On comprenait sans peine la métaphore de M. Barrès, et ses écrits

l'éclairaient d'un bon jour; mais quelque éloquente que cette métaphore

demeure, il est très fâcheux qu'en arboriculture, le seul domaine où ce

mot _déraciné_ ait _un sens précis_, ce sens soit différent de celui

qu'est appelé à lui donner M. Barrès, sous peine de voir presque tous

les exemples qu'il y chercherait, contredire en plein sa théorie. Le

grand tort de M. Maurras aujourd'hui, par cette absurde querelle de

mots, est de rendre sensible une faute

[Pg 70]

qu'on n'avait pas bien remarquée,--en prétendant faire passer ce

nouveau sens du mot _déraciné_: _dont les racines ont été tranchées_,

en arboriculture où le mot déraciné n'a jamais voulu dire et ne voudra

jamais dire que: _dont les racines ont été arrachées de terre_. C'est

le seul sens que donne et qu'ait à donner Littré.

--Mais qu'importe le mot, dira-t-on, si la chose...

--Le mot n'importe point, peut-être; mais derrière la faute de mot,

accourt et s'abrite la faute de pensée. Et si M. Maurras ne la sentait

ici très grave, il n'emploierait pas tant d'âpres soins, ni ne

trouverait tant de difficultés, à la défendre.

[1] Cet article a paru dans l'_Ermitage_, n° de novembre 1903.

[2] «L'instruction, disais-je plus haut, apport d'éléments étrangers,

ne peut être bonne qu'en tant que l'être à qui elle s'adresse trouvera

en lui de quoi y faire face; ce qu'il ne surmonte pas risque de

l'accabler» ... etc... Je ne peux pourtant pas citer tout mon article!

Si M. Maurras ne l'a pas lu, je n'y peux rien. Mais alors pourquoi en

parle-t-il?

[3] Weekly Critical Review, 30 juillet.

[4] N'en déplaise à M. Maurras il arrive même souvent que ces racines,

au moment de la replantation, d'un coup de serpe, on les coupe,

_afin d'assurer mieux la reprise_; car il s'en forme aussitôt de

nouvelles et l'arbre reprend d'autant mieux, que les vieilles racines

ont été coupées. Les catalogues des pépiniéristes et les traités

d'arboriculture nous enseignent que c'est surtout la racine centrale,

pivotante (celle même de «la terre et les morts») qu'il importe de

trancher.

[Pg 71]

LA NORMANDIE ET LE BAS-LANGUEDOC[1]

Il est d'autres terres plus belles et que je crois que j'eusse

préférées. Mais de celles-ci je suis né. Si j'avais pu, je me serais

fait naître en Bretagne à Locmariaquer la dévote, ou, près de Brest,

à Camaret ou à Morgat, mais on ne choisit pas ses parents; et même ce

désir je l'héritai, je pense, avec le sang catholique et normand de la

famille de ma mère, le sang languedocien protestant de mon père. Entre

la Normandie et le Midi je ne voudrais ni ne pourrais choisir, et me

sens d'autant plus Français que je ne le suis pas d'un seul morceau de

France, que je ne peux penser et sentir spécialement en Normand ou en

Méridional, en catholique ou en protestant, mais en Français, et que, né

[Pg 72]

à Paris, je comprends à la fois l'Oc et l'Oïl, l'épais jargon normand,

le parler chantant du midi, que je garde à la fois le goût du vin, le

goût du cidre, l'amour des bois profonds, celui de la garrigue, du

pommier blanc et du blanc amandier,

Je ne choisis non plus ici: taire un des deux pays serait ingratitude,

et, puisque vous me pressez de parler, souffrez que je parle des deux.

I

Du bord des bois normands j'évoque une roche brûlante--un air tout

embaumé, tournoyant de soleil, et roulant à la fois confondus les

parfums des thyms, des lavandes et le chant strident des cigales.

J'évoque à mes pieds, car la roche est abrupte, dans l'étroite vallée

qui fuit, un moulin, des laveuses, une eau plus fraîche encore d'avoir

été plus désirée. J'évoque un peu plus loin la roche de nouveau, mais

moins abrupte, plus clémente, des enclos, des jardins, puis des toits,

une petite ville riante: Uzès. C'est là qu'est né mon père et que je

suis venu tout enfant.

On y venait de Nîmes en voiture; on traversait au

[Pg 73]

pont Saint-Nicolas le Gardon. Ses bords au mois de mai se couvrent

d'asphodèles comme les bords de l'Anapo. Là vivent des dieux de la

Grèce. Le pont du Gard est tout auprès...

Plus tard je connus Arles, Avignon, Vaucluse... Terre presque latine,

de rire grave, de poésie lucide et de belle sévérité. Nulle mollesse

ici. La ville naît du roc et garde ses tons chauds. Dans la dureté de

ce roc l'âme antique reste fixée; inscrite en la chair vive et dure

de la race, elle fait la beauté des femmes, l'éclat de leur rire, la

gravité de leur démarche, la sévérité de leurs yeux; elle fait la

fierté des hommes, cette assurance un peu facile de ceux qui, s'étant

déjà dits dans le passé, n'ont plus qu'à se redire sans effort et ne

trouvent plus rien de bien neuf à chercher;--j'entends cette âme encore

dans le cri micacé des cigales, je la respire avec les aromates, je la

vois dans le feuillage aigu des chênes verts, dans les rameaux grêles

des oliviers...

Du bord de la garrigue enflammée, j'évoque une herbe épaisse et sans

cesse mouillée, des rameaux flexueux, des chemins creux ombrés;

j'évoque un bois où ils s'enfoncent... Mais d'autres ont chanté déjà la

verdoyante

[Pg 74]

terre du Calvados. Là nul chant de cigales; tout est mollesse et luxe;

sous la plante, le roc franc n'apparaît jamais. Là vivent d'autres

dieux, d'autres hommes; les dieux sont beaux, je crois; les hommes

laids. La race, alourdie de bien-être et ne songeant pourtant qu'à

l'augmenter, s'est déformée. Incapable de chant, de musique, elle

n'occupe plus qu'à boire, ses plus belles heures oisives. Ici l'amour

du gain vient seul à bout de la paresse; l'homme indolent laisse fuir

de ses mains les biens les plus précieux, les plus rares...

Mais, peut-être les qualités de la race normande, moins apparentes

que celles des méridionaux, prennent-elles chez ceux qui en restent

dépositaires une force d'autant plus grande qu'une chair plus lourde

les contraint plus, et gagnent-elles en gravité, en profondeur ce

qu'elles perdent d'éclat et de superficie.

Dès le pays de Caux tout change; les grands champs remplacent les

prés; l'homme plus travailleur est plus sobre; les femmes sont moins

déformées. Et ce quinze juillet, où j'écris ceci, près d'Etretat,

tantôt assis, tantôt marchant sous le plein soleil de midi, jamais

cette campagne ne m'a paru plus belle. Quelques lins sont encore en

fleur. On coupe les colzas;

[Pg 75]

les seigles sont fauchés. Les blés en quelques jours ont blondi. La

moisson s'annonce admirable. De ci de là, par places, partout, de

grands coquelicots posent une rougeur sur la terre.

II

Les quelques lieux dont je parle ne sont pas plus toute la Normandie et

tout le Midi, que le Midi et la Normandie toute la France.

Je songe avec tristesse que si quelque hasard les rapprochait, le

paysan normand que je connais et l'homme du midi que je connais,

non seulement ne s'aimeraient pas, mais ne pourraient même pas se

comprendre. Pourtant ils sont Français tous deux.

Aux yeux d'un Allemand, d'un Italien, d'un Russe, qu'est-ce qui

représente «une ville française»?--Je ne sais pas. Je n'ai pas assez de

recul pour le comprendre. Je vois une Bretagne, une Normandie, un pays

basque, une Lorraine, et de leur addition je fais ma France. En Savoie

je sais que je suis en France; et je sais qu'un peu plus loin je n'y

suis plus. Je le sais

[Pg 76]

et je veux le sentir. Mais est-ce une simple annexion qui va faire une

terre française? Non; pas plus qu'un triste traité ne suffirait à faire

de l'Alsace-Lorraine une terre allemande; l'Allemagne l'a bien compris.

Pour que se forme et s'affermisse le sentiment d'unité d'un pays, il

faut que les divers éléments qui le composent se mêlent, se croisent

et fusionnent. La doctrine de l'enracinement, trop rigoureusement

appliquée, risquerait, en protégeant et en accentuant l'hétérogénéité

des divers éléments français, de les faire à jamais se mésentendre,

de former des bretons, des normands, des lorrains, des basques, plus

bretons, normands, lorrains et basques ... que français. Rien de plus

particulier que l'esprit de province; de moins particulier que le génie

français. Il est bon qu'il naisse des Français comme Hugo

... d'un sang breton et lorrain à la fois,

qui, portant en eux tout à la fois les richesses les plus extrêmes de

la France, les organisent et les contraignent à l'unité.

Disons encore: Il y a des landes plus âpres que celles de Bretagne; des

pacages plus verts que ceux de

[Pg 77]

Normandie; des rocs plus chauds que ceux de la campagne d'Arles; des

plages plus glauques que nos plages de la Manche, plus azurées que

celles de notre midi--mais la France a cela _tout à la fois_. Et le

génie français n'est, pour cela même, ni tout landes, ni tout cultures,

ni tout forêts, ni tout ombre, ni tout lumière--mais organise et tient

en harmonieux équilibre ces divers éléments proposés. C'est ce qui

fait de la terre française la plus classique des terres; de même que

les éléments si divers: ionien, dorien, béotien, attique, firent la

classique terre grecque.

_Juillet (1902)_

[1] L'_Occident_ ayant cru intéressant de demander à plusieurs de

raconter les aspects de la terre Occidentale, cet article fut le

premier d'une série consacrée à nos provinces.

[Pg 78]

[Pg 79]

LETTRES A ANGÈLE

1898-1900

Nous ne faisons que nous entregloser. Tout formille de commentaires;

d'aucteurs il en est grand'cherté.

MONTAIGNE, III, 13.

[Pg 80]

Ces chroniques ont paru irrégulièrement dans l'_Ermitage_, au cours des

années 1898, 1899 et 1900.

[Pg 81]

I

Non, chère Angèle; j'y suis bien décidé; je ne recommanderai pas votre

livre au _Mercure_; d'abord parce que ma voix n'y a pas l'importance

que vous croyez, et puis parce que, si elle y avait plus d'importance,

j'en userais d'abord pour d'autres que pour vous.--Quelle drôle d'idée

vous avez eue d'écrire! Ne pouviez-vous vraiment vous empêcher? Ce

n'est pas certes que votre livre ne soit plein des qualités exquises

de votre âme, et de celles de beaucoup d'autres;--mais qui ne les

connaît, Angèle?--Vous m'écrivez que je dois les aimer, puisque déjà

je les aimais en d'autres;--mais c'est précisément pour cela, chère

amie.--Vous manifestez pour me plaire un anormal amour de la Nature,

comme si là gisait le salut assuré;--mais le salut n'est pas dans la

Nature, il est dans l'amour, chère amie... Et puis, vous n'aimez pas

tant que ça

[Pg 82]

la Nature; je me souviens de notre course à Suresnes: vous crachiez les

peaux des raisins...

Ah! si vous récrivez, n'ayez donc pas souci de me plaire; et c'est

ainsi que vous plairez vraiment; c'est ainsi que vous intéresserez. Ah!

quand donc, chère amie, saurez-vous, oserez-vous me déplaire un peu

puissamment!--Je suis sûr que vous n'avez jamais songé aux permissions

que donne la blancheur des pages. Mais, avant de prendre la plume,

la page s'assombrit déjà de quels compliqués esclavages!--Chaque

sympathie, chaque théorie, chaque réprobation vous enchaîne; et combien

le champ blanc se rétrécit! Vous ne vous affirmez jamais. Vous vous

laissez tracer votre figure. Vous n'occupez (en souriant toujours!) que

la place que l'on vous laisse. Tout vous dicte, et vous ne protestez

pas!--Des amis vous ont dit qu'il fallait à tout prix de la joie: c'est

fâcheux; vous étiez née pour être heureuse; mais vous voilà contrainte,

et votre sourire est forcé. On blâme autour de vous les intrigues; on

rêve des récits sans événements: c'est fâcheux; vous vous entendiez

aux intrigues; dans votre livre il n'y en a plus l'ombre; on y marche

comme en plein champ. Chaque page en soi est charmante; je sais, je

sais;--mais en soi le livre

[Pg 83]

n'existe pas; de sorte qu'il faudrait alors chaque page encore plus

charmante, ou bien un tempérament stupéfiant, ou bien un style ... et

ne me poussez pas, chère Angèle, sinon je finirais par vous dire que

rien ne m'intéresse dans un livre, que la révélation d'une attitude

nouvelle devant la vie.

J'exagère...

Mais je sais que je voudrais pouvoir considérer l'œuvre d'un artiste

comme un microcosme complet, _étrange_ tout entier, où pourtant

toute la complexité de la vie se retrouve. Je voudrais y sentir une

philosophie spéciale, une morale spéciale, une langue spéciale, une

plaisanterie spéciale... Cieux! à propos de votre livre délicat, où

m'égarai-je?...

Et n'est-ce pas une calamité de notre époque, au contraire, cette peur

de paraître banal, ce désir de génie, ce dédain du talent.--Voyez M.

Mirbeau... Vous qui le connaissez et qui avez quelque influence sur

lui, vous devriez bien tâcher de lui lire un peu ses articles. Ils sont

stupides. Certainement c'est parce qu'il a du génie; mais c'est fâcheux

qu'il n'ait pas plus de talent. Il faut terriblement de talent, chère

amie, pour rendre un peu de génie supportable.

Dans son dernier article, un Monsieur compte les

[Pg 84]

étamines d'une fleur; il compte: «une, deux, quatre, huit, dix,

vingt...» Il est lancé quoi!--C'est tout Mirbeau.--Dites-lui donc

que ce n'est pas vrai; que tout cela c'est de la rhétorique; que

compter sérieusement, c'est compter difficilement.--Mais voilà: s'il

était plus vrai, M. Mirbeau serait moins brutal, et s'il était moins

brutal, il ne serait plus rien du tout. Non, chère Angèle, s'il avait

seulement un peu de talent, je crois qu'il n'oserait plus écrire.--Ah!

souhaitons-lui du talent, chère Angèle[1]!

Parlons plutôt de M. de Curel. Car M. de Curel manque surtout de génie.

Ses pièces sont, comme il sied alors, d'une grande hardiesse de pensée

et d'une grande timidité de présentation. Après M. Mirbeau cette

timidité paraît presque une politesse, exquise vraiment; M. de Curel

vous laisse la parole sans cesse, par chacun de ses personnages--de

sorte que, de quelque côté qu'on se tourne, on est contraint d'être

de son avis. L'effet dramatique de ses pièces reste donc à peu près

complètement subordonné à l'exposition des idées:--il faut dire qu'elle

est excellente;--mais l'erreur dramatique est que l'idée devienne plus

importante en

[Pg 85]

elle-même que le personnage qui l'exprime; les _idées_ ne devraient

être exprimées que par _l'action_--ou, autrement dit, il ne devrait

pas y avoir d'idées; ou, autrement dit encore, une _idée_, au théâtre,

ce devrait être un caractère, une situation, les pseudo-idées que l'on

prête à la bouche des personnages ne sont jamais que des opinions et

doivent être subordonnées aux personnages; ce n'est pas par elles

_surtout_ qu'ils s'expriment; elles ne doivent être que le contenu

conscient de leurs actes. Le soutien inconscient plus intéressant, plus

important, plus fort, c'est le caractère lui-même.

D'ailleurs, l'on peut dire que, dans l'œuvre de M. de Curel, les

caractères sont fort bien observés; on sent surtout qu'il y a très

soigneusement pris garde et que ses pièces sont consciencieusement

travaillées. Tout bas je vous avoue que je préfère _Ubu_; mais au

_Repas du Lion_, à la _Nouvelle Idole_ j'applaudis de toutes mes

forces; j'y retourne plusieurs fois: j'y entraîne les autres; car

telles qu'elles sont, ces pièces restent beaucoup au-dessus des

stupidités auxquelles les théâtres nous accoutument; et j'applaudis

pour ne pas donner gain de cause aux imbéciles, car certainement le

rôle des intelligents est ici d'applaudir--quitte à dire ensuite tout

ce qu'ils veulent, en fait de restrictions.

[Pg 86]

Je ne crois pas pourtant que de telles pièces puissent durer; il n'y

a pas de _beauté_ en elles; leur aristocratie intellectuelle nous

flatte (vous du moins, chère Angèle--moi je préfère la grossièreté);

elle fait dire aux délicats: «que cela est bien écrit!» précisément là

où le style cesse complètement d'être un style de rampe, sans fournir

pour cela de phrases vraiment belles. Il y a (comme il me souvient

qu'il y avait dans l'_Invitée_) des comparaisons prolongées qui sont

pénibles... Malgré toutes ces réserves, j'aime en M. de Curel une très

grande, une parfaite honnêteté artistique, une bonne foi qui, souvent,

m'émouvait plus que le drame...

J'eusse voulu vous parler aussi des _Tisserands_: c'est une forte

pièce que j'admire et qui m'exaspère; je ne décolère pas de toute

la représentation. Je voudrais protester, crier que je m'en f...,

car enfin ces gens-là ne m'intéressent que parce qu'ils ont faim;

s'ils cessaient de crever de faim, ils ne m'intéresseraient plus du

tout;--aussi soyez bien sûre qu'il ne mangeront pas durant cinq actes;

et nous voilà contraints d'être émus.--Oserais-je écrire que, de

toutes les façons de mourir au théâtre, celle «de faim» est la moins

_intéressante_,--car enfin, quand nous regardons cela, c'est toujours

au sortir de table... etc.

[Pg 87]

Et certes, la signification des situations est ce qu'au théâtre

devient l'éloquence; mais la lumière qu'elle apporte ici n'y est,

volontairement, pas propagée; elle est subite et s'arrête, à la

scène même; elle n'éclaire rien à l'entour; elle n'éclaire pas; elle

aveugle ... et si ceux qui assistent, si les spectateurs n'avaient

pas suffisamment dîné, s'ils avaient faim, s'ils étaient pauvres, les

voici chauds pour tous les crimes, grisés et ne voyant plus que _cela_:

l'auteur leur a bandé les yeux avec du feu.--C'est un miroir qu'ils

brisent (admirable, le bruit du verre cassé sur la scène!) mais c'est

que ça serait tout aussi bien une œuvre d'art ... oh! qu'elles sont

loin de cette pièce, les œuvres d'art! oh! combien Hauptmann les a

prudemment écartées!

