Louons les patients traducteurs! A quelle reconnaissance notre

native ignorance des langues étrangères ne nous oblige-t-elle

pas envers eux! Peu de jours passent sans que je rende grâces à

quelqu'un d'eux;--et principalement à votre excellent ami Davray, qui

comble mes vœux en ouvrant une bibliothèque d'auteurs étrangers, au

_Mercure_. Combien de livres sont restés sans lecteurs parce que les

lecteurs ne savaient où trouver ces livres! L'ignorance, faute de

renseignements, est déplorable; il serait si facile d'y remédier, sinon

par une centralisation des livres de même famille, du moins par une

bibliographie bien faite.

--Je sais que la question de nationalité littéraire a passionné quelque

temps «toute la presse». J'ai peu suivi, je vous l'avoue, cette

querelle qui ne m'intéressait

[Pg 117]

pas grandement. Certains nationalistes, m'a-t-on dit, contestaient

jusqu'au droit de traduire ou de lire les étrangers, sous prétexte

que ce qui s'y trouvait de non français, d'exotique, était fait pour

intoxiquer la France; que la France ne se pouvait assimiler rien qui

ne fût déjà français par avance, et que ce qui, dans ces fâcheux

auteurs, se pouvait absorber sans péril, c'était toutes qualités que

nous n'avions pas su reconnaître en nous-mêmes; que les voisins nous

servaient tout bonnement notre bien propre et que si l'on recherchait

mieux on trouverait, à tout ce que nous admirons chez eux, toujours

une origine française.--La détestable infatuation d'une pareille

thèse ne peut pourtant me faire la rejeter trop vite en entier. Je

crois en effet que notre littérature est très imparfaitement connue

de nous-mêmes, et que les étrangers la connaissent beaucoup mieux que

nous ne connaissons la leur. Gœthe, Heine, Schopenhauer, Nietzsche,

Ibsen, Dostoïevsky, Tolstoï, tous les grands esprits étrangers ont

tenu leurs regards sans cesse tournés vers la France, et beaucoup ont

trouvé dans les recoins de notre bibliothèque les germes de pensées

qui, développées, exagérées par eux, vont revenir à nous comme de vieux

parents reviennent d'Amérique,

[Pg 118]

partis pauvres, jadis, depuis presque oubliés, maintenant étonnamment

riches, mais ne parlant plus notre langue. Il est entendu que c'est un

caractère de notre race, de courir trop vite et de laisser tomber en

courant toutes les pommes d'or d'Hippomène, dont les nations voisines

aussitôt vont s'emparer, comme Atalante... Longtemps avant Jules

Lemaître, Viollet-le-Duc disait cela, et je ne pense pas que nul l'ait

mieux dit dans la suite:--«Nous cherchons, nous entrevoyons, nous

poursuivons le bien, mais nous ne tenons pas à le fixer ... et ainsi

courant, haletant, notre jouissance est sans cesse ajournée... Cette

disposition, chez nous, amène dans l'étude des arts les plus étranges

bévues. Nous émettons un principe qui en fait naître un autre, et ainsi

de suite; nous ne poursuivons pas l'application et les développements

du premier, nous allons en avant, laissant inachevée l'œuvre commencée;

pendant ce temps, un peuple plus calme, ou plus attaché aux intérêts

du moment, s'empare du premier principe abandonné par nous, il le

développe, l'étudie, en perfectionne les conséquences: or il arrive un

jour que ces développements perfectionnés par d'autres se rencontrent

sur notre route; nous voilà ravis d'admiration, et

[Pg 119]

nous mettons autant d'ardeur à imiter les conséquences souvent mal

déduites, des principes abandonnés jadis par nous, que nous avions

mis d'empressement à en poursuivre de nouveaux. On conçoit combien

ces retours étranges amènent de confusion dans les idées, combien

il devient difficile de démêler le vrai du faux, l'inspiration de

l'imitation au milieu de ces éléments divers. C'est pourquoi nous avons

aujourd'hui tant de peine à savoir ce que nous voulons et ce qui nous

convient en fait d'art[1].»

Il y a des gens pour s'étonner sans cesse que l'art et la pensée soient

de domaine public. Tous les protectionnismes du monde ne pourront

empêcher les paroles, les formes et les sons, de voler par-dessus

les frontières comme les oiseaux par-dessus les murs. Toutes les

considérations les plus admirablement patriotiques ne me retiendront

pas d'être à l'affût de tout ce qui peut paraître d'étrange. J'attends

toujours je ne sais quoi d'inconnu, nouvelles formes d'art et nouvelles

pensées et quand elles devraient venir de la planète Mars, nul Lemaître

ne me persuadera qu'elles doivent m'être nuisibles ou me demeurer

inconnues.

[Pg 120]

Nous sommes loin du temps où La Bruyère disait que tout est déjà

dit; nos littératures modernes diffèrent extraordinairement des

antiques ... imaginez un Balzac chez les Grecs! un Whitman! un

Dostoïevsky!--Qu'est-ce qui va venir après?--ô richesses insoupçonnées!

Je vous propose, chère amie, une belle définition du génie: Le génie,

c'est le sentiment de la ressource.

Celle de notre race est loin d'être épuisée.

Je vous envoie, avec cette lettre, tout un bouquet de beaux poèmes:

lisez-les; une jeunesse active, amoureuse et fervente y respire. Si

ce n'est pas là une renaissance, alors, qu'appelle t-on ainsi?--Cela

m'emplit de confiance; on lit en eux comme une certitude d'avenir. Et

vous verrez que le vieil alexandrin n'est pas mort, quoi que vous en

disiez.--Vous me demandez mon opinion sur le vers libre.--En ai-je

seulement? On vit si bien sans opinions. A cause des autres, j'ai dû

m'en faire quelques-unes; mais c'est à peine si j'y crois; elles me

gênent; quand je suis seul, je les renie.

André Beaunier faisait habilement remarquer, dans une conférence

récente, comment la poésie, passant

[Pg 121]

de la littérature grecque à la latine, avait pris soin de remplacer

par l'observation stricte des règles, le sentiment poétique qui lui

manquait. Peut-être y a-t-il lieu de dire aussi que la rigidité même

de notre vers classique et de nos lois prosodiques est la conséquence

et le signe du caractère si médiocrement poétique de notre peuple et

de notre langue. Il n'y avait poésie qu'à conditions strictes, et

de là vint dès lors que ce qu'on appelait «génie poétique» n'était

souvent qu'un génie tout verbal, et métaphorique, et rhéteur. En une

période comme la nôtre, où le sentiment poétique semble surabonder,

et surabonde, c'est parce que les règles prosodiques _ne sont plus_

nécessaires pour soutenir la poésie que certains poètes, suffisamment

poètes pour s'en passer, s'en passent.--Le danger vient de ce que

peut-être notre langue ne le supportera pas; on ne peut le savoir

encore. Peut-être des poètes aussi clairs que Vielé-Griffin, aussi

robustes que Verhaeren, nous donnent-ils inconsciemment le change;

peut-être n'admirons-nous en leurs nouvelles formes qu'eux-mêmes;

peut-être donnent-ils sans le vouloir le coup de grâce à la _poésie_

vraiment française et leur génie, pour un dernier éclat, la

détériore-t-il à jamais; peut-être, ne

[Pg 122]

laissant après eux plus aucune forme banale, aucune forme métrique

fixe, arbitraire, disponible, indépendante de l'émotion qui l'emplit,

contraindront-ils les faux et médiocres poètes à ne plus oser écrire

en vers; et peut-être les vrais poètes eux-mêmes n'écriront-ils

plus nécessairement en vers, et le mot poésie ne sera-t-il plus

nécessairement synonyme de vers, quand déjà celui de vers est si

rarement, en France, synonyme de poésie.--Et peut-être cela sera-t-il

très heureux, si la prose d'autant y gagne, si les poètes à venir,

héritiers d'aucune forme, mais de la très riche ferveur, de l'intense

et diverse émotion de la pléiade d'aujourd'hui, trouvent, plastique à

souhait, une langue, prose tant qu'on voudra, mais si belle, si souple,

et nombreuse et rythmique enfin, si hardie, sensuelle et soucieuse

d'émotion, que le plus poétique génie pourra s'y dire, tandis que

les mauvais poètes seuls demanderont encore aux formes surannées la

protection, le support et le déguisement de leur débilité lyrique...

Je dis «peut-être» pour ne froisser personne; car l'alexandrin n'est

pas mort; mais «la France est le pays de la prose», dit Michelet--et

puis je vous ai dit que je n'avais pas d'opinion.

... Mais, je vous en prie, chère amie, ne confondez

[Pg 123]

pas Art et Vie; certes cela n'est pas le contraire, comme on nous l'a

fait croire trop longtemps au Parnasse; mais ça n'est pas non plus la

même chose... J'y reviendrai dans ma prochaine lettre. Au revoir.

_Paris, 10 mai 1899._

[1] Septième entretien sur l'architecture.

[Pg 124]

VII

Non, chère amie, je ne discuterai pas avec vous. Il fait trop chaud.

Je m'irriterais, et je ne vous persuaderais point.--Vous me demandez,

sur le téméraire engagement que je prenais en vous quittant le mois

dernier, de différencier Art et Vie. Vous me le demandez parce que vous

savez très bien que je n'y arriverai pas.

Par instants on peut croire que l'on se fait des idées nettes sur ces

choses, c'est d'ordinaire au sortir de médiocres lectures; on sent

alors fort bien de quelles funestes théories le médiocre auteur est

victime; par charité, pour excuser l'auteur, on accuse les théories;

on feint d'oublier un instant que certains auteurs naissent victimes,

et que ceux que précisément n'importe quelle théorie écrase, écrasera,

doit écraser, sont aussi ceux-là mêmes qui s'en chargent le plus

volontiers,

[Pg 125]

par une sorte d'instinctif talent de portefaix,--comme si de s'en

décharger leur faisait trop froid aux épaules ou comme s'il leur

fallait un faix pour marcher droit.

Par instants l'on n'y comprend plus rien du tout.--Ces instants sont

les bons.--Si ces questions supportaient une solution définitive,

la littérature en mourrait; elle vit d'une confusion momentanée,

volontaire ou charmante de ces choses. On se donne beaucoup de mal pour

tâcher de fixer et de délimiter ses idées, par une manie toute latine.

Les idées nettes sont les plus dangereuses, parce qu'alors on n'ose

plus en changer; et c'est une anticipation de la mort.

Il y a eu l'idolâtrie de la mort. S'il nous faut une idolâtrie,

préférons celle de la vie.--Mais pourquoi des idolâtries? Notre ferveur

est-elle donc si languissante qu'elle ait besoin de se construire

des autels? Pourquoi des autels à la Vie? Que signifie la Vie, par

elle-même? Pourquoi lui subordonner l'art? comme si l'art était, en

face de la vie, un dangereux ennemi à soumettre, qui sinon réduirait la

vie. Un rancunier souvenir du Parnasse nous fait-il oublier la médiocre

utopie des Goncourt? L'art des Goncourt, autant que celui du Parnasse,

est signe d'une diminution

[Pg 126]

de vie. Ce n'est que lorsque la vie d'un peuple baisse comme une eau

se retire, que l'art de ce peuple s'isole, ou qu'il prétend doubler

et redire la vie.--Opposer l'art à la vie est absurde, parce que l'on

ne peut faire de l'art qu'avec la vie. Mais ce n'est que là où la vie

surabonde que l'art a chance de commencer. L'art naît par surcroît, par

pression de surabondance; il commence là où _vivre_ ne suffit plus à

exprimer la vie. L'œuvre d'art est une œuvre de distillation; l'artiste

est un bouilleur de cru. Pour une goutte de ce fin alcool, il faut une

somme énorme de vie, qui s'y concentre.

