourmandise:
[Pg 155]
«_O pâtisseries, douces, fines et sublimes; pâtisseries enroulées par
les doigts! Vous êtes la thériaque, antidote de tout poison! En dehors
de vous, pâtisseries, je ne saurais aimer jamais rien; et vous êtes
mon seul espoir, toute ma passion!_
_O frémissements de mon cœur à la vue d'une nappe tendue ou, en son
milieu, s'aromatise une Kenafa_ (ici une note nous apprend que la
Kenafa est «une sorte de pâtisserie faite avec des filets très fins de
vermicelle») _nageant au milieu du beurre et du miel, dans le grand
plateau!_
_O Kenafa! Kenafa amincie en une chevelure appétissante, réjouissante!
mon désir, le cri de mon désir vers toi, ô Kenafa, est extrême! Et je
ne pourrais, au risque de mourir, passer un jour de ma vie sans toi
sur ma nappe, ô Kenafa, ya Kenafa_!
_Et ton sirop! ton adorable, délicieux sirop! Haï! en mangerais-je, en
boirais-je jour et nuit, que j'en reprendrais dans la vie future!_»
--Je ne sais pas, chère amie, ce que ces strophes valent dans le
texte; dans la traduction de Mardrus, je les trouve parfaitement
merveilleuses.
Cette traduction abonde d'ailleurs en passages exquis. Écoutez cette
courte phrase: «Par Allah! notre nuit va être une nuit bénie, une nuit
de blancheur!»--Mais
[Pg 156]
c'est de sensualité que je voulais vous parler. Le mot «sensualité»
est devenu chez nous de signification si vilaine que vous n'osez
plus l'employer; c'est un tort; il faudra réformer cela. Sachez que
Coleridge, à propos de Millon, fait de la sensualité une des trois
vertus du poète. La sensualité, chère amie, consiste simplement _à
considérer comme une fin et non comme un moyen l'objet présent et
la minute présente._ C'est là ce que j'admire aussi dans la poésie
persane; c'est là ce que j'y admire surtout.--Car la littérature
persane presque entière m'apparaît pareille à ce palais doré, dont il
est raconté, dans le récit d'un des trois saalouks, que les quarante
portes ouvrent, la première sur un verger plein de fruits, la seconde
sur un jardin de fleurs, la troisième sur une volière, la quatrième
sur des joyaux entassés ... mais dont la quarantième défendue, ferme
une salle très obscure dont l'atmosphère saturée d'une sorte de parfum
très subtil vous soûle et vous fait défaillir; une salle où l'on entre
pourtant, où l'on trouve un cheval très noir, qui n'a l'air qu'étrange
et que beau, mais qui, dès qu'on l'enfourche, déploie des ailes, des
ailes «qu'on n'avait pas d'abord remarquées»,--qui bondit avec vous,
vous enlève au plus haut d'un ciel inconnu; puis brusquement
[Pg 157]
s'abat, vous désarçonne, et puis vous crève un œil avec la pointe
de son aile, comme pour marquer mieux l'éblouissement que laisse
ce rapide voyage en plein ciel.--C'est ce cheval noir que les
commentateurs d'Omar et de Hafiz appellent «le sens mystique des
poètes persans». Car on affirme qu'il y est. Pour moi qui n'apprécie
que peu cette équitation aérienne, ni surtout la demi-cécité qui la
suit, plus sage que le troisième saalouk, je n'ouvre pas la porte
défendue et préfère m'attarder encore dans les vergers, et les jardins
et les volières. Je trouve là quelques voluptés si intenses qu'elles
suffisent pour désaltérer mes désirs et pour endormir ma pensée.
Ne lisez pas Omar Kheyam dans la traduction française de Nicolas: elle
est littérale, il le dit; mais la traduction anglaise de Fitz-Gérald
est bien autre chose et bien plus: elle est belle. Dans son texte
excessivement resserré, chaque quatrain prend un sens et un poids
admirable. Aussi déçu que l'Ecclésiaste, lyrique à la façon du
Cantique de Salomon, et pondéré comme ses Proverbes, Omar Kheyam, à
travers Fitz-Gérald, paraît un poète admirable[2].
[Pg 158]
Pour Hafiz, si vous ne pouvez vous procurer la très rare de
Rosenzweig, lisez-le dans la traduction de Hammer; c'est celle qui, en
1812, révélait l'Orient au grand Gœthe. Voyez dans ses _Annales_ avec
quelle admiration il en parle.--Plutôt que de vous en parler à mon
tour, laissez-moi vous transcrire un de ces courts ghazels: le voici
tout entier: