Et faites qu'en ce jour d'été où la torpeur
S'étend comme de l'eau sur les choses égales,
J'aie le courage encor, comme cette cigale,
Dont éclate le cri dans le sommeil du pin,
De vous louer, mon Dieu, modestement et bien.
Et parfois la pureté de cette eau devient telle qu'elle n'est plus que
murmure, transparence, et reflet, et fraîcheur.
Mon Dieu, c'est le matin, et, déjà, la prière
Monte vers vous avec ces papillons fleuris,
Le cri du coq et le choc des casseurs de pierres.
Sous les platanes dont les palmes vertes luisent,
Dans ce mois de juillet où la terre se craquèle, [Pg 96]
On entend, sans les voir, les cigales grinçantes
Chanter assidûment votre Toute-Puissance.
Le merle inquiet, dans les noirs feuillages des eaux,
Essaie de siffler un peu longtemps, mais n'ose...
Ces prières sont belles et, presque toutes, parmi les plus belles
pièces de Jammes. Elles marqueront pour cet involontaire esprit non un
repos, mais au contraire une période d'inquiétude. Il semble parler
beaucoup de Dieu pour tâcher de se prouver qu'il y croit. Peut-être en
parlait-il mieux en ne le nommant pas, mais simplement, comme avant,
délicieusement chaque chose. Prendre Dieu à partie sans cesse, comme
ici, donnerait à entendre qu'on en attend encore en vain une réponse.
Je sens en ces _Prières_ une âme excessivement affectueuse et désolée.
La prière n'est souvent que le besoin, quand on se sent seul, de
parler _à la seconde personne_.--Ces prières sont l'œuvre d'une crise,
inquiète et passionnée. J'attends avec confiance que ce sensuel si peu
mystique, ressentant à nouveau chaque émotion en soi suffisante, se
plaisant à _l'aspect_ et le disant dès lors divin tant qu'il lui plaît,
laisse de nouveau Dieu tranquille et le fasse seulement entrevoir sous
la terre très habitée. Nul
[Pg 97]
doute alors que le grand mouvement de ses prières, plus plein et
soulevé qu'il ne l'avait encore jamais été chez Jammes, gonfle
admirablement de longues pièces d'une allure assez différente--comme
voici qu'il fait cette délicieuse élégie que vous lirez dans le
prochain numéro du _Mercure_[3].
C'est près des bois épais qu'elle fut composée, dans cette Normandie
ruisselante et penchée où je m'attarde encore, où nous vîmes approcher
l'automne, ensemble avec Henri Ghéon dont il faut aussi que je vous
parle; j'aime à placer ce nom près de celui de Jammes; leurs livres
sont voisins dans ma bibliothèque; ils vivent dans une même atmosphère,
cela leur fait, par sympathie, une espèce de ressemblance; mais c'est
par où devraient se ressembler tous les poètes: l'entente à demi-mot
de la nature. Ceci dit, il est difficile d'imaginer deux esprits de
nature plus différente. Celui-là, tout le trouble; son émoi, c'est la
contagion d'une tristesse; pour motiver mieux sa pitié, il imagine une
souffrance en chaque chose; il explique ainsi sa tendresse.--En Ghéon,
aucune tristesse; c'est une âme de cristal et d'or, pleine de sonorités
merveilleuses.
[Pg 98]
Tout ce qui la touche y retentit; rien ne la laisse indifférente;
pourtant, à travers tout, elle reste la même. Tout l'émeut et rien ne
la trouble; le monde se revoit en elle dans une charmante, vibrante et
souriante harmonie[4].
Je suis heureux que vous ayez pu parler à M. Mirbeau; je remarquais
bien en effet que ses derniers articles devenaient meilleurs...
_La Roque, 15 octobre 1898_.
[1] V. _Le Deuil des Primevères_ (_Mercure de France_).
[2]
CHER SIGNORET,
Vos sonnets paraissent plus beaux à la seconde lecture qu'à la
première. L'égalité de leur éclat trompe d'abord; on doute d'une
clarté sans étincelles; on ne comprend que peu à peu qu'elles sont
toutes dévorées. Voilà pourquoi je crus d'abord vos belles élégies
préférables: leur morbidesse est moins cachée et mon esprit s'étonne
encore d'une beauté sans renoncement ni faiblesse, comme si sa
perfection n'était due qu'aux dépens de son humanité. C'est aussi
que nous sommes en un temps où il semble que la trop pure beauté ait
besoin de faire pardonner sa _présence_; on ne l'accepte, semble-t-il,
que venue de loin et passée; on prend aisément son parti que la
Renaissance italienne et la Pléïade qu'était Ronsard, en la démontrant
de manière si glorieuse, l'aient comme monopolisée.