Il y a eu l'idolâtrie de la tristesse. S'il nous faut une idolâtrie,

préférons celle de la joie. On disait, il y a cinquante ans:

_Les plus désespérés sont les chants les plus beaux._

Beaucoup alors n'osèrent pas être joyeux, ce qui est triste. Le mot

d'ordre aujourd'hui vaut mieux, bien que ce soit un mot d'ordre. Les

vrais tristes n'en seront pas plus joyeux, mais les joyeux sauront

mieux le paraître; et un grand nombre de douteux n'oseront pas paraître

tristes,--ce qui leur apprendra le bonheur.

[Pg 127]

Je vous ai déjà dit ce que je pensais de l'idolâtrie de la Nature. Ceux

qui l'idolâtrent croient trop qu'on sort de la nature sitôt qu'on sort

des champs de blé. Laissons cela... Une idolâtrie bien plus grave, que

certains enseignent aujourd'hui, c'est celle du peuple, de la foule.

Certains voudraient nous persuader qu'il y a profit à se laisser

mener par elle, et qu'elle est belle. Marc Lafargue compromet son nom

délicieux à louanger le populaire. C'est un poète fort et délicat;

sans doute sa naturelle générosité le leurre; je ne puis m'expliquer

autrement son erreur. La terre riche et riante où il a le bonheur de

vivre nourrit sans doute un peuple confiant et joyeux. Pour moi qui

passe depuis mon enfance de longs morceaux d'année dans une pluvieuse

province, où le presque unique souci des hommes qui l'habitent est de

changer l'abondante eau du ciel en alcool, je ne peux penser comme

lui.--Vous parlez d'éduquer la foule; essayez-le; si vous sentez

que c'est votre métier, je vais vous trouver admirable, car c'est

extrêmement peu le mien. Vous parlez de récitations populaires; certes,

l'entreprise est curieuse et vaut la peine qu'on la loue: gloire à

MM. Mendès et Kahn, gloire à Sarah Bernhardt, de la tenter! Et je ne

m'étonne pas trop que,

[Pg 128]

dans une société aussi prétentieuse que celle de Paris, on puisse

hebdomadairement trouver de quoi remplir une vaste salle de spectacle,

avec des gens qui viennent _voir_ réciter, par nos plus illustres

acteurs, des vers qu'ils n'ont jamais l'idée de lire; ils trouvent que

paraître goûter l'Œuvre d'Art vaut bien quelques heures d'ennui.

O Marc Lafargue! vous dont j'aimais les vers, défiez-vous des foules!

Pour aimer bien chacun, séparez-le de tous. Réunis, les hommes perdent

ce qu'ils ont de précieusement personnel; ils n'additionnent et ne

renforcent que ce qu'ils ont «de même nature»; il n'y a bientôt plus

qu'un total monstrueux.--Vous parlez d'émotions propagées et de

contagions admirables... Les maladies seules sont contagieuses, et rien

d'exquis ne se propage par contact. La communion ne s'obtient ici que

sur les points les plus communs, les plus grossiers et les plus vils.

Sympathiser avec la foule c'est déchoir.

Je comprends que vous admiriez en la foule le trouble réservoir des

énergies futures, mais vous, dont tout l'effort a été de sortir de

cette foule et de vous différencier d'elle assez pour pouvoir vous

opposer à elle et pour _la voir_,--que vous veniez vous incliner devant

[Pg 129]

elle, lui apporter votre œuvre d'art comme un présent, comme un

hommage, la lui soumettre ... ô malheureux!