Qu'elle est habile, cette grossière et fruste pièce!--Tenez, chère

Angèle, un seul trait:--pour garder l'anonymat de la foule malgré la

précision des misères particulières, remarquez qu'à chaque acte ce

sont des _représentants_ différents qui paraissent--et qu'on ne s'en

aperçoit presque pas, tant leur passion est la même ... tant ils sont

peu intéressants. «L'important, dit quelqu'un près de moi--l'important,

c'est que ça fasse peur au bourgeois.»--Evidemment, ça y arrive.

[1] V. p. 246.

[Pg 88]

II

Parler des autres est bien malaisé, chère Angèle.

On reproche à M. Maurras de ne dire du bien que de ses amis; cela est

désagréable à penser; et puis on peut répondre qu'ils ne sont ses amis

que parce qu'il en pensait du bien. Ce n'est pas mal répondre, mais les

amitiés ne se choisissent pas tant que ça; certaines, au contraire,

s'imposent fâcheusement. Pour moi, qui les choisis pourtant le plus

possible, j'ai la pudeur contraire exagérée: l'amitié que je voue à

certains et celle qu'ils veulent bien m'offrir relient l'expression

de mon éloge; il peut m'en retourner quelque chose et, pour un peu,

les louant, je me paraîtrais immodeste. C'est ainsi que l'amitié de

Jammes m'a souvent empêché de crier combien je l'admire; et peut-être

ne l'eussè-je pas encore fait, sans la petite plaquette rare qu'il

m'apporte, où vous lirez quatorze de ses plus

[Pg 89]

belles _Prières_ qui paraîtront bientôt en volume[1].

Ce sont d'autres raisons qui rendent la louange de Signoret difficile;

d'abord parce que le parti qu'il en tire l'exagère et risque de la

dénaturer; ensuite parce que l'admiration qu'il proclame pompeusement

pour mes écrits risque de donner à mes éloges l'allure fâcheuse d'une

réciproque; enfin parce que tous les éloges qu'on y pourrait faire

ne vaudront jamais ceux qu'il se converse à lui-même. Ils frémissent

immodestement en chaque page; son œuvre en est remplie, encombrée;

souvent l'œuvre est comme mangée et remplacée par sa propre louange;

celle-ci devient alors parfaite, sonore à souhait, et complètement

désintéressée--forcément.

J'allais pourtant oser parler de Signoret lorsque voici que me parvient

le dernier numéro du _Saint-Graal_. J'y vois que M. Signoret trouve

plus simple de publier directement des fragments, choisis élogieux, de

ce qu'on lui écrivait en des lettres particulières; autant alors vous y

renvoyer simplement n'ayant d'ailleurs rien d'autre à vous dire sur lui

que ce que je lui disais à lui-même. Mais pour permettre dans

[Pg 90]

le prochain _Saint-Graal_ plus de place à l'œuvre propre de Signoret,

mieux vaut que je publie aussitôt ici la lettre que je lui adressais

hier pour le remercier de l'envoi du premier livre de ses Sonnets[2].

Parcourez-la si

[Pg 91]

cela vous amuse, puis redisons ensemble son _Chant d'amour_ dont

j'appris comme malgré moi ces beaux vers:

Que sous tes seins un cœur de gloire en toi bondisse

Clair et s'enflant comme la lune sur les flots!

Délivre-nous de toute ton ombre, Eurydice.

Vers toi nos luths sont tout soulevés de sanglots!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . [Pg 92]

Eurydice, Eurydice, Eurydice, regarde:

Nous tordons ta couronne à genoux dans les fleurs.

Lyrisme orgueilleux et rapide; absorption des sens dans l'exaltation de

la pensée:

Enivrez les cieux bleus de vos profonds murmures,

O vents spirituels de la sainte raison!

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand ma nef passera près des plages obscures,

A l'heure délicate où dorment les troupeaux,

Jetez au vent des nuits, ô vierges, vos ceintures,

Sombres bergers, jetez aux torrents vos pipeaux!