Je pense que le souvenir de cette Renaissance admirée vous hante;
vous y cherchez non seulement le secret de votre forme, mais encore
un modèle de vie, franche jusqu'à l'orgueil, superbement extérieure,
aventurée. J'ai peu lu, je l'avoue, les lettres de ce temps, qui
m'hallucine moins que vous, et ne sais si les Donatello et les
Brunelleschi que vous citez oseraient porter leur orgueil aussi
sonorement devant eux. N'importe; je m'amuse trop de cela pour m'en
plaindre et n'en souffre que lorsque cet orgueil vient pour boucher
les vides de l'esprit, que lorsque l'affirmation de votre génie tend
à remplacer sa manifestation effective. Au reste, je conviens que le
public est si bête que c'est surtout en lui affirmant que vous avez
du génie que vous le forcerez de le croire ... mais vous n'écrivez
pas pour ce public, et les gens intelligents que vous prétendez que
nous sommes savent comprendre la beauté de vos vers sans que vous
l'affirmiez à l'avance.
J'admire aussi votre riante audace de publier les lettres qu'on vous
écrit: si je vous estimais assez peu pour vous croire capable d'une
habileté, je dirais qu'elle est excellente; mais non: j'y veux voir
seulement l'exigence d'une franchise et m'y plaire; tel qui louerait
secrètement par flatterie va se croire contraint de rester fidèle
à lui-même et continuer à vous louer; vous innovez une coutume, et
certes rien n'est moins facile, car certes sans vous on ne l'eût pas
choisie. Les lettres des littérateurs sont trop aisément ténébreuses;
il est bon d'illuminer cela. Créons des précédents. J'y veux aider
aussi, et laissez-moi trouver plus simple de publier déjà moi-même
cette lettre à vous adressée.
Au revoir, etc.
A. G.
[3] V. p. 241.
[4] _Les Chansons d'Aube_ et _La Solitude de l'Eté_ (Mercure de France).
[Pg 99]
III
--Quand donc pourrons-nous parler librement, tranquillement, du
Naturisme? A chaque fois quelque nouvel éclat nous empêche.--Naguère
quelques critiques mal renseignés (ou du moins renseignés trop
exclusivement par M. de Bouhélier lui-même) voulurent bien, dans
l'ignorance des dates, me croire adepte d'une école qui simplement
avait le goût naissant de m'approuver. Affamé de plus bruyante gloire,
M. de Bouhélier entraînait mon nom à sa suite jusque dans les colonnes
du _Figaro_; l'admiration que je manifestais pour son jeune talent
trouvait ainsi sa récompense. Mon admiration n'en fut pas précisément
modifiée, mais du coup je la manifestai moins.--Ce n'est non plus une
mauvaise pièce de théâtre qu'un médiocre volume de vers qui peuvent
faire oublier l'extraordinaire don de prosateur que montraient ses
premiers écrits;
[Pg 100]
nulle composition; une redondance souvent vaine, aidant une plus grande
sonorité; un lyrisme souvent imité, mais sincère (je vous assure que
cela se peut): tout cela, la pensée même, ou l'apparence de pensée,
complètement subordonné au rythme sûr, plein, riche, harmonieux de
la phrase; et souvent on n'y sentait rien d'autre--comme on ne sent
souvent rien d'autre chez Hugo que le vers.--Et je comprends que
l'orgueil de M. de Bouhélier puisse déplaire; mais c'est tant qu'il
n'est pas plus grandement justifié. Quelqu'un qui sent en lui des
œuvres grandes (comme je pense que fait M. de Bouhélier) peut prendre
des allures modestes, mais c'est en attendant et par hypocrisie. Chez
M. de Bouhélier, l'orgueil de l'œuvre précède l'œuvre; mais j'espère
que l'œuvre suivra[1].
Le talent de M. Monfort semble plus personnel et plus particulier;
c'est peut-être parce qu'il est plus restreint. Il est bien difficile
de jauger sa future valeur d'après ses deux premiers écrits. L'émotion,
qu'aucun
[Pg 101]
souci de composition non plus ne contrefait, trouve souvent pour se
chanter les exclamations les plus justes; il semble parfois qu'il y
ait là comme le bruissement même de la vie, le battement léger des
artères sans même un doigt posé dessus pour le sentir et pour y imposer
un unique lien. D'où quelque chose d'éperdu, qui charme mais qui
déconcerte; une fuite dans le temps, mais une telle absence d'espace
que les émotions se succèdent sans parvenir à voisiner. Que deviendra
tant de fluidité? Que donnera ce don d'expression si immédiate, mais si
exclusivement passionnée?