Je hais la foule; elle ne respecte rien; toute tendresse, toute

délicatesse, toute justesse, toute beauté s'y faussent, s'y brisent,

s'y mortifient; houle mobile, inconsciente, sans cesse à la merci du

souffle d'un tribun qui la mène, quand elle est belle, c'est comme une

mer en démence; quand je l'admire, c'est du balcon--_e terra_.

Je hais la foule;--ne voyez pas d'orgueil dans mes paroles: quand je

suis dans la foule, j'en fais partie, et c'est parce que je sais ce que

j'y deviens que je hais la foule.

Et c'est ce qui rend la question théâtrale si passionnante; c'est

que l'œuvre dramatique est, comme nous nous plaisons tous à dire:

«faite pour être jouée», pour être livrée à la foule; c'est-à-dire

que, dans le livre, elle demeure comme une symphonie sur le papier,

virtuelle, lisible seulement pour quelques initiés. C'est, avec toutes

les prétentions qu'on voudra, une œuvre qui ne trouve pas sa fin en

elle-même, qui vit entre les acteurs et le public et qui n'existe qu'à

l'aide de lui... Et pourtant je ne peux considérer le drame

[Pg 130]

comme soumis au public; non jamais; je le considère comme une lutte

au contraire, ou mieux comme un duel contre lui--duel où le mépris du

public est un des principaux éléments du triomphe. La grande erreur

de nos dramaturges modernes est de ne pas mépriser suffisamment leur

public. Il ne faut pas chercher à l'acquérir, mais à le vaincre. Un

duel, vous dis-je, et d'où le public sorte et battu, et content.

Je ne vais pas souvent au théâtre; l'ennui que j'y goûte est souvent

infini. Rarement, surtout quand je n'ai près de moi personne avec qui

causer, rarement je peux prendre sur moi d'attendre jusqu'à la fin du

spectacle, où je ne sais ce qui me gêne le plus: de l'admiration benête

de mes voisins, du jeu factice et sans art des acteurs, ou des informes

pièces qu'on nous sert aujourd'hui.--Pourtant, grâce à vos conseils

toujours bons, j'ai voulu voir _Hamlet_ ... je n'ai vu que Sarah

Bernhardt.

Des artistes dont je respecte la science sûre et le goût fin m'avaient

tant dit et répété que Sarah était excellente, etc.,--que pendant

quelques jours, plutôt que de n'être pas de leur avis, j'ai préféré

croire que j'étais, par un malchanceux hasard, tombé sur une de ces

représentations extraordinaires où les acteurs jouent

[Pg 131]

comme si vous n'étiez pas là... Mais non; tout était volontaire et

appris. Causant depuis avec les uns et les autres, j'ai dû comprendre

que la grande Sarah n'était pas différente pour exalter les uns et pour

m'exaspérer.

Je sais qu'il se produit dans une salle de spectacle des zones torrides

et des îlots de froideur. Peut-être, auprès de moi, eussiez-vous donc

trouvé Sarah moins bonne; peut-être auprès de vous l'eussè-je donc

trouvée moins détestable. Combien de fois la crainte d'être appelé à

donner mon avis en sortant m'a-t-elle fait fuir théâtres ou concerts.

--Comment trouvez-vous que *** ait dirigé la 9e?

--Ne préfériez-vous pas X ou Z?

Ces questions tuent. Mon cerveau a ceci de cruel qu'il ne fonctionne

jamais si peu que devant une pure œuvre d'art. L'enthousiasme ou la

contemplation ont pour premier effet chez moi l'inhibition délicieuse

et vraisemblablement divine de mes facultés critiques... Je dois vous

avouer que devant Sarah Bernhardt il n'y a pas eu d'inhibition du tout.