Et courez vers la vague où traînant l'aube grave

Le grand Vaisseau tonnant de musique s'accroît;

--La mer engloutira la plage où dort l'esclave,

--Le fruit de vie est mûr dans les jardins du Roi.

Il faut, après ces vers dignes d'être cités auprès des plus splendides,

rouvrir le livre à peine fermé de Jammes pour comprendre aussitôt et

comme instinctivement les positions réciproques de ces deux poètes; ils

se limitent l'un par l'autre. Tout le faste d'Emmanuel Signoret fait

mieux sentir encore la fraîche

[Pg 93]

nouveauté de ce dernier; car il y a là quelque chose d'autre, quelque

chose de neuf, quelque chose de jamais encore entendu. Là, plus de

sonorité, ni d'éclat; une voix souvent presque fausse, mais à la façon

de celles que troublent les larmes--et je comprends que M. Signoret

n'aime pas Francis Jammes, car devant une voix si orgueilleusement

simple, toute la rumeur rhétorique et la belle sonorité ne paraît plus,

comme dit l'Evangile, «qu'un airain qui résonne, qu'une cymbale qui

retentit».--Même il n'est pas intéressant de marquer les différences

de ces deux esprits; ils ne vivent pas dans le même monde et regardent

opposément. L'impersonnalité du premier est si grande que ce que l'on

admire ici, il semble que ce soit la langue française elle-même; M.

Signoret n'est personnel que parce qu'il parle de lui. La personnalité

de Francis Jammes déconcerte; mais ce n'est qu'au premier abord; jamais

une plus complète absence de recherche extérieure n'avait permis encore

recherche d'union plus intime des mots avec l'émotion, des sensations

entre elles-mêmes. On n'imagine pas beauté plus fièrement déparée de

tout fard. Sa seule coquetterie, si c'en est une, est la montre presque

involontaire de sensations plus subtiles et plus subtilement associées

qu'on ne le pouvait supposer jusqu'alors.

[Pg 94]

Elles se touchent, se continuent, s'appellent et se marient, à ce point

que parfois elles font à l'émotion qu'elles entourent un vêtement sans

couture.

Francis Jammes est un grand poète; il a l'audace la plus noble: celle

de la simplicité. Il existe assez réellement lui-même pour pouvoir se

passer d'adjuvants, des communes ressources littéraires; de sorte qu'on

s'étonne d'abord, tant sa littérature emprunte peu à celle des autres.

L'amour de la simplicité est tel, chez lui, qu'il va parfois jusqu'à

certaine affectation de dénuement;

Redescends, redescends dans ta simplicité.

Je viens de voir les guêpes travailler dans le sable.

Fais comme elles, à mon cœur malade et tendre: sois sage,

Accomplis ton devoir comme Dieu l'a dicté.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Faites qu'en me levant, ce matin, de ma table,

Je sois pareil à ceux qui, par ce beau Dimanche,

Vont répandre à vos pieds dans l'humble église blanche,

L'aveu modeste et pur de leur simple ignorance.

Patient dénuement de pensée pour permettre un accueil plus vaste et

plus surpris à tout émoi vibrant, à toute sensation éparse autour de

lui. Chaque soupir errant trouve en lui son écho disponible. Sa poésie

[Pg 95]

fluide et pure est comme le ruisseau sous les bois, où chaque oiseau

vient boire, où tremble chaque feuille mirée, où l'eau se plaint à

chaque roche. Aucune abondance inutile; cette eau vaut par sa pureté;

savez-vous ce qui la fait si grande? C'est que pas une eau étrangère

n'en est venue grossir, en le troublant, le cours; c'est qu'il se

résigne à lui-même, pour aliment n'espérant que du ciel les abondantes

eaux des averses.

Prétextes: Réflexions sur quelques points de littérature et de morale · 第 3 / 13 段