Les articles de M. Mirbeau deviennent bons.
[1] Malgré que, depuis notre article, la _Route Noire_ et _Le Nouveau
Christ_ aient parus, nos espérances veulent rester aussi vivaces,
puisque l'orgueil de M. de Bouhélier reste aussi grand. V. p. 224 et
241.
[Pg 102]
IV
CHÈRE AMIE,
Monsieur Mirbeau fait comme tant d'autres devraient faire: il change.
Dans un article de _l'Aurore_ du 15 novembre, intitulé «Palinodies»,
il écrit: «Aujourd'hui, j'aime des personnes, des choses, des idées
qu'autrefois je détestais, et je déteste des idées, des choses et
des personnes que j'ai aimées jadis...» Que M. Mirbeau nous permette
donc de faire comme lui; de l'aimer aujourd'hui d'autant plus que
nous l'aimions moins naguère et qu'il en est plus revenu.--Parlant du
suicide de Gérard de Nerval, Baudelaire ou Gautier, je ne sais plus
lequel, revendique deux libertés que l'on refuse volontiers aux hommes:
celle de se tuer, celle de se contredire. Aux yeux de certains, c'est
presque la même chose. C'est presque
[Pg 103]
le contraire, aux yeux de certains autres, et seuls, pensent-ils, ceux
qui sont morts, ou presque, ne se contredisent jamais. C'est l'avis de
M. Mirbeau qui tient à vivre, et c'est le mien.
Se contredire! Si seulement M. Barrès l'osait ... quelle belle
carrière!--Au lieu de cela il tâche de faire se contredire M. France
et ne réussit à rien, sinon montrer que M. France a été sincère deux
fois. La politique est désastreuse pour cela; le parti que l'on sert
emprisonne; on ne s'en dégage pas sans apparence de désertion; la
franchise y perd, il est vrai, mais c'est pour que le parti y gagne...
J'ai la terreur des partis pris. Songez donc: c'est de vingt à trente
ans qu'une carrière se décide; est-ce de quinze à vingt que l'on aura
pu réfléchir! Qu'y faire? car c'est une fatalité. L'action seule vous
éduque; on ne l'apprend qu'en agissant; un premier acte vous engage; il
éduque, mais compromet; dût-on l'avoir trouvé mauvais, c'est le même
qu'on va refaire. Les co-partisans vous déplaisent? on ne se sent que
mal avec eux? n'importe, il faut continuer: d'autres comptent déjà sur
vous; changer ce serait les trahir. A trente-cinq ans vous n'avez fait
que des écoles; mais vous apportez un passé qui dictera votre avenir.
[Pg 104]
La vie d'un «homme libre» est décidément difficile et terriblement
motivée.
--Au moins, vous dites-vous, chère Angèle, en art, tout cela
n'existe pas!--Oh! sous une autre forme, si pourtant. De toutes les
fidélités, celle à soi-même est la plus sotte--dès qu'elle n'est plus
spontanée.--Fidélité à quoi, grand Apollon?--à ses principes; on se
fait de cela sa personnalité.
Par une affirmation prématurée, que de sincérités compromises? Mais on
veut se manifester précocement.--Passe encore, lorsqu'on écrit roman ou
drame, ou que l'on se raconte, simplement; parler de soi n'est pas un
mal; on s'y aide à changer; que raconter de soi, sinon des changements?
«Le _Moi_ est haïssable», dit Pascal; le _Moi_ d'hier, par celui
d'aujourd'hui.
--Non, le danger, c'est d'exprimer précocement des opinions, des
idées. M. Mæterlinck le sait bien. M. Mæterlinck a changé, mais reste
esclave d'un premier livre. Je ne parle pas, vous le pensez, de ses
drames--mais bien du «Trésor des Humbles».--Là tentait de se fixer sa
pensée; c'était un livre de morale.
Chère Angèle, vous savez si je les aime, moi, les livres de morale; si
je ne me retenais, chère Angèle, j'en écrirais
[Pg 105]
un tous les mois; mais un tous les trois ans, ah! non!--ou seulement
passé cinquantaine; on ne sait pas, avant, ce qui peut arriver...
Maurice Mæterlinck est encore jeune; il peut créer, _mais_ il raisonne:
il écrit _Sagesse et Destinée_ au lieu d'écrire d'autres _Maleine_,
des _Intérieur_, des _Mélisande_. Combien peu de temps pense-t-il
vivre encore? N'attend-il donc plus rien de la vie? Un livre comme
ce dernier[1] me fait l'effet d'un testament. J'aime, comme Pascal,
attendre d'être mort pour livrer mes pensées. Qu'elles vivent,
après! Ça les regarde; mais c'est parce que soi l'on est mort.--M.
Mæterlinck, lui, n'est pas mort; et je vous dis qu'il a changé. Depuis
le _Trésor des Humbles_, qu'a-t-il donc rencontré sur sa route?--La
vie et Nietzsche;--quoi de plus pour bouleverser?--Mais le _Trésor
des Humbles_ étant écrit, il a voulu rester fidèle à ce qu'il y
disait si bien, relier au nouveau moi l'ancien. Etrange mariage de
l'individualisme et de l'humilité; un peu de mysticisme rend tout
possible.
M. Mæterlinck est un fort, et sa pensée continuera; déjà bien des
phrases de ce livre n'eussent pu être
[Pg 106]
écrites dans le _Trésor des Humbles_. Espérons que nous connaîtrons
plus tard de lui bien des phrases qui n'eussent pu être écrites dans
celui-ci. Plus un tel livre engage la pensée, plus une âme aussi
sincère que la sienne se sent le devoir de redonner un nouveau livre,
sitôt que celui-ci n'en est plus le portrait fidèle. «Nées douces, les
pensées, elles vieillissent féroces»,--dit votre ami Vielé-Griffin dans
la très belle lettre qu'il nous adresse[2]; «belles d'hier, les voici
ridées, flétries, hideuses à faire pleurer qui les mit au monde...»--«O
mes pensées d'hier! O mes belles pensées! s'écriait Nietzsche, qu'ai-je
donc fait de vous? qu'est-ce que vous voilà devenues?»
Que M. Vielé-Griffin se rassure: même avec des précautions, je n'ose
encore guider personne.--Qui veut se promener, qu'il me suive!
Mais vers quoi guiderais-je les autres? moi qui ne sais pas où je
vais.--Allons-y--mais doucement, ma chère Angèle. _Léo est in via_, dit
Salomon. Et _errare humanum est_ ... mais il y a quelque charme à cela.
_Paris, 15 novembre 1898._
[1] _La Sagesse et la Destinée_.
[2] _Ermitage_ de novembre 1898.
[Pg 107]
V
CHÈRE ANGÈLE,
Pardonnez-moi, je ne suis pas parti, je ne pars pas. Je ne sais plus
partir.--Le petit appartement que nous prîmes à frais communs, si petit
qu'on n'y peut tenir ensemble, et que vous n'y venez que lorsque je
cède la place, je ne le quitterai qu'au printemps. Paris me retient, me
possède; j'y vis, j'y revis, j'y voyage; j'y regarde inlassablement. A
force de le fuir naguère, j'ai trouvé le secret d'y vivre comme en une
ville étrangère, c'est-à-dire d'y admirer tout. Non! Rome et le grave
Palatin, les quais argentés de Venise, Naples et ses tièdes aurores
n'ont pas eu pour moi plus de charmes. Quand je regrette (car je me
plais à regretter parfois), c'est plus lointainement encore, Kairouan,
Tunis, Touggourt, le mirage infini du désert, l'oasis
[Pg 108]
pleine de colombes... Que n'y allez vous à présent, tandis que je
m'attarde ici? Vous m'écririez: Il fait un temps affreux; depuis
trois jours nous suffoquons sous une tempête de sable. Je répondrais:
Il fait un temps charmant, gris et tiède, et de sourire entre les
larmes; l'alternance de brefs soleils et de passagères ondées fait un
étonnement pour chaque heure, et les travaux des quais renouvellent
les paysages.--Paris est merveilleux, chère amie, et défoncé de
toutes parts: vous savez que ce n'est pas seulement à l'Exposition
qu'on travaille; on perce tous les boulevards; on sape, on creuse, on
lance et fait rôder sous terre des projets ténébreux d'égouts et de
chemins de fer. Le travail souterrain crève par places la surface; on
se penche au-dessus; on suppose des cavités inexplorables où tout un
peuple harassé travaille le jour et la nuit.--Car la nuit, le travail
continue; sur les quais, dès la tombée du soir, de fantastiques
fanaux éclatent. Passé minuit, dans le silence d'alentour, les abords
de l'ex-Cour des Comptes sont lyriques. Il y a, près du pont Royal,
d'énormes arbres; leurs branches s'allongent et baignent dans cette
lumière factice, et, derrière eux, les murs semblent incendiés. Plus
loin des palais naissent, comme poussés par en bas.