Au contraire, mes facultés critiques ont seules profité de la pièce,

et, vous l'avouerai-je, mon amie, malgré la remarquable traduction de

Schwob, _Hamlet_ m'a ennuyé à périr, et je

[Pg 132]

n'y ai quasiment plus rien compris. Il me paraît même possible que je

n'y eusse plus vu qu'un médiocre mélodrame, si, Dieu merci, je n'avais

pas connu la pièce par avance.--Telle que la joue Sarah, la pièce,

dès le troisième acte, change de sujet... Eh quoi? n'aimez-vous pas

_Hamlet_? Ou quelle étrange idée vous faites-vous de ce rôle pour avoir

pu vous satisfaire d'une telle interprétation?--Je vous en parlerai

longuement, mais le temps aujourd'hui me manque; j'y reviendrai.

Au revoir, je vous laisse Paris. S'il en paraît de bons, envoyez-moi

des livres.

_Paris, 15 Juin 1899._

En post-scriptum à cette lettre, et simplement pour opposer une

interprétation, que je crois juste, à beaucoup d'interprétations

récentes, que je crois fausses, et tout particulièrement à celle de la

grande Sarah, qui prétend ne voir dans Hamlet que le type de «l'homme

résolu»--je transcris ici quelques notes prises au lendemain de la

représentation:

--«Un caractère résolu» prétend-elle trouver dans Hamlet ... «résolu»,

oui; _mais_ réfléchi. Et tandis qu'Othello agit avant de penser,

celui-ci pense avant d'agir. Il pense au lieu d'agir; il est distrait

de l'action par la pensée.

Au début du drame que voyons-nous?--Un homme inscrire sur les

tablettes de son carnet et au plus profond de son

[Pg 133]

cerveau _qu'il a quelque chose à faire_: venger son père. «Oui, pauvre

ombre, je veux du registre de ma mémoire effacer tous les souvenirs

vulgaires et frivoles, toutes les maximes des livres, toutes les

formes, toutes les impressions ... et ton ordre vivant remplira seul

les feuillets du livre de mon cerveau, fermé à ces vils sujets.»

Va-t-il agir?--Non. Il réfléchira:

Doit-il se fier au récit d'un fantôme? Il s'agit de contrôler

d'abord.--Et dès lors l'action (j'entends: la vengeance) passe au

second plan, se recule. Ce qu'il cherche, ce n'est pas l'action, c'est

une raison d'agir. Il invente l'épreuve du spectacle. Il expérimente;

il essaie: et le voilà qui, peu à peu, _se distrait de l'action

par les moyens mêmes qu'il employait pour se pousser à agir_. A ce

point que, dans le quatrième acte, à peine est-il question de père à

venger, mais bien d'Ophélie, de Laërte, et de généralités vagues où

toute décision se perd. C'est là ce qui vous faisait dire qu'Hamlet

avait «changé de sujet».--Non; car le sujet c'est: _la distraction de

Hamlet_.

Et il faudrait alors que, par une habile gradation, _qui est dans la

pièce_, l'acteur force le spectateur de penser: Mais le malheureux!

il oublie ce qu'il _devait_ faire! il oublie!--Oui: et l'action sinon

le sujet bifurque, et l'intérêt semble changer. Les moyens d'action

ont pris la place de l'action même, à ce point qu'il ne faut rien

moins que l'angoisse d'une mort imminente pour rappeler à Hamlet _son

devoir_. Alors, soudain, de nouveau, tout disparaît. «J'avais _une_

chose à faire; je ne l'ai pas faite,--et je meurs!...» Monnet, qui

certes ne nous satisfaisait pas toujours durant le cours de la pièce,

devenait alors, et brusquement, superbe. Chez cet homme qui, durant

quatre actes, balançait et ne pouvait se décider à tuer il y avait une

soudaine rage atroce, une ruée, comme une fringale d'action après ces

quatre actes de jeûne; il agissait: il agissait soudain beaucoup trop:

il tuait

[Pg 134]

le roi trois fois, oui, trois fois de suite, en forcené qui ne tuera

jamais assez. Il le crevait de coups d'épée: il lui enfonçait dans

la bouche le bord de son hanap empoisonné; il l'écrasait à coups de

bottes.--Réfléchir quatre actes durant, pour en arriver là!... C'était

une action stupide, irraisonnée, frénétique, et maladroite encore,

autant que celle qui tuait Polonius, affolait Ophélie, torturait

inutilement la reine et démoralisait Laërte. Oh non! pas l'action d'un

«homme résolu», mais celle de quelqu'un qui n'était pas né pour agir,

et à qui Horatio saura dire: «Vous auriez pu naître poète.»