Les ponts, les tours, les arches [Pg 109]
Tremblent au fond du sol profond.
La multitude et ses brusques poussées
Semblent faire éclater les villes oppressées...
Ces vers sont de Verhaeren; je vous envoie son dernier volume[1].
Citerai-je encore?
Un vaste espoir, venu de l'inconnu, déplace
L'équilibre ancien dont les âmes sont lasses,
La nature paraît sculpter
Un visage nouveau à son éternité;
Tout bouge--et l'on dirait les horizons en marche.
Et ceci me permet d'ajouter que je ne suis pas de ceux qui regrettent
la Cour des Comptes. Par principe, je veux avoir toutes les ruines en
horreur. Certes, si c'est pour construire un aussi terrible monument
que le nouvel Opéra-Comique qu'on les enlève, je préférerai toujours
ce qui pouvait se trouver à la place.--Mais quel terrible aveu
d'impuissance que cette crainte du neuf, que ce respect du vieux. Les
époques créatrices n'avaient pas tant de scrupules et se plaisaient à
démolir--pour avoir plus à reconstruire après--soucieuses
[Pg 110]
surtout d'imposer au dehors des formes à leur ressemblance. La première
condition pour cela, c'est de ne pas ressembler au passé. L'admiration
de l'antiquité qu'avait la grande Renaissance ne me contredit point;
c'était pour elle une ferveur de plus, une émulation, une excitation
à produire.--Mais l'archéologie, le contemplatif regret du passé ne
créent pas les œuvres nouvelles.
M. Louys nous le prouve surabondamment et plus délicieusement que
jamais dans le conte qu'il donne au _Mercure_, où il s'excuse de ne
parvenir plus à rien inventer de bien neuf[2].--Il m'est difficile, je
l'avoue, de suivre une discussion où l'on veut faire le mot «histoire»
synonyme du mot «progrès», surtout lorsqu'on entend par progrès
simplement augmentation de confort, perfectionnement des voluptés. Il
m'est difficile et désagréable de considérer l'histoire de l'humanité
comme une marche, de sensualités en sensualités plus charmantes, et
rien dans ce monde ne me convainc que ce soit de volupté que le monde
doive mourir.
Constater que l'antiquité tissait déjà la soie ne
[Pg 111]
déprécie pas la soie à mes yeux. La ramie ne me semble pas d'une
textilité plus parfaite, la pomme de terre d'un goût plus délicat
pour avoir été découvertes hier. Si l'on n'a pas inventé, comme il
est déploré dans ce conte, de nouvelles pierres précieuses, c'est
peut-être qu'on n'en avait pas grand besoin et que celles d'avant
contentaient.--Que M. Louys trouve la vie antique parfaite, j'y
consens; mais alors il ne devrait pas regretter que l'homme ne l'ait
point perfectionnée--s'extasier sur la beauté d'antiques marbres et
déplorer tout à la fois que l'homme n'ait pas trouvé depuis «une pierre
naturelle, un alliage chimique plus digne de reproduire la figure
humaine»,--c'est peut-être une inconséquence. L'idée de _perfection_
exclut celle de _progrès_; on parle de la _perfection_ de l'art et des
_progrès_ de l'industrie; cela M. Louys le sait bien,--mais je vous le
dis à vous, chère Angèle, pour que vous compreniez qu'il est dangereux
de refaire l'œuvre d'autrui, fût-ce en vue de la perfectionner, et
surtout lorsqu'elle est déjà parfaite; on risquerait sinon, par
bienveillance envers soi-même, de préférer le Guide à Raphaël, le
plafond du palais Farnèse à celui de la Sixtine, et _Une volupté
nouvelle_ au _Dialogue avec une momie_ d'Edgar Poe.
[Pg 112]
Certes, nos temps sont laids; le temple de Pœstum reste plus
immuablement beau que tout ce qu'on fit dans la suite,--mais
l'admirable aujourd'hui, chère Angèle, c'est, malgré la vieillesse des
temps, de sentir sa propre jeunesse, d'imposer, malgré tout, celle-ci;
c'est là ce qui fait ce qu'on appelle les «renaissances».
_15 février 1899._
[1] _Les visages de la Vie_.
[2] _Une Volupté nouvelle, Mercure_ de février (paru depuis en volume).
[Pg 113]
VI
CHÈRE AMIE,
Je relève de voyage. Excusez mon trop long silence. Je vous écris
sitôt rentré, et, si ma lettre d'aujourd'hui marque encore un peu de
fatigue, n'en accusez que le voyage: c'est une grave maladie qui laisse
les facultés éblouies, et dont je fais maintenant à Paris une heureuse
convalescence.
J'ai vu des villes et des villes encore; croyez un voyageur: Paris est
merveilleux. Si parfois je pouvais souhaiter être étranger, ce serait
pour le découvrir.--Mais vous l'aimez autant que moi, je le sais, et
m'en parliez dans vos dernières lettres de façon à me faire déplorer
encore plus mon absence; aussi maintenant c'est fini, je ne voyage
plus, chère amie.--Les voyages, d'ailleurs, n'ont qu'un temps; non
qu'on se lasse de courir
[Pg 114]
les routes, mais parce qu'on les sent plus longues que la vie; et
parce qu'on se dit que la vie n'est point faite uniquement pour voir,
mais aussi pour se souvenir d'avoir vu. Il est un temps pour jeter des
pierres, dit l'Ecclésiaste, et un temps pour les ramasser...
Pourtant, si vous partez, prévenez-moi--et surtout n'allez pas en
Algérie sans moi! j'en serais malade.
Pourquoi me reprocher encore de ne pas vous écrire des lettres de
_là-bas_? Je vous l'ai dit vingt fois: en voyage, je ne peux pas
écrire; cela m'empêche de regarder; et puis je ne veux pas brusquer mes
souvenirs, ni les empailler tout vivants. Pourquoi vous obstiner à vous
en plaindre? Me faut-il vous citer votre cher Stevenson?
«Ecrire m'est impossible en voyage, dit-il (la lettre est datée
d'Avignon). C'est un défaut, mais qu'y faire? Il me faut, pour pouvoir
écrire, me sentir un peu chez moi, et ma tête doit avoir le loisir de
se mettre en ordre. Les images nouvelles m'oppressent et puis j'ai
une fièvre de mouvement...» Et plus loin; «J'aimerais à rester plus
longtemps ici; je ne peux pas. Je suis poussé devant moi par une
inquiétude invincible...» Ces lignes, ainsi détachées, se fanent comme
une fleur coupée; je me doute, en les transcrivant, qu'elles ne
[Pg 115]
vous diront pas grand'chose; mais songez à cette délicate figure de
malade sans cesse exilé, et ces mots «me sentir un peu chez moi»
prendront pour vous une saveur singulière.
Je ne professe point pour Stevenson une de ces admirations sans
mesure; mais c'est un excellent auteur. Je n'aime pas beaucoup son
_Prince Othon_, que des maladroits veulent faire passer pour son
chef-d'œuvre, mais dans ses _Nouvelles Mille et une nuits_ il y a des
inventions merveilleuses. Bien des gens ignorent que le _Dynamiteur_
est traduit,--ou bien qu'attendent-ils donc pour le lire? Et _l'Ile
au Trésor_ ou même _le Club du suicide_?--L'absence de pensée est
là volontaire et charmante; à l'excellence du récit, l'intelligence
fine et vive de Stevenson est uniquement employée; et quel choix de
détails! quel tact! quelle aristocratie de moyens! Cela est fin,
spécieux, délicat, extrêmement civilisé. Lui reste correct et discret;
toujours conteur, acteur jamais; la vie le grise, mais comme un très
léger champagne; rien de dionysiaque en cette ivresse, rien de divin;
son ivresse est toujours lucide et n'excite que son cerveau; ivresse
de salon, de causeur;--vous savez que ce n'est pas la mienne; et je
souffre souvent, le lisant, de sentir
[Pg 116]
que toujours il est resté _devant_ les choses, un peu distant, voyeur
amusé, non viveur; je lui voudrais de moins bons yeux et qu'il eût dû
s'approcher pour bien voir; il ne se compromet jamais dans quoi que ce
soit qu'il raconte; actions hâtives, forcenées, trépidantes, mais sans
chaleur; c'est un pirate de cabinet, Kipling, depuis, nous a montré de
la sauvagerie plus réelle.