[Pg 135]

VIII

CHÈRE ANGÈLE,

J'aurais plus de plaisir à vous parler de l'Exposition si déjà

M. Verhaeren n'en avait si excellemment parlé dans le _Mercure_.

J'aime son optimisme flagrant; il a parbleu le goût tout aussi fin

qu'un autre, que M. de Gourmont par exemple, et sait être choqué

par les hideurs; mais tandis que celui-ci s'y attarde et leur donne

précisément l'importance de ses sarcasmes, celui-là passe (ce qui est

la plus simple façon de mépriser) et réserve sa vie pour admirer ce

qui pourtant reste admirable. Affaire de tempéraments.

De tout ce que j'ai vu dans cette foire, un souvenir domine. Près de

lui pâlissent les autres, et si je vous en parle aujourd'hui, c'est

pour, le ravivant par ma parole, le mieux défendre contre mon propre

oubli;--aussi

[Pg 136]

pour que vous regrettiez un peu de n'avoir pas parfois épousé ma

folie, surtout lorsqu'elle me menait, comme elle fit souvent, au

théâtre de la Loïe Fuller, pour y voir jouer la troupe japonaise. De

ne l'avoir pas vue, je comprendrais que vous fussiez inconsolable, si

elle ne nous avait déjà donné l'espoir de reparaître à Paris dans deux

ans.

Elle n'a guère joué que deux pièces: «la Geisha et le Chevalier»,

puis «Kesa». Il s'ajoutait à l'excellence de l'interprétation cet

intérêt bizarre: l'actrice unique de la troupe, Sada Yacco, était,

prétendait-on, la première femme qui jamais au Japon eût monté sur les

planches. Bien mieux: certains très renseignés affirmaient que jamais

encore elle n'avait paru au Japon même, mais que dès son retour là-bas

on la présenterait à l'empereur. Sa carrière se serait décidée d'une

façon subite: durant une tournée que la troupe faisait, en Amérique je

crois, un soir, tout brusquement, le jeune acteur chargé du rôle de la

Geisha tomba malade. Allait-il falloir désappointer la salle? la femme

de l'acteur principal, Kawa Kamy, se proposa; elle savait le rôle,

disait-elle, elle le jouerait sans erreurs, et le public non averti ne

s'apercevrait même pas du scandale; sur la scène, une femme tenir un

rôle de femme!...

[Pg 137]

Qu'elle eût été d'abord admirable, c'est ce qu'on ne saurait affirmer,

tant son jeu semble appris, modéré, retenu. Il offre, avec le jeu des

coacteurs, une adaptation si parfaite, que le geste de l'un semble

mourir toujours où commence le geste de l'autre, de sorte que, dans

le dialogue, aucun aléa n'est laissé et que l'expansion de chacun

se tempère selon celle de tous les autres et la limite à son tour

strictement. Une perpétuelle vision de l'ensemble ne permet à chacun

que son temps, que sa place, de même que dans un concert, tout le

lyrisme du soliste se soumet au besoin précis de la mesure.

Aussi ne puis-je dire que c'est Sada Yacco que je trouve uniquement

admirable, mais bien toute la troupe, vraiment.

Le rideau s'ouvre. On est je ne sais où, dans le Japon. Une toile de

fond montre le faîte des maisons d'une rue dont les arbres fleuris

font un square. On est dans un quartier de plaisir que les courtisanes

habitent.

Prétextes: Réflexions sur quelques points de littérature et de morale · 第 5 / 13